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Full text of "Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle"

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DICTIONNAIRE RAISONNÉ 



L'ARCHITECTURE 



FKANÇAISE 

DU xr AU xvr siècle 
YIII 



Droits de traduction et de reproduction réservés 



PARIS. -- IMPIUMEHIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 



DICTIONNAIRE RAISONNÉ 



DE 



L'/IRCHITECTLRE 

FRANÇAISE 
DU XP AU XVJ SIECLE 

PAR 

E. VIOLLET-LE-DUC 

ARCHITECTE 
TOME HUITIÈME 




PARIS 

V^ A. MOREL a C", ÉDITEURS 

nUE BONAPARTE, II] 
M DCCC LXXV 




/o y' 



13 



xlJ 



DICTIONNAIRE RAISONNÉ 



L'ARCHITECTURE 



FRANÇAISE 

DU Xr AU XYF SIÈCLE 



QUAI, s. m. {quiiy). Mur de soutenenieut élevé pour maintenir les ber- 
ges d'une rivière ou d'un port, pour encaisser les cours d'eau, éviter les 
inondations ou les empiétements. 

Les ports antiques étaient munis de beaux quais, et, dans toutes les 
villes romaines élevées sur le bord des fleuves, des quais réglaient leur 
cours. Nos villes du moyen âge laissent voir souvent encore des traces de 
quais, bien bâtis, en gros quartiers de pierre. 

Les anciennes murailles romaines de la Cité de Paris servirent long- 
temps de quais, et l'on en retrouve la trace sur beaucoup de points ; mais 
on n'éleva qu'assez tard des quais sur les rives do droite et de gauche de 
la Seine et lorsque la ville s'était déjà fort étendue au nord et au sud. 

(( Anciennement », dit le P. Dubreul \ « le long du petit bras de la 
« Seine, qui passe par dessous le pont Saint-Michel, et s'cstend jusques 
u à la porte de Nesle'^, il n'y avoit point de fiiuraille du costé des Au- 
« gustins : ains seulement une saulsaye, à l'ombre de laquelle les habi- 
'( tans de Paris souloient promener et rafraischir en esté. Mais pource 
« qu'en hyver le débordement des eaux venoit jusques dans les maisons 
« de la dicte riie, le roy Philippe quatrième, dit le Bel, commanda aux 
(( prevost et eschevins de Paris de faire (ou plustot continuer le quay ja 
(( commencé) de grosses murailles en toute diligence avant l'hj^ver, par 
(( ses lettres patentes données in regali abbatia beatœ Mariœ, juxta Ponti- 
(( saram (qui est Maubuisson), le 9 de juin 1312 » 

' Le Théâtre des antiquités de Paris, édit. de 1612, p. 772. 
- Le quai Coati. 

vm. — 1 



[ QUAI ] — 2 — 

Les murs de ce quai existaient encore en partie avant les travaux de 
canalisation du petit bras de la Seine. Ils étaient faits en belles assises 
réglées de roche de la plaine. 

Sous François I" et Henri II, on construisit à Paris des quais sur les 
<leux rives de la Seine, depuis la vallée de Misère jusqu'à la porte Neuve 
en aval du Louvre *, et depuis la porte Saint-Bernard jusqu'au bas de 
Saint-Victor -. 

La construction de ces quais ne différait pas de celle adoptée de nos 
jours ; elle consistait en un mur très-épais de blocage revêtu extérieure- 
ment d'un parement de pierre de taille; quelquefois, si ces murs de sou- 




i ^ 

I 




I I I I i 

: I I I L 



lenement avaient beaucoup de relief, on leur donnait de la résistance et 
de l'assiette par des contre-forts intérieurs noyés dans les remblais. La 
place étant rare, dans la plupart des villes du moyen âge, on cherchait à 
gagner sur la rivière au moyen d'encorbellements, sans rétrécir le che- 
nal. Mais ce mode de construction, dont nous donnons un exemple (fig. 1). 
avait l'inconvénient de présenter une suite d'obstacles au cours de l'eau 
dans les fortes crues, et on ne l'employa guère que si les murs de quais 
avaient un très-grand relief au-dessus^de l'étiage. On préféra, dans cer- 
taines circonstances, laisser un chenal voûté sous le quai, en posant le 
mur extérieur sur des piles isolées réunies par des arcs. Quelques por- 
tions de quais avaient ainsi été construites à Paris, notamment le long 
de la Cité, côté nord. La ville de Lyon possédait d'assez belles parties de 
quais sur la rive droite de la Saône dès le xv« siècle, qui avaient été éle- 

^ Corrozef, Antiquités de Paris, p. 160. 
" Dubrcul, p. 771. 



vces pour garantir cette rive basse 
contre les inondations de la rivière. 
Toutefois ces travaux, dans les gran- 
des villes du moyen âge, manquaient 
d'ensemble; ils étaient fractionnés, 
laissaient des lacunes, des berges 
abandonnées. Il fallait, ou la puis- 
sance romaine, ou notre centralisa- 
tion administrative moderne, avec 
ses moyens d'expropriation, pour 
pouvoir ordonner et mener à fin tout 
un système de quais le long des rives 
d'un fleuve traversant une ville po- 
puleuse. Ce n'est que de nos jours, 
en effet, qu'on a pu établir des lignes 
de quais continues dans des villes 
comme Paris, Lyon, Bordeaux, Nan- 
tes, Rouen, etc., et notre génération 
a vu encore, dans la plupart de ces 
grandes cités, les maisons, sur bien 
des points, baignées par les cours 
d'eau. 



QUATREFEUILLE, s. m. Dans le lan- 
gage des archéologues, c'est le nom 
qu'on donne à un membre d'ar- 
chitecture composé de quatre lobes 
circulaires. La figure 1 donne en A un 
quatre feuille parfait, c'est-à-dire com- 
posé de quatre demi-cercles, dont les 
diamètres sont les quatre côtés d'un 
carré. Les quatrefeuilles sont parfois 
tracés de telle façon que les cercles 
ne se rencontrent pas, comme on le 
voit en a. Nous signalons aussi des 
ouvertures en quatrefeuille dispo- 
sées comme le tracé B : sur les flancs 
des tours de la cathédrale de Paris, 
par exemple, et principalement dans 
desconstructions du commencement 
du XIII'' siècle. On dit aussi quinte- 
feuille pour désigner un membre 
composé de cinq lobes (voy. en C). 
Pendant le xiY" siècle, le quintefeuille 
est quelquefois tracé suivant la figure 
D, c'est-à-dire au moyen d'arcs brises; 



— 3 — [ QUATREFEUILLE ] 

le long des coteaux de Fourvicres, 




£..ccai/i:'/i!or. 



toutefois cette forme est rarement 



[ RECLUSOm ] — ^ — 

adoptée. Ces figures géométriques remplissent habituellement (sauf 
celle B) les œils supérieurs des fenêtres à meneaux ; c'est un moyen de 
diminuer l'espace à vitrer et de maintenir les panneaux de verre. Les 
quatrefeuilles et quintefeuilles forment aussi des ornements sur des 
nus. et alors sont aveugles; les extrémités de redents sont fréquemment 
ornées de bouquets feuillus (voy. Fenêtre, Mexeau, Rede.xt). 



RECLUSOIR, s. m. Il était d'usage de pratiquer, auprès de certaines 
églises du moyen âge, de petites cellules dans lesquelles s'enfermaient 
des femmes renonçant pour jamais au monde. Ces reclusoirs avaient 
le plus souvent une petite ouverture grillée s'ouvrant sur l'intérieur 
de l'église. Le P. Dubreul ' raconte qu'une certaine Alix la Bourgotte 
s'était fait enfermer ainsi dans un petit logis proche du grand portail de 
l'église des Innocents : <( Et pour remarque, ajoute-t-il, se voit encore 
« un treillis en une petite fenêtre qui a veuë dans l'église, par où elle 
« entendoit la messe. » Un tombeau de bronze avait été élevé à cette 
recluse en la chapelle Notre-Dame, en 1^66. Toutes les recluses n'étaient 
pas volontaires. « Renée de Yendomois ayant fait tuer son mari », dit 
l'abbé Lebeuf en parlant du reclusoir des saints Innocents, « le roi, en 
« considération du duc d'Orléans, lui fit grâce en 1485; et le parlement, 
« entre autres punitions, la condamna à demeurer perpétuellement re- 
« cluse et murée au cimetière des Innocents, en une petite maison qui 
« lui devoit être faite... J'avois pensé, ajoute Lebeuf, que la turricule 
« octogone et isolée que l'on voit dans ce cimetière auroit pu être lapri- 
« son qu'on lui donna. » Mais l'édicule dont parle Lebeuf était bien 
plutôt une lanterne des morts, comme il était d'usage d'en élever dans 
presque tous les cimetières du moyen âge. 

Le même auteur rapporte qu'en l'église Saint-Médard « avoit été fait 
« comme en plusieurs autres de Paris, au xiv* et xv^ siècle un reclu- 
« soir, c'est-à-dire une cellule où vivoit une femme recluse pour le reste 
« de ses jours. » 

Il n'y avait jamais, dans chaque église, qu'une seule recluse à la fois, 
celles qui prétendaient lui succéder attendaient qu'elle fût morte. Cet 
usage était fort ancien, puisque dans l'ancienne abbaye de Saint- Victor, 
et avant sa reconstruction par Louis le Gros, une certaine Basilla, re- 
cluse, avait été ensevelie dans le reclusoir où elle avait passé sa vie -. 

On voit encore dans l'église du Mas-d'Azil (Ariége), proche du chœur 
et dans l'épaisseur du mur, une petite cellule dans laquelle il était d'usage 

» Théâtre des antiq. de Paris, édit. de 1612, p. 837.— L'abbé Lebeuf, Hist. du 
dioc. de Paris, t. I, p. 80. 

- Labbé Lebeuf, Hi^t. du dioc. de Paris, i. II, p. ô!i2. 



— 5 — [ REDENT ] 

d'enfermer un fou. Cette cellule très-exiguë ne prenait de jour et d'air 
que de l'intérieur de l'église. Il y avait bien là tout ce qu'il fallait pour 
rendre fou un homme sensé ; nous n'avons pu savoir si c'était dans l'es- 
poir de guérir ces malheureux qu'on les chartrait ainsi. Charles V fit éle- 
ver un bel oratoire de boiseries à Saint-Merry, sa paroisse, pour une cer- 
taine Guillemette, qui passait pour sainte et se tenait constamment dans 
ce lieu, où on la pouvait voir en extase. Toute la cour avait grande foi en 
sa sainteté et se recommandait à ses prières. 

REDENT, s. m. C'est ainsi qu'on nomme les découpures de pierre en 
forme de dents qui garnissent l'intérieur des compartiments des meneaux 
de fenêtres ou des intrados d'arcs, ou des gables de pignons (voy. Fe- 
nêtre, Meneau). La figure 1 donne un redent. Quelquefois ces redents 
sont terminés par un ornement feuillu, comme aux fenêtres de la sainte 
Chapelle du Palais à Paris. 

Les redents sont simples ou redentés. La figure 1 présente un redent 




simple; la figure 2, des redents redentés de deux sortes. Le premier, A, 
est le plus ancien et apparaît déjà au commencement du xiii" siècle; le 
second, B, ne se rencontre guère qu'à dater de 12ZiO. Dans le premier 
de ces exemples, le double redent ne se compose que du même membre 
de profil. Dans le second, il y a deux membres de profils, l'un pour le re- 
dent principal, l'autre pour le redent secondaire. Quelques fenêtres hautes 
du transsept de la cathédrale d'Amiens montrent, dans les grands œils de 
leurs meneaux, des redents composés comme celui A. L'architecture de 
Normandie de la fin du xiii^ siècle et du xiv^ possède souvent des re- 
dents composés comme celui qui est figuré en B. Il est facile de recon- 
naître que ces portions des châssis de pierre sont combinées pour dimi- 
nuer les dimensions des panneaux des vitraux. Les redents d'œils les 
plus anciens sont enchâssés dans la moulure circulaire (voy. la section a). 
Plus tard ils font partie de l'appareil même des meneaux (voy. la sec- 



— 6 



[ IlEDENT I 

lion b). Les petits arcs brisés qui couronnent les meneaux verticaux des 
fenêtres, à dater de 1230. sont souvent armés de redents (voy. le tracé D, 
on d). C'est aux fenêtres de la sainte Chapelle du Palais à Paris qu'on 




rencontre, peut-être pour la première fois, ces derniers redents, qui ont 
pour résultat de donner de la solidité et du nerf aux branches d'arcs e 
(voy. Mexeau). 

Des redents sont posés aussi comme simple décoration, à dater du 
commencement du xiii'' siècle, soit à l'intrados d'arcs de porches ou de 
portes, soit sur des rampants de pignons ou sur des gables. C'est ainsi 
qu'on voit de très-beaux et grands redents border intérieurement l'archi- 
volte d'entrée des trois avancées du portail de la cathédrale d'Amiens. 
Ces redents sont terminés par des bouquets de feuillage d'un bon 
style et bien composés, dont nous donnons (fig. 3) un échantillon. En A, 
est tracé l'ensemble de cette découpure de pierre, maintenue à l'in- 



7 — 



[ REDENT 




trados de l'archivolte, d'abord jiar les coupes f et par des T de cuivre 



4 







% 



coules en plomb. En B, est donnée la section des redents sur les bran- 



\ RÉDUIT ] — 8 — 

chcs courbes en au et sur les intervalles en ac. Ces redents datent de 
12/jO environ. 

Au lieu d'être fermée par des linteaux, la porte centrale du portail de 
la cathédrale de Bourges est terminée par deux arcs plein cintre ornés 
de redents richement sculptés qui se découpent sur le vide de la baie. La 
figure II est un de ces redents tenant au claveau de l'arc de structure et 
le renforçant. Cette décoration appartient aux constructions de la cathé- 
drale de Bourges élevées entre 1240 et 1250. 

Les articles Gable, Pignon, montrent l'application des redenls aux 
rampants qui se détachent, soit sur des nus, soit sur le ciel. Il est utile 
d'observer, à ce sujet, combien ces détails sont généralement bien mis à 
l'échelle de l'architecture qu'ils couronnent, et comme, lorsqu'ils sont 
destinés à se découper sur le ciel, ils prennent juste la valeur relative 
qu'ils doivent avoir. Nous citerons, parmi les redents les plus heureu- 
sement mis en proportion, ceux qui couronnent le pignon du trans- 
sept nord de la cathédrale de Paris, redenls dont des morceaux entiers 
ont été retrouvés sous les combles , et qui ont été replacés depuis peu. 
(Voy. Sculpture.) 

■RÉDUIT, s. m. Dernier refuge d'une forteresse. Les villes fortifiées du 
moyen âge avaient leur réduit, qui était le château; le château avait son 
réduit, qui était le donjon. Le donjon avait même parfois son réduit, der- 
nière défense permettant d'obtenir une capitulation, ou de prendre le 
temps d'évacuer la place par des souterrains ou des poternes masquées. 
La défense des places et des postes était si bien divisée pendant le 
moyen âge, qu'elle pouvait se prolonger pour chaque poste, pour chaque 
tour. Elle était à outrance au besoin; de telle sorte qu'une poignée 
d'hommes déterminés tenait en échec, à l'occasion, un corps d'armée. 
C'est ainsi que nous voyons de puissants seigneurs, à la tête de troupes 
nombreuses, obligés d'assiéger pendant des mois une petite garnison 
d'une centaine d'hommes. On prenait un ouvrage, il fallait recommen- 
cer. On prenait une partie d'un donjon, il fallait prendre l'autre. On 
s'emparait d'une porte ; la tour voisine, réduit de cette défense, tenait 
encore. 

La ténacité est certainement, dans l'art de la guerre et surtout dans 
la guerre de sièges, une qualité supérieure. La féodalité nous a été une 
dure école pour acquérir cette qualité. Nous la possédions, et nous avons 
montré que nous la possédons encore, à la guerre du moins. Soyons 
donc plus équitables lorsqu'il s'agit de porter un jugement sur cette 
vieille institution contre laquelle il n'est pas besoin de tant invectiver, 
puisqu'elle est bien morte et que nous avons recueilli le meilleur et le 
plus pur de son héritage. Qui oserait dire que dans les veines de ces 
petits fantassins abandonnés dans un blockhaus ou dans quelque village, 
pivot d'une grande manœuvre, et qui brûlent jusqu'à leur dernière car- 
touche, sans espoir d'être secourus, il n'y a pas un peu de ce sang tra- 



— 9 — 



IlEFECTOinE 



ditionncl des vieilles garnisons féodales, défendant pied à pied chaque 
tour, chaque étage d'une tour, s'ingéniant à accumuler les obstacles cl 
à retarder la chute d'un poste, ne fût-ce que d'une heure ! Nous avons 
décrit ailleurs les défenses générales ou particulières des places et châ- 
teaux, il n'y a pas lieu d'y revenir ici à propos des réduits, qui ne sont 
<iu'un point relatif de ces défenses; aussi nos lecteiu"s voudront-ils recou- 
rir aux articles : Ahcuitecture militau^e. Château, Donjon, Siège, Tour. 

RÉFECTOIRE, s. m. {refretouer). Salle destinée à la réfection des rnem-. 
bres d'une communauté. Les maisons conventuelles possédaient leur 
réfectoire ; les religieux réguliers prenaient leurs repas en commun dans 
une salle spacieuse, bien aérée et donnant sur le cloître (voy. AiiCiiiTEC- 
TURE monastique). Habituellement l'église longeait l'un des portiques du 
cloître, le réfectoire était accolé au portique opposé. 



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Un des plus anciens documents qui nous restent sur les réfectoires 
<les maisons religieuses du moyen âge est certainement le plan manu- 
scrit de l'abbaye de Saint-Gall, adressé à un abbé. Ce plan, que Mabillon 
attribue à l'abbé Eginhard, est certainement de l'époque carlovingiennc 
(820 environ) '. 11 indique le long du cloître, à l'opposite de régiise, le 
réfectoire. Nous donnons (fig. 1) le fac-similé de cette portion du plan 
manuscrit. En A, est le portique qui longe le réfectoire G ; en B, le por- 

• Archives de l'abbaye de Saint-Gall. — Voyez l'ensemble de ce plan, AiiCiUTECTini: 
:monastiqle (fig. 1), et V Architecture monastique par M. Albert Lenoir. 

VIT!. — '1 



[ BÉFECTOIRE ] — ^0 — 

tique qui longe le chaufFoir des moines ; en C, celui qui s'ouvre sur les 
cellules, et eu D, celui qui est planté latéralement à l'église. Ce plan est 
intéressant en ce qu'il indique la place réservée à chaque portion des 
membres de la communauté. En a, est marquée la communication dé- 
tournée du réfectoire avec la cuisine F; en c?, les tables des moines, avec 
leurs bancs adossés aux murs; en c, la chaire du lecteur; en b, le buffet 
contenant la vaisselle; en e, la table de l'abbé et des dignitaires; en f, la 
table des hôtes. Le couloir H communique avec le bâtiment réservé aux 
provisions. 

Ces dispositions générales se retrouvent dans toutes les grandes ab- 
bayes. Le réfectoire est toujours en communication directe avec la cui- 
sine. Il affecte la forme barlongue, est habituellement voûté, à dater de 
la fin du xii" siècle, sort d'une seule volée, par travées, soit sur une épine 
de colonnes. Une chaire est réservée au lecteur sur l'un des grands côtés 
du parallélogramme. A proximité du réfectoire, et même parfois sur l'un 
de ses côtés, se trouve placé le lavabo ' pour les ablutions des moines. 
Lorsque le lavabo n'est point disposé dans un édicule séparé, il consiste 
en une cuve barlongue placée le long des murs du cloître ou dans le ré- 
fectoire même. Un enfoncement ménagé dans la maçonnerie la reçoit. 
On voit encore des niches de lavabo à l'abbaye de la Luzerne, près 
d'Avranches, et à l'abbaye de Beaufort (Normandie). Un des plus beaux 
réfectoires d'abbayes est celui qui fut construit au commencement du 
xiii^ siècle, dans le prieuré clunisien de Saint-Martin des Champs, à Paris. 
Cette salle, dont la composition est attribuée à tort à Pierre de Montereau, 
puisque, lorsqu'elle fut élevée, ce maître des œuvres devait être encore 
enfant, se compose de deux rangs de voûtes posant sur des colonnes 
très- délicates de pierre de liais. De belles fenêtres à rosaces l'éclairent 
latéralement et par les bouts. Celles-ci sont percées dans des pignons. 
La porte de ce réfectoire, d'un style admirable, donnait sur le cloître, en 
face du lavabo, placé dans un des angles de ce cloître. Une chaire de 
lecteur s'ouvre sur l'un des côtés (voy. Chaire, fig. 3) -. L'abbaye 
de Sainte- Geneviève (aujourd'hui lycée Napoléon) conserve encore son 
ancien réfectoire du xiii^ siècle : c'est une grande salle voûtée en arcs 
ogives sans épine de colonnes. 

Le réfectoire de l'abbaye Saint-Germain des Prés, à Paris, était une 
des œuvres remarquables de Pierre de Montereau. Bâti vers 1240, par 
l'abbé Simon, ce réfectoire avait cent quinze pieds de long sur trente-deux 
de largeur (40 mètres sur 10). Il n'avait pas d'épine de colonnes au 
milieu, et la clef des voûtes s'élevait à près de 16 mètres au-dessus du 
sol. Seize fenêtres décorées de vitraux l'éclairaient, huit de chaque côté. 

* ^ oy. Laa-abo. — Voyez l'article Lavoir, Dictionnaire du mobilier français. 

2 La monographie complète du réfectoire de Saint-Martin des Champs est gravée dans 
la Statistique monumentale de Paris, sur les dessins de feu Lassus. Ce réfectoire sert au- 
jourd'hui de bibliothèque au Conservatoire des arts et métiers. 



— 11 — [ REPOSOIR ] 

Sa construction, au dire dcD. Bouillard.ctait d'une apparence très-déliée. 
La chaire du lecteur, très-ouvragée et soutenue sur un cul-de-lampe de 
pierre dure, se composait de deux assises décorées d'un cep de vigne 
ajouré K Le réfectoire de l'abbaye royale de Poissy, bâti par Philippe 
le Bel, était plus vaste encore; il avait dans œuvre kl mètres de lon- 
gueur sur 12 de largeur, et les clefs de voûtes étaient posées à 20 mètres 
au-dessus du sol. C'était une admirable construction du xiv" siècle, qui 
subsista jusque sous le premier empire. Ce réfectoire n'avait pas d'épines 
de colonnes. 

Contrairement à l'usage, le réfectoire de l'abbaye royale de Poissy 
était planté perpendiculairement à l'église, à l'extrémité sud du trans- 
sept, donnant d'ailleurs sur nu des côtés du cloître. 

Sauf quelques détails, tels que les lavabo et les chaires de lecteurs, 
les réfectoires rentrent dans les programmes ordinaires des salles. Nous 
ne croyons pas devoir en donner ici des figures, qui trouvent leur place 
dans l'article spécialement destiné aux salles. C'est donc à cet article que 
nous renvoyons nos lecteurs. 

Les réfectoires des communautés du moyen âge n'ont plus d'ana- 
logues dans nos édifices, tels que lycées, séminaires. Il faut j)asser la 
Manche, et aller en Angleterre, pour trouver encore dans les vieilles uni- 
versités de Cambridge et d'Oxford les dispositions vastes, saines, bien 
entendues, qui rappellent celles de nos anciens réfectoires d'établisse- 
ments français. Encore les réfectoires des communautés d'Angleterre 
sont-ils couverts par des charpentes lambrissées et bien rarement voûtés 
en maçonnerie. Les réfectoires de nos grands établissements français 
sont aujourd'hui des salles mal aérées, basses sous plafond, surmontées 
d'étages, tristes, s'imprégnant d'une odeur nauséabonde, et font regretter 
les dispositions si larges et bien étendues du moyen âge. En cela, nous 
aurions quelque chose à leur prendre. 

Les châteaux n'avaient pas, à proprement parler, de réfectoires. Si l'on 
réunissait un grand nombre de convives, la grand'salle était transformée 
en réfectoire, mais cela n'avait lieu qu'à l'occasion de certaines solenni- 
tés. Les garnisons, divisées par postes, prenaient leurs repas séparément 
dans chacun de ces postes, et le seigneur se faisait servir avec sa famille 
dans le donjon ou dans ses appartements. (Voy. Salle.) 

REMPART, s. m. — Voy. ARCniTECTURE MILITAIRE, GlIATEAU, COURTINE, 

Créneau, Hourd, Mâchicoulis, Siégé. 

REPOSOIR, s. m. Il ne s'agit point ici de ces ouvrages provisoires de 
tentures, que l'on élève pour permettre aux processions de la Fête-Dieu 
de stationner pendant quelques instants, mais de petits édifices qu'on 
élevait sur le bord des grandes routes pour offrir un abri aux voyageurs, 

* Voyez VUist. de Saint-Germain des Prés, par D. Bouillard. p. 123. 



[ r.EPOSoiu ] — 12 — 

un asile et un lieu de prière. Ou rencontre encore beaucoup de ces édi- 
eules le long des voies publiques en Italie, mais ils sont devenus très- 
rares en France. On a pensé qu'ils étaient avantageusement remplacés 
par les brigadiers de gendarmerie, ce qui est certain. Mais il n'était pas 
nécessaire pour cela de les détruire. 

Quelques-uns de ces monuments ont été convertis en chapelles, et les 
contrées du centre de la France en conservent encore sous ce titre. Ce 
ne sont plus toutefois des refuges ouverts pendant la tempête, mais des 
sacraires où, à certaines occasions, le prêtre le plus voisin vient dire une 
messe. Nous ne connaissons qu'un seul de ces édicules ayant la double 
destination de refuge et de lieu de prière, conservé dans le nord de la 
France. Il est situé près de Fismes, sur le bord de l'ancienne voie romaine 
allant de Reims à Soissons. Encore le couronnement de ce petit monu- 
ment a-t-il été refait à la fin du xvi" siècle. Il fut bâti par Enguerrand 
de Courcelles, en 1265. Nous en donnons le plan (fig. 1). Un autel rem- 








■VIA. 



^1 



v^ 



plit le fond de la cellule. Une piscine est ménagée dans le mur de droite. 
Une voûte en arcs d'ogive ferme cette cellule, et le mur du devant est 
percé d'une porte et de deux claires-voies. Nous traçons en A le détail du 
jambage de la porte avec une des claires-voies. La porte n'était fermée 
qu'au loquet, afin d'empêcher les bestiaux d'entrer dans la cellule. Les 
claires-voies n'étaient pas vitrées, mais munies de barres de fer verticales, 
comme l'indique le détail A. La figure 2 donne la coupe de ce repo- 
soir, et la figure 3, son élévation perspective, avec le couronnement res- 



— '13 — [ lïErosom ] 

taure K Six grands arbres séculaires, et probablement replantés à la 







raème place, forment un ombrage sur le monument, lequel était couvert^ 



^'. ^tA^4^^#^ 



v?P?î<^ 












mtÀmh 




semblerait- il, par des dalles, afm d'offrir un abri plus sûr et d'éviter des 
réparations. 



ÏI. Lcblan, architecte, a bien voulu relever pour nous ce curieux reposoir™ 



[ BESTAUUATION ] — H — 

Les deux niches latérales, refaites au xvi* siècle, sont veuves de leurs 
statues, et le crucifix que nous avons replacé sous le pignon n'existe plus. 
Mais au-dessus du linteau de cette porte on voit encore la petite niche 
carrée qui était destinée à contenir un falot. Un mur de soutènement, 
avec deux degrés, borde la voie publique, et laisse une terrasse en avant 
de l'édicule. 

RESTAURATION, s. f. Le mot et la chose sont modernes. Restaurer un 
édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir 
dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné. 

Ce n'est qu'à dater du second quart de notre siècle qu'on a prétendu 
restaurer des édifices d'un autre âge, et nous ne sachions pas qu'on ait 
défini nettement la restauration architectonique. Peut-être est-il opportun 
de se rendre un compte exact de ce qu'on entend ou de ce qu'on doit 
entendre par une 7'estauration, car il semble que des équivoques nom- 
breuses se sont glissées sur le sens qu'on attache ou qu'on doit atta- 
cher à cette opération. 

Nous avons dit que le mot et la chose sont modernes, et en effet au- 
cune civilisation, aucun peuple, dans les temps écoulés, n'a entendu 
faire des restaurations comme nous les comprenons aujourd'hui. 

En Asie, autrefois comme aujourd'hui, lorsqu'un temple ou un palais 
subissait les dégradations du temps, on en élevait ou l'on en élève un 
autre à côté. On ne détruit pas pour cela l'ancien édifice; on l'aban- 
donne à l'action des siècles, qui s'en emparent comme d'une chose qui 
leur appartient, pour la ronger peu à peu. Les Romains restituaient 
mais ne restauraient pas, et la preuve, c'est que le latin n'a pas de mot 
qui corresponde à notre mot restauration, suivant la signification qu'on 
lui donne aujourd'hui. Imtaurare, reficere, renovare, ne veulent pas 
dire restaurer, mais rétablir, refaire à neuf. Lorsque l'empereur Adrien 
prétendit remettre en bon état quantité de monuments de l'ancienne 
Grèce ou de l'Asie Mineure, il procéda de telle façon qu'il soulèverait 
contre lui aujourd'hui toutes les sociétés archéologiques de l'Europe, 
bien qu'il eût des prétentions aux connaissances de l'antiquaire. On 
ne peut considérer le rétablissement du temple du Soleil, à Baalbek, 
comme une restauration, mais comme une reconstruction, suivant le 
mode admis au moment où cette reconstruction avait lieu. Les Ptolé- 
mées eux-mêmes, qui se piquaient d'archaïsme, ne respectaient pas 
absolument les formes des monuments des vieilles dynasties de l'Egypte, 
mais les restituaient suivant la mode de leur temps. Quant aux Grecs, 
loin de restaurer, c'est-à-dire de reproduire exactement les formes des 
édifices qui avaient subi des dégradations, ils croyaient évidemment bien 
faire en donnant le cachet du moment à ces travaux devenus nécessaires. 
Elever un arc de triomphe comme celui de Constantin, à Rome, avec les 
fragments arrachés à l'arc de Trajan, ce n'est ni une restauration, ni 
une reconstruction ; c'est un acte de vandalisme, une pilloric de bar- 



— 15 — [ RESTAURATION ] 

bares. Couvrir de stucs l'architecture du temple de la Fortune virile, à 
Rome, ce n'est pas non plus ce qu'on peut considérer comme une res- 
tauration; c'est une mutilation. Il faut reconnaître que le goût pour les 
restaurations sinon archaïques, au moins considérées comme renouvel- 
lement des édifices, s'est manifesté de tout temps à la fin des périodes de 
civilisation chez les sociétés. On restaurait, ou plutôt on réparait les 
monuments antiques de la Grèce, lorsque s'éteignait le génie grec sous la 
lourde main de Rome. L'empire lui-même se prit à restaurer les tenlples 
au moment où l'église allait leur être substituée, et chez nous c'était 
avec une sorte de hâte qu'on reprit, qu'on répara et qu'on acheva quan- 
tité d'églises catholiques à la veille de la réformation. 

Mais d'ailleurs le moyen âge n'eut pas plus que l'antiquité le sentiment 
des restaurations comme nous les comprenons aujourd'hui; loin de là. 
Fallait-il dans un édifice du xii" siècle remplacer un chapiteau brisé, 
c'était un chapiteau du xiii", du xiv" ou du xv^ siècle qu'on posait à 
sa place. Sur une longue frise de croc/icls du xni^ siècle, un morceau, 
un seul, venait-il à manquer, c'était un ornement dans le goût du 
moment qu'on incrustait. Aussi est-il arrivé bien des fois, avant que 
l'étude attentive des styles fût poussée à ses dernières limites, qu'on était 
entraîné à considérer ces modifications comme des étrangetés, et qu'on 
donnait une date fausse à des fragments qu'on eût dû considérer comme 
des interpolations dans un texte. 

On pourrait dire qu'il y a autant de danger à restaurer en reprodui- 
sant en fac-similé tout ce qu'on trouve dans un édifice, qu'en ayant 
la prétention de substituer à des formes postérieures celles qui devaient 
exister primitivement. Dans le premier cas, la bonne foi, la sincérité de 
l'artiste peuvent produire les plus graves erreurs, en consacrant, pour 
ainsi dire, une interpolation ; dans le second, la substitution d'une forme 
première à une forme existante, reconnue postérieure, fait également 
disparaître les traces d'une réparation dont la cause connue aurait peut- 
être permis de constater la présence d'une disposition exceptionnelle. 
Nous expliquerons ceci tout à l'heure. 

Notre temps, et notre temps seulement depuis le commencement des 
siècles historiques, a pris en face du passé une attitude inusitée. Il a 
voulu l'analyser, le comparer, le classer et former sa véritable histoire, 
en suivant pas à pas la marche, les progrès, les transformations de l'hu- 
manité. Un fait aussi étrange ne peut être, comme le supposent quelques 
esprits superficiels, une mode, un caprice, une infirmité, car le phéno- 
mène est complexe. Guvier, par ses travaux sur l'anatomie comparée, 
par ses recherches géologiques, dévoile tout à coup aux yeux des con- 
temporains l'histoire du monde avant le règne de l'homme. Les imagi- 
nations le suivent avec ardeur dans cette nouvelle voie. Des philologues, 
après lui, découvrent les origines des langues européennes, toutes sorties 
d'une même source. Les ethnologues poussent leurs travaux vers l'étude 
des races et de leurs aptitudes. Puis enfin viennent les archéologues, 



[ RESTAURATION ] — 16 — 

qui, depuis l'Inde jusqu'à l'Egypte et l'Europe, comparent, discutent, 
séparent les productions d'art, démasquent leurs origines, leurs filia- 
tions, et arrivent peu à peu, par la méthode analytique, à les coordonner 
suivant certaines lois. Yoir là une fantaisie, une mode, un état de malaise 
moral, c'est juger un fait d'une portée considérable un peu légèrement. 
Autant vaudrait prétendre que les faits dévoilés par la science, depuis 
Newton, sont le résultat d'un caprice de l'esprit humain. Si le fait est 
considérable dans son ensemble, comment pourrait-il être sans impor- 
tance dans ses détails ? Tous ces travaux s'enchaînent et se prêtent un 
concours mutuel. Si l'Européen en est arrivé à cette phase de l'esprit 
humain, que tout en marchant à pas redoublés vers les destinées à 
venir, et peut-être parce qu'il marche vite, il sente le besoin de recueillir 
tout son passé, comme on recueille une nombreuse bibliothèque pour 
préparer des labeurs futurs, est-il raisonnable de l'accuser de se laisser 
entraîner par un caprice, une fantaisie éphémère ? Et alors les retarda- 
taires, les aveugles, ne sont-ils pas ceux-là même qui dédaignent ces 
études, en prétendant les considérer comme un fatras inutile ? Dissiper 
des préjugés, exhumer des vérités oubliées, n'est-ce pas, au contraire, 
un des moyens les plus actifs de développer le progrès ? 

Notre temps n'aurait-il à transmettre aux siècles futurs que cette mé- 
thode nouvelle d'étudier les choses du passé, soit dans l'ordre matériel, 
soit dans l'ordre moral, qu'il aurait bien mérité de la postérité. Mais nous 
le savons de reste; notre temps ne se contente pas de jeter un regard 
scrutateur derrière lui : ce travail rétrospectif ne fait qi,ie développer les 
problèmes posés dans l'avenir et faciliter leur solution. C'est la synthèse 
qui suit l'analyse. 

Toutefois ces scrutateurs du passé, ces archéologues, exhumant 
patiemment les moindres débris des arts qu'on supposait perdus, ont 
à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des 
gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte 
de la tradition, c'est-à-dire d'un état do quiétude de l'esprit assez com- 
mode. L'histoire de Galilée est de tous les temps. Elle s"élève d'un ou 
plusieurs échelons, mais on la retrouve toujours sur les degrés que gra- 
vit l'humanité. Remarquons, en passant, que les époques signalées par 
un grand mouvement en avant, se sont distinguées entre toutes par 
une étude au moins partielle du passé. Le xii^ siècle, en Occident, fut 
une véritable renaissance politique, sociale, philosophique, d'art et de 
littérature ; en même temps quelques hommes aidaient à ce mouvement 
par des recherches dans le passé. Le xvi^ siècle présenta le même phé- 
nomène. Les archéologues n'ont donc pas à s'inquiéter beaucoup de ce 
temps d'arrêt qu'on prétend leur imposer, car non-seulement en France, 
mais dans toute l'Europe, leurs labeurs sont appréciés par un public 
avide de pénétrer avec eux au sein des âges antérieurs. Que parfois ces 
archéologues laissent la poussière du passé pour se jeter dans la polé- 
mique, ce n'est pas du temps perdu, caria polémique engendre les idées 



— 17 — [ RESTAURATION ] 

et pousse à l'examen plus attentif des problèmes douteux; la contradic- 
tion aide à les résoudre. N'accusons donc pas ces esprits immobilisés 
dans la contemplation du présent ou attachés à des préjugés parés du 
nom de tradition, fermant les yeux devant les richesses exhumées du 
passé, et prétendant dater l'humanité du jour de leur naissance, car 
nous sommes ainsi forcés de suppléer à leur myopie et de leur montrer 
de plus près le résultat de nos recherches. 

Mais que dire de ces fanatiques, chercheurs de certains trésors, ne 
permettant pas qu'on fouille dans un sol qu'ils ont négligé, considérant le 
passé comme une matière à exploiter à l'aide d'un monopole, et décla- 
rant hautement que l'humanité n'a produit des œuvres bonnes à recueillir 
-que pendant certaines périodes historiques par eux limitées; qui préten- 
dent arracher des chapitres entiers de l'histoire des travaux humains; qui 
s'érigent en censeurs de la classe des archéologues, en leur disant : « Telle 
veine est malsaine, ne la fouillez pas ; si vous la mettez en lumière, nous 
vous dénonçons à vos contemporains comme des corrupteurs ! » On trai- 
tait ainsi, il y a peu d'années, les hommes passant leurs veilles à dévoiler 
les arts, les coutumes, la littérature du moyen âge. Si ces fanatiques 
ont diminué en nombre, ceux qui persistent n'en sont que plus pas- 
sionnés dans leurs attaques, et ont adopté une tactique assez habile pour 
en imposer aux gens peu disposés à voir le fond des choses. Ils raison- 
nent ainsi : <( Vous étudiez et vous prétendez nous faire connaître les arts 
du moyen âge, donc vous voulez nous faire revenir au moyen âge, et 
vous excluez l'étude de l'antiquité; si l'on vous laisse faire, il y aura des 
oubliettes dans chaque viulon et une salle de torture à côté de la sixième 
chambre. Vous nous parlez des travaux des moines, donc vous voulez 
nous ramener au régime des moines, à la dime; nous faire retomber dans 
un ascétisme énervant. Vous nous parlez des châteaux féodaux, donc 
vous en voulez aux principes de 89, et si l'on vous écoute, les corvées 
seront rétablies. » Ce qu'il y a de plaisant, c'est que ces fanatiques (nous 
maintenons le mot) nous prodiguent l'épithète (['exclusif, parce que, 
probablement, nous n'excluons pas l'étude des arts du moyen âge et que 
nous nous permettons de la recommander. 

On nous demandera peut-être quels rapports ces querelles peuvent 
avoir avec le titre de cet article, nous allons le dire. Les architectes, en 
France, ne se pressent pas. Déjà, vers la fin du premier quart de ce 
siècle, les études littéraires sur le moyen âge avaient pris un développe- 
ment sérieux, que les architectes ne voyaient encore dans les voûtes go- 
thiques que Virnitation des forêts de la Germanie (c'était une phrase con- 
sacrée) et dans l'ogive qu'un art malade. L'arc en tiers-point est brisé, 
donc il est malade, cela est concluant. Les églises du moyen âge, dévas- 
tées pendant la révolution, abandonnées, noircies par le temps, pourries 
par l'humidité, ne présentaient que l'apparence de grands cercueils vides. 
De là les phrases funèbres de Kotzebue, répétées après lui '. Les intérieurs 

' Voyez dans les Souvenirs de Paris en 1804, par Aug-. Kotzebue (tratl. de ralleniand, 

VIII. — 3 



[ RESTAURATION ] — 18 — 

des édifices gothiques n'inspiraient que la tristesse (cela est aisé à croire 
dans l'état où on les avait mis). Les flèches percées à jour se détachant 
dans la brume provoquaient des périodes romantiques ; on décrivait les 
denlelles de pierre, les clochetons dressés sur les contre-forts, les élégantes 
colonnettes groupées pour soutenir des voûtes à A' effrayantes hauteurs. 
Ces témoins de la piété (d'autres disaient le fanatisme) de nos pères ne 
reflétaient qu'une sorte d'état moitié mystique, moitié barbare, dans 
lequel le caprice régnait en maître. Inutile de nous étendre ici sur ce 
galimatias banal qui faisait rage en 1825, et qu'on ne retrouve plus que 
dans les feuilletons de journaux attardés. Quoi qu'il en soit, ces phrases 
creuses, le Musée des monuments français aidant, quelques collections, 
comme celle de du Sommerard, firent que plusieurs artistes se prirent à 
examiner curieusement ces débris des siècles d'ignorance et de barbarie. 
Cet examen, quelque peu superficiel et timide d'abord, ne provoquait 
pas moins d'assez vertes remontrances. On se cachait pour dessiner ces 
monuments élevés par les Goths, comme disaient quelques graves 
personnages. Ce fut alors que des hommes qui, n'étant point artistes, 
se trouvaient ainsi hors de portée de la férule académique, ouvrirent la 
campagne par des travaux fort remarquables pour le temps où ils furent 
faits. 

En 1830, M. Yitet fut nommé inspecteur général des monuments 
historiques. Cet écrivain délicat sut apporter dans ces nouvelles fonc- 
tions, non de grandes connaissances archéologiques que personne alors 
ne pouvait posséder, mais un esprit de critique et d'analyse qui fit 
pénétrer tout d'abord la lumière dans l'histoire de nos anciens monu- 
ments. En 1831, M. Vitet adressa au ministre de l'intérieur un rapport 
lucide, méthodique, sur l'inspection à laquelle il s'était livré dans les 
départements du Nord, qui dévoila tout à coup aux esprits éclairés des 
trésors jusqu'alors ignorés, rapport considéré aujourd'hui comme un 
chef-d'œuvre en ce genre d'études. Nous demanderons la permission 
d'en citer quelques extraits : <( Je sais, dit l'auteur, qu'aux yeux de bien 
u des gens qui font autorité, c'est un singulier paradoxe que de parler 
« sérieusement de la sculpture du moyen âge. A les en croire, depuis 
'< les Antonins jusqu'à François P'', il n'a pas été question de sculpture 
« en Europe, et les statuaires n'ont été que des maçons incultes et 
« grossiers. Il suffît pourtant d'avoir des yeux et un peu de bonne foi, 
« pour faire justice de ce préjugé, pour reconnaître qu'au sortir des 
« siècles de pure barbarie, il s'est élevé dans le moyen âge une grande 

1805), sa \isite à labbaye de Saint-Denis. On voit poindre dans ce chapitre l'admiration 
romantiqne ou romanesque pour les vieux édifices. « En partant de ce lieu souterrain, 
« dit l'auteur, nous remontâmes dans l'enceinte solitaire, où le temps commence main- 
ci tenant à promener sa faux. Le vieillard (car il y a toujours un vieillard dans les^ 
« ruines) se flatte de voir un jour restaurer cette abbaye; il fonde cet espoir sur quel- 
(I ques mots échappés à Bonaparte. Mais comme ces réparations seraient extrêmement 
a coûteuses, il ne faut pas y penser pour le moment » 



— 19 — [ RESTAURATION .' 

<i et belle école de sculpture, héritière des procédés et même du style 
(' de l'art antique, quoique toute moderne dans son esprit et dans ses 
(c effets, et qui, connue toutes les écoles, a eu ses phases et ses révolu- 

<( tions, c'est-à-dire son enlancc, sa maturité et sa décadence 

(( Aussi faut-il s'estimer heureux quand le hasard nous fait dé- 

<( couvrir dans un coin bien abrité, et où les coups de marteau n'ont 
« pu atteindre, quek|ues fragments de cette belle et noble sculpture. )> 

Et comme pour combattre l'inlluence de cette phraséologie sépulcrale 
t3mployée alors qu'il s'agissait de décrire des monuments du moyen 
âge, plus loin M. Vitet s'exprime ainsi à propos de la coloration appli- 
quée à l'architecture : « En effet, de récents voyages, des expériences 
<( incontestables, ne permettent plus de douter aujourd'hui que la Grèce 
(( antique poussa si loin le goût de la couleur, ((u'elie couvrit de pein- 
te tures jusqu'à l'extérieur de ses édifices, et pourtant, sur la foi de 
« quelques morceaux de marbre déteints, nos savants, depuis trois 
« siècles, nous faisaient rêver cette architecture froide et décolorée. On 
<( en a fait autant à l'égard du moyen âge. 11 s'est trouvé qu'à la lin 
« du XVI'' siècle, grâce au protestantisme, au pédantisme, et à jjien 
« d'autres causes, notre imagination devenant chaque jour moins vive, 
« moins naturelle, plus terne pour ainsi dire, on se mit à blanchir ces 
<c belles églises peintes, on prit goût aux mnrailles et aux boiseries 
« toutes nues, et si l'on peignit encore quelques décorations intérieures, 
<( ce ne fut plus, pour ainsi dire, qu'en miniature. De ce que la chose 
« est ainsi depuis deux ou trois cents ans, on s'est habitué à conclure 
<( qu'il en avait toujours été de même, et que ces pauvres monuments 
<( s'étaient vus de tout temps pâles et dépouillés comme ils le sont 
« aujourd'hui. Mais si vous les observez avec attention, vous découvrez 
(( bien vite quelques lambeaux de leur vieille robe : partout où le badi- 
<c geon s'écaille, vous retrouvez la peinture primitive » 

Pour clore son rapport sur les monuments des provinces du Nord 
visitées par lui, M. Yitet, ayant été singulièrement frappé de l'aspect 
imposant des ruines du château de Goucy, adresse au ministre cette 
demande, qui aujourd'hui acquiert un à-propos des plus piquants ; 

u En terminant ici ce qui concerne les monuments et leur conserva- 
« tion, laissez-moi, monsieur le ministre, dire encore quelques mots à 
« propos d'un monument plus étonnant et plus précieux peut-être que 
« tous ceux dont je viens de parler, et dont je me proi)Ose de tenter 
« la restauration. A la vérité, c'est une restauration pour laquelle il ne 
« faudra ni pierres, ni ciment, mais seulement quelques feuilles de 
« papier. Reconstruire ou plutôt restituer dans son ensemble et dans 
« ses moindres détails une forteresse du moyen âge, reproduire sa dé- 
« coration intérieure et jusqu'à son ameublement; en un mot, lui rendre 
« sa forme, sa couleur, et, si j'ose le dire, sa vie primitive, tel est le 
<( projet qui m'est venu tout d'abord à la pensée en entrant dans l'en- 
M ceinte du château de Goucy. Ces tours innnenses, ce donjon colossal. 



[ RESTx\URATION ] — 20 — 

« semblent, sous certains aspects, bâtis d'hier. Et clans leurs parties 
(( dégradées, que de vestiges de peinture, de sculpture, de distributions 
(( intérieures ! que de documents pour l'imagination! que de jalons 
« pour la guider avec certitude à la découverte du [passé, sans compter 
« les anciens plans de du Cerceau, qui, quoique incorrects, peuvent 
(( être aussi d'un grand secours ! 

(( Jusqu'ici ce genre de travail n'a été appliqué qu'aux monuments 
(( de l'antiquité. Je crois que, dans le domaine du moyen âge, il pourrait 
« conduirez des résultats plus utiles encore; caries indications ayant 
« pour base des faits plus récents et des monuments plus entiers, ce 
« qui n'est souvent que conjectures à l'égard de l'antiquité, deviendrait 
(( presque certitude quand il s'agivait du moyen âge : et par exemple, 
« la restauration dont je parle, placée en regard du château tel qu'il est 
(( aujourd'hui, ne rencontrerait, j'ose le croire, que bien peu d'incré- 
« du les. » 

Ce programme si vivement tracé par l'illustre critique il y a trente- 
quatre ans, nous le voyons réalisé aujourd'hui, non sur le papier, non 
par des dessins fugitifs, mais en pierre, en bois et en fer pour un château 
non moins intéressant, celui de Pierrefonds. Bien des événements se 
sont écoulés depuis le rapport de l'inspecteur général des monuments 
historiques en 1831, bien des discussions d'art ont été soulevées; cepen- 
dant les premières semences jetées par M. Vitet ont porté leurs fruits. 
Le premier, M. Vitet s'est préoccupé de la restauration sérieuse de nos 
anciens monuments; le premier il a émis à ce sujet des idées pratiques; 
le premier il a fait intervenir la critique dans ces sortes de travaux : la 
voie a été ouverte, d'autres critiques, d'autres savants s'y sont jetés, et 
des artistes après eux. 

Quatorze ans plus tard, le même écrivain, toujours attaché à l'œuvre 
qu'il avait si bien commencée, faisait l'histoire de la cathédrale de 
Noyon, et c'est ainsi que dans ce remarquable travail ' il constatait les 
étapes parcourues par les savants et les artistes attachés aux mêmes 
études. « En effet ^, pour connaître l'histoire d'un art, ce n'est pas assez 
(( de déterminer les diverses périodes qu'il a parcourues dans un lieu 
« donné, il faut suivre sa marche dans tous les lieux où il s'est produit, 
« indiquer les variétés de forme qu'il a successivement revêtues, et 
« dresser le tableau comparatif de toutes ces variétés en mettant en 
« regard, non-seulement chaque nation, mais chaque province d'un 
(( même pays... C'est vers ce double but, c'est dans cet esprit qu'ont été 
« dirigées presque toutes les recherches entreprises depuis vingt ans 
« parmi nous au sujet des monuments du moyen âge. Déjà, vers le 
« commencement du siècle, quelques savants d'Angleterre et d'Allemagne 

* Voyez la Motiographie de l' église Noire-Dame de Noyon, par M. L. Vitet et par 
Daniel Ramée, 1845. 
•■2 Pase 38. 



— 21 — [ RESTAURATION ] 

(( nous avaient donné l'exemple par des essais spécialement appliqués 
« aux édifices de ces deux pays. Leurs travaux n'eurent pas plutôt 
« pénétré en France, et particulièrement en Normandie, qu'ils excitèrent 
« une vive émulation. En Alsace, en Lorraine, en Languedoc, en Poitou, 
« dans toutes nos provinces, l'amour de ces sortes d'études se propagea 
« rapidement, et maintenant partout on travaille, partout on cherche, 
« on prépare, on amasse des matériaux. La mode, qui se glisse et se 
(( môle aux choses nouvelles, pour les gâter bien souvent, n'a malheu- 
« reusemeut pas respecté cette science naissante et en a peut-être un 
« peu compromis les progrès. Les gens du monde sont pressés de jouir; 
« ils ont demandé des méthodes expéditives pour apprendre à donner 
« sa date à chaque monument qu'ils voyaient. D'un autre côté, quel- 
« ques hommes d'étude, emportés par trop de zèle, sont tombés dans 
« un dogmatisme dépourvu de preuves et hérissé d'assertions tran- 
(( chantes, moyen de rendre incrédules ceux qu'on prétend convertir, 
« Mais, malgré ces obstacles, inhérents à toute tentative nouvelle, les 
« vrais travailleurs continuent leur œuvre avec patience et modération. 
(( Les vérités fondamentales sont acquises ; la science existe, il ne s'agit 
« plus que de la consolider et de l'étendre, en dégageant quelques 
(( notions encore embarrassées, en achevant quelques démonstrations 
« incomplètes. Il reste beaucoup à faire ; mais les résultats obtenus sont 
« tels qu'à coup sur le but doit être un jour définitivement atteint. » 

Il nous faudrait citer la plus grande partie de ce texte pour montrer 
combien son auteur s'était avancé dans l'étude et l'appréciation de ces 
arts du moyen âge, et comme la lumière se faisait au sein des ténèbres 
répandues autour d'eux. « C'est », dit M. Vitet après avoir montré 
clairement que l'architecture de ces temps est un art complet, ayant 
ses lois nouvelles et sa raison, « faute d'avoir ouvert les yeux, qu'on 
« traite toutes ces vérités de chimères et qu'on se renferme dans une 
.. incrédulité dédaigneuse ' ». 

Alors M. Vitet avait abandonné l'inspection générale des monuments 
historiques; ces fonctions, depuis 1835, avaient été confiées à l'un des 
esprits les plus distingués de notre époque, à M. Mérimée. 

C'est sous ces deux parrains que se forma un premier noyau d'artistes, 
jeunes, désireux de pénétrer dans la connaissance intime de ces arts 
oubliés; c'est sous leur inspiration sage, toujours soumise à une critique 
sévère, que des restaurations furent entreprises, d'abord avec une grande 
réserve, puis bientôt avec plus de hardiesse et d'une manière plus éten- 
due. De 1835 à 1868, M. Vitet présida la Commission des monuments 
historiques, et pendant cette période un grand nombre d'édifices de 
l'antiquité romaine et du moyen âge, en France, furent étudiés, mais 
aussi préservés de la ruine. Il faut dire que le programme d'une res- 
tauration était alors chose toute nouvelle. En effet, sans parler des 

' Papre 45. 



[ RESTAURATION ] — 22 — 

restauraliulis faites dans les siècles précédents, et qui n'étaient que des 
subslituliuns, on avait déjà, dès le connnencement du siècle, essayé de 
donner une idée des arts antérieurs par des compositions passablement 
fantastiques, mais qui avaient la prétention de reproduire des formes 
anciennes. M. Lenoir, dans le Musée des monuments français, composé 
par lui, avait tenté de réunir tous les fragments sauvés de la destruction, 
dans un ordre chronologique. Mais il faut dire que l'imagination du 
célèbre conservateur était intervenue dans ce travail plutôt que le savoir 
et la critique. C'est ainsi, par exemple, que le tombeau d'Héloïsc et 
d'Abélard, aujourd'hui transféré au cimetière de l'Est, était composé 
avec des arcatures et colonnettes provenant du bas côté de l'église 
abbatiale de Saint-Denis, avec des bas-reliefs jjrovenant des tombeaux 
de Philippe et de Louis, frère et fils de saint Louis, avec des mascarons 
provenant de la chapelle de la Vierge de Saint- Germain des Prés, et 
deux statues du commencement du xiv^ siècle. C'est ainsi que les 
statues de Charles V et de Jeanne de Bourbon, provenant du tombeau 
de Saint-Denis, étaient posées sur des boiseries du xm" siècle arrachées 
à la chapelle du château de Gaillon, et surmontées d'un édicule de la 
fm du xiii^ siècle; que la salle dite du xiv" siècle était décorée avec 
une arcature provenant du jubé de la sainte Chapelle et les statues 
du xiii* siècle adossées aux piliers du môme édifice; que faute d'un 
Louis IX et d'une Marguerite de Provence, les statues de Charles V et 
de Jeanne de Bourbon, qui autrefois décoraient le portail des Célestins, 
à Paris, avaient été baptisées du nom du saint roi et de sa femme '. Le 
Musée des monuments français ayant été détruit en 1816, la confusion 
ne fit que s'accroître parmi tant de monuments, transférés la plupart 
à Saint-Denis. 

Par la volonté de l'empereur Napoléon I", qui en toute chose devan- 
çait son temps, et qui comprenait l'importance des restaurations, cette 
église de Saint-Denis était destinée, non-seulement à servir de sépulture 
à la nouvelle dynastie, mais à offrir une sorte de spécimen des progrès 
de l'art du xiii'= au xvi^ siècle en France. Des fonds furent affectés par 
l'empereur à cette restauration ; mais l'effet répondit si peu à son attente 
dès les premiers travaux, que l'architecte alors chargé de la direction 
de l'œuvre dut essuyer des reproches assez vifs de la part du souverain, 
et en fut affecté au point, dit-on, d'en mourir de regret. 

Cette malheureuse église de Saint Denis fut comme le cadavre sur 
lequel s'exercèrent les premiers artistes entrant dans la voie des restau- 
rations. Pendant trente ans elle subit toutes les mutilations possibles, si 
bien que sa solidité étant compromise, après des dépenses considérables 
et après que ses dispositions anciennes avaient été modifiées, tous les 
beaux monuments qu'elle contient bouleversés, il fallut cesser cette 

1 CeUe substitution fut cause que, depuis lors, presque tous les peintres ou sculpteurs 
chargés de représenter ces personnages donnèrent à saint Louis le masque de Charles V. 



— 23 — [ RESTAURATION ] 

coûteuse expérience et en revenir ;iu programme posé parla Commission 
des monuments historiques en tait de restauration. 

Il est temps d'expliquer ce programme, suivi aujourd'hui en Angleterre 
et en Allemagne, qui nous avaient devancés dans la voie des études 
théoriques des arts anciens, accepté en Italie et en Espagne, qui pré- 
tendent à leur tour introduire la critique dans la conservation de leurs 
vieux monuments. 

Ce programme admet tout d'abord en principe que chaque édifice ou 
chaque partie d'un édifice doivent être restaurés dans le style qui leur 
appartient, non-seulement comme apparence, mais comme structure. Il 
est peu d'édifices qui, pendant le moyen âge surtout, aient été bâtis 
d'un seul jet, ou, s'ils l'ont été, qui n'aient subi des modifications 
notables, soit par des adjonctions, des transformations ou des change- 
ments partiels. Il est donc essentiel, avant tout travail de réparation, 
de constater exactement l'âge et le caractère de chaque partie, d'en 
composer une sorte de procès-verbal appuyé sur des documents certains, 
soit par des notes écrites, soit par des relevés graphiques. De plus, en 
France, chaque province possède un style qui lui appartient, une école 
dont û faut connaître les principes et les moyens pratiques. Des ren- 
seignements pris sur un monument de l'Ile-de-France ne peuvent donc 
servir à restaurer un édifice de Champagne ou de Bourgogne. Ces diffé- 
rences d'écoles subsistent assez tard ; elles sont marquées suivant une 
loi qui n'est pas régulièrement suivie. Ainsi, par exemple, si l'art du 
xiv*" siècle de la Normandie séquanaise se rapproche beaucoup de celui 
de l'Ile-de-France à la môme époque, la renaissance normande diffère 
essentiellement de la renaissance de Paris et de ses environs. Dans quel- 
ques provinces méridionales, l'architecture dite gothique ne fut jamais 
qu'une importation; donc un édifice gothique de Clermont, par exemple, 
peut être sorti d'une école, et, à la même époque, un édifice de Carcas- 
sonne d'une autre. L'architecte chargé d'une restauration doit donc 
connaître exactement, non-seulement les types afférents à chaque pé- 
riode de l'art, mais aussi les styles appartenant à chaque école. Ce n'est 
pas seulement pendant le moyen âge que ces différences s'observent; le 
même phénomène apparaît dans les monuments de l'antiquité grecque 
et romaine. Les monuments romains de l'époque antonine qui couvrent 
le midi de la France diffèrent sur bien des points des monuments de 
Rome de la même époque. Le romain des côtes orientales de l'Adriatique 
ne peut être confondu avec le romain de l'Italie centrale, de la Province 
ou de la Syrie. 

Mais pour nous en tenir ici au moyen âge, les difficultés s'accumulent 
en présence de la restauration. Souvent des monuments ou des parties 
de monuments d'une certaine époque et d'une certaine école ont été 
réparés à diverses reprises, et cela par des artistes qui n'appartenaient 
pas à la province où se trouve bâti cet édifice. De là des embarras consi- 
dérables. S'il s'agit de restaurer et les parties primitives et les parties 



[ RESTAURATION ] — 2i — 

modifiées, faut-il ne pas tenir compte des dernières et rétablir l'unité de 
style dérangée, ou reproduire exactement le tout avec les modifications 
postérieures? C'est alors que l'adoption absolue d'un des deux partis peut 
offrir des dangers, et qu'il est nécessaire, au contraire, en n'admettant 
aucun des deux principes d'une manière absolue, d'agir en raison des 
circonstances particulières. Quelles sont ces circonstances particulières ? 
Nous ne pourrions les indiquer toutes; il nous suffira d'en signaler 
quelques-unes parmi les plus importantes, afin de faire ressortir le côté 
critique du travail. Avant tout, avant d'être archéologue, l'architecte 
chargé d'une restauration doit être constructeur habile et expérimenté, 
non pas seulement à un point de vue général, mais au point de vue 
particulier; c'est-à-dire qu'il doit connaître les procédés de construction 
admis aux différentes époques de notre art et dans les diverses écoles. 
Ces procédés de construction ont une valeur relative et ne sont pas tous 
également bons. Quelques-uns môme ont dû être abandonnés parce 
qu'ils étaient défectueux. Ainsi, par exemple, tel édifice bâti au xii"-' 
siècle, et qui n'avait pas de chéneaux sous les égouts des combles, a 
dû être restauré au xiii" siècle et muni de chéneaux avec écoulements 
combinés. Tout le couronnement est en mauvais état, il s'agit de le refaire 
en entier. Supprimera-t-on les chéneaux du xiii" siècle pour rétablir 
l'ancienne corniche du xii", dont on retrouverait d'ailleurs les éléments ? 
Certes non ; il faudra rétablir la corniche à chéneaux du xiii" siècle, en 
lui conservant la forme de cette époque, puisqu'on ne saurait trouver 
une corniche à chéneaux du xii% et qu'en établir une imaginaire, avec 
la prétention de lui donner le caractère de l'architecture de cette époque, 
ce serait faire un anachronisme en pierre. Autre exemple : Les voûtes 
d'une nef du xn*" siècle, par suite d'un accident quelconque, ont été 
détruites en partie et refaites plus tard, non dans leur forme première, 
mais d'après le mode alors admis. Ces dernières voûtes, à leur tour, 
menacent ruine ; il faut les reconstruire. Les rétablira-t-on dans leur 
forme postérieure, ou rétablira-t-on les voûtes primitives ? Oui, parce 
qu'il n'y a nul avantage à faire autrement, et qu'il y en a un considé- 
rable à rendre à l'édifice son unité. Il ne s'agit pas ici, comme dans le 
cas précédent, de conserver une amélioration apportée à un système 
défectueux, mais de considérer que la restauration postérieure a été 
faite sans critique, suivant la méthode appliquée jusqu'à notre siècle, 
et qui consistait, dans toute réfection ou restauration d'un édifice, à 
adopter les formes admises dans le temps présent; que nous procédons 
d'après un principe opposé, consistant à restaurer chaque édifice dans 
le style qui lui est propre. Mais ces voûtes d'un caractère étranger aux 
premières et que l'on doit reconstruire, sont remarquablement belles. 
Elles ont été l'occasion d'ouvrir des verrières garnies de beaux vitraux, 
elles ont été combinées de façon à s'arranger avec tout un système de 
construction extérieure d'une grande valeur. Détruira-t-on tout cela 
pour se donner la satisfaction de rétablir la nef primitive dans sa pureté? 



— 25 — [ IIESTAURATION ] 

Mettra-t-on ces verrières en magasin ? Laissera-t-on, sans motif, des 
eontre-forts et arcs-boutants extérieurs qui n'auraient plus rien à sup- 
porter ? Non, certes. On le voit donc, les principes absolus en ces ma- 
tières peuvent conduire à l'absurde. 

Il s'agit de reprendre en sous-œuvre les piliers isoles d'une salle, les- 
quels s'écrasent sous la charge, parce que les matériaux employés sont 
trop fragiles et trop bas d'assises. A plusieurs époques, quelques-uns de 
ces piliers ont été repris, et on leur a donné des sections qui ne sont 
point celles tracées primitivement. Devrons-nous, en refaisant ces piliers 
à neuf, copier ces sections variées, et nous en tenir aux hauteurs d'assises 
anciennes, lesquelles sont trop faibles? Non; nous reproduirons pour 
tous les piliers la section primitive, et nous les élèverons en gros blocs 
pour prévenir le retour des accidents qui sont la cause de notre opéra- 
tion. Mais quelques-uns de ces piliers ont eu leur section modifiée par 
suite d'un projet de changement qu'on voulait faire subir au monu- 
ment; changement qui, au point de vue des progrès de l'art, est d'une 
grande importance, ainsi que cela eut lieu, par exemple, à Notre-Dame 
de Paris au xiv" siècle. Les reprenant en sous-œuvre, détruirons-nous 
cette trace si intéressante d'un projet qui n'a pas été entièrement exécuté, 
mais qui dénote les tendances d'une école ? Non ; nous les reproduirons 
dans leur forme modifiée, puisque ces modifications peuvent éclaircir 
un point de l'histoire de l'art. Dans un édifice du xiii" siècle, dont l'écou- 
lement des eaux se faisait par les larmiers, comme à la cathédrale de 
Chartres, par exemple, on a cru devoir, pour mieux régler cet écoule- 
ment, ajouter des gargouilles aux chéneaux pendant le w" siècle. Ces 
gargouilles sont mauvaises, il faut les remplacer. Substituerons-nous 
à leur place, sous prétexte d'unité, des gargouilles du xin" siècle? Non ; 
car nous détruirions ainsi les traces d'une disposition primitive intéres- 
sante. Nous insisterons au contraire sur la restauration postérieure, en 
maintenant son style. 

Entre les contre-forts d'une nef, des chapelles ont été ajoutées après 
coup. Les murs sous les fenêtres de ces chapelles et les pieds-droits des 
baies ne se relient en aucune façon avec ces contre-forts plus anciens, 
et font bien voir que ces constructions sont ajoutées après coup. Il est 
nécessaire de reconstruire, et les parements extérieurs de ces contre-forts 
qui sont rongés par le temps, et les fermetures des chapelles. Devrons- 
nous relier ces deux constructions d'époques différentes et que nous 
restaurons en même temps? Non; nous conserverons soigneusement 
l'appareil distinct des deux parties, les déliaisons, afin qu'on puisse tou- 
jours reconnaître que les chapelles ont été ajoutées après coup entre les 
contre-forts. 

De même, dans les parties cachées des édifices, devrons-nous respec- 
ter scrupuleusement toutes les traces qui peuvent servir à constater des 
adjonctions, des modifications aux dispositions primitives. 

Il existe certaines cathédrales en France, parmi celles refaites à la fin 

vin. — U 



[ RESTAURATION ] — 26 — 

du XII'' siècle, qui n'avaient point de transsept. Telles sont, par exemple, 
les cathédrales de Sens, de Meaux, de Senlis. Aux xiv' et xv" siècles, des 
transsepts ont été ajoutés aux nefs, en prenant deux de leurs travées. 
Ces modifications ont été plus ou moins adroitement faites; mais, pour 
les yeux exercés, elles laissent subsister des traces des dispositions pri- 
mitives. C'est dans des cas semblables que le restaurateur doit être scru- 
puleux jusqu'à l'excès, et qu'il doit plutôt faire ressortir les traces de 
ces modifications que les dissimuler. 

Mais s'il s'agit de faire à neuf des portions de monument dont il ne 
reste nulle trace, soit par des nécessités de construction, soit pour 
compléter une œuvre mutilée, c'est alors que l'architecte chargé d'une 
restauration doit se bien pénétrer du style propre au monument dont 
la restauration lui est confiée. Tel pinacle du xiii^ siècle, copié sur un 
édifice du même temps, fera une tache si vous le transportez sur un 
autre. Tel profil pris sur un petit édifice jurera appliqué à un grand. C'est 
d'ailleurs une erreur grossière de croire qu'un membre d'architecture 
du moyen âge peut être grandi ou diminué impunément. Dans cette 
architecture, chaque membre est à l'échelle du monument pour lequel 
il est composé. Changer cette échelle, c'est rendre ce membre difforme. 
Et à ce sujet nous ferons remarquer que la plupart des monuments 
gothiques que l'on élève à neuf aujourd'hui reproduisent souvent à une 
autre échelle des édifices connus. Telle église sera un diminutif de la 
cathédrale de Chartres, telle autre de l'église Saint-Ouen de Rouen. 
C'est partir d'un principe opposé à celui qu'admettaient, avec tant de 
raison, les maîtres du moyen âge. Mais si ces défauts sont choquants 
dans des édifices neufs et leur enlèvent toute valeur, ils sont monstrueux 
lorsqu'il s'agit de restaurations. Chaque monument du moyen âge a 
son échelle relative à l'ensemble, bien que cette échelle soit toujours 
soumise à la dimension de l'homme. Il faut donc y regarder à deux fois 
lorsqu'il s'agit de compléter des parties manquantes sur un édifice du 
moyen âge, et s'être bien pénétré de l'échelle admise par le constructeur 
primitif. 

Dans les restaurations, il est une condition dominante qu'il faut 
toujours avoir présente à l'esprit. C'est de ne substituer à toute partie 
enlevée que des matériaux meilleurs et des moyens plus énergiques ou 
plus parfaits. Il faut que l'édifice restauré ait passé pour l'avenir, par 
suite de l'opération à laquelle on l'a soumis, un bail plus long que celui 
déjà écoulé. On ne peut nier que tout travail de restauration est pour 
une construction une épreuve assez dure. Les échafauds, les étais, les 
arrachements nécessaires, les enlèvements partiels de maçonnerie, cau- 
sent dans l'œuvre un ébranlement qui parfois a déterminé des accidents 
très-graves. Il est donc prudent de compter que toute construction laissée 
a perdu une certaine partie de sa force, par suite de ces ébranlements, 
et que vous devez suppléer à cet amoindrissement de force par la puis- 
san cèdes parties neuves, par des perfectionnements dans le système de 



— 27 — [ RESTAURATION 1 

la structure, par dos chaînages bien entendus, par des résistances plus 
grandes. Inutile do dire que le choix des matériaux entre pour une 
grande part dans les travaux de restauration. Beaucoup d'édifices ne 
menacent ruine que parla faiblesse ou la qualité médiocre des matériaux 
employés. Toute pierre à enlever doit donc être remplacée par une pierre 
d'une qualité supérieure. Tout système de cramponnage supprimé doit 
être remplacé par un chaînage continu posé à la place occupée par 
ces crampons; car on ne saurait modifier les conditions d'équilibre d'un 
monument qui a six ou sept siècles d'existence, sans courir des risques.. 
Les constructions, comme les individus, prennent certaines habitudes 
d'être avec lesquelles il faut compter. Ils ont (si l'on ose ainsi s'exprimer) 
leur tempérament, qu'il faut étudier et bien connaître avant d'entre- 
prendre un traitement régulier. La nature des matériaux, la qualité des 
mortiers, le sol, le système général de la structure par points d'appui 
verticaux ou par liaisons horizontales, le poids et le plus ou moins 
de concrétion des votâtes, le plus ou moins d'élasticité de la bâtisse, 
constituent des tempéraments différents. Dans tel édifice où les points 
d'appui verticaux sont fortement roidis par des colonnes en délit, comme 
en Bourgogne, par exemple, les constructions se comporteront tout 
autrement que dans un édifice de Normandie ou de Picardie, où toute 
la structure est faite en petites assises basses. Les moyens de reprises, 
d'étayement qui réussiront ici, causeront ailleurs des accidents. Si l'on 
peut reprendre impunément par parties une pile composée entièrement 
d'assises basses, ce même travail, exécuté derrière des colonnes en délit, 
causera des brisures. C'est alors qu'il faut bourrer les joints de mortier 
à l'aide de palettes de fer et à coups de marteau, pour éviter toute dépres- 
sion, si minime qu'elle soit; qu'il faut même, en certains cas, enlever les 
monostyles pendant les reprises des assises, pour les replacer après que 
tout le travail en sous-œuvre est achevé et a pris le temps de s'asseoir. 

Si l'architecte chargé de la restauration d'un édifice doit connaître les 
formes, les styles appartenant à cet édifice et à l'école dont il est sorti, il 
doit mieux encore, s'il est possible, connaître sa structure, son anato- 
mie, son tempérament, car avant tout il faut qu'il le fasse vivre. Il faut 
qu'il ait pénétré dans toutes les parties de cette structure, comme si 
lui-même l'avait dirigée, et cette connaissance acquise, il doit avoir à sa 
disposition plusieurs moyens pour entreprendre un travail de reprise. 
Si l'un de ces moyens vient t\ faillir, un second, un troisième, doivent 
être tout prêts. 

N'oubhons pas que les monuments du moyen âge ne sont pas construits 
comme les monuments de l'antiquité romaine, dont la structure procède 
par résistances passives, opposées à des forces actives. Dans les con- 
structions du moyen âge, tout membre agit. Si la voûte pousse, l'arc- 
boutant ou le contre-fort contre-butent. Si un sommier s'écrase, il ne 
suffit pas de l'étayer verticalement, il faut prévenir les poussées diverses 
qui agissent sur lui en sens inverse. Si un arc se déforme, il ne suffît 



[ RESTAURATION ] — 28 — 

point de le cintrer, car il sert de bntée à d'autres arcs qui ont une action 
oblique. Si vous enlevez un poids quelconque sur une pile, ce poids a 
une action de pression à laquelle il faut suppléer. En un mot, vous 
n'avez ]jas à maintenir des forces inertes agissant seulement dans le sens 
vertical, mais des forces qui toutes agissent en sens oppose, pour établir 
un équilibre ; tout enlèvement d'une partie tend donc à déranger cet 
équilibre. Si ces problèmes posés au restaurateur déroutent et embar- 
rassent à chaque instant le constructeur qui n'a pas fait une appréciation 
exacte de ces conditions d'équilibre, ils deviennent un stimulant pour 
celui qui connaît bien l'édifice à réparer. C'est une guerre, une suite 
de manœuvres qu'il faut modifier chaque jour par une observation con- 
stante des effets qui peuvent se produire. Nous avons vu, par exemple, 
des tours, des clochers établis sur quatre points d'appui, porter les 
charges, par suite de reprises en sous-œuvre, tantôt sur un point, tantôt 
sur un autre, et dont l'axe changeait son point de projection horizontale 
de quelques centimètres en vingt-quatre heures. 

Ce sont là de ces effets dont l'architecte expérimenté se joue, mais 
à la condition d'avoir toujours dix moyens pour un de prévenir un 
accident; à la condition d'inspirer assez de confiance aux ouvriers pour 
que des paniques ne puissent vous enlever les moyens de parer à chaque 
événement, sans délais, sans tâtonnements, sans manifester des craintes. 
L'architecte, dans ces cas difficiles qui se présentent souvent pendant les 
restaurations, doit avoir tout prévu, jusqu'aux effets les plus inattendus, 
et doit avoir en réserve, sans hâte et sans trouble, les moyens d'en 
prévenir les conséquences désastreuses. Disons que dans ces sortes de 
travaux les ouvriers, qui chez nous comprennent fort bien les manœuvres 
qu'on leur ordonne, montrent autant de confiance et de dévouement 
lorsqu'ils ont éprouvé la prévoyance et le sang-froid du chef, qu'ils 
montrent de défiance lorsqu'ils aperçoivent l'apparence d'un trouble 
dans les ordres donnés. 

Les travaux de restauration qui, au point de vue sérieux, pratique, 
appartiennent à notre temps, lui feront honneur. Ils ont forcé les 
architectes à étendre leurs connaissances, à s'enquérir des moyens 
énergiques, expéditifs, sûrs; à se mettre en rapports plus directs avec 
-les ouvriers de bâtiments, à les instruire aussi, et à former des noyaux, 
soit en province, soit à Paris, qui fournissent, à tout prendre, les meil- 
leurs sujets, dans les grands chantiers. 

C'est grâce à ces travaux de restauration, que des industries impor- 
tantes se sont relevées ', que l'exécution des maçonneries est devenue 
plus soignée, que l'emploi des matériaux s'est répandu; car les archi- 

• C'est dans les chatilicrs de restauration que les industries de la serrurerie fine forgrée, 
delà plomberie ouvragée, de la menuiserie, comprise comme une structure propre; de 
la vitrerie d'art, de la peinture murale, se sont relevées de l'état d'abaissement où elles 
•étaient tombées au commencement du siècle. Il serait intéressant de donner un état de 



— 29 — [ EESTACRATION ] 

tectes chargés de travaux de restaurali(3ii, souvent dans des villes ou 
villages ignorés, dépourvus de tout, ont dû s'enquérir de carrières, au 
besoin en faire rouvrir d'anciennes, former des ateliers. Loin de trouver 
toutes les ressources que fournissent les grands centres, ils ont dû en 
créer, façonner des ouvriers, établir des méthodes régulières, soit comme 
comptabilité, soit comme conduite de chantiers. C'est ainsi que des 
matériaux qui étaient inexploités ont été mis dans la circulation ; que dei> 
méthodes régulières se sont répandues dans des départements qui n'en 
possédaient pas; que des centres d'ouvriers devenus capables ont fourni 
des sujets dans un rayon étendu ; que l'habitude de résoudre des diffi- 
cultés de construction s'est introduite au milieu de populations sachant 
à peine élever les maisons les plus simples. La centralisation administra- 
tive française a des mérites et des avantages que nous ne lui contestons 
pas, elle a cimenté l'unité politique; mais il ne faut pas se dissimuler ses 
inconvénients. Pour ne parler ici que de l'architecture, la centralisation 
a non-seulement enlevé aux provinces leurs écoles, et avec elles les 
procédés particuliers, les industries locales, mais les sujets capables qui 
tous venaient s'absorber à Paris ou dans deux ou trois grands centres ; 
si bien que dans les chefs-lieux de département, il y a trente ans, on ne 
trouvait ni un architecte, ni un entrepreneur, ni un chef d'atelier, ni un 
ouvrier en état de diriger et d'exécuter des travaux quelque peu impor- 
tants. Il suffit, pour avoir la preuve de ce que nous disons ici, de regarder 
en passant les églises, mairies, les marchés, hôpitaux, etc., bâtis de 1815 
à 1835, et (]ui sont restés debout dans les villes de province (car beaucoup 
n'ont eu qu'une durée éphémère). Les neuf dixièmes de ces édifices 
(nous ne parlons pas de leur style) accusent une ignorance douloureuse 
des principes les plus élémentaires de la construction, La centralisation 
conduisait, en fait d'architecture, à la barbarie. Le savoir, les traditions, 
les méthodes, l'exécution matérielle, se retiraient peu à peu des extré- 
mités. Si encore, à Paris, une école dirigée vers un but utile et pratique 
avait pu rendre aux membres éloignés des artistes capables d'ordonner 
des constructions, les écoles provinciales n'auraient pas moins été per- 
dues, mais on aurait ainsi renvoyé sur la surface du territoire des 
hommes qui, comme cela se voit dans le service des ponts et chaussées, 
maintiennent à un niveau égal toutes les constructions entreprises dans 
les départements. L'école d'architecture établie à Paris, et établie à Paris 
seulement, songeait à toute autre chose; elle formait des lauréats pour 
l'Académie de France à Rome, bons dessinateurs, nourris de chimères, 
mais fort peu prop.res à diriger un chantier en France au xix® siècle. Ces 
élus, rentrés sur le sol natal après un exil de cinq années, pendant lequel 
ils avaient relevé quelques monuments antiques, n'ayant jamais été mis 

tous les ateliers formés par les travaux de restauration, et clans lesquels les plus ardents 
détracteurs de ces sortes d'entreprises sont venus chercher des ouvriers et des méthodes. 
On comprendra le motif qui nous interdit de fournir une pièce de cette nature. 



[ RESTAURATION ] — 30 — 

aux prises avec les difficultés pratiques du métier, préféraient rester à 
Paris, en attendant qu'on leur confiât quelque œuvre digne de leur 
talent, an labeur journalier que leur offrait la province. Si quelques-uns 
d'entre eux retournaient dans les départements, ce n'était que pour 
occuper des positions supérieures dans nos plus grandes villes. Les 
localités secondaires restaient ainsi en dehors de tout progrès d'art, de 
tout savoir, et se voyaient contraintes de confier la direction des travaux 
municipaux à des conducteurs des ponts et chaussées, à des arpenteurs, 
voire à des maîtres d'école un peu géomètres. Certes, les premiers qui 
pensèrent à sauver de la ruine les plus beaux édifices sur notre sol, 
légués par le passé, et qui organisèrent le service des monuments histo- 
riques, n'agirent que sous une inspiration d'artistes. Ils furent effrayés 
de la destruction qui menaçait tous ces débris si remarquables, et des 
actes de vandalisme accomplis chaque jour avec la plus aveugle indiffé- 
rence; mais ils ne purent prévoir tout d'abord les résultats considérables 
de leur œuvre, au point de vue purement utile. Cependant ils ne tar- 
dèrent point à reconnaître que plus les travaux qu'ils faisaient exécuter 
se trouvaient placés dans des localités isolées, plus l'influence bienfai- 
sante de ces travaux se faisait sentir et rayonnait, pour ainsi dire. Après 
quelques années, des localités oti l'on n'exploitait plus de belles carrières, 
011 l'on ne trouvait ni un tailleur de pierre, ni un charpentier, ni un 
forgeron capable de façonner autre chose que des fers de chevaux, four- 
nissaient à tous les arrondissements voisins d'excellents ouvriers, des 
méthodes économiques et sûres, avaient vu s'élever de bons entrepre- 
neurs, des appareilleurs subtils, et inaugurer des principes d'ordre et 
de régularité dans la marche administrative des travaux. Quelques-uns 
de ces chantiers virent la plupart de leurs tailleurs de pierre fournir des 
appareilleurs pour un grand nombre d'ateliers. Heureusement, si dans 
notre pays la routine règne parfois en maîtresse dans les sommités, il 
est aisé de la vaincre en bas, avec de la persistance et du soin. Nos 
ouvriers, parce qu'ils sont intelligents, ne reconnaissent guère que la 
puissance de l'intelligence. Autant ils sont négligents et indifférents 
dans un chantier où le salaire est la seule récompense et la discipline le 
seul moyen d'action, autant ils sont actifs, soigneux, là oii ils sentent 
une direction méthodique sûre dans ses allures, où l'on prend la peine 
de leur expliquer l'avantage ou l'inconvénient dételle méthode. L'amour- 
propre est le stimulant le plus énergique chez ces hommes attachés à un 
travail manuel, et, en s'adressant à leur intelligence, à leur raison, on 
peut tout en obtenir. 

Aussi avec quel intérêt les architectes qui s'étaient attachés à cette 
œuvre de la restauration de nos anciens monuments, ne suivaient-ils 
pas de semaine en semaine les progrès de ces ouvriers arrivant peu à 
peu à se prendre d'amour pour l'œuvre à laquelle ils concouraient ? il 
y aurait de notre part de l'ingratitude à ne pas consigner dans ces pages 
les sentiments de désintéressement, le dévouement qu'ont bien souvent 



— 31 — [ RESTAURATION ] 

manifestés ces ouvriers de nos chantiers de restauration ; l'empressement 
avec lequel ils nous aidaient à vaincre des diliicultcs qui semblaient 
insurmontables, les périls môme qu'ils afiVontaient gaiement quand ils 
avaient une l'ois entrevu le but à atteindre. Ces qualités, nous les trou- 
vons dans nos soldats, est-il surprenant qu'elles existent chez nos ou- 
vriers ? 

Les travaux de restauration entrepris en France, d'abord sous la direc- 
tion de la Commission des monuments historiques, et plus tard par le 
service des édifices dits diocésains, ont donc non-seulement sauvé de la 
ruine des œuvres d'une valeur incontestable, mais ils ont rendu un ser- 
vice immédiat. Le travail de la commission a ainsi combattu, jusqu'à un 
certain point, les dangers de la centralisation administrative en fait de 
travaux publics; il a rendu à la province ce que l'École des beaux-arts 
ne savait pas lui donner. En présence de ces résultats, dont nous sommes 
loin d'exagérer l'importance, si quelques-uns de ces docteurs qui pré- 
tendent régenter l'art de l'architecture sans avoir jamais fait poser une 
brique, décrètent du fond de leur cabinet que ces artistes ayant passé 
une partie de leur existence à ce labeur périlleux, pénible, dont la plu- 
part du temps on ne retire ni grand honneur, ni profit, ne sont pas des 
architectes; s'ils cherchent à les faire condamner à une sorte d'ostracisme 
et à les éloigner des travaux à la fois plus honorables et plus fructueux, 
et surtout moins difficiles, leurs manifestes et leurs dédains seront oubliés 
depuis longtemps, que ces édifices, une des gloires de notre pays, pré- 
servés de la ruine, resteront encore debout pendant des siècles, pour 
témoigner du dévouement de quelques hommes plus attachés à perpétuer 
cette gloire qu'à leurs intérêts particuliers. 

Nous n'avons fait qu'entrevoir d'une manière générale les difficultés 
que doit surmonter l'architecte chargé d'une restauration, qu'indiquer, 
comme nous l'avons dit d'abord, un programme d'ensemble posé par 
des esprits critiques. Ces diflicultés cependant ne se bornent pas à des 
faits purement matériels. Puisque tous les édifices dont on entreprend la 
restauration ont une destination, sont affectés à un service, on ne peut 
négliger ce côté d'utilité pour se renfermer entièrement dans le rôle de 
restaurateur d'anciennes dispositions hors d'usage. Sorti des mains de 
l'architecte, l'édifice ne doit pas être moins commode qu'il l'était avant 
la restauration. Bien souvent les archéologues spéculatifs ne tiennent 
pas compte de ces nécessités, et blâment vertement l'architecte d'avoir 
cédé aux nécessités présentes, comme si le monument qui lui est confié 
était sa chose, et comme s'il n'avait pas à remplir les programmes qui lui 
sont donnés. 

Mais c'est dans ces circonstances, qui se présentent habituellement, 
que la sagacité de rarchitecte doit s'exercer. Il a toujours les facilités de 
concilier son rôle de restaurateur avec celui d'artiste chargé de satisfaire 
à des nécessités imprévues. D'ailleurs le meilleur moyen pour conserver 
un édifice, c'est de lui trouver une destination, et de satisfaire si bien à 



[ RESTAURATION ] — 32 — 

tous les besoins que commande cette destination, qu'il n'y ait pas lieu 
d'y faire des changements. Il est clair, par exemple, que l'architecte 
chariïc de faire du beau réfectoire de Saint-Martin des Champs une 
bibliothèque pour l'Ecole des arts et métiers, devait s'efforcer, tout en 
respectant l'édifice et en le restaurant même, d'organiser les casiers de 
telle sorte qu'il ne fût pas nécessaire d'y revenir jamais et d'altérer les 
dispositions de cette salle. 

Dans des circonstances pareilles, le mieux est de se mettre à la place 
(le l'architecte primitif, et de supposer ce qu'il ferait, si, revenant au 
monde, on lui posait les programmes qui nous sont posés à nous-mêmes. 
Mais on comprend qu'alors il faut posséder toutes les ressources que 
possédaient ces maîtres anciens, qu'il faut procéder comme ils procé- 
daient eux-mêmes. Heureusement, cet art du moyen âge, borné par ceux 
qui ne le connaissent pas, à quelques formules étroites, est au contraire, 
quand on le pénètre, si souple, si subtil, si étendu et libéral dans ses 
moyens d'exécution, qu'il n'est pas de programme qu'il ne puisse rem- 
plir. Il s'appuie sur des principes, et non sur un formulaire; il peut être 
de tous les temps et satisfaire à tous les besoins, comme une langue bien 
faite peut exprimer toutes les idées sans faillir à sa grammaire. C'est 
donc cette grammaire qu'il faut posséder et bien posséder. 

Nous conviendrons que la pente est glissante du moment qu'on ne s'en 
tient pas à la reproduction littérale, que ces partis ne doivent être adop- 
tés qu'à la dernière extrémité ; mais il faut convenir aussi qu'ils sont par- 
fois commandés pas des nécessités impérieuses auxquelles on ne serait 
pas admis à opposer un non possumus. Qu'un architecte se refuse à faire 
passer des tuyaux de gaz dans une église, afin d'éviter des mutilations et 
des accidents, on le comprend, parce qu'on peut éclairer l'édifice par 
d'autres moyens; mais qu'il ne se prête pas à l'établissement d'un calo- 
rifère, par exemple, sous le prétexte que le moyen âge n'avait pas adopté 
ce système de chauffage dans les édifices religieux, qu'il oblige ainsi les 
fidèles à s'enrhumer de par l'archéologie, cela tombe dans le ridicule. 
Ces moyens de chauffage exigeant des tuyaux de cheminée, il doit pro- 
céder, comme l'aurait fait un maître du moyen âge s'il eût été dans l'obli- 
gation d'en établir, et surtout ne pas chercher à dissimuler ce nouveau 
membre, puisque les maîtres anciens, loin de dissimuler un besoin, 
cherchaient au contraire à le revêtir de la forme qui lui convenait, en 
faisant même de cette nécessité matérielle un motif de décoration. 
Qu'ayant à retaire à neuf le comble d'un édifice, l'architecte repousse la 
construction en fer, parce que les maîtres du moyen âge n'ont pas fait 
de charpente de fer, c'est un tort, à notre avis, puisqu'il éviterait ainsi 
les terribles chances d'incendie qui ont tant de fois été fatales à nos 
monuments anciens. Mais alors ne doit-il pas tenir compte de la dispo- 
sition des points d'appui? Doit-il changer les conditions de pondération? 
Si la charpente de bois à remplacer chargeait également les murs, ne 
doit-il pas chercher un système de structure en fer qui présente les 



— 33 — [ RESTAURATION ] 

mêmes avantages? Certainement il le doit, et surtout il s'arrangera pour 
que ce comble de fer ne pèse pas plus que ne pesait le comble de bois. 
C'est là un point capital. On a eu trop souvent à regretter d'avoir sur- 
chargé d'anciennes constructions ; d'avoir restauré des parties supérieures 
d'édifices avec des matériaux plus lourds que ceux qui furent primitive- 
ment employés. Ces oublis, ces négligences, ont causé plus d'un sinistre. 
Nous ne saurions trop le répéter, les monuments du moyen âge sont 
savamment calculés, leur organisme est délicat. Rien de trop dans leurs 
œuvres, rien d'inutile; si vous changez l'une des conditions de cet orga- 
nisme, vous modifiez toutes les autres. Plusieurs signalent cela comme 
un défaut; pour nous, c'est une qualité que nous négligeons un peu 
trop dans nos constructions modernes, dont on pourrait enlever plus d'un 
membre sans compromettre leur existence. A quoi, en effet, doivent servir 
la science, le calcul, si ce n'est, en fai-t de construction, à ne mettre en 
oeuvre que juste les forces nécessaires? Pourquoi ces colonnes, si nous 
les pouvons enlever sans compromettre la solidité de l'ouvrage ? Pourquoi 
des murs coûteux de 2 mètres d'épaisseur, si des murs de 50 centimètres, 
renforcés de distance en distance par des contre-forts d'un mètre carré 
de section, présentent une stabilité suffisante ? Dans la structure du 
moyen âge, toute portion de l'œuvre remplit une fonction et possède 
une action. C'est à connaître exactement la valeur de l'une et de l'autre 
que l'architecte doit s'attacher, avant de rien entreprendre. Il doit agir 
comme l'opérateur adroit et expérimenté, qui ne touche à un organe 
qu'après avoir acquis une entière connaissance de sa fonction, et qu'après 
avoir prévu les conséquences immédiates ou futures de son opération. 
S'il agit au hasard, mieux vaut qu'il s'abstienne. Mieux vaut laisser 
mourir le malade que le tuer. 

La photographie, qui chaque jour prend un rôle plus sérieux dans les 
études scientifiques, semble être venue à point pour aider à ce grand 
travail de restauration des anciens édifices, dont l'Europe entière se 
préoccupe aujourd'hui. 

En effet, lorsque les architectes n'avaient à leur disposition que les 
moyens ordinaires du dessin, même les plus exacts, comme la chambre 
claire, par exemple, il leur était bien difficile de ne pas faire quelques 
oublis, de ne pas négliger certaines traces à peine apparentes. De plus, 
le travail de restauration achevé, on pouvait toujours leur contester 
l'exactitude des procès-verbaux graphiques, de ce qu'on appelle des états 
actuels. Mais la photographie présente cet avantage de dresser des procès- 
verbaux irrécusables et des documents qu'on peut sans cesse consulter, 
même lorsque les restaurations masquent des traces laissées par la 
ruine. La photographie a conduit naturellement les architectes à être 
plus scrupuleux encore dans leur respect pour les moindres débris 
d'une disposition ancienne, à se rendre mieux compte de la structure, 
et leur fournit un moyen permanent de justifier de leurs opérations. 
Dans les restaurations, on ne saurait donc trop user de la photographie, 

VIII. — 5 



r RETABLE ] 34 — 

car bien souvent on découvre sur une épreuve ce qu'on n'avait pas^ 
aperçu sur le monument lui-même. 

Il est, en fait de restauration, un principe dominant dont il ne faut 
jamais et sous aucun prétexte s'écarter, c'est de tenir compte de toute 
trace indiquant une disposition. L'architecte ne doit être complètement 
satisfait et ne mettre les ouvriers à l'œuvre que lorsqu'il a trouvé la 
combinaison qui s'arrange le mieux et le plus simplement avec la trace 
restée apparente ; décider d'une disposition à priori sans s'être entouré 
de tous les renseignements qui doivent la commander, c'est tomber 
dans l'hypothèse, et rien n'est périlleux comme l'hypothèse dans les 
travaux de restauration. Si vous avez le malheur d'adopter sur un point 
une disposition qui s'écarte de la véritable, de celle suivie primitivement,^ 
vous êtes entraîné par une suite de déductions logiques dans une voie 
fausse dont il ne vous sera plus possible de sortir, et mieux vous raison- 
nez dans ce cas, plus vous vous éloignez de la vérité. Aussi, lorsqu'il 
s'agit, par exemple, de compléter un édifice en partie ruiné; avant de 
commencer, faut-il tout fouiller, tout examiner, réunir les moindres 
fragments en ayant le soin de constater le point où ils ont été découverts, 
et ne se mettre à l'œuvre que quand tous ces débris ont trouvé logique- 
ment leur destination et leur place, comme les morceaux d'un jeu de 
patience. Faute de ces soins, on se prépare les plus fâcheuses déceptions^ 
et tel fragment que vous découvrez après une restauration achevée,, 
démontre clairement que vous vous êtes trompé. Sur ces fragments qu& 
l'on ramasse dans des fouilles, il faut examiner les lits de pose, les joints, 
la taille ; car il est telle ciselure qui n'a pu être faite que pour produire 
un certain effet à une certaine hauteur. Il n'est pas jusqu'à la manière 
dont ces fragments se sont comportés en tombant, qui ne soit souvent 
une indication de la place» qu'ils occupaient. L'architecte, dans ces cas 
périlleux de reconstruction de parties d'édifices démolis, doit donc être 
présent lors des fouilles et les confier à des terrassiers intelligents. En 
remontant les constructions nouvelles, il doit, autant que faire se peut,, 
replacer ces débris anciens, fussent-ils altérés : c'est une garantie qu'il 
donne et de la sincérité et de l'exactitude de ses recherches. 

Nous en avons assez dit pour faire comprendre les difficultés que ren- 
contre l'architecte chargé d'une restauration, s'il prend ses fonctions au 
sérieux, et s'il veut non-seulement paraître sincère, mais achever son 
(cuvre avec la conscience de n'avoir rien abandonné au hasard et de 
n'avoir jamais cherché à se tromper lui-même. 

RETABLE, s. m. Nous expliquons, à l'article Autel, comment les reta- 
bles n'existaient pas sur les autels de la primitive Église. Thiers ', auquel 
il est toujours utile de recourir lorsqu'il s'agit de l'ancienne liturgie, 

' J. B. Thiers, Dissertation ecclésiastique sur les principaux autels des églises^ 
1G88, p. 181. 



— 35 — [ RETABLE ] 

s'exprime ainsi à propos des retables : <( Les anciens autels qui avoienl 
<( pour caractère particulier la simplicité, étoient disposés de telle sorte 
(( que les évoques ou les prestres qui y célébroient les mystères divins, 
« et les personnes qui étoient derrière, se pouvoient voir les uns les 
« autres. En voici deux raisons qui me paroissent dignes de considé- 
« ration. 

« La première est prise des sièges ou throsnes épiscopaux... Ces sièges 
<c étoient placés derrière les autels et afin que les prélats s'y pussent 
« asseoir, et afin qu'y étant assis, ils eussent en vue leur clergé et leur 
<i peuple... et qu'ils fussent eux-mêmes en vue à leur clergé et à leur 
« peuple. Ainsi, où il y avoit des sièges épiscopaux, il n'y avoit point de 
<( retables ; il y avoit des sièges épiscopaux au moins dans toutes les 
« églises cathédrales. .. 

« La seconde raison est tirée de l'ancienne cérémonie pour laquelle, 
<( aux messes solennelles, le sous-diacre, après l'oblation, se retiroit 
« derrière l'autel avec la patène, qu'il y tenoit cachée en regardant 
« néanmoins le célébrant... » 

Or, le retable étant un dossier posé sur une table d'autel et formant 
ainsi, devant le célébrant, une sorte d'écran, les retables ne furent donc 
placés sur les autels principaux qu'à dater de l'époque où les chœurs 
€t les sièges épiscopaux s'établirent en avant, et non plus autour de 
l'abside. Et môme alors, dans les cathédrales du moins, le retable ne fut 
guère admis pour les maîtres autels (voy. Autel). Dans son Dictionnaire, 
Quatremère de Quincy définit ainsi le retable : « Ouvrage d'architecture 
« fait de marbre, de pierre ou de bois, qui forme la décoration d'un 
« autel adossé. » 11 y a là une erreur manifeste. D'abord les autels 
n'étaient pas et ne devaient pas être adossés, puisque certaines cérémo- 
nies exigeaient qu'on tournât autour; puis les retables n'étaient pas et 
ne pouvaient pas être ce qu'on appelle un ouvrage d'architecture, mais 
bien un simple dossier décoré de bas-reliefs et de peintures. 

Les autels primitifs n'étaient qu'une table posée horizontalement sur 
des piliers isolés, table sur laquelle, dans l'Église grecque comme dans 
l'Église d'Occident, jusqu'au xi\^ siècle, on ne posait que l'Evangile et 
le ciboire au moment de l'office. Dans les chœurs, le célébrant pouvait 
ainsi être vu de tous les points de l'abside. Mais vers la fin du xi" siècle, 
en Occident, sans adosser jamais les autels aux parois d'un mur, puisque 
certaines cérémonies exigeaient qu'on en fît le tour, on plaça parfois 
des retables sur les tables de l'autel, pour former derrière celui-ci un 
réduit propre à renfermer des reliques. Ces retables étaient même le 
plus souvent mobiles ', en orfèvrerie ou en bois, quelquefois recouverts 
d'étoffes ■-. Nous n'avons à nous occuper ici que des retables fixes, et 

* Voyez le Dictionnaire du mobilier français^ art. Retable. 

- Voyez à l'article Aitel, l'autel matutiual de Saint-Denis (fig. 7), les autels îles 
'Cathédrales d'Arras et de Paris (fig. 8 et 9j. 



[ RETADLE ] — 36 — 

nous n'en connaissons pas en France qui soient antérieurs au commen- 
cement du xii" siècle. Celui que nous donnons ici (flg. 1) est un des plus 
intéressants. Il appartient à la petite église de Carrière-Saint-Denis près 
Paris, et date de cette époque. Il est taillé dans trois morceaux de 




£. C///LiL/li/AfOJ-. 



pierre de liais, et représente, au centre, la Vierge tenant l'enfant Jésus 
sur ses genoux; à gauche l'Annonciation, et à droite le Baptême du 
Sauveur. Un riche rinceau encadre les bas-reliefs latéralement et par 
le bas. 

Ce retable n'a qu'une faible épaisseur : c'est une dalle sculptée qui 
masquait une capsa, un coffre, un reliquaire '. On ne pouvait placer au- 
dessus ni un crucifix, ni des flambeaux. En effet, ce ne fut que beaucoup 
plus tard qu'on plaça le crucifix sur le retable; jusqu'au xvi'' siècle, on 
le posait sur l'autel. Les flambeaux étaient placés sur les marches à côté 
de l'autel, sur une table voisine, ou parfois sur la table même de l'autel. 
Quant aux autels majeurs des cathédrales, ils n'avaient, comme nous 
l'avons dit, jamais de retables fixes; beaucoup même n'en possédaient 
point de mobiles : ils consistaient en une simple table sur des colonnes. 
Les retables paraissent avoir été plus particulièrement adoptés d'abord 
dans les églises conventuelles qui possédaient des reliques nombreuses 
et qui les suspendaient au-dessus et derrière l'autel. Nous avons indiqué, 



' Ce retable, enlevé à l'église de Carrière-Saint-Denis, fut replacé en 18i7 dans cet 
édifice par les soins de la Commission des monuments historiques. Il est bien conservé ; une 
partie de l'ornement inférieur a seule été brisée. 



37 



RETAIÎLE 



à l'article Autel (fig. 13, 13 bis, lU, 15 et 16), comment étaient disposés 
ces reliquaires, et comment les fidèles pouvaient se placer, en certaines 
circonstances, au-dessous d'eux '. Cet arrangement nécessitait un retable 
qui servait ainsi de support à la tablette sur laquelle était posé le reli- 
quaire, et qui formait une sorte de grotte (voy. Autel, fig. 16, 15 et 16). 




Voici (fig. 2) une des dispositions fréquemment adoptées pour les autels 
secondaires des églises. Le retable masquait et supportait le reliquaire, 
sous lequel on pouvait se placer, suivant un ancien usage, pour obtenir 
la guérison de certaines infirmités. Cet exemple, tiré d'une représentation 
de l'autel des reliques de l'église d'Erstein, indique l'utilité du retable. 
Plus tard, on plaça les reliquaires sur le retable lui-même, et cet usage 
est encore conservé dans quelques églises. 

On comprend comment les retables devinrent pour les sculpteurs, à 
dater du xni" siècle, en France, un motif précieux de décoration. Et en 
effet, ces artistes en composèrent un nombre considérable. Habituelle- 
ment, c'était sur un retable qu'on représentait la légende du saint sous 
le vocable duquel était placé l'autel. Ces bas-reliefs, dont les figures sont 
d'une petite dimension, sont exécutés avec une grande délicatesse et 
empreints parfois d'un beau style. Il est peu d'ouvrages de statuaire 
d'un meilleur caractère que le retable de la chapelle de Saint-Germer, 
déposé aujourd'hui au musée de Cluny. L'église de Saint-Denis possède 
de charmants retables en liais, avec fonds de verre damasquinés, ou 



> Voyez la disposition des autels des chapelles de la sainte Vierge et de saint Eiistaclio 
à Saint-Denis, fig-. 13 et 17. 



[ ROSACE ] — 38 — 

enrichis de peintures et de gaufrures dorées. Ces bas-reliefs sont encadrés 
d'une moulure et ont la forme d'un quadrilatère; jamais une porte de 
tabernacle ne s'ouvre dans leur milieu. L'usage des tabernacles ainsi 
disposés ne date que de deux siècles K Le clergé du moyen âge, en France, 
ne pensait pas que ces amas d'ornements, de flambeaux, de vases, de 
boîtes à ciboire, dont on surcharge aujourd'hui les autels de nos églises 
valussent une disposition simple, calme, facile à saisir d'un coup d'oeil 
et d'un aspect monumental. 

ROSACE, s. f. En sculpture d'ornement, s'entend comme groupe de 
feuillages formant une composition symétrique inscrite dans un cercle. 
un trèfle, un quatre feuille. Les architectes du moyen âge ont fait emploi 
des rosaces pour décorer des soffites de corniches, pendant la période 
romane; des gables, des nus de fausses arcaturesou fausses baies, pendant 
la période gothique ; des tympans. Ces sortes d'ornements sont souvent 
d'un beau caractère et d'une excellente exécution, particulièrement 




C Cl'.'l LMJf/C 



pendant la première période gothique. Un exemple suffira ici pour faire 
saisir l'ornement qu'on nomme rosace. Celle-ci (fig. 1), inscrite dans un 
trilobé, provient de l'arcature de la chapelle de la Vierge, bâtie au chevei 
de la cathédrale de Sées, et date de 1230 environ. L'architecture nor- 
mande est, entre toutes les écoles de France, la plus prodigue de rosaces. 
On en voit de fort belles sur les tympans du triforium du cnœur de la 
cathédrale du Mans. Nous aurons l'occasion de présenter des exemples de 
ce genre d'ornementation sculptée à l'article Sculpture d'ornemext. 



* Voyez le Dictionnaire du mobilier français, art. Tabernacle. 



— 39 — [ ROSE ] 

ROSE, S, f. C'est le nom qu'on donne aux baies circulaires qui s'ou- 
vrent sur les parois des églises du moyen âge. L'oculus de la primitive 
basilique chrétienne, percé dans le pignon élevé au-dessus de l'entrée, 
paraît être l'origine de la rose du moyen âge. Mais jusque vers la fin 
du xii'' siècle, la rose n'est qu'une ouverture d'un faible diamètre, 
dépourvue de châssis de pierre : c'est une baie circulaire. L'architecture 
romane française du Nord et du Midi n'emploie que rarement ce genre de 
fenêtre, qui n'a guère alors plus de 50 centimètres à 1 mètre de diamètre. 
Mais à dater de la seconde moitié du xii'' siècle, lorsque l'école laïque se 
développe, les roses apparaissent, et prennent des dimensions de plus en 
plus considérables, jusque vers le milieu du xin* siècle. Alors, surtout 
dans l'Ile-de-France et les provinces voisines, telles que la Champagne et 
la Picardie, les roses s'ouvrent sous les voûtes, dans toute la largeur des 
nefs. En Normandie et en Bourgogne, au contraire, les roses n'appa- 
raissent que tard, c'est-à-dire vers la fin du xiii* siècle. 

La baie circulaire appartient à toutes les époques de l'architecture, 
depuis le Bas-Empire. Mais de Vocuhis roman, non vitré souvent \ à la 
rose occidentale de la cathédrale de Paris, il y a un progrès. Gomment 
ce progrès s'est-il accompli ? Pourquoi la figure circulaire a-t-elle été 
adoptée ? Telles sont les questions posées tout d'abord et auxquelles 
il faut répondre. Nous devons distinguer, entre les roses, celles qui 
s'ouvrent dans les murs pignons de celles qui n'ont qu'une importance 
secondaire. 

On comprend, par exemple, que dans une grande nef comme celle 
de la cathédrale de Paris (voy. Cathédrale, flg. 2 et h), si l'on voulait 
ouvrir des baies au-dessus de la galerie du triforium pour alléger la 
construction et fournir de la lumière sous les combles de cette galerie, il 
eût été fort disgracieux de donner à ces ouvertures la forme d'une fenêtre. 
Une rose, au contraire, allégissait la construction en étrésillonnant les 
piles, et donnait à ces baies une apparence particulière qui les distin- 
guait entre les claires-voies vitrées. 

Pour ces roses secondaires, la pensée d'étrésillonner les maçonneries 
tout en les allégissant, avait dû, en maintes circonstances, imposer la 
ligure circulaire. C'est ainsi, par exemple, qu'à la base des tours de la 
cathédrale de Laon, l'architecte a pratiqué des ouvertures circulaires de 
préférence à des baies avec pieds-droits, pour donner plus de solidité 
à l'ouvrage. 

Mais ces vides circulaires, du moment qu'ils atteignirent un diamètre 
de 3 à U mètres, étaient bien tristes, surtout s'ils n'étaient point vitrés, 
comme à Notre-Dame de Paris, au-dessus du triforium. Les architectes 
pensèrent donc à les garnir de découpures de pierre plus ou moins 
riches. Si ces roses étaient destinées à être vitrées, ces découpures de 
pierre maintenaient les vitraux comme le ferait un châssis de bois ou 
de fer, et pouvaient résister à la pression du vent. 

' Voyez Fenêtre, fîg. 1, 2, 3 et 6. 



[ ROSE ] — kO — 

Nous ne pourrions dire aujourd'hui si les pignons du Iranssept de la 
cathédrale de Paris, bâtis sous Maurice de Sully, étaient ou devaient être 
percés de roses. Cela est probable toutefois; nous pensons môme que 
Tune de ces roses a existé du côté sud, car dans les maçonneries refaites 
au XIII® siècle de ce côté, nous avons trouvé des fragments employés 
dans les blocages, et qui ne pouvaient avoir appartenu qu'à une rose 
d'un grand diamètre. En supposant que cette rose eût existé, elle daterait 
de 1180 environ, et serait une des plus anciennes connues, dans des 
dimensions jusqu'alors inusitées. En effet, les roses qui datent de cette 
époque ne dépassent guère 5 ou 6 mètres de diamètre. 

A défaut de grandes roses munies de châssis de pierre, antérieures à 
1190, nous en trouvons de petites, percées dans le chœur de Notre-Dame 
de Paris, pour éclairer le triforium, et qui datent de 1165 à 1170, puis- 
que, en cette année 1170, l'abbé du Mont-Saint-Michel en mer raconte 
qu'il vit ce chœur voûté. Ces roses avaient été supprimées déjà, vers 
1230, lorsqu'on voulut agrandir les fenêtres hautes du chœur et qui 
s'ouvraient, comme nous venons de le dire, sous les combles de la galerie 
du premier étage. 

Il existe trois modèles différents de châssis de pierre qui garnissent ces 
roses dans le chœur. Nous donnons l'un d'eux (fig. 1); le vide circulaire 
a 2°, 85 de diamètre, et le châssis de pierre, d'une composition très- 
singulière, ne se compose que de huit morceaux qui sont posés comme 
les rayons d'une roue embrevés d'un centimètre ou deux dans l'intrados 
des claveaux formant le cercle. Si ces roses étaient vitrées, comme le sont 
celles éclairant le triforium, les panneaux de verre étaient simplement 
maintenus par des pitons scellés sur la face intérieure des pierres compo- 
sant le châssis. Mais nous reviendrons tout à l'heure sur cette disposition. 
La rose que nous traçons ici, étant une de celles qui s'ouvraient sous le 
comble de la galerie, n'était point munie de vitraux, et sa face ornée se 
présentait vers l'intérieur. Cette ornementation consiste en des pointes 
de diamant en creux et en saillie, ces dernières recoupées en petites 
feuilles, et en des boutons, ainsi que l'indiquent le détail B et la section C. 
On remarquera que les jambettes A sont diminuées latéralement et 
terminées, vers l'œil intérieur, par deux corbelets latéraux formant 
chapiteau, pour présenter un étrésillonnement plus solide. En effet, ce 
qui mérite particulièrement d'être observé dans cette composition d'un 
châssis de pierre, c'est le système d'étrésillonnement bien entendu pour 
éviter toute brisure et pour maintenir les claveaux du cercle comme les 
raies d'une roue maintiennent les jantes. 

Ce principe a évidemment commandé la composition des châssis de 
pierre des premières grandes roses dans l'architecture de l'Ile-de-France, 
et il faut reconnaître qu'il est ex€ellent. Une des plus anciennes parmi 
les grandes roses, est certainement celle qui s'ouvre sur la façade occi- 
dentale de l'église Notre-Dame de Mantes, église qui fut bâtie en même 
temps que la cathédrale de Paris, peut-être par le même architecte, et 



__ ^1 _ [ ROSE ; 

qui reproduit ses dispositions générales, son mode de slrucLure el (luel- 
ques-uns de ses détails. 




Mais nous devons d'abord dire quel était le motif qui avait fait adopter 
ces grandes baies circulaires. Lorsque l'école laïque inaugura son sys- 
tème d'architecture pendant la seconde moitié du xir siècle, elle s'était 

vm. — 6 



[ BOSE ] — U2 — 

principalement préoccupée de la structure des voûtes. Elle avait admis 
que la voûte en arcs d'ogive reportant toutes ses charges sur les som- 
miers, et par conséquent sur les piles, les murs devenaient inutiles. Si, 
à la cathédrale de Paris, les fenêtres hautes primitives ne remplissent 
pas exactement tout l'espace laissé sous les formerets des voûtes, s'il 
y a quelque peu d'hésitation dans la structure de ces baies, et si l'on 
voit encore des restes de tympans, ces restes sont tellement réduits, 
que l'on comprend comment ils devaient bientôt disparaître et comment 
les formerets eux-mêmes allaient devenir les archivoltes des fenêtres. 
Si l'on vidait ainsi, par suite d'un raisonnement très-juste, tous les 
tympans sous les formerets, si l'on supprimait les murs latéralement, 
il était logique de les supprimer sous les grands formerets des façades 
donnant la projection des arcs-doubleaux. Mais ces arcs-doubleaux 
étaient en tiers-point, étaient des arcs brisés. Les architectes prirent 
alors le parti de ne point faire du formeret de face la projection des 
arcs-doubleaux. Pour ces formerets, ils adoptèrent le plein cintre : ainsi 
ils obtenaient un demi-cercle au lieu d'un arc brisé, ce qui d'ailleurs ne 
pouvait les gêner pour la structure des voûtes; et, complétant ce demi- 
cercle, ils ouvrirent un grand jour circulaire prenant toute la largeur de 
la voûte, donnant à l'extérieur sa projection. Il ne s'agissait plus alors que 
de remplir ce grand vide circulaire par un châssis de pierre permettant 
de poser des vitraux. C'est ce jour circulaire que Yillard de Honnecourt 
appelle une reonde verrière. 

Bien que les arcs-doubleaux des grandes voûtes des cathédrales de 
Paris et de Laon, de l'église de Mantes, de celle abbatiale de Braisne, 
soient en tiers-point, les formerets de ces voûtes joignant les murs pi- 
gnons sont plein cintre, afin de pouvoir inscrire une rose circulaire sous 
ces formerets, qui deviennent de grands arcs de décharge. 

Voici l'histoire des transformations des grandes roses tracée en quel- 
ques lignes (flg. 2). 

D'abord, ainsi que nous venons de le dire (exemple A), la projection 
de la voûte intérieure se traduit par un plein cintre, quoique les arcs- 
doubleaux de cette voûte soient des tiers-points. Vers le milieu du 
xiii^ siècle cependant, il semble que dans la Champagne, province où 
l'on poussait les conséquences de l'architecture laïque à outrance, on 
voulut éviter ce mélange du plein cintre et de l'arc brisé, ou plutôt ce 
qu'il y avait d'illogique à donner extérieurement un plein cintre comme 
projection d'une voûte en tiers-point. L'architecte de la cathédrale de 
Reims inscrit les grandes roses sous un arc en tiers-point, ainsi que le 
montre l'exemple B; et comme pour mieux faire sentir la projection des 
arcs-doubleaux de la voûte, l'espace a est ajouré. La reonde verrière n'est 
plus alors qu'une immense fenêtre ouverte sous le grand formeret. Ce 
n'est plus la rose de l'Ile-de-France. Dans cette dernière province, berceau 
de l'école laïque du xni" siècle, la rose, jusqu'à la fin du xni'' siècle, reste 
là reonde verrière, c'est-à-dire qu'elle demeure circonscrite par un 



— UZ — [ ROSE ] 

formeret plein cintre. Telles sont les roses des pignons du transsept de 
la cathédrale de Paris, qui datent de 1257. Mais, à cette époque, ce cercle 





de la rose s'inscrit dans un carré, comme le montre l'exemple C. Les 
écoinçons b sont aveugles et les écoinçons inférieurs c ajourés au-dessus 



[ ROSE ] — 4Zi — 

d'une claire-voie dont nous parlerons tout à l'heure. A la même époque 
on va plus loin : on isole le formeret de la voûte, et ce formeret devient 
un dernier arc-doubleau. On laisse entre ce dernier arc et la rose un 
espace, et l'on met à jour non-seulement la 7'eonde verrière, mais les écoin- 
çons b supérieurs. Telle est construite la rose de la sainte Chapelle du 
château de Saint-Germain en Laye que nous décrirons en détail. Telle 
est la rose nord du transsept de la cathédrale de Sées. Là le maître de 
l'ceuvre a terminé le voùtage du bras de croix par une demi-voûte dont 
la clef vient s'appuyer sur le milieu de la rose, de sorte que celle-ci coupe 
cette demi-voûte sur son axe longitudinal, qui est une ligne horizontale. 
Ainsi tout le carré inscrivant la reonde verrière peut être ajouré. Même 
procédé a été tenté pour les roses du transsept de la cathédrale de 
Clermont, mais avec une indécision dans la structure, qui produit un 
assez mauvais effet. 

Reprenons l'ordre chronologique, et examinons les premières grandes 
roses qui nous sont restées. 

Nous l'avons dit tout à l'heure, une des plus anciennes est celle qui 
s'ouvre sur la face occidentale de l'église de Mantes. La structure de 
cette rose remonte aux dernières années du xir siècle, c'est dire qu'elle 
est contemporaine, ou peu s'en faut, de la petite rose du triforium de 
Notre-Dame de Paris que nous avons donnée figure 1. 

Encore une observation avant de nous occuper de la rose occidentale 
de Mantes. La division principale des châssis de pierre qui garnissent 
ces roses procède, sauf de rares exceptions, du dodécagone, c'est-à-dire 
que les compartiments principaux de l'armature de pierre forment douze 
coins et douze rayons, ainsi que l'indiquent les exemples A et C (fig. 2). 
Dans les roses primitives, les vides se trouvent sur les axes, comme dans 
l'exemple À, tandis que dans les roses composées depuis le milieu du 
xiii" siècle, ce sont les rayons qui, le plus habituellement, sont posés sur 
les axes, comme dans l'exemple C. 

Voici donc (flg. 3) le tracé de la rose occidentale de Notre-Dame de 
Mantes. C'est encore le système de rayons étrésillonnants qui domine 
ici. Les colonnettes de l'ordre extérieur sont tournées la base vers la 
circonférence. Ces colonnettes reçoivent des arcs qui à leur sommet 
portent l'ordre intérieur des colonnettes, dont les chapiteaux sont de 
même tournés vers l'œil central. Cet œil, qui subit une grande pression, 
est plus épais que les rayons, ce qui est bien raisonné. L'armature de fer 
du vitrail n'est point engagée en feuillure à mi-épaisseur de pierre, 
mais est scellée intérieurement, comme l'indique la section A, et des 
pitons scellés aussi dans la pierre maintiennent les panneaux contre 
celle-ci. C'est encore suivant ce système que la rose de la façade occi- 
dentale de Notre-Dame de Paris est combinée. Cette rose est postérieure 
à celle de Notre-Dame de Mantes : elle date de 1220 environ; sa com- 
position est déjà plus savante en présentant des compartiments mieux 
entendus et d'un aspect plus gracieux. Le problème consistait à disposer 



— k5 — [ ROSE ] 

les compartiments de pierre de manière à laisser, poui' les panneaux 
des vitraux, des espaces à peu près égaux. On voit que dans la rose de 
Mantes les vides joignant la circonférence sont, relativement aux vides 
intérieurs, démesurément larges. On avait suppléé à l'étendue des vides 
extérieurs par l'armature de fer; mais les panneaux maintenus par les 
grands cercles de fer B avaient une surface trop considérable, rela- 
tivement aux panneaux G, et nécessitaient l'adjonction de nombreuses 




tringlettes ou barres secondaires, qui ne présentaient pas une résistance 
suffisante à l'effort des vents. De plus, le poids des châssis de pierre se 
reportait tout entier sur les deux colonnettes inférieures, ce qui présen- 
tait un danger, car, dans ce cas, la solidité de la rose était fort compromise. 
La composition de la rose de Mantes, très-hardie déjà pour un vide de 
8 mètres de diamètre, devenait d'une exécution impossible si ce dia- 
mètre était augmenté. Or, le diamètre du vide de la rose occidentale de 
Notre-Dame de Paris est de 9", 60. L'architecte prétendit donner à son 
réseau de pierre à la fois plus de solidité et plus de légèreté. En consé- 
quence (fig. Zi), il divisa le cercle en vingt-quatre parties pour la zone 
extérieure, en douze parties pour la zone intérieure. Il retourna les 



ROSE 



— ^6 



colonnettes, c'est-à-dire qu'il plaça leurs bases vers le centre et leurs 
chapiteaux vers la circonférence. Il posa sur les chapiteaux des colon- 
nettes de la zone extérieure une arcature robuste, plus épaisse que les 




colonnettes, et qui à elle seule formait déjà un clavage complet, pouvant 
se maintenir comme les claveaux d'un arc par leur coupe. Dès lors il 
diminuait le diamètre du réseau de plus d'un mètre. Entre les deux 
zones de colonnettes, il posa une seconde arcature robuste qui formait 
un second cercle clavé; puis l'œil renforcé également clavé. Les co- 
lonnettes n'étaient plus que des étrésillons rendant ces trois cercles 
solidaires. Elles n'avaient à subir qu'une assez faible pression, aussi les 
lit-il très-légères. Il est difficile, le problème d'un grand châssis circu- 



— Ul — [ ROSE 1 

laire de pierre étant posé, de le résoudre d'une manière plus heureuse 
et plus savante. 

Dans cette composition, l'armature de fer nécessaire pour maintenir 
les panneaux des vitraux n'avait plus qu'une importance nulle au point 
de vue de la solidité du système. Cette armature était scellée avec grand 
soin au plomb, ainsi que les pitons; car dans cette rose, comme dans 
celle de Mantes, le vitrail était accolé à la face intérieure et non en 
feuillure; de telle sorte que le réseau portait toute son épaisseur à 
l'extérieur '. 

La meilleure preuve que la composition de la rose occidentale de 
Notre-Dame de Paris est parfaitement entendue, c'est que ce réseau 
n'avait subi que des dégradations très-peu importantes. Trois colonnettes 
avaient été fêlées par le gonllement des scellements de l'armature, et 
deux morceaux d'arcature étaient altérés par des brides de fer posées 
pour maintenir le buffet d'orgues. Cependant le grand châssis était resté 
dans son plan vertical, malgré le poids des vitraux, l'effort du vent et ces 
attaches de fer qu'on avait scellées pendant le dernier siècle, contre 
des parties d'arcatures, lorsqu'on monta les grandes orgues. En A, est 
tracée la coupe de cette rose. Des détails sont nécessaires pour faire 
apprécier la valeur de cette structure. Nous donnons en A (fîg. 5) la 
coupe sur l'œil, renforcé par le profd o, comme on renforce le moyeu 
d'une roue de carrosse. En B, la section d'une des colonnettes inté- 
rieures, dont le diamètre a 0",14 avec le profd b de la base. En C, un 
des chapiteaux des colonnettes extérieures, avec la base c et son renfort. 
En D, la section de l'arcature extérieure et la section du segment de 
cercle externe qui les réunit. L'épaisseur de cette arcature externe et 
interne n'a pas plus de 0'°,23, et celle des colonnettes, y compris le 
renfort, dans lequel sont scellés les pitons, 0",18. Il n'est pas de rose du 
moyen âge dont le réseau présente de plus faibles sections relativement 
au diamètre du vide, et il n'en est pas qui ait mieux résisté à l'action 
du temps. Si nous revenons à la figure k, nous observerons qu'en effet 
l'appareil esta la fois très-simple et très-habile; les pressions s'exercent 
sur les morceaux de pierre, de façon à éviter toute chance de brisure. 
Les colonnettes-étrésillons, renforcées à leurs extrémités par la saillie des 
bases et des chapiteaux, donnent beaucoup de roide à tout le système 
et s'appuient bien sur les sommiers et les têtes d'arcatures. L'œil, plus 
épais que tout le reste du réseau, offre un point central résistant. Ce 
réseau est entièrement taillé dans du cliquart d'une qualité supérieure ; 
les profils, les moindres détails ont conservé toute leur pureté. La 
sculpture des fleurons, ainsi que celle des chapiteaux, est admirable- 

^ Lors de la restauration, afin d'éviter les effets de l'oxydation du fer sur la pierre et 
de ne pas charger ce réseau de pierre, les panneaux des vitraux ont été posés sur une 
armature intérieure de fer indépendante. Ainsi n'existe-t-il plus aucune chance de des- 
truction pour cette belle composition. 



[ ROSE 1 



68 




ment traitée. Autrefois ce réseau était peint et doré. On voit encore, 



— 49 — [ ROSE ] 

sur les lïils des colonnettes, la trace d'étoiles d'or qui les couvraient sur 
un fond d'azur. Quand on examine dans ses détails cette charmante 
■composition, qu'on se rend compte du savoir et de la fmesse d'observation 
(jui ont présidé à son exécution, deux choses surprennent : c'est le 
développement si rapide de cet art qui, à peine sorti du roman, était si 
sur de ses moyens et de l'effet qu'il voulait produire; c'est encore de 
prétendre nous donner à croire que ce sont là les expressions pénibles 
d'un art maladif, étrange, soumis aux capricieux dévergondages d'ima- 
ginations encore barbares, sans liens avec les hardiesses de l'esprit mo- 
<lerne. En vérité, à une époque comme la nôtre, où des architectes ne 
parviennent pas toujours à maintenir des murs en pleine pierre dans 
leur plan vertical, on pourrait se montrer plus modeste et plus sou- 
cieux de s'enquérir des méthodes de ces maîtres, qui savaient combiner 
un énorme châssis de pierre de façon à le soustraire aux chances de 
destruction pendant six ou sept cents ans. Mais connnent prouver la 
clarté du soleil à ceux qui, non contents d'avoir un bandeau sur les yeux, 
ne soulfrent pas volontiers que chacun puisse chercher la lumière ? 

La rose occidentale de la cathédrale de Paris, conmie nous le disions 
tout à l'heure, ne le cède à aucune autre, même d'une époque plus 
récente, comme volume de matière mise en œuvre, comparativement 
;\ la surface vitrée, d'autant que les évidemeuts sont peu considérables. 

11 est d'un certain intérêt de connaître le cube de pierre employé 
ilans ce réseau, en comptant chaque morceau inscrit dans le plus petit 
parallélipipède, suivant la méthode adoptée de tout temps. 

L'arcature extérieure cube Ii"',il8à 

Les grandes colonnettes île la zone evterne cubent ... . 1"',188 

Les petites 1"',08 

L'arcature interne cube 2'", 2176 

Les colonnettes de la zone intérieure cubent 0"',828 

Lœil 1"'.<>5 

Total 10'", 4820 

La surlace de la rose étant de 71™, 56, le cube de pierre par mètre de surface n'est 
«lue de 0"',l'i6. 

Nous verrons que cette légèreté réelle ne fut pas atteinte, même à 
l'époque où l'architecture cherchait à paraître singulièrement délicate. 

Peu avant la construction de la façade occidentale de la cathédrale de 
Paris, on élevait l'église abbatiale de Braisne, une des plus belles églises 
du Soissonnais '. Cette église, détruite en partie aujourd'hui, conserve 
son transsept et son chœur. Dans les pignons de ce transscpt s'ouvrent 
des roses d'un style excellent, d'une structure remarquable, parfaitement 

1 La construction de cet éiiificc dut être commencée par Agnès de Braisne, femme de 
Robert de Dreux, en 1180. (\'oye/. la Monographie de Saint-Vced de Braisne, par 
M. Stanislas Prionx, 1859.) 

VIII. — 7 



[ ROSE ] — 50 — 

conservées. Nous traçons (fîg. 6) une de ces roses. Ici, conformément à 
la donnée admise à la fin du xii^ siècle, les colonnettes-rayons sont 
posées les bases vers la circonférence ; mais déjà une arcaturo externe 




réunit tout le système, comme à Notre-Dame de Paris. L'appareil, d'une 
grande simplicité, présente toutes les garanties de durée, mais cette rose 
est loin d'avoir la légèreté de celle de la cathédrale de Paris. D'ailleurs 
le système de vitrage est le même. 

La rose de la façade de Notre-Dame de Paris fut taillée vers 122U, 
comme nous le disions plus haut. (Juarante ans plus tard environ 
(en 1257), on élevait les deux pignons sud et nord du transsept de cette 
église, pour allonger ce transsept de quelques mètres '. Or, ces deux 
pignons sont percés de roses énormes qui n'ont pas moins de 12°. 90 
de diamètre, et qui s'ouvrent sur des galeries ajourées. Ces roses sont 
construites d'après le système indiqué dans notre figure 2, en G; c'est-à- 
dire que les écoinçons inférieurs compris dans le carré inscrivant le 
cercle sont ajourés comme le cercle lui-même, tandis que les écoinçons 
supérieurs sont aveugles, étant masqués par la voûte. Toici (fig. 7) le 
tracé extérieur de l'une de ces deux roses, celle du sud. Les écoinçons 



' Vovez Gatuedraix. 



— 51 — 



[ ROSE ] 




A sont aveugles, tandis que ceux B sont ajourés; ce qui était naturel^ 



[ lîusE ] — 52 — 

puisque ce treillis de pierre repose sur l'arcature ajourée C, et qu'ainsi 
la surface comprise entre le bas de cette arcature et le niveau D ne 
forme qu'une immense fenêtre d'une hauteur de 18'".50 sur 13 mètres, 
de largeur. Sous la rose, la galerie double (voy. la coupe E), vitrée 
en V, est placée comme un chevalement sous le grand réseau de pierre, 
de façon à laisser deux passages P, P', l'un extérieur, l'autre intérieur. 
L'épaisseur de cette claire-voie n'est que de O". '4 7. Le formeret de la 
voùle enveloppe exactement le demi-cercle supérieur de la rose, et 
forme conséquemment un arc plein cintre. 

Notre dessin fait voir les modifications profondes qui, en quelques 
années, s'étaient introduites dans la composition de ces parties de la 
i;rande architecture laïque du xii'' siècle. On ne saurait reprocher à cet 
art l'immobilité, car il est difficile de se transformer d'une manière plus 
complète, tout en demeurant fidèle aux premiers principes admis. Le 
réseau se complique, se subdivise, et le système que nous trouvons déjà 
entier dans la rose occidentale de Notre-Dame de Paris s'est étendu. 

L'arcature externe, qui, dans la rose de 1220, forme un clavage trapu, 
s'est dégagée, mais» elle existe ; les colonnettes-rayons subsistent et 
sont étrésillonnées avec plus d'adresse; l'œil s'est amoindri ; enfin les 
écoinçons inférieurs ont été percés, pour ajouter une surface de plu 
à cette page colossale de vitraux. Si la composition de ce réseau est 
d"un agréable aspect, le savoir du constructeur est fait pour nous donner 
à réfléchir. Car, dans ce grand châssis de pierre, les effets des pressions 
sont calculés avec une adresse rare. D'abord, en jetant les yeux sur 
l'appareil indiqué dans notre figiu'e, on verra que toute la partie supé- 
rieure du grand cintre, compris le clavage de l'arcature externe G, ne- 
charge pas le réseau, qui ne pèse sur lui-même qu'à partir des coupes H. 
Oue ces charges sont reportées sur les rayons principaux K, lesquels sont 
étrésillonnés dans tous les sens; que l'appareil est tracé de manière à 
éviter les brisures en cas d'un mouvement. Que les coupes étant tou- 
jours normales aux courbes, les pressions s'exercent dans le sens des 
résistances. Que les écoinçons ajourés B, qui supportent une pression 
considérable, sont combinés en vue de résister de la façon la plus efficace 
à cette pression. Que les armatures de fer destinées à maintenir les 
panneaux de verre, pris en feuillure dans l'épaisseur du réseau, ajoutent 
encore au système général d'étrésillonnement '. 

• Cette rose sud du Iranssept de Notre-Dame de Paris, par suite d'un mouvement pro- 
nonce d'écartement qui s'était produit dès les fondations, dans les deux coulre-forts du 
pig-non (le sol sur ce point étant compressible), avait subi de telles déformations, sans que 
toutefois ces déformations eussent causé une catastrophe, que le cardinal de Noailles, au 
commencement du dernier siècle, entreprit de faire reconstruire à neuf ce réseau de 
pierre. Mais les coupes furent si mal combinées et les matériaux d'une si médiocre qua- 
lité, que l'ouvrag-e menaçait ruine en ces derniers temps; on avait d'ailleurs refait les 
écoinçons inférieurs pleins, croyant probablement que cette modification donnerait plus 
de solidité à l'ouvrage, ce qui était une grande erreur, puisque ces écoinçons reposent 



— Do — [ ROSE I 

(Juand ringénicur Polonccaii imagina le système de cercles de fer 
pour résister à des pressions entre le tablier et les arcs d'un pont, il ne 
faisait, à tout prendre, qu'appliquer un principe qui avait été employé 
six siècles avant lui. On vanta, et avec raison, le système nouveau ou 
plutôt renouvelé, mais personne ne songea à tourner les yeux vers la 
cathédrale de Paris et bien d'autres édifices du xiii'' siècle, dans lesquels 
nu avait si souvent et si heureusement employé les cercles comme moyen 
de résistance opposé à des pressions. Dans les deux roses du transsept 
de Notre-Dame de Paris, il n'était pas possible de trouver un moyen 
plus efficace pour résister à la pression qui s'exerce sur le côté curviligne 
de ces triangles que le cercle de pierre B, étrésillonné lui-même puis- 
samment par les petits triangles curvilignes R. Les crochets-étrésillons S 
complètent le système des résistances. N'oublions pas que cette énorme 
claire-voie circulaire ne pose pas sur un mur plein, mais sur une galerie 
ajourée elle-même, d'une extrême délicatesse ; que pour ne pas écraser 
les colonnettes et prismes de cette galerie, il fallait que la rose exerçât 
sur ces frêles points d'appui une pression également répartie; car si les 
points d'appui verticaux de cette galerie ont une résistance considérable 
ensemble, ils n'en ont qu'une assez faible pris isolément. Le problème 
consistait donc à faire de la rose une armature homogène, n'appuyant 
pas plus sur un point que sur un autre. Les écoinçons ajourés, avec 
leur grand cercle B, leurs triangles curvilignes R et leurs crochets S, 
répartissent les pesanteurs sur l'assise inférieure T, de telle sorte que 
tous les points de cette assise se trouvent également chargés. D'ailleurs 
les deux parois ajourées X, Y, de la galerie, formant chevalement, 
décomposent les pressions au moyen de l'arcature G, qui forme une 
suite d'étrésillons remplaçant des croix de Saint-André en charpente. 
La preuve que le moyen adopté est bon, c'est que, malgré les restaura- 
tions maladroites du dernier siècle, malgré l'écartement des contre-forts, 
aucune des pilettes de cette galerie n'était brisée. L'arcature G elle-même 
avait très-peu souffert '. Pour diviser les pressions, pour arriver à faire 

(■u\-inèmes sur une claire-voie qu'on chargeait ainsi d'un poids inutile. Il iallut donc,. 
il y a quelques années, refaire cette rose. Heureusement, des fragments anciens existaient 
encore, les panneaux des vitraux primitifs avaient été replacés ainsi que les armatures de 
fer. Il fut donc facile de reconstituer la rose dans sa forme première (cette forme avait 
été quelque peu modifiée, notamment dans la coupe des profils). Un puissant chaînage 
fut posé en Let en M, pour éviter tout écartement; les contre-forts furent consolidés. La 
rose du nord n'avait pas été refaite, hien qu'elle se fût déformée par suite d'un écarte- 
nient des contre-forts; il a suffi, pour la restaurer, de la déposer, et de refaire les mor- 
ceaux hrisés sous la charge par suite de cet écartement. Mais ce qui fait ressortir la résis- 
tance de ces grands châssis de pierre, lorsqu'ils sont hien combinés, c'est qu'ils demeurent 
.utiers pendant des siècles, malgré les accidents tels que ceux que nous signalons. 

' Les pilettes principales h n'ont que 0"',20 sur 0'°,36 de section en moyenne; les 
pilettes intermédiaires i n'ont que O^jlO sur 0™,15. Elles sont taillées dans du cliquart 
(le la butte Saint- Jacques. Lorsqu'on les frappe, ces pilettes résonnent comme du métal. 



[ ROSE ] — 5^ — 

de ce châssis de pierre une surface homogène, le maître de l'œuvre, 
Jean de Ghelles, avait d'abord ses douze rayons rectilignes principaux 
étrésillonnés à moitié de leur longueur par les arcs /, contre-étrésillonnés 
eux-mêmes par les douze rayons secondaires m. A ce point, le réseau 
s'épanouit, se divise, répartit ses charges par une suite de courbes et de 
contre-courbes sur vingt-quatre rayons aboutissant au cercle principal, 
qui est doublé. Un de ces rayons porte sur l'axe de la galerie ; les dix 
autres, à droite et à gauche de l'axe, ont leurs pressions décomposées 
par les écoinçons armés de leurs cercles et de leurs triangles curvilignes. 
Ces charges sont si bien divisées, décomposées, que des membres entiers 
de cette rose pourraient être enlevés sans que l'ensemble en souffrît. 
C'était donc un raisonnement juste qui avait conduit fi adopter ces 
réseaux avec courbes et contre-courbes. Dans les roses primitives, 
comme celles de Braisne ou de la façade occidentale de la cathédrale 
de Paris, si un rayon, un membre venait à manquer, toute l'économie 
du système était compromise; tandis qu'ici les chances de conserva- 
tion étaient multiples, et, en effet, beaucoup de ces roses, qui ont 
six siècles d'existence, qui ont subi des déformations notables ou des 
mutilations, sont cependant restées entières, comme un large treillis 
de bois pouvant impunément être déchiré partiellement sans tomber en 
morceaux. 

Il y a autre chose, dans ces compositions, que le capricieux déver- 
gondage d'une imagination non réglée; il y a une profonde expérience, 
un calcul judicieux, un savoir étendu et une bien rare intelligence de 
l'application des nécessités de la structure à l'effet décoratif. 

iNous donnons ici le cube de pierre employé dans ce réseau, à partir 
du niveau de la galerie à jour. 

L'œil cube (S"',%!i 

Les coloniiettes intérieures cubent 2™, 12 

Les découpures au-dessus cubent 2", 26 

Les colonnettes extérieures cubent 1™,84 

Les petites colonnettes intermédiaires cubent 0'",44 

Les grandes découpures au-dessus cubent 5™, 42 

Les petits redents cubent 2", 86 

Les morceaux d'arcatures sommiers cubent 4",4i 

Les redents intermédiaires cubent 1",47 

Les grands morceaux d'arcatures cubent 11 ",28 

Les morceaux d'entourage cubent 18"", 00 

Les écoinçons cubent 3", 40 

Total 54", 44 

La surface de cette rose ayant 143 mètres, le cube de pierre par mètre superficiel est 
•le 0",38; cube très-supérieur ù celui de la rose occidentale. 

11 nous faut maintenant examiner les sections des différents membres 
de cette rose (flg. 8). Le profil dont l'axe est en A est la section sur ab 



— 55 — [ ROSE ] 

(voy. kl lig. 7), sur les membres principaux de la rose. Le profil dont 
l'axe est en B est la section sur les membres secondaires c, d. Le profil 
dont l'axe est en C est la section sur les membres tertiaires, qui sont 




-!._ 



les redents. La section totale EF, comprenant les deux gros boudins 
principaux h, A, est laite sur ot, le profil se simplifiant à l'extrados, 
comme il est marqué en G. Enfin le profil ee ee' est la section sur /</ 
(de l'ensemble), c'est-à-dire la section sur le grand cercle de l'écoinçon. 
La circonférence de la rose est donc formée des deux gros boudins 
principaux a, A, et en dedans du grand cercle de l'écoinçon qui subit 
une forte pression, il y a un supplément de force fe'; le boudin C du 
membre composant le redent étant reculé en cet relié au gros boudin 
par le biseau hh. A l'intérieur, le profil est simplifié comme le marque 
notre tracé en I. Ici les armatures de fw- et vitraux ne sont plus posés 
contre le parement intérieur du réseau de pierre, mais pris en feuillure 
en V, de façon à mieux calfeutrer les panneaux et à empêcher les eaux 
pluviales de pénétrer à l'intérieur. En L, sont tracés les chapiteaux et 



[ ROSE ] — 56 — 

bases des rayons principaux dont les gros boudins forment colonnelles; 
la saillie des bases étant portée par un congé M sur la face, afin que le 
lit inférieur de cette basé puisse tomber au nu du boudin ik. 

Dans les deux roses nord et sud du transsept de Notre-Dame de Paris, 
les deux écoinçons supérieurs sont aveugles et le formeret de la voûte 
joint la partie supérieure de la circonférence de la rose. Si le cercle est 
compris dans un carré, dans une sorte de cadre enclavé entre les contre- 
forts latéraux, la partie ajourée, le châssis vitré, se termine par le cintre 
de la rose elle-même. Cependant, comme nous l'avons dit, dès 12/i0, des 
maîtres avaient jugé à propos d'ajourer non- seulement les écoinçons 
inférieurs, mais aussi les écoinçons supérieurs des roses. Ce fut à cette 
époque que l'on construisit la chapelle du château de Saint-Germain 
en Laye '. Cet édifice, dont la structure est des plus remarquables, 
tient autant aux écoles champenoise et bourguignonne qu'à celle de 
l'Ile-de-France. L'architecte ne pouvait manquer d'appliquer ce système 
de fenestrage à la rose. Cette chapelle, depuis les travaux entrepris dans 
le château sous Louis XIV, était complètement engagée sous un enduit 
de plâtre. La restauration de cet édifice ayant été confiée à l'un de nos 
plus habiles architectes, M. Millet, celui-ci reconnut bien vite l'impor- 
tance de la sainte Chapelle de Saint-Germain en Laye; il s'empressa (U' 
la débarrasser des malencontreux enibelUsseinents qu'on lui avait fait 
subir, il retrouva l'arcature inférieure en rétablissant l'ancien sol, et lit 
tomber le plâtrage qui masquait la rose. Or, cette rose, une des plus 
belles que nous connaissions, est inscrite dans un carré complètement 
ajouré. Son ensemble, tracé en A (fig. 9), se compose de douze rayons 
principaux, les quatre écoinçons étant à jour et vitrés. L'architecte a 
voulu prendre le plus de lumière possible, car les piles d'angles (pii 
portent les voûtes (voyez le plan partiel B) font saillie sur le diamètre 
de la rose; le formeret portant sur les colonnettes a laisse entre lui 
et la rose l'espace b, et le linteau qui réunit la pile à l'angle de la chapelle 
est biaisé, ainsi que l'indique la ligne ponctuée c. afin de dégager cette 
rose. 

Pour indiquer plus clairement le tracé de la rose de la sainte Chapelle 
de Saint-Germain en Laye, nous n'en donnons qu'un des quatre angles, 
avec un de ses écoinçons ajourés, à l'échelle de 0'",02 pour mètre. On 
remarquera qu'ici encore, conformément aux dis})ositions des premières 
roses, les colonnettes sont dirigées les chapiteaux vers le centre. Les 
douze rayons principaux, étrésillonnés par les cercles intermédiaires D, 
offrent une résistance considérable. A leur tour, ces cercles intermé- 
diaires sont étrésillonnés par les arcatures F et par des colonnettes 
intermédiaires. Quatre de ces colonnettes secondaires sont parfaitement 
butées par les grands cercles G des écoinçons, les huit autres butent 
contre le châssis. Quant aux rayons principaux E, quatre butent suivant 

1 Voyez Chapelle, fig. !\, 5 cl 0. 



— 57 — 




[ ROSE 



Ic-^ deux axes, et les huit mU.. , 

VIII. — 8 



[ ROSE ] 5^ 

à leur tour, étrésillonnent les grands cercles d'écoinçons G. L'appareil 
de ce réseau de pierre est excellent, simple et résistant. En L, nous 
donnons la section du réseau principal; en M, celle des redents. L'exté- 
rieur de la rose étant en V, on remarquera que le profil intérieur est 
plus plat que le profil extérieur, aiin de masquer aussi peu que possible 
les panneaux de vitraux par la saillie des moulures à l'intérieur, et de 
produire à l'extérieur des efiets d'ombres et de lumières plus vifs. Ici 
les vitraux et les armatures de fer sont en feuillure et non plus attachés 
contre le parement intérieur. Nous avons encore dans cette rose un 
exemple de la solidité de ces délicats treillis de pierre lorsqu'ils sont bien 
combinés ; car, malgré des plâtrages, des trous percés après coup, des 
mutilations nombreuses, la rose de Saint-Germain en Laye tient; et 
lorsqu'il s'agira de la démasquer, beaucoup de ces morceaux pourront 
être utilisés. 

L'école de l'Ile-de-France ne fit que rendre plus légères les sections 
des compartiments des roses, sans modifier d'une manière notable le 
système de leur composition. Mais il faut signaler les roses appartenant 
à une autre école, et qui diffèrent sensiblement de celles a]»parlenant à 
l'école de l'Ile-de-France. Les exemples que nous venons de présenter 
font voir que, dans la construction de ces claires-voies, les architectes 
employaient autant que possible de grands morceaux de pierre, d'épaisses 
dalles découpées et des rayons étrésillonnants. Ces ensembles formaient 
ainsi une armature rigide, n'offrant aucune élasticité. Ce système s'ac- 
cordait parfaitement avec la nature des matériaux donnés à cette pro- 
vince. Mais, en Champagne, on ne possédait pas ce beau cliquart du 
bassin de Paris; les matériaux calcaires dont on disposait, étaient d'une 
résistance relativement moindre, et ne pouvaient s'extraire en larges et 
longs morceaux. Il fallait bâtir par assises ou par claveaux. Ces pierres 
ne pouvaient s'employer en délit comme le lias ou le cliquart. Aussi les 
architectes de la cathédrale de Reims adoptèrent-ils d'autres méthodes. 
Ils construisirent les réseaux des roses comme les meneaux des fenêtres, 
par superposition de claveaux et embrèvement des compartiments dans 
des cercles épais, clavés comme des arcs de voûte. Telles sont faites les 
deux roses nord et sud du transsept de cette cathédrale, qui datent de 
1230 environ. La rose n'est plus fermée par un formeret plein cintre, 
comme à Paris, mais s'inscrit dans un arc brisé, projection des arcs- 
doubleaux de la grande voûte; si bien qu'au-dessus du cercle propre de 
la rose, il reste un écoinçon vide (voy. fig. 2, le tracé B). La rose de la 
façade occidentale de cette cathédrale, élevée plus tard, c'est-à-dire 
vers 1250, est construite d'après la môme donnée. Le cercle principal 
est un épais cintre composé de claveaux, dans lequel s'embrôvent les 
compartiments. Ces roses étant parfaitement gravées, avec tous leurs 
détails, dans l'ouvrage publié par M. Gailhabaud ', il nous paraît inutile 

1 L'Architecture du v« au -^m" siècle, et lef arts qui en dépendent. Gide cdit., t. I. 



— 59 — [ ROSE ] 

do les reproduire ici. Les cercles principaux des roses du transsept 
n'ont pas moins de 1"',6() d'épaisseur, et constituent de véritables arcs 
construits par claveaux. Quant aux compartiments intérieurs, formant 
les châssis vitrés, ils n'ont que Q'",2k d'épaisseur, non compris la saillie 
des bases et chapiteaux des colonnettes. Les panneaux des vitraux sont 
attachés au parement intérieur du réseau, comme à la rose de la façade 
occidentale de Notre-Dame de Paris. 

La rose occidentale de la cathédrale de Reims se rapproche davantage 
du système de l'Ile-de-France, mais le grand cercle clavé n'en existe pas 
moins, et a 2", 18 d'épaisseur, ce qui en fait un membre d'architecture 
d'une grande force. Pour le réseau, son épaisseur est de 0'",82. Ses 
panneaux de vitraux sont pris en feuillure. Mais nous avons fait ressortir 
ailleurs (voyez Cathédrale) la puissance extraordinaire des moyens 
employés par les architectes de Notre-Dame de Reims. Aussi bien ces 
grandes claires-voies, déjà si légères à Paris, au commencement du 
xiii^ siècle, sont à Notre-Dame de Reims des constructions inébran- 
lables, épaisses et reposant non plus sur des sections de 0"',06 à 0™,10 
superficiels, mais de 0"',20 à 0°',25. Cependant, dès les dernières années 
du xiii" siècle, ces architectes champenois avaient atteint et même 
dépassé la limite de la légèreté donnée aux réseaux des claires-voies 
dans l'Ile-de-France. C'est qu'alors ces architectes avaient su trouver 
des matériaux très-fms et résistants, tels, par exemple, que le lias de 
Tonnerre, et que, profitant des qualités particulières à ces pierres cal- 
caires, ils donnaient aux compartiments de leurs fenêtres, aux meneaux 
et aux réseaux des sections, une ténuité qui ne fut jamais dépassée. 
Dans l'article Construction, on peut se rendre compte de la légèreté 
extraordinaire des membres des claires-voies champenoises, en exami- 
nant les figures relatives à l'église Saint-Urbain de Troyes, bâtie à la fin 
du xiii^ siècle. Mais à Reims même, il existait une église dont nous 
parlons fréquemment, Saint-Nicaise, bâtie par l'architecte Libergier, 
et dont l'ordonnance, la structure et les détails étaient d'une valeur 
tout à fait exceptionnelle. De cette église, démolie au commencement 
de ce siècle, il ne nous reste que la dalle tumulaire de son architecte, 
aujourd'hui déposée dans la cathédrale; quelques fragments de pavages 
et d'ornements, des plans, un petit nombre de dessins et une admirable 
gravure. Au-dessus d'un porche très-remarquablement dessiné ', au 
centre de la façade occidentale, s'ouvrait une rose d'une composition 
toute champenoise, en ce qu'elle formait plutôt un immense fenestrage 
({u'une rose proprement dite, inscrit sous le formeret de la voûte de 
la nef. 

Nous présentons (fîg. 10) cette composition. L'arc A est le formeret 
ou plutôt un premier arc-doubleau de la grande voûte. Le cercle qui 
inscrit le réseau est indépendant de cet arc et ne s'y rattache que par les 

' \'()vcz Porche. 



IlOSE ] 



60 — 




cinq sommiers B. Le réseau est, conformément à la donnée rémoise 



— 61 — [ ROSE ] 

indépendant du cercle, ainsi que le fait voir la coupe en G. Pour main- 
tenir ce cercle, ont été posés les cercles- étrésillons D, E, F. On observera 
que dans le tracé du réseau, l'arcature externe est étrésillonnée par une 
suite dejambeltes G, qui ne tendent plus toutes au centre, comme les 
rayons des roses de la première moitié du xiii* siècle, mais qui ont une 
résistance oblique, et par cela même empêchent une déformation qui 
s'est produite parfois. En effet, il arrivait, pour des roses d'un grand 
diamètre et dont les membres avaient une faible section, que la défor- 
mation se produisait, ainsi que l'indique la figure 11. Si une partie de la 
circonférence de ces roses subissait ,une pression trop forte, par suite 
d'un tassement ou d'un écartement, l'œil pivotait sur son centre, et les 
rayons, au lieu de tendre à ce centre, faisaient tous un mouvement de 
rotation à leur pied '. 




Les accidents qui résultaient de ce mouvement n'ont pas besoin d'être 
signalés ; ils compromettaient la solidité de tout l'ouvrage, en détermi- 
nant des épaufrures et en enlevant au réseau tout son roide. Ce n'était 
pas, certes, dans les roses robustes de la cathédrale de Reims que de 
pareils effets pouvaient se produire. Mais Libergier avait probablement 
observé ce mouvement de déformation par rotation dans des roses de 
rile-de-France plus déhcates que celles de Notre-Dame de Reims; 
voulant atteindre et même dépasser cette délicatesse dans la structure de 

^ f.a section des réseaux ayant beaucoup de champ (voyez celle du réseau de la rose 
sud de Notre-Dame de Paris), et peu de largeur, pour laisser plus de place aux vitraux, il 
est évident que si une pression s'exerçait sur un point du grand cercle, les rayons, ne 
pouvant rentrer en eux-mêmes, trouvant une résistance sur leur cliamp, poussaient l'œil 
dans le sens le plus faible de leur section et le faisaient pivoter. 



[ ROSE ] — 62 — 

la rose occidentale de Saint-Nicaise, il adopta un système qui devait 
éviter ces dangers. A l'aide des étrcsillons en décharge de cette rose 
(fig. 10), il prévint le mouvement de rotation de l'œil. Ce fut là un pro- 
grès qu'on ne cessa de poursuivre dans la composition des roses des 
xiv" et XV* siècles. Celles-ci, combinées dès lors d'après ce principe, 
furent beaucoup moins sujettes à se déformer. 

Le système de la rose champenoise, composée d'un cercle puissant, 
clavé, embrevant les compartiments intérieurs formés de pierre en délit, 
avait cet avantage de présenter une certaine élasticité et de permettre 
d'éviter les charges partielles sur ces compartiments. Mais aussi ces 
architectes champenois de la fin du xiii* siècle étaient des construc- 
teurs très-expérimentés et très-habiles; et si, malheureusement, l'église 
Saint-Nicaise de Reims n'est plus là pour le démontrer, nous possédons 
encore celle de Saint-Urbain de Troyes, qui est certainement la plus 
merveilleuse application du système de structure gothique. 

Le xiv'' siècle ne se montra pas aussi ingénieux dans toutes les pro- 
vinces, mais cependant quelques maîtres tentaient de prévenir la rotation 
des rayons des roses. 

A Amiens, par exemple, le pignon nord du transsept de la cathédrale 
était, vers 1325, percé d'une grande rose dont les compartiments, en- 
gendrés par un pentagone, ne tendent plus au centre du cercle, mais 
aux angles de ce pentagone formant œil : c'était un moyen d'éviter le 
pivotement des rayons; mais cette rose n'est pas d'une heureuse compo- 
sition. La fin du xiv* siècle et le commencement du xv* n'élevèrent qu'un 
très-petit nombre d'édifices religieux en France; les guerres, les malheurs 
de cette époque, donnaient d'autres soucis. Ce ne fut qu'à dater de la 
tin du règne de Charles Yll que les architectes se remirent à l'œuvre. 
En ce qui concerne les roses, le système de Libergier paraît alors avoir 
définitivement prévalu, et la rose occidentale de la sainte Chapelle du 
Palais, à Paris, reconstruite au xv^ siècle, est évidemment une arrière- 
petite-fille de celle de Saint-Nicaise de Reims. Nous donnons (fig. 12) le 
douzième de cette rose, à l'échelle de O^jOS pour mètre. 

Lorsqu'on jetie les yeux sur ces réseaux de pierre, composés presque 
exclusivement de lignes courbes, il semble, au premier abord, que ces 
mailles qui présentent un enchevêtrement des plus gracieux aux uns. 
une conception maladive aux autres, suivant les goûts ou les opinions, 
ne sont déterminées que par le caprice. Il n'en est rien cependant. Que 
l'on ait pour l'architecture de cette époque, ou une admiration, ou un 
blâme de parti pris, il faut avoir affaire à la géométrie, pour se rendre 
compte de ces compositions; or, la géométrie ne peut passer pour une 
science de fantaisistes. 

Dans la rose de Saint-Nicaise, non-seulement les rayons sont recti- 
lignes, mais aussi les jambettes, qui font l'office d'étrésillons obliques ; 
mais en supposant un effort, une pression sur un point de la circonfé- 
rence, ces étrésillons auraient eu besoin eux-mêmes d'être étrésillonnés 



pour résister à celte pression 



En observant, par exemple, la contexlure 




des plantes, on remarque (pic 



les réseaux (pi 



c,„i forment les feuilles, la 



[ ROSE J — 6k — 

pulpe de certains fruits, présentent un système cellulaire très-résistant, 
si l'on tient compte de la ténuité des filaments et de la mollesse de ces 
organes. C'est un principe analogue qui dirige les maîtres dans le tracé 
des roses du xv*" siècle. Ils conservent quelques rayons, et remplissent 
les coins laissés entre eux par une véritable ossature cellulaire, assez 
semblable à celle des organes des végétaux. 

Ainsi est tracée la rose occidentale de la sainte Chapelle du Palais. Six 
rayons rectilignes la divisent en six grands segments, qui sont remplis 
par deux courbes principales étrésillonnées par un réseau de courbes 
secondaires. Les charges ou pressions se répartissent dès lors sur l'en- 
semble de l'arcature. Mais il ne faut pas croire, comme plusieurs affectent 
de le dire, que ces courbes sont capricieusement agencées, elles dérivent 
d'un tracé géométrique très-rigoureux. Le rayon de l'œil ab ayant été 
tracé, la portion du grand rayon bc restant a été divisée en trois parties 
égales. La ligne ae est le diamètre d'un hexagone, sur les côtés duquel 
ont été posés les centres f des portions de cercle bg. Sur le côté ff de 
l'hexagone a été posé le centre h de la portion de cercle gi; du point h il 
a été tirée une ligne parallèle au grand rayon oB ; prenant le tiers de la 
portion de circonférence cB, on a obtenu le point j. De ce point / on 
a tiré une ligne tangente à la courbe gi, qui donne l'axe sur lequel 
doivent se rencontrer les courbes du réseau secondaire du grand lobe. 
Sur la ligne AC parallèle au grand rayon «B, on a cherché le centre K 
de l'arc de cercle /;', la ligne /K étant parallèle au côté de l'hexagone. 
Du point K on a tiré une ligne perpendiculaire à l'axe jJ) ; sur cette 
ligne a été cherché en n le centre de l'arc de cercle il. Sur cette même 
ligne E»2, à une égale distance de l'axe D/, en o, a été posé le centre de 
l'arc mj\ sur cette môme ligne, en p, a été cherché le centre de l'arc mq; 
sur le prolongement de cette même ligne, en r, a été cherché le centre 
de l'arc wB. Ainsi ont été tracées les principales courbes du comparti- 
ment. Un triangle équilatéral divisé par l'axe Djr' a donné les centres des 
lobes secondaires, comme d'autres triangles équilatéraux, dans le grand 
lobe supérieur, ont donné les centres des lobes secondaires de cette 
partie. Les côtés de ces triangles équilatéraux ont donné les positions 
des pointes des redents destinés à consolider le réseau. Notre figure fait 
assez comprendre la position de ces centres sur les côtés des triangles 
équilatéraux, pour qu'il ne soit pas nécessaire de fournir des explica- 
tions plus détaillées. Le profil G donne la section des membres princi- 
paux et celle H des membres secondaires. Le tracé L, à une plus grande 
échelle, fait voir comment ces membres secondaires pénètrent dans les 
membres principaux. On observera que l'œil est renforcé extérieure- 
ment par un cercle et un redenté saillants qui lui donnent plus d'épais- 
seur, et par conséquent plus de résistance, toutes les charges aboutissant 
à ce cercle central. L'appareil indiqué sur notre figure fait voir comment 
les morceaux de pierre sont coupés en raison des pressions qu'ils ont 
à subir. Tous ces joints sont d'ailleurs coulés en plomb, comme dans 



— 65 — [ ROSE ] 

toutes les roses de quelque importance, à dater du xiii^ siècle; le plomb 
formant lui-même goujon : tandis que dans les roses à rayons des xiii* 
et XIV'' siècles, les constructeurs ont placé des goujons de fer dans les 
lits, goujons qui, en s'oxydant, ont fait parfois éclater les pierres. La 
rose de la sainte Chapelle du Palais a été taillée dans de la pierre dure 
de Vernon, et n'avait subi que des altérations partielles, par suite d'un 
écartement des deux tourelles formant contre-forts K 

Il n'était pas possible de pousser plus loin la légèreté en combinant 
ces réseaux de pierre destinés à maintenir des vitraux. La science du 
tracé, la précision do l'exécution, le calcul des pressions et des résis- 
tances, avaient atteint leurs dernières limites, et les roses qu'on lit 
encore au commencement du xvi" siècle sont loin de remplir au même 
degré ces conditions. 

C'est dans les provinces de l'Ile-de-France et de la Champagne que 
les roses ont le plus d'étendue et sont composées avec le plus de savoir et 
de goût. Cependant on ne saurait passer sous silence les belles roses de 
la cathédrale de Chartres, qui datent de la première moitié du xiii^ siècle, 
et qui sont si remarquables par leur style et leur exécution -. Celle de la 
façade occidentale, notamment, est un véritable chef-d'œuvre, qui avait 
attiré l'attention de Villard de Honnecourt, puisqu'il le donne dans son 
album ; mais cette rose a été gravée dans plusieurs recueils avec assez 
de soin et d'exactitude pour que nous ne croyions pas nécessaire de 
la reproduire ici. Elle se recommande par une structure singulière- 
ment robuste et des combinaisons d'appareil d'une énergie rare. Mais 
la pierre employée (calcaire de Berchère) ne permettait pas ces délica- 
tesses de tracés, ces fines découpures des roses de l'Ile-de-France et de 
Champagne. 

Une école du moyen âge fort remarquable, celle de Bourgogne, 
semble n'avoir admis le principe des roses qu'avec défiance. Dans cette 
province, les roses sont petites et n'apparaissent que tardivement. Cepen- 
dant la Bourgogne possède des matériaux qui se prêtent parfaitement 
à ce genre de claires-voies. On voit apparaître les premières roses dans 
la petite église de Montréal (Yonne), qui date des dernières années 
du xir siècle. Celle qui s'ouvre à l'abside est remarquable par la naïveté 
de sa structure. Nous en donnons le quart (fig. 13). Elle se compose de 
trois zones de petites dalles découpées, de 0'",13 d'épaisseur, formant 
trois rangées de demi-cercles ajourés et chanfreinés entre les coupes. 
Pour faire saisir la taille de ces morceaux de pierre, nous présentons en A 
l'un de ceux de la zone intermédiaire, et en B l'un de ceux de la zone 
intérieure. Ces dalles sont simplement posées sur mortier et forment trois 
rangées de claveaux évidés. A l'intérieur, les chanfreins sont continus, 

' Voyez la Monographie de la sainte Chapelle du Palais, par V. Caillât, 1857. 
2 Voyez la Monoyruphie de la cathédrale de Chartres, publiée par Lassus, sous les aus- 
pices du Ministère de l'instruction publique. 

VIII. — 9 



ROSE 



— 66 — 



comme il est indiqué en a, pour mieux dégager les panneaux de vitraux 
pris en feuillure. La rose occidentale de la même église se compose 
d'une suite de rayons formés par de très-jolies colonnettes et terminés 
par une arcature ajourée. Signalons aussi les roses de la cathédrale de 
Langres, qui, comme style, appartiennent à la Bourgogne et qui datent de 




la même époque (fm du xii^ siècle). Ces roses consistent simplement en 
de grands redents ajourés, clavés entre eux, et réunis au centre par un 
cercle de fer (fig. \h). Ces roses sont d'une très-petite dimension, et ne 
peuvent être mises en parallèle avec nos grandes roses de l'Ile-de-France 
datant de la même époque, comme celles de Braisne, des cathédrales de 
Paris, de Laon, de Soissons, etc. 

On peut classer parmi les roses des œils de 1 à 2 mètres de vide, qui 
s'ouvrent dans des gables de pignons et sous les murs-tympans de quel- 
ques édifices de la France méridionale. 



— 67 — [ ROSE ] 

Le mur de l'abside carrée de la curieuse église de Royat (Puy-de-Dôme) 
est percé d'une jolie rose du xiii^ siècle, à six lobes, sans réseau intérieur. 
Cette rose, dont nous donnons (fig. 15) la face extérieure en A et la coupe 
enB, se compose de cinq rangs de claveaux assez gauchement appareillés. 
Mais l'art dû à l'école laïque du Nord ne put jamais être admis dans les 
provinces méridionales autrement que comme une importation. On 
subissait l'influence de cet art, on en acceptait parfois les formes, sans 
en comprendre la valeur au point de vue de la structure. 




Deux de ces œils provenant de la cathédrale de Paris, tracés en C et 
en D, font ressortir au contraire l'importance de la structure dans la 
(Composition de ces ajours d'une petite surface. La rose C est percée dans 
le gable du pignon occidental, et est destinée à éclairer la charpente. 
Celles D sont ouvertes dans l'étage inférieur du beffroi des tours. Ici le 
dessin coïncide avec l'appareil, et donne une suite d'encorbellements 
très-judicieusement combinés pour ouvrir un jour dans un parement, 
sans avoir recours à des arcs. 

En terminant cet article, il faut citer les belles roses du milieu du 
xiii^ siècle, de l'église abbatiale de Saint-Denis; celle de la chapelle de 
Saint-Germer, qui reproduisait très-probablement la rose primitive de la 
sainte Chapelle du Palais à Paris ; celle du croisillon sud de la cathédrale 
de Sées, habilement restaurée par M. Ruprick Robert. Parmi les roses 
de la fm du xiii" siècle et du commencement du xiv% celles du bras de 
croix nord de la cathédrale de Sées, de Clermont, qui sont ajourées, 
compris les écoinçons hauts et bas, comme la rose de la sainte Chapelle 



[ ROSE ] — 68 — 

de Saint-Germain en Laye *; celles du transsept de la cathédrale de 
Rouen, charmantes de style et d'exécution. 

L'école normande toutefois, comme l'école anglaise, fut très-avare 
de roses. Dans l'architecture de ces contrées, les grandes fenêtres rem- 




placent habituellement les roses ouvertes dans les murs-pignons des 
transsepts. On ne voit pas que l'architecture gothique rhénane ait adopté 
les grandes roses. A la cathédrale de Metz, par exemple, ce sont d'im- 
menses fenestrages qui éclairent le transsept. Les roses appartiennent 



' A la cathédrale de Clermont, les roses ajourées en carré sont ouvertes sous un for- 
raeret donnant une courbe très-plate, ce qui produit un assez mauvais effet. Mais ce 
n'est pas à Clermont qu'il faut aller étudier l'art du xiu* siècle. 



— 69 — [ SACRISTIE ] 

donc aux écoles laïques de l'Ile-de-France et de la Champagne, et encore 
voyons-nous que, dans cette dernière province, les roses sont inscrites 
sous les formerets des grandes voûtes, et peuvent ainsi être considérées 
comme de véritables fenêtres. 



SACRAIRE, s. m. Petite pièce voûtée, située près du chœur des églises, 
•où l'on renfermait les vases sacrés. Dans un grand nombre d'églises, 
la sacristie servait de sacraire; c'était dans la sacristie qu'on déposait 
les vases sacrés. Cependant on signale de véritables sacraires annexés à 
■des chœurs d'églises et de saintes Chapelles du moyen âge. L'ancienne 
cathédrale de Carcassonne possède deux sacraires à droite et à gauche 
du sanctuaire (voy. Cathédrale, fig. k9), qui sont voûtés très-bas et 
munis d'armoires à doubles vantaux. Ces sacraires datent du xiv" siècle. 
Nous en trouvons également dans la cathédrale de Chàlons-sur-Marne, 
qui datent du xii^ siècle. Ces réduits n'ont pas d'issues à Textérieur, 
•et s'ouvrent sur l'église par des portes étroites et bien ferrées. Deux 
sacraires sont disposés aux deux côtés des chœurs des saintes Chapelles 
de Vincennes et de Pierrefonds. Ces derniers ne sont pas fermés sur le 
•chœur par des portes, mais forment deux niches profondes munies de 
petites armoires et éclairées par des fenestrelles. Dans certaines églises 
■conventuelles, le sacraire, c'est-à-dire le dépôt des vases sacrés, con- 
sistait en un édicule de pierre ou de bois placé près de l'autel. Cette 
disposition était observée autrefois dans l'église abbatiale de Cluny, 
dans celle de Saint-Denis, en France (voy. Chœur, fig. 2). 

SACRISTIE, s. f. Salle située près du chœur des églises, servant à la 
préparation des cérémonies du culte, permettant au clergé de revêtir les 
habits de chœur, de renfermer les ornements, les vases sacrés dans des 
armoires disposées à cet effet. Pendant le moyen âge, les églises étaient 
toujours entourées de dépendances importantes. Autour des églises 
conventuelles s'élevaient les bâtiments de la communauté; sur l'un 
des flancs des églises cathédrales, les bâtiments épiscopaux; dans le 
voisinage des paroisses, la cure et quelquefois des hospices. Ces annexes 
aux églises permettaient d'établir à rez-de-chaussée, et de plain-pied 
avec le chœur, des salles plus ou moins nombreuses et vastes, qui 
étaient affectées au service religieux. Cela explique comment beaucoup 
■de nos églises, dont les bâtiments annexes ont été démolis, sont dépour- 
vues de sacristies anciennes. 

Cependant quelques cathédrales ont conservé leurs sacristies, parce 
■qu'elles dépendaient du monument lui-même. C'est ainsi que la cathé- 



[ SACRISTIE ] — 70 — 

drale de Rouen possède encore sa sacristie de la fin du xir siècle, accolée 
au flanc sud du chœur; que des deux côtés du transsept de la cathédrale 
de Laon on voit deux belles sacristies du commencement du xiii* siècle ; 
que la cathédrale de Tours possède une vaste sacristie du xiii* siècle, 
ainsi que celle du Mans; que celle de Chartres, au côté nord du chœur, 
conserve une belle sacristie du xiv^ siècle (voy. Catiiédralf). Toutefois 
ces dépendances sont aujourd'hui rarement suffisantes pour les besoins 
du clergé, les évêchés ou bâtiments monastiques ayant été démolis ou 
afiectés à d'autres usages. Ces sacristies donnaient souvent sur un cloître, 
comme à la cathédrale d'Amiens, 

Une des plus anciennes sacristies dont nous ayons conservé les dispo- 
sitions, est celle de la cathédrale de Paris, qui réunissait l'église au palais 




épiscopal. Il nous reste de ces salles de très-curieux dessins déposés aux 
archives de l'empire ', dessins que nous reproduisons ici (fig. 1). Cette 
sacristie de Notre-Dame de Paris se composait d'un bâtiment à deux 



• Des calques de ces dessins nous ont été donnés par M. A. Berty (voy. Palais, fig. 7 
et 8). 



— 71 — [ SACRISTIE ] 

étages, l'un au-dessous du sol de l'église, l'autre à 5 mètres environ 
au-dessus. 

Les constructions indiquées sur le plan A en noir dataient du temps 
de Maurice de Sully, c'est-à-dire de la fin du xii* siècle; celles teintées 
en gris étaient postérieures. En B, est le bas côté sud du chœur de la 
cathédrale; en G, le degré de six marches descendant à la sacristie basse, 
et en D, l'escalier montant à la sacristie haute, qui servait aussi de trésor. 
Il est vraisemblable que du temps de Maurice de Sully, la sacristie basse 
comme la salle haute comprenaient tout le bâtiment. Mais lorsqu'au 
commencement du xvi^ siècle, l'évoque Etienne de Poncher lit doubler 
la grande salle G par une galerie E, le passage F entre la sacristie et 
l'évêché se trouvant masqué, on établit un passage H aux dépens de la 
salle basse. L'officialité de l'évêque étant établie au rez-de-chaussée de 
la grande salle G, la tour I servait de geôle. La coupe P, faite sur l'axe 
longitudinal de la sacristie, indique la disposition des salles afî'ectées au 
service religieux. En démolissant la sacristie bâtie par Soufllot dans le 
dernier siècle, nous avons retrouvé les fenêtres en tiers-point K, percées 
à travers les contre-forts de l'église. Du palier G, on descendait encore à 
deux petits vestiaires voûtés sous les chapelles qui, au xiii'^ siècle, furent 
bâties entre ces contre-forts. 

Ges annexes contemporaines de l'évêque Maurice de Sully, construc- 
teur du chœur de l'église Notre-Dame de Paris, font connaître que les 
services des sacristies, autrefois, n'avaient pas l'importance qu'ils ont 
acquis de nos jours. Ges services se composaient d'une ou de deux salles 
de médiocre étendue. Il est vrai qu'autour de ces églises cathédrales, 
il existait des bâtiments occupés par les chanoines, qui arrivaient 
tout habillés au chœur par les cloîtres. Les sacristies des cathédrales 
de Troyes, de Langres, d'Amiens, de Tours, de Chartres, de Noyon, du 
Mans, de Bayeux, de Goutances, de Glermont, de Narbonne, de Limoges, 
qui existent encore, n'ont pas même l'étendue de celles anciennes de la 
cathédrale de Paris. Ge sont des salles voûtées qui prennent une ou 
deux travées, et qui se confondent pour ainsi dire dans l'ordonnance 
du grand monument. A l'extérieur, elles affectent cependant des dispo- 
sitions plus fermées que les chapelles ; leurs fenêtres grillées sont plus 
étroites et se rapprochent du style adopté pour les édifices civils. Sou- 
vent, comme à Notre-Dame de Paris, elles possèdent un premier étage 
qui servait de trésor, d'archives, de bibliothèque, c'est-à-dire de dépôt 
pour les livres du chœur. 

Nous ne devons pas omettre ici la jolie sacristie qui flanquait la sainte 
Chapelle du Palais, à Paris, et qui avait été construite en même temps. 
Cette sacristie avait trois étages : le rez-de-chaussée, au niveau du sol 
de la chapelle basse ; le premier, au niveau du sol de la chapelle haute 
ou Royale; le troisième, lambrissé, qui contenait de précieuses chartes 
(voy. Palais, fîg. 2 et 3). Ce bâtiment n'était réuni à la sainte Chapelle 
que par une petite galerie, et paraissait ainsi isolé. Il était orienté 



[ SALLE ] — 72 — 

comme la sainte Chapelle et terminé à l'est par une abside à cinq pans 
(voy. Chapelle, fig. 1 et 2). Ce charmant édifice, dont nous ne possédons 
que des dessins et des gravures, fut démoli vers la fin du dernier siècle, 
pour bâtir cette galerie qui, du côté du nord, masque si désagréablement 
la sainte Chapelle. Au château de Vincennes, on voit encore une dispo- 
sition analogue bien conservée. La sainte Chapelle de ce château est 
flanquée de deux sacraires et d'une sacristie, avec trésor au-dessus. Mais 
habituellement les sacristies des chapelles de châteaux sont comprises 
dans les bâtiments joignant ces chapelles. C'est la disposition qui fut 
adoptée à Chantilly, à Creil, à Pierrefonds, etc. (Yoy. Chapelle, lig. 8 
et 9, et Château). 

SALLE, s. f. A proprement parler, salle s'entend comme espace relati- 
vement vaste et couvert. Ainsi, pour une maison, la salle est l'espace le 
plus spacieux où la famille se réunit, où l'on reçoit les étrangers. 

Pendant le moyen âge, on ne faisait pas cette distinction, toute mo- 
derne, entre le salon et la salle à manger. Il y avait la salle, qui était le 
centre, le local commun où l'on recevait, où l'on mangeait, puis des 
chambres, garderobeset réduits. Il y avait la salle basse (rez-de-chaussée), 
pour les gens, les familiers; la salle haute (au premier étage), pour le 
maître et les siens. 

Nous avons peut-être pris certaines habitudes aux Romains, nos con- 
quérants, et il est à croire qu'au deuxième siècle de notre ère, l'habita- 
tion d'un riche Gaulois ou Gallo-Romain, si l'on veut, ressemblait fort à 
celle d'un Romain de Rome. Mais en pénétrant dans les premiers temps 
du moyen âge, on ne trouve que peu de traces de ces habitudes purement 
romaines, tandis qu'on en découvre beaucoup d'autres qui n'ont point 
d'analogie avec celles-ci. Or, on nous permettra de poser ce dilemme 
aux nombreux historiens passés et présents qui font prévaloir l'inlluence 
des mœurs romaines sur les populations gauloises. Ou cette influence 
n'était pas aussi considérable qu'on veut le croire, n'avait pas pénétré 
dans les classes moyenne et inférieure de la nation, ou elle a bien vite 
cédé aux mœurs des envahisseurs du nord-est vers le iv* siècle, puisque, 
plus nous nous enfonçons dans les profondeurs du moyen âge, plus nous 
trouvons des usages qui ne sont nullement romains. Dans l'un* ou l'autre 
de ces hypothèses, il faudrait reconnaître, ou que la nation gauloise était 
restée fidèle à ces mœurs antiromaines, malgré la possession romaine, ou 
qu'elle s'est empressée de saisir la première occasion qui lui permettait 
de reprendre des habitudes qui lui étaient chères et qu'elle n'avait pas 
abandonnées volontiers. Il y a peu de temps, il est vrai, qu'on s'est mis 
à étudier et à écrire l'histoire en regardant au delà des événements poli- 
tiques, lesquels n'ont pas sur les nations l'influence qu'on leur a prêtée 
si longtemps. Conquérir un peuple ou changer ses mœurs, ce sont deux 
opérations bien diflerentes, et nous voyons que, même de nos jours, des 
populations nominativement englobées dans une circonscription poli- 



— 73 — [ SALLE ] 

tique, dévoilent tout à coup des tendances, des goûts, des aptitudes anti- 
pathiques à cette classification politique. 

Que les études archéologiques et ethnologiques aient été pour quelque 
chose dans ces manifestations modernes, cela est possible, et explique- 
rait môme la répulsion instinctive de quelques personnages pour ces 
études ; mais le symptôme ne se manifesterait pas si la cause n'existait 
pas. Or, dans les recherches historiques, les symptômes ou les effets, 
si l'on veut, doivent être signalés avec soin, sous quelque forme qu'ils 
se présentent. Donc, pour en revenir à l'objet qui nous occupe, nous 
voyons que dès l'époque mérovingienne, la salle prend un rôle très- 
important. Ces barbares, ces Francs venus du nord-est, qui envahissent 
le sol gaulois, bâtissent des salles, ou transforment des édifices gallo- 
romains de manière à posséder avant tout une salle propre à réunir leurs 
leudes, et à organiser ces banquets homériques qui duraient tant qu'il 
restait des vivres à consommer. Rien de semblable dans les habitudes des 
Romains. La basilique romaine était un édifice public, sorte de bourse 
où se traitaient toutes sortes d'affaires; lieu de rendez-vous, tribunal où 
l'on rendait la justice. Mais la basilique romaine n'avait pas le caractère 
individuel delà salle des Mérovingiens. Le Romain, chez lui, recevait peu 
de monde ; sa vie se passait sur la place publique, dans les thermes ou 
sous les portiques. Ses clients, ses affranchis, l'attendaient à la porte 
de sa maison, sur la voie publique. Entre la famille du Romain et ses 
clients, si nombreux ou si gros personnages qu'ils fussent, il y avait 
toujours une barrière infranchissable. Or, les auteurs anciens qui ont 
décrit les mœurs des Gaulois nous les représentent comme aimant les 
réunions nombreuses, les banquets, les assemblées, comme introdui- 
sant facilement dans leurs maisons, non-seulement leurs proches, les 
hommes du clan, mais les étrangers; comme se plaisant à l'hospitalité 
plantureuse. Les conquérants barbares manifestent les mômes goûts, et 
la nation gauloise tout entière, loin d'être romanisée sous ce rapport, 
et de réagir contre ces mœurs des nouveaux venus, les adopte, ou, ce 
qui paraît plus probable, n'avait jamais cessé de les pratiquer. Si, pour 
un chef franc, la salle était l'habitation tout entière, si les villœ méro- 
vingiennes consistaient surtout en un grand bâtiment propre à recevoir 
une nombreuse assemblée, entouré de quelques dépendances pour l'ha- 
bitation des serfs, des colons, pour abriter les bestiaux et contenir des 
provisions, l'habitation du citadin, d'aussi loin que nous pouvons l'en- 
trevoir, se compose également de la salle où l'on reçoit les allants et 
venants, où l'on réunit la famille, les amis, les étrangers, où l'on mange 
en commun, où se traitent les affaires, 

La salle appartient donc bien aux races du Nord ; on la retrouve par- 
tout où elles s'établissent, en Bretagne, en Germanie, dans les Gaules. 
C'est donc un des programmes les plus importants dans l'art de l'archi- 
tecture du moyen âge, un de ceux qui se modifient le moins depuis les 
premiers siècles jusqu'au xvii*; et, chose singulière, c'est un des pro- 

Yiii. — 10 



[ SALLE ] — Ih — 

grammes les moins défmis, probablement parce que tout le monde, du 
petit au grand, savait ce qu'était la salle. 

Dans son Dictionnaire historique d'architecture, M. Quatremère de 
Quincy s'exprime ainsi à propos des salles : « Il ne serait point possible 
(( aujourd'hui d'assigner dans l'architecture moderne (c'est-à-dire depuis 
(( l'antiquité), aux salles les plus remarquables, ni forme particulière, ni 
(( caractère général susceptible de devenir l'objet, soit d'une théorie, 
« soit d'une pratique fondée sur quelque usage constant... » 

Si nous nous en tenions à cette phrase un peu ambiguë du célèbre 
académicien, les grandes salles des palais, des châteaux, n'auraient pas 
été (( l'objet d'une pratique fondée sur un usage constant ». Probable- 
ment ces vastes espaces couverts auraient été dus au hasard. C'est 
pourtant à des conclusions de cette force que conduit l'esprit exclusif, 
fût-il appuyé sur le savoir et une haute intelligence. 

Le moyen âge nous a laissé des programmes d'églises, de châteaux, de 
palais, de monastères, de manoirs et de maisons, il ne nous en a pas 
légué sur les salles ; mais, à défaut des programmes, les monuments 
existent, et nous permettent de combler cette lacune, car ils sont tous 
élevés d'après une donnée générale, qui frappe les moins clairvoyants, 
et à côté des monuments se dressent de nombreux documents écrits, 
dans lesquels les usages auxquels la salle était destinée sont maintes fois 
définis. Nous ne parlerons des salles mérovingiennes et carlovingiennes 
que pour mémoire ; il ne reste debout aucun de ces monuments, con- 
struits presque entièrement en charpente. Nous ne pouvons commencer 
à étudier les salles que sur les monuments du xif siècle. La grand'salle 
du palais épiscopal bâti par Maurice de Sully entre la cathédrale de Paris 
et le petit bras de la Seine, au sud, affecte déjà les caractères particuliers 
aux grandes salles des palais et châteaux du moyen âge. Ce bâtiment se 
composait de deux étages, l'un au rez-de-chaussée, l'autre au premier 
(voy. Palais, fig. 7), tous deux voûtés, celui du rez-de-chaussée sur une 
épine de colonnes, celui du premier d'une seule volée. Le rez-de-chaus- 
sée était l'officialité ; le premier, la salle de réunion, à laquelle on mon- 
tait par un escalier disposé dans la tour barlongue (voy. Sacristie, fig. 1). 
Le chéneau était crénelé du côté de la rivière, et formait une défense 
(voy. Palais, fig. 8). 

De l'examen de cette disposition adoptée au xii^ siècle, on peut déjà 
conclure que toute grande salle de palais ou château devait se composer 
d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et en effet nous allons voir 
que les programmes adoptés jusqu'au xvi'' siècle ne s'éloignent guère 
de cette donnée première. Si la salle synodale de l'évêché de Paris 
n'existe plus que sur des plans anciens et des gravures, celle de l'arche- 
vêché de Sens est entière dans son ensemble et ses détails. Elle date du 
règne de saint Louis, de \2h0 environ. Le rez-de-chaussée, bâti sur caves, 
est voûté sur une épine de colonnes et contient les salles de l'officialité 
et les prisons (voy. Prison, fig. 1). Une entrée carrossable passe sous 



— 75 — [ SALLE ] 

l'extrémilé septentrionale de cette salle, et un large escalier partant de 
ce passage conduit à la salle du premier étage ou salle synodale, ainsi 
qu'on le voit sur le plan (fig. 1, en A). Un tambour de pierre ferme l'ar- 
rivée de ce degré dans la salle. Celle-ci était en communication directe 
avec les anciens bâtiments du palais par la petite porte B. La première 
cour de l'archevêché est en C, et c'est sur cette cour que s'ouvrent les 
rares fenêtres des prisons, ainsi que la porte qui permet d'entrer dans 
l'officialité. Sur la place, à l'ouest, la façade de la grande salle du premier 
étage est éclairée par de grandes fenêtres à meneaux du plus beau style 
(voy. Fenêtre, fig. 38 et 39), et sur la rue, D, par une claire-voie. Du côté 
de la cour, au contraire, les fenêtres sont étroites, simples et très-rele- 



< 





H ' -^^l- 



vées au-dessus du pavé de la salle. En G, est une cheminée, et en K un 
petit escalier à vis qui monte aux crénelages supérieurs. L'assemblée 
réunie était disposée faisant face à la grande claire-voie méridionale, 
l'orateur tournant le dos à cette immense fenêtre. Ainsi était-on bien 
préservé du vent du nord et du nord-est par le mur sur la cour, percé 
de fenêtres étroites et relevées, et recevait-on du midi et de l'ouest la lu- 
mière, tamisée d'ailleurs à travers des vitraux. L'archevêque, arrivant de 
ses appartements, entrait dans la portion de la salle servant de tribunal 
ou de parquet; l'assistance arrivait par le fond, et se plaçait successive- 
ment selon les rangs de chacun. On pouvait ouvrir les parties basses des 
grandes verrières, soit pour donner de l'air, soit pour regarder au dehors 
sur la place et dans la rue. Cette grande salle était voûtée. En 1263, la 
tour méridionale de la cathédrale tomba sur ces voûtes et les effondra ; 
on se contenta de réparer le dommage à la hâte et de couvrir la salle par 
une charpente. Mais lorsque la restauration de ce monument fut ordon- 
née sur l'avis de la Commission des monuments historiques, on retrouva, 
dans les reprises faites à la fin du xiii* siècle, tous les membres des 



[ SALLE ] — 76 — 

voûtes, arcs-doubleaux, arcs ogives, clefs, etc. Ces voûtes ont été refaites 
depuis peu, et l'archevêque de Sens, ainsi que la municipalité de cette 
ville, sont fort heureux de trouver ainsi un magnifique vaisseau où l'on 
peut réunir facilement huit à neuf cents personnes, soit lors des assem- 
blées du clergé, soit pour les distributions de prix, les congrès, ban- 
quets, etc. « L'usage constant » de cette salle s'est donc conservé pendant 
plusieurs siècles, et aujourd'hui chacun, à Sens, s'accorde à reconnaître 
qu'on ne peut trouver un vaisseau mieux disposé pour de grandes réu- 
nions. La figure 2 présente en A la façade méridionale de la salle syno- 
dale de Sens, sur la rue, et en B sa coupe transversale, sur le côté occiden- 
tal. Les quatre angles du bâtiment sont couronnés par des échauguettes, 
et tout le chéneau est crénelé sur la cour de l'archevêché, comme sur la 
place et la rue. Notre figure 2 trace l'admirable claire-voie qui, au sud, 
termine la salle. Du côté de la place, des contre-forts sont couronnés par 
des pinacles très-riches, variés, surmontant des statues, parmi lesquelles 
on distingue celle du roi saint Louis, la seule peut-être qu'il y ait encore 
en France, de son temps '. 

La sculpture de la salle synodale de Sens peut être comptée parmi les 
meilleures de cette époque. Les profils, les détails, sont traités évidem- 
ment par un maître, et aucun édifice ne présente un fenestrage mieux 
conçu et d'un aspect plus grandiose. 

Le château de Blois conserve encore la grand'salle dans laquelle furent 
tenus les États sous Henri III. Elle date du commencement du xiii^ siècle, 
et se compose de deux vaisseaux séparés par une épine de colonnes. 
Cette salle fait exception; elle est située à rez-de-chaussée et n'a pas 
d'étage inférieur conformément à l'usage général ; elle est couverte par 
deux berceaux de bois lambrissés. C'est d'ailleurs une assez pauvre con- 
struction 2. Il est vrai de dire qu'au xiii^ siècle, le château de Blois n'était 
qu'une résidence sans grande valeur. Autrement importante était la 
grand'salle du château de Montargis, dont du Cerceau, dans Les plus 
excelletis bastimens de France, nous a conservé des plans et détails très- 
précieux. La grand'salle du château de Montargis remplissait exacte- 

1 Cette salle est aujourd'hui complètement restaurée, sous la direction de la Commis- 
sion des monuments historiques. Le hàtiment avait été divisé en plusieurs étages par des 
planchers, les voûtes hautes détruites en totalité, celles du rez-de-chaussée en partie. Sur 
les six fenêtres de l'ouest, deux seulement étaient conservées. Des échoppes adossées aux 
contre-forts avaient miné leur base. Les combles étaient à refaire à neuf, ainsi que les 
chéneaux et les couvertures. Les crénelages avaient été supprimés, il n'en restait plus 
que deux ou trois merlons. Par suite de la chute de la tour de la cathédrale, un écarte- 
raent s'était manifesté dans les deux murs latéraux. Cette restauration a coûté liUb 000 fr. 
D'ailleurs, rien d'incertain ou d'hypothétique dans ce travail ; car, pour les piliers, les 
voûtes hautes, il existe une grande quantité de fragments qui ont été conservés comme 
preuves à l'appui de cette restauration. 

2 Voyez les Arc/iives des monuments historiques, publiées sous les auspices du Minis- 
tère de la Maison de l'empereur. 



— 77 — 



[ SALLE ] 




ment le programme admis dès le xii^ siècle : salle basse, salle du premier 



[ SALLE ] — 78 — 

étage avec grand perron; communication avec l'habitation seigneuriale, 
le donjon (voy. Guateau, fig. 15). 

Voici (fig. 3) le plan de ce bâtiment au premier étage. Le rez-de- 
chaussée était voûté sur une épine de colonnes. Un escalier monumental 
à trois rampes A ', partait de la cour du château, et s'élevait, en passant 
sur des arches, jusqu'au niveau de la salle du premier étage. Ce vaisseau, 
l'un des plus grands qui fussent en France, avait 50 mètres de longueur 




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sur 16 mètres dans œuvre. La grand'salle était couverte par une char- 
pente lambrissée en berceau, avec entraits et poinçons apparents, le 
tout richement décoré de peintures. Quatre cheminées G chauffaient l'in- 
térieur à chaque étage, et six tourelles flanquaient le bâtiment, qui datait 
de la seconde moitié du xiir siècle. Le seigneur se rendait à la grand'- 
salle de plain-pied par la galerie G passant sur une arche, en H. De plus, 
des appartements on pouvait entrer dans la salle par la petite porte I. Du 
<îôté B, le bâtiment dominait un escarpement planté en jardins, qu'on 



* Voyez, à l'article Escalier, la figure 2, qui donne le détail de ce perron bùti ou 
réparé par Charles VIII. Voyez, à ce sujet, le texte de du Cerceau. 



79 



SALLE 



pouvait voir en se plaçant sur une sorte de balcon' placé en D. Une 
coupe transversale faite sur ab (tig. h) explique la disposition de ces 
deux salles superposées. En A, était un crénelage couvert sur les deux 
nmrs goutterots du bâtiment, découvert devant les pignons. Entre les 




contre-forts des murs goutterots s'ouvraient de belles fenêtres à meneaux^ 
plus larges que celles qui étaient percées dans les pignons. Cinq contre- 
forts extérieurs maintenaient ceux-ci dans leur aplomb (voy. le plan). 



' Ce balcon, qui n'est point marqué dans l'œuvre de du Cerceau, existait cependant, 
ainsi que l'indique un dessin du xvii^ siècle, en notre possession. 



[ SALLE ] — 80 — 

Dans les palais épiscopaux, les deux salles superposées avaient une 
destination bien connue. La salle basse était l'officialité ; la salle haute, 
ie lieu propre aux grandes réunions diocésaines, synodes, assemblées 
du clergé, au besoin salle de banquets. D'ailleurs les évêques étaient 
seigneurs féodaux, et, comme tels, ils devaient, dans maintes circon- 
stances, réunir leurs vassaux. On a peut-être moins éclairci la destination 
des deux salles superposées dans les châteaux des seigneurs laïques. Ce- 
pendant cette disposition est trop générale pour qu'elle n'ait pas été im- 
posée par des usages uniformes sur tout le territoire féodal de la France. 
C'est en examinant soigneusement les voisinages de ces grandes salles, 
la manière dont leurs ouvertures sont placées, leurs issues, que nous 
pouvons nous rendre compte des usages auxquels étaient destinées les 
œuvres basses, car, pour l'étage supérieur, sa destination est parfaitement 
définie. 

Quand on voit les ensembles des plans de nos grands châteaux féodaux, 
on remarque qu'il n'y avait pour la garnison que des locaux peu étendus. 
Ceci s'explique par la composition même de ces garnisons. Bien peu de 
seigneurs féodaux pouvaient, comme le châtelain de Coucy, au xiii* siè- 
cle, entretenir toute l'année cinquante chevaliers, c'est-à-dire cinq cents 
hommes d'armes. La plupart de ces seigneurs, vivant des redevances de 
leurs colons, ne pouvaient, en temps ordinaire, conserver près d'eux 
qu'un nombre d'hommes d'armes très-limité. Étaient-ils en guerre, leurs 
vassaux devaient Vestage, la garde du château seigneurial, pendant qua- 
rante jours par an (temps moyen). Mais il y avait deux sortes de vassaux, 
les hommes liges, qui devaient personnellement le service militaire, et 
les vassaux simples, qui pouvaient se faire remplacer. De cette coutume 
féodale il résultait que le seigneur était souvent dans l'obligation d'ac- 
cepter le service militaire de gens qu'il ne connaissait pas, et qui, faisant 
métier de se battre pour qui les payait, étaient accessibles à la corrup- 
tion. Dans bien des cas d'ailleurs, les hommes liges, les vassaux simples 
ou leurs remplaçants, ne pouvaient suffire à défendre un château sei- 
gneurial; on avait recours à des troupes de mercenaires, gens se bat- 
tant bien pour qui les payait largement, mais au total peu sûrs. C'était 
donc dans des cas exceptionnels que les garnisons des châteaux étaient 
nombreuses , mais il faut reconnaître que du xii* au xv^ siècle, la dé- 
fense était tellement supérieure à l'attaque, qu'une garnison de cin- 
quante hommes, par exemple, suffisait pour défendre un château d'une 
étendue médiocre, contre un nombreux corps d'armée. Quand un sei- 
gneur faisait appel à ses vassaux et que ceux-ci s'enfermaient dans le 
château, on logeait les hommes les plus sûrs dans les tours, parce que 
chacune d'elles formait un poste séparé, commandé par un capitaine. 
Pour les mercenaires ou les remplaçants, on les logeait dans la salle 
basse, qui fournissait à la fois un dortoir, une salle à manger, même une 
cuisine au besoin, et un lieu propre aux exercices. Ce qui indiquerait 
cette destination, ce sont les dispositions intérieures de ces salles, leur 



— ^81 — [ SALLE ] 

isolement des autres services, leur peu de communications directes avec 
les défenses, le voisinage de vastes caves ou magasins propres à contenir 
des vivres, des armes, etc. 

Ces salles basses sont en eflet ouvertes sur la cour du château, mais 
ne communiquent aux défenses que par les dehors ou par des postes, 
c'est-à-dire par des escaliers passant dans des tours. Ainsi le seigneur 
avait-il moins à craindre la trahison de ces soldats d'aventure, puisqu'ils 
ne pouvaient arriver aux défenses que commandés et sous la surveil- 
lance de capitaines dévoués. A plus forte raison, les occupants de ces 
salles basses ne pouvaient-ils pénétrer dans le donjon que s'ils y étaient 
appelés. Dès la fin du xiii" siècle, ces dispositions sont déjà apparentes, 
quoique moins bien tracées que pendant les xiv* et xv* siècles. Cela 
s'explique. Jusqu'à la fin du xiii'' siècle, le régime féodal, tout en s'afi'ai- 
blissant, avait encore conservé la puissance de son organisation. Les sei- 
gneurs pouvaient s'entourer d'un nombre d'hommes sûrs, assez consi- 
dérable pour pouvoir se défendre dans leurs châteaux; mais à dater du 
xiv^ siècle, les liens féodaux tendent à se relâcher, et les seigneurs 
possédant de grands fiefs sont obligés, en cas de guerre, d'avoir recours 
aux soldats mercenaires. Les vassaux, les hommes liges mômes, les va- 
vasseurs, les villages ou bourgades, rachètent à prix d'argent le service 
personnel qu'ils doivent au seigneur féodal; et celui-ci, qui, en temps 
de paix, trouvait un avantage à ces marchés, en cas de guerre se voyait 
obligé d'enrôler des troupes d'aventuriers qui, à dater de cette époque, 
n'ont d'autre métier que de louer leurs services, et qui deviennent un 
fléau pour le pays, si les querelles entre seigneurs s'éteignent. Pendant 
le temps de calme qui permit à la France de respirer, sous Charles V, 
après les désastres du milieu du xiv^ siècle, ces troupes devinrent un si 
gros embarras, que le sage roi ne trouva rien de mieux que de les placer 
sous le commandement de du Gucsclin, pour les emmener en Espagne, 
contre don Pedro. 

A l'époque où l'on éleva la grand'salle du château de Montargis, l'état 
féodal n'en était pas arrivé à cette extrémité fâcheuse de recruter ses 
défenseurs parmi ce ramassis de routiers, et déjà, cependant, on voit 
que la salle basse est isolée, n'ayant d'issues que sur la cour, sans com- 
munications directes avec les défenses. Nous verrons comment, dans des 
châteaux plus récents, cette disposition fut plus nettement accusée, et 
quelles sont les précautions prises par les seigneurs féodaux pour tenir 
ces troupes de mercenaires sous une surveillance constante. 

Avant d'en venir à donner des exemples de ces dispositions toutes 
particulières, nous devons, en suivant l'ordre chronologique, parler ici 
de la grand'salle du Palais de Paris, bâtie sous Philippe le Bel, par 
Enguerrand de Marigny, comte de Longueville. De cette salle, la plus 
grande du royaume de France, il reste aujourd'hui l'étage inférieur, des 
plans, et une précieuse gravure de du Cerceau, non terminée, dont on 
ne possède qu'un très-petit nombre d'épreuves. Cet étage inférieur est 

VIII. — 11 



[ SALLE ] 



— 82 — 




\oùté sur trois rangs de piliers, ceux du milieu plus robustes, pour sup- 
porter l'épine de l'étage supérieur. Nous donnons (fig. 5) le plan du 



— 83 — [ SALLE ] 

premier étage au-dessus du rez-de-cliaussée voûté. En A, était le grand 
perron qui, de la cour du May, donnait entrée dans cette salle. En B, 
s'élevait une galerie accolée à la salle du côté du midi, laquelle commu- 
niquait à une sorte de vestibule G, d'oii l'on entrait, soit dans la grand'- 
salle, soit dans les galeries D, bâties de même par Enguerrand de Ma- 
rigny. Deux escaliers à vis E mettaient en outre la galerie basse voûtée 
en communication avec la galerie haute. Bien que la grand'salle haute 
eût été rebâtie après l'incendie de 1618, par l'architecte de Brosse, ces 
dispositions de galeries existaient encore presque entières en 1777, ainsi 
que le constatent deux dessins provenant de la collection de M. de Mon- 
merqué, et qui ont été reproduits en fac-similé par Lassus. En effet, 
ces dessins, exécutés pendant les démolitions, laissent voir la porte G, 
tout l'ouvrage G, les deux tourelles E, la galerie D d'Enguerrand, et le 
perron A. Par la galerie D on arrivait de plain-pied au porche supérieur 
de la sainte Chapelle '. 

La grand'salle proprement dite a 70", 50 de long sur 27", 50 de large 
dans œuvre. Par la porte F, on entrait dans la salle dorée, bâtie sous 
Louis XII; la grand'chambre du parlement, où le roi tenait son lit de 
justice 2. Les escaliers à vis H montaient de fond ; ceux I ne commençaient 
qu'au premier étage, pour monter aux combles. Quatre cheminées, K, 
chauffaient cet immense vaisseau. En L, était la fameuse table de marbre ^, 

' Les bâtiments modernes existant aujourd'hui sont d'ailleurs élevés sur les anciennes 
fondations. 

2 Ce fut en 1550 que fut percée la porte F, ainsi que le rapporte Gorrozct {Antiq. de 
Paris, p. 172.) 

3 « A l'autre bout de la salle (opposé à celui où était la chapelle), dit Sauvai, étoit 
« dressée une table qui en occupoit presque toute la largeur, et qui de plus portoit tant 
« de longueur, de largeur et d'épaisseur, qu'on tient que jamais il n'y a eu de tran- 
« ches de marbre plus épaisses, plus larges ni plus longues. Elle servoit à deux usages 
« bien contraires : pendant deux ou trois cents ans, les clercs de la basoche n'ont point 
« eu d'autre théâtre pour leurs farces et leurs momeries; et cependant c'étoit le lieu où 
« se faisoient les festins royaux, et où Ion n'admettoit que les empereurs, les rois, les 
« princes du sang, les pairs de France et leurs femmes, tandis que les autres grands sei- 
« gneurs mangeoient à d'autres tables. » 

Maître Henri Baude, poëte du xv^ siècle, décrit ainsi les environs de la table de marbre 
de la grand'salle du Palais : 

• Entre un vieil cerf et une grand lizarde, 

« Entre trois cours, et dessoubs deux grands roys ; 

« Au coin d'un gourt (liourd) que le quint roy regarde, 

« Dessoubs marbré et tout enclos de bois, 

• Où les jours maigres on oyt diverses voix, 

« Hante un Barbeau et s'y tient par coutume, 
« Groz, bien nourry, du lez de Gaslinois, 
« Qui vit de cry et se nourrist de plume. » 

(Le Testament de la mule Barbeau.) 
Ce « vieil cerf » était un modèle de bois d'un cerf qui devait être fait en or fin pour 



[ SALLE ] — 8i — 

et en M une chapelle bâtie par Louis XI. Adossée à chacun des piliers 
était une statue des rois de France, depuis Pharamond. Nous donnons 
(fig. 6) la coupe de la grand'salle du Palais, faite sur ab. De grandes 




fenêtres s'ouvraient dans les quatre pignons, et latéralement d'autres 
fenêtres pourvues de meneaux, mais dont les allèges se relevaient plus 
ou moins, suivant la hauteur des bâtiments accolés, éclairaient large- 



le trésor du roi, lequel modèle avait été déposé dans la grand'salle. Quant à la « grand 
lizarde », c'était probablement un crocodile empaillé déposé dans le même lieu, comme 
objet de curiosité. La table de marbre était, semble-t-il, revêtue d'une estrade de bois, 
destinée au\ « momeries » des clercs de la basoche. 



— 85 — [ SALLE ] 

ment les deux nefs lambrissées en berceau, avec entraits et poinçons 
apparents. 

Ces lambris, ainsi que les piliers et statues des rois, étaient peints et 
dorés'. Corrozet^ nous a conservé le catalogue des rois dont les effigies 
décoraient les piliers isolés ou adossés. 

Des supports avaient été réservés pour les successeurs de Philippe le 
Bel, puisque ce môme Corrozet nous donne quarante-deux noms jusqu'à 
ce prince, et depuis, onze rois dont les statues ont été posées après la 
reconstruction de la salle. Il annonce en outre que les statues des rois 
François I", Henri II, François II et Charles IX doivent être prochaine- 
ment montées sur leurs supports vides. Il y avait donc place pour cin- 
quante-sept statues. En effet, nous trouvons cinquante-cinq supports, 
Louis XI ayant fait enlever deux de ces statues pour les loger aux deux 
côtés de la chapelle élevée par lui, Charlemagne et saint Louis, le nom- 
bre donné par Corrozet est conforme aux indications du plan, car on 
observera qu'il n'existait pas de statues aux deux angles 0, non plus que 
sur le trumeau de la porte G. Des bancs de pierre étaient disposés latéra- 
lement dans les renfoncements formés par les allèges des fenêtres. Notre 
ligure 6 donne en A une travée double le long des murs de la salle, et 
en B une travée des piliers de l'épine. 

La salle du Palais de Paris était élevée d'après un programme qui ne 
touchait en rien à la défense de la place. Lorsqu'elle fut bâtie, en effet, il 
n'était plus question de considérer le Palais comme un château fortifié 
propre à la défense. Le Palais n'était plus au xiv*^ siècle qu'une demeure 
souveraine et le siège du parlement. Cependant les dispositions féodales 
sont encore apparentes ici ; la salle basse conserve sa disposition secon- 
daire, n'ayant de communication qu'avec les cours, tandis que de la salle 
haute on pouvait se rendre aux galeries, à la sainte Chapelle et aux 
appartements. 

Mais si nous jetons les yeux sur le plan de la grand'salle du château 
de Coucy, salle qui fut reconstruite par Louis d'Orléans pendant les pre- 
mières années du xv*" siècle, nous voyons que le programme du château 
féodal est ici rigoureusement rempli. La salle basse n'est nullement en 
communication avec les défenses, tandis que la salle haute donne à la 
fois accès à tous les grands appartements, à la chapelle, aux tours et 
fronts de la défense (voy. Cuateau, fig. 16 et 17). 

Ce môme programme est rempli encore d'une manière plus com- 
plète dans le château de Pierrefonds, construit d'un seul jet par ce 
prince et suivant des dispositions très-arrêtées. A Coucy, Louis d'Orléans 
avait dû conserver des tours et courtines anciennes et tout un système 
de défense du commencement du xiii" siècle, fort bien entendu et 
complet. A Pierrefonds, il avait carte blanche, et ce château s'éleva 

* Voyez Sauvai, t. II, p. 3, 
'^ Antiquités de Paris, p. 99. 



[ SALLE ] 86 

sur les données admises à cette époque pour un château qui était à la 
fois une demeure princière, une habitation commode et une place im- 
portante au point de vue de la défense. Aussi la grand'salle du château 
de Pierrefonds nous paraît-elle résumer le programme complet de ces 
vastes vaisseaux. 

Le bâtiment qui renferme la grand'salle du château de Pierrefonds 
occupe le côté occidental du parallélogramme formant le périmètre de 
cette résidence seigneuriale. Ce bâtiment est à quatre étages ; deux de 
ces étages sont voûtés et forment caves du côté de la cour, bien qu'ils 
soient élevés au-dessus du chemin de ronde extérieur; les deux derniers 
donnent un rez-de-chaussée sur la cour et la grand'salle au niveau des 
appartements du premier étage. En A (fig. 7), est tracé le plan du rez-de- 
chaussée sur la cour. G est l'entrée charretière du château, avec son 
pont-levis en E. D est l'entrée de la poterne, avec son pont-levis en F. 
En entrant dans la cour G, on trouve à rez-de-chaussée une première 
salle H qui est le corps de garde, séparé de la porte et de la poterne par 
la herse tombant en a. De ce corps de garde on communique directe- 
ment au portique b, lequel est séparé de la cour par un bahut et une 
grille. De la cour G on peut entrer sous le portique par les portes c et d. 
En face de la porte c, la plus rapprochée de l'entrée, est un banc e destiné 
à la sentinelle (car alors des bancs étaient toujours réservés là où une 
sentinelle devait être postée). Il faut donc que chaque personne qui veut 
pénétrer dans les salles basses soit reconnue. En g, est une porte qui 
donne entrée dans un premier vestibule I ; de ce premier vestibule on 
pénètre dans une salle K, puis dans la grand'salle L, qui n'a d'issue sur 
le portique que par le tambour^. L'escalier / permet de pénétrer dans la 
tour M, de descendre dans les caves, et de monter au portique entresolé 
en passant par-dessus l'arcade n. L'escalier 0, à double vis, m.onte au 
portique entresolé, à la grand'salle du premier et aux défenses. En p, 
sont des cheminées; en R, des latrines auxquelles on arrive, soit par le 
corps de garde H, soit par le vestibule L Le tracé B donne le plan de la 
grand'salle au premier étage. On ne peut y monter que par les escaliers 
du corps de garde ou par l'escalier à double vis 0, situé à l'extrémité du 
portique. Le seigneur pénétrait dans cette salle par la porte s communi- 
quant au donjon par une suite de galeries. Entrant par cette porte s, le 
seigneur était sur l'estrade, élevée de trois marches au-dessus du pavé de 
la grand'salle. C'était le parquet, le tribunal du haut justicier; c'était 
aussi la place d'honneur dans les cérémonies, telles qu'hommages, in- 
vestitures; pendant les banquets, les assemblées, bals, etc. C'est sur cette 
estrade que s'élève la cheminée, comme dans la grand'salle du palais de 
Poitiers (voy. Cheminée, fig. 9 et 1 0) . 

On pouvait aussi, du donjon, pénétrer dans la grand'salle en passant 
sur la porte du château, dans la pièce située au-dessus du corps de 
garde et le vestibule Y. La grand'salle du premier étage était en coin- 
munication directe avec les défenses par les issues X, très-nombreuses. 



87 — 



[ SALLE ] 




En cas d'attaque, la garnison pouvait être convoquée dans cette salle 



[ SALLE ] — 88 — 

seio-neuriale, recevoir des instructions, et se répandre instantanément 
sur les chemins de ronde des mâchicoulis et dans les tours. 

La coupe (fîg. 8) sur tu, en regardant vers l'entrée, explique plus com- 
plètement ces dispositions. Au-dessous de l'étage A est un étage de caves 
dont le sol est au niveau du chemin de ronde extérieur, B étant le niveau 
du sol de la cour. On voit, dans cette coupe, comment est construit le 
portique de plain-pied avec la salle basse et entresolé de façon à donner 
une vue et, au besoin, une surveillance sur cette salle basse, occupée par 
la garnison de mercenaires, car le portique inférieur est vitré en u, tan- 
dis que le portique d'entresol est vitré en b. Au niveau du plancher de la 
grand'salle du premier étage, ce portique forme une terrasse ou pro- 
menoir extérieur sur la cour. On voit en d le chemin de ronde des mâ- 
chicoulis, qui est également de plain-pied avec la grand'salle. 

Sur le vestibule Y (voyez le plan) de cette grand'salle, est une tribupe 
qui servait à placer des musiciens lors des banquets ou fêtes que donnait 
le seigneur. De ces dispositions il résulte clairement, que les salles basses 
étaient isolées des défenses, tandis que la grand'salle haute, située au 
premier étage, était au contraire en communication directe et fréquente 
avec elles; que la salle haute, ou grand'salle, était de plain-pied avec 
les appartements du seigneur, et qu'on séparait au besoin les hommes se 
tenant habituellement dans la salle basse, des fonctions auxquelles était 
réservée la plus haute. Ce programme, si bien écrit à Pierrefonds, jette 
un jour nouveau sur les habitudes des seigneurs féodaux, obligés de 
recevoir dans leurs châteaux des garnisons d'aventuriers. 

On nous objectera peut-être que ces dispositions à Pierrefonds étaient 
tellement ruinées, que la restauration peut être hypothétique. A cette 
objection nous répondrons : 1° Que le mur extérieur était complètement 
conservé, par conséquent les hauteurs des étages; 2" que le portique 
était écrit par l'épaisseur du mur intérieur et par les fragments de cette 
structure trouvés dans les fouilles; 3° que l'escalier / du plan, conservé, 
ne montant qu'à une hauteur d'entresol, indiquait clairement le niveau 
de cet entresol ; k" que la position de l'escalier à double degré était don- 
née par le plan conservé; 5° que les cheminées étaient encore en place, 
ainsi que les murs de refend; 6" que les dispositions du corps de garde 
et de ses issues sont anciennes, ainsi que celles de la salle des latrines ; 
7° que le tambour h (voy. les plans) était indiqué par des arrachements; 
8° que les pieds-droits des fenêtres hautes ont été retrouvés dans les déblais 
et replacés; 9" que les pentes des combles sont données par les fdets 
existant le long des tours. Si donc quelque chose est hypothétique dans 
cette restauration, ce ne pourrait être que des détails qui n'ont aucune 
importance et dont nous faisons bon marché, car ce n'est pas de cela 
qu'il s'agit. 

Les grand'salles avaient des destinations distinctes, suivant le temps 
où elles furent construites. Jusqu'au milieu du xiii'' siècle, il ne semble 
pas que le bâtiment contenant la grand'salle fût nécessairement divisé 



— 89 



[ SALLE 1 




•en salle haute et salle basse. Le seigneur féodal vivait alors avec son 

Vîii. — 12 



[ SALLE ] — 90 — 

monde. Quelques-unes de ces grand'salles étaient à rez-de-chaussée. 
Ainsi, par exemple, dans le roman de la Vengeance de liaguidel par le 
trouvère Raoul, nous voyons qu'un chevalier entre à cheval dans la salle 
où mangent le roi et ses hommes : 

« Quant del man^ier furent levé, 
H Atant es vos tuit abrievé 
« Parmi la sale, .1. chevalier, 
« Qui tu armés sor .1. destrier 
« L'écu au col, la lance au puing. 



« Le roi salue et salua 

(( Tos les haus hommes qui là sont ; 

« Et li roi Artus li rcspont : 

« Amis, Dius vos saut, bien vigniés, 

« Descendes, laves, si mangiès '. » 



Dans le Boman de la violette, Gérard monte à cheval devant la salle : 

« Atant demande son cheval 

« Gérars, car il voloit monter; 

« Sespée si court à porter 

<( Uns dansiaus cui il l'ot baillie, 

« Par devant la salle entaillie (sculptée) 

<( Monte Gérars, congié a pris, 

« Comme sages et bien apris 2. » 

Bien que déjà au commencement du xiv* siècle, les grand'salles soient 
situées au premier étage, de vastes perrons permettent d'y monter direc- 
tement^. Elles sont en communication directe avec la cour, comme à 
Paris, à Troyes, à Poitiers. Mais vers la fin du xiv'' siècle, la grand'salle 
du château prend un caractère plus privé, et, tout en conservant son ca- 
ractère de tribunal, de lieu d'assemblée, de salle de banquets, elle s'isole^ 
ne communique plus guère avec le dehors que par des escaliers détour- 
nés ou des galeries. Il y a enfin la salle basse et la salle haute. 

Cependant en France, dès l'époque carlovingienne, on trouve la trace 
de la salle haute, appelée alors solarium^ mais elle n'a pas le caractère 
de la grand'salle des châteaux. C'est la salle du seigneur, comme nous 
dirions aujourd'hui le salon de son appartement. 

Ces salles, pendant le moyen âge, étaient richement décorées : 

« Li rois fu en la sale bien peinturée à liste *. » 

' Messirc Gauvain, ou la Vengeance de Raguidel, par le trouvère Raoul, publié par 
C. Hippeau, vers 4199 et suiv. 

- Le Roman de la violette ou de Gérard de Nevers, xm^ siècle, publié par Fr. Michel, 
vers 2252 et suiv. 

3 Voyez Perron. 

* Li romans de Berie «us grans pies, chap. xcii (xin*^ siècle^. 



— 91 — [ SALLE ] 

Non-seulement des peintures, des boiseries, voire des tapisseries, cou- 
vraient leurs parements, mais on y suspendait des armes, des trophées 
recueillis dans des campagnes. Sauvai ' rapporte que le roi d'Angleterre 
traita magnifiquement saint Louis, au Temple, lors de la cession si fu- 
neste que fit ce dernier prince, du Périgord, du Limousin, de la Guyenne 
et de la Saintonje. 

Ce fut dans la grand'salle du Temple que se donna le banquet. « A la 
« mode des Orientaux, dit Sauvai, les murs de la salle étoient couverts 
« de boucliers; entre autres s'y remarquoit celui de Richard, premier roi 
<( d'Angleterre, surnommé Cœur de Lion. Un seigneur anglois, l'ayant 
« aperçu pendant que les deux rois dînoient ensemble, aussitôt dit à 
<( son maître en riant : Sire, comment avez-vous convié les François de 
<( venir en ce lieu se réjouir avec vous; voilà le bouclier du magnanime 
<( Richard qui sera cause qu'ils ne mangeront qu'en crainte et en trem- 
<( blant. » 

Nous avons vu que la grand'salle du Palais, à Paris, était décorée de 
nombreuses statues et de peintures. La grand'salle du château de Coucy 
était de même fort riche : outre la grande cheminée qui était sculptée, 
sur les parois de cette salle on voyait les statues colossales des neuf 
preux 2; des verrières coloriées garnissaient les fenêtres. A Pierre fonds, 
la grand'salle haute était de même décorée par des peintures. La porte qui 
donnait dans le vestibule était toute brillante de sculptures et surmontée 
d'une claire-voie. La voûte était lambrissée en berceau et percée de 
grandes lucarnes du côté de la cour. La cheminée qui terminait l'extré- 
mité opposée à l'entrée supportait, sur son manteau, les statues des neuf 
preuses. La salle basse était elle-même décorée avec un certain luxe, 
ainsi que le constatent la cheminée qui existe encore en partie, les cor- 
beaux qui portent les poutres et les fragments du portique. 

Mais tous les seigneurs n'étaient pas en état d'élever des bâtiments 
aussi somptueux. Nous voyons dans le palais archiépiscopal de Narbonne, 
véritable résidence féodale, une grand'salle au premier étage, construite 
par l'archevêque Pierre de la Jugée, vers le milieu du xiv" siècle ^. Cet 
édifice se compose d'un rez-de-chaussée avec épine de piliers suppor- 
tant un plancher, et d'une grand'salle dont le plafond est soutenu par 
des arcs de maçonnerie. La figure 9 donne en A le plan de celte grande 
salle, en B son élévation extérieure sur le dehors du palais, et en C sa 
coupe transversale. Cette salle était crénelée dans ses œuvres hautes sur 
le dehors et sur la cour. Des murs d'une forte épaisseur l'épaulaient 
entre les baies, mais l'étage supérieur au-dessus de la grand'salle n'était 
plus maintenu que par des murs peu épais, avec petits contre-forts 
destinés à contre-buter les murs de refend, qui supportaient les pannes 

» Tome II, p. 246. 

2 Les niches de ces statues existent encore. 

3 Voyez Palais, fig. 11, 12 et 13. 



[ SALLE ] 

■ S 



92 — 




du comble, et formaient ainsi une suite de pièces éclairées par de petites 



— 93 — [ SALLE ] 

fenêtres. C'est un des rares exemples d'une grand'salle surmontée de 
logements. 

La grand'salle est donc la partie la plus importante des châteaux et 
palais; c'est, chez le seigneur féodal, le signe de sa juridiction, le lieu 
où se rend l'hommage, où se réunissent les vassaux, où l'on rassemble 
les défenseurs en cas de siège, où se tiennent les plaids, où se donnent 
les banquets, les ballets, les mascarades, les fêtes de toute sorte. Il n'y a 
pas de château féodal, ni même de manoir, qui n'ait sa salle. Le bour- 
geois de la ville, dans sa maison, possède aussi sa salle où il réunit sa 
famille, ses amis, où il prend ses repas et reçoit les gens qui traitent 
d'affaires. Quand les cités purent élever des hôtels de ville, il va sans dire 
que ces bâtiments contenaient la salle de la commune. Le programme 
est le môme du petit au grand. 

Cette tradition se conserva très-tard dans les châteaux, quand même 
ces résidences n'avaient plus le caractère de places fortes. Ainsi, à Fon- 
tainebleau, la galerie dite de Henri II est une tradition de la grand'salle 
du château féodal. Cette belle galerie, comme beaucoup de salles de 
châteaux féodaux, donne entrée sur la tribune de la chapelle. A Saint- 
Germain en Laye, on voit encore la grand'salle voûtée qui occupe tout 
un côté des bâtiments. A Versailles même, la galerie de marbre n'est 
que la tradition de la grand'salle des résidences seigneuriales. 

Les monastères possédaient aussi des logis qui prenaient le nom de 
salles. Il ne s'agit point ici des réfectoires, dortoirs et bibliothèques, qui 
étaient de véritables salles par leur structure, sinon par leur destination, 
mais des salles propres à réunir les religieux pour traiter des affaires du 
couvent. Ce sont les salles capitulaires. Ces locaux, plus ou moins vastes, 
suivant l'étendue du monastère, ont un caractère particulier. Les salles 
capitulaires sont rarement oblongues, cette forme ne se prêtant pas aux 
délibérations, mais plutôt carrées, sur le sol français du moins, car en 
Angleterre il existe des salles capitulaires sur plan circulaire ou poly- 
gonal, avec pilier au centre pour recevoir les retombées d'arcs des 
voûtes. Les salles capitulaires des monastères français s'ouvrent sur le 
cloître, et proche de l'église habituellement. Il nous suffira, pour ne pas 
donner à cet article plus d'étendue qu'il ne convient, de présenter un 
exemple très-complet de l'une de ces salles capitulaires, dépendant de 
l'abbaye de Fontfroide, près de Narbonne. Ce monastère est presque 
entièrement conservé. Sur le côté oriental du cloître s'ouvre une jolie 
salle capitulaire dont les voûtes reposent sur quatre colonnes de marbre 
blanc (voy. le plan fig. 10). Sur trois côtés, des bancs de pierre élevés sur 
un marchepied également de pierre garnissent les parois de la salle, qui 
reçoit du jour par la galerie du cloître et par trois fenêtres plein cintre. 
Cette construction date de la fin du xif siècle et est d'un charmant style, 
malgré son extrême simplicité. La figure 11 en donne la coupe longitu- 
dinale. Des peintures décoraient autrefois les voûtes. De la galerie du 
cloître aucune clôture n'empêchait de voir ce qui se passait dans la salle 



[ SALLE ] — 9k — 

capitulaire. Ainsi pouvait-on appeler, au besoin, les frères convers ou 




^— 



jO-m. 



les moines, qui, n'ayant pas voix délibérative, n'en étaient pas moins, 



ii 




10 " ^- CJ/L/.A0!fS7> 



on certaines circonstances, admis au milieu de l'assemblée pour avoir à 



— 95 — [ SALLE ] 

répondre sur des faits d'ordre intérieur et de discipline. De la salle capi- 
tulaire, les frères pouvaient se rendre directement à l'église par une porte 
percée à l'extrémité de la galerie (voy. la coupe). 

Yillard de Honnecourt, dans son A//mm\ donne un plan qui paraît 
bien être celui d'une salle capitulaire. Ce plan n'est tracé par lui que 
pour indiquer comment on peut voûter une salle carrée d'une grande 
portée, à l'aide d'une seule colonne centrale. « Pa chu », écrit-il au- 
dessous de son croquis, « met om on capitel duit colonbes a one sole. 
(i Sen nest mies si en conbres. Sest li machonerie bone -. » Voici (fig. 12) 




le plan de Villard. Au sommet c des quatre arcs diagonaux a h viennent 
aboutir les arcs secondaires de; les branches de sont égales aux bran- 
ches fe. Des formerets sont posés au-dessus des cintres des fenêtres. Ainsi, 
les clefs de remplissages sont placées suivant les lignes ch^ ce, li, gc. 
Cette structure de voûte est très-simple, aussi a-t-elle été fréquemment 
employée ^, notamment dans les collatéraux de Notre-Dame de Paris, 
à Noyon, à Braisne. Toutes les clefs sont posées au même niveau, les 
poussées bien maintenues. Une salle faite d'après ce plan, ajourée sur 

' Voyez Y Album de Villard de Honnecourt, archit. du xiii'' siècle, manuscrit publié 
en /ac-.fzmj/e et annoté par Lassus et A. Darcel (Inipr. inipér., 1858, pi. xl). 

2 « Par ce tracé combinc-t-on les chapiteaux de huit colonnes correspondant à une 
seule, sans qu'il y ait encombrement : c'est de la bonne maçonnerie. » 

3 Dans les notes de Lassus, mises en ordre par M. Darcel, ce tracé de voûtes a été 
compliqué par l'adjonction d'arcs inutiles, et qui d'ailleurs ne sont point indiqués sur le 
croquis de Villard. 



[ SANCTL'AIRE ] — 96 — 

les quatre faces, n'ayant qu'un point d'appui au centre, se prêtait par- 
faitement au service capitulaire d'un monastère. C'est la donnée des 
salles capitulaires anglaises réduite à la forme carrée. 

SANCTUAIRE, s. m. {parole). Partie de l'église où se trouve placé l'au- 
tel majeur. Les sanctuaires des églises du moyen âge sont orientés de 
telle façon que le prêtre, à l'autel, regarde le lever du soleil d'équinoxe; 
du moins cet usage paraît-il avoir été établi depuis le viii'' siècle, en 
Occident. 

Cependant il est quelques exceptions à cette règle. Le sanctuaire de 
l'église abbatiale de Saint-Yictor, à Paris, était tourné vers l'orient 
d'été ». 

La plupart des églises rhénanes possèdent deux sanctuaires, l'un à 
l'orient, l'autre à l'occident, et le plan de l'église de l'abbaye de Saint- 
Gall, attribué à l'abbé Eginhard, vivant du temps de Charlemag-^ne -, pré- 
sente la même disposition. Toutefois, dans ce plan d'église, le sanctuaire 
oriental est seul pourvu de stalles, d'ambons, qui manquent au sanc- 
tuaire de l'ouest. 

L'adoption des doubles sanctuaires se retrouve dans quelques églises 
françaises, dans les cathédrales de Besançon, de Verdun, deNevers même 
(voy. Cathédrale). 

Dans les églises abbatiales, le sanctuaire est au-dessus du chœur, lequel 
est le plus souvent installé, soit dans le transsept, soit dans les dernières 
travées de la nef. Tel était disposé le sanctuaire de l'abbaye de Saint- 
Denis (voy. CncEUR)^. Le sanctuaire des églises abbatiales se trouvait 
habituellement élevé au-dessus d'une crypte dans laquelle étaient enfer- 
mées les châsses des corps-saints (voy. Architecture monastique). Ces 
cryptes ou confessions, avec les sanctuaires qui les surmontent, sont con- 
servées encore dans les églises abbatiales de Saint-Germain d'Auxerre, 
de Vézelay, de Sainte-Radegonde à Poitiers, de Saint-Denis en France, 
de Saint-Benoît-sur-Loire, de Montmajour près d'Arles, de Saint-Sernin 
de Toulouse, etc. Alors le sanctuaire proprement dit est relevé de quel- 
ques marches au-dessus du pavé de la nef, et formait un lieu réservé 
possédant un autel particulier, dit autel des reliques, tandis que le 
maître autel est placé au-dessous de ce sanctuaire, devant le chœur des 
religieux, et s'appelait autel matutinal, c'est-à-dire devant lequel on 
chantait les matines. 

Nos cathédrales françaises, rebâties pendant la seconde moitié du 
xii^ siècle ou au commencement du xiii% ne possédaient pas, à propre- 

• L'abbé Lebeuf, Diocèse de Paris, t. II, p. b!io. 

- Voyez Mabilloii et Y Architecture monastique de M. Albert Lenoir, p. 2i. 

3 Voyez, pour la disposition ancienne du sanctuaire de l'église abbatiale de Saint- 
Denis, la Cosmographie umverselle, François de Belleforest, 1575, 2^ vol. du tome P% 
etD. Doublet. 



— 97 — [ SCULPTURE ] 

ment parler, de sanctuaire, mais seulement un chœur au milieu duquel 
s'élevait l'autel. La cathedra, le siège épiscopal, était posée au fond du 
chœur, derrière l'autel. Il faut se reporter au temps où furent élevés ces 
grands monuments, pour apprécier les motifs qui avaient fait adopter 
cette disposition qui appartient aux provinces dépendant du domaine 
royal. Nous avons indiqué ces motifs dans notre article Catuédrale, et 
nous ne croyons pas nécessaire d'insister. Il nous suffira de dire que ces 
grandes églises étaient si peu pourvues de ce qu'on appelle sanctuaire 
dans les églises abbatiales, que le chœur était généralement établi de 
plain-pied avec le collatéral. 

Cette disposition existait primitivement à Notre-Dame de Paris, dans 
les cathédrales de Senlis, de Meaux, de Chartres, de Sens. Le chœur 
n'était pas môme séparé des bas côtés par des clôtures, celles-ci ayant 
été établies plus tard, vers le milieu du xiii'' siècle, au moment où ces 
grands monuments perdirent leur double destination civile et religieuse 
pour ne conserver que la dernière. Même alors le chœur était clos, mais 
il n'était pas établi une séparation distincte entre celui-ci et le sanc- 
tuaire, ou plutôt l'autel était placé à l'extrémité orientale du chieur, au 
centre du rond-point. Tout sanctuaire inplique la présence d'une confes- 
sion, d'une crypte contenant un ou plusieurs corps-saints; or, les grandes 
cathédrales, rebâties aux xii*^ etxiii'' siècles, sauf de rares exceptions ', ne 
possédaient pas de cryptes, partant pas de sanctuaires. 

SCULPTURE, s. f. Nous comprendrons dans cet article la statuaire et la 
sculpture d'ornement. Il serait difficile, en effet, de séparer, dans l'archi- 
tecture du moyen âge aussi bien que dans celle de l'antiquité, ces deux 
branches du même tronc; et si, dans les temps modernes, les sculpteurs 
statuaires se sont isolés, ont le plus souvent pratiqué leur art dans l'ate- 
lier, en ne tenant plus compte, ni de l'ornementation, ni de l'architec- 
ture, c'est une habitude qui ne date guère que du xvii" siècle, née au 
sein des Académies. Jadis les sculpteurs statuaires n'étaient que des ima- 
giers. Ce titre ayant paru maigre, on l'a changé. Ces imagiers travail- 
laient pour un monument, dans les chantiers de ce monument, concou- 
raient directement à l'œuvre, sous la direction du maître; mais aussi 
leurs ouvrages (qu'on veuille bien nous passer l'expression) étaient 
immeubles par destination. L'institution des Académies ne pouvait tolérer 
uns pareille servitude : les imagiers, devenus statuaires, ont prétendu 
travailler chez eux et n'écouter que leur inspiration ; ils ont ainsi pu 
faire des chefs-d'œuvre à leur aise, mais des chefs-d'œuvre meubles meu- 
blants, qu'on achète, qu'on place un peu au hasard, comme on achète 
et l'on place dans un appartement un objet précieux. Depuis quelques 
années cependant, on a cherché à rendre à la statuaire une destination 
fixe, on a tenté de revenir aux anciens errements ; quelques statuaires 

' Bourges, Chartres. 

VIII. — 13 



[ SCULl'TUlîE ] — 98 — 

ont été appelés à travailler sur le tas, c'est-à-dire à exécuter sur le mo- 
nument môme des parties de sculpture, suivant une donnée générale 
déflnie, arrêtée. Mais, malgré ces tentatives dont nous apprécions la 
valeur, l'habitude du travail de l'atelier était si bien enracinée, que ce& 
sculptures semblent, le plus souvent, des hors-d'œuvre, des accessoires 
décoratifs apportés après coup, et n'ayant avec l'architecture aucuns 
rapports d'échelle, de style et de caractère. Nous n'avons pas à appré- 
cier ici le plus ou moins de valeur de la sculpture moderne. Nous avons 
tenu seulement tout d'abord à établir cette distinction entre les œuvres 
de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes, savoir : que, dans 
l'art du moyen âge, la sculpture ne se sépare pas de l'architecture; que 
la sculpture statuaire et la sculpture d'ornement sont si intimement 
liées, qu'on ne saurait faire l'histoire de l'une sans ftiire l'histoire de 
l'autre. 

Cette histoire de la sculpture du moyen âge exige, pour être comprise, 
que nous jetions un regard rapide sur les œuvres de l'antiquité, les- 
quelles ont influé sur l'art occidental à dater du xi^ siècle, tantôt direc- 
tement, tantôt par des voies détournées, très-étranges et généralement 
peu connues. 

La sculpture, dans l'antiquité, procède de deux principes différents, 
qui forment deux divisions principales. Il y a la sculpture hiératique et la 
sculpture qui, prenant pour point de départ l'imitation de la nature, tend 
à se perfectionner dans cette voie, et sans s'arrêter un jour, après être 
montée à l'apogée, descend peu à peu vers le réalisme pour arriver à la 
décadence. Les peuples orientaux, l'Inde, l'Asie Mineure, l'Egypte même, 
n'ont pratiqué la sculpture qu'au point de vue de la conservation de 
certains types consacrés. La Grèce seule s'est soustraite à ce principe 
énervant, est partie des types admis chez des civilisations antérieures, 
pour les amener, par l'observation plus sûre et plus exacte de la nature, 
par une suite de progrès, soit dans le choix, soit dans l'exécution, au 
beau absolu. Mais, par cela même qu'ils marchaient toujours en avant, 
les Grecs n'ont pu établir ni l'hiératisme du beau selon la nature, ni 
l'hiératisme du convenu, d'où ils étaient partis. Après être montés, ils 
sont descendus. Toutefois, en descendaYit, ils ont semé sur la route des 
germes qui devaient devenir féconds. C'est là, en effet ce qui établit la 
supériorité du progrès sur le respect absolu à la tradition, sur l'hiéra- 
tisme. S'il n'en était pas ainsi, on pourrait soutenir que l'hiératisme, 
en le supposant arrivé dès l'abord à un point très-élevé, comme en 
Egypte, est supérieur au progrès, puisqu'il maintient l'art le plus long- 
temps possible sur ce sommet, tandis que la voie progressive atteint la 
perfection un jour, pour descendre aussitôt une pente opposée à celle 
de l'ascension. L'art hiératique est stérile. Ses produits pâlissent chaque 
jour, à partir du point de départ, pour se perdre peu à peu dans le mé- 
tier vulgaire, d'où les civilisations postérieures ne peuvent rien tirer. Il 
est impossible de ne pas être frappé d'étonnement et d'admiration devanl 



— 99 — [ SCULPTURE ] 

les sculptures des premières dynasties égyptiennes. Il semble que cet art 
si complet, si élevé, dont l'exécution est si merveilleuse, doive fournir 
aux artistes de tous les temps un point d'appui solide. Il n'en est rien 
cependant; cette admiration peut conduire à des pastiches, non à de 
nouvelles créations. Cet art, si beau qu'il soit, est immédiatement for- 
mulé comme un dogme ; on ne peut rien en retrancher, rien y ajouter : 
c'est un bloc de porphyre. L'art grec, progressiste (qu'on nous passe le 
mot), est au contraire un métal ductile, dont on peut sans cesse tirer 
des formes nouvelles. Pourquoi certaines civilisations ont-elles produit 
des arts fixés, pour ainsi dire, dans un hiératisme étroit ? Pourquoi 
d'autres ont-elles fait intervenir dans les productions d'art la raison 
humaine, les passions mobiles, les sentiments, la philosophie, le besoin 
de la recherche du mieux ? 

Cela serait difficile à expliquer en quelques lignes, et nous reconnais- 
sons que le sujet est délicat à traiter. Cependant il est une observation 
que nous croyons devoir faire ici, d'une manière sommaire, parce qu'elle 
nous aidera plus tard à expliquer les singulières évolutions de l'art de 
la sculpture pendant le moyen âge. D'ailleurs, comme nous ne saurions 
admettre en ces matières, non plus que dans toute autre, l'intervention 
du hasard ; puisque nous voyons l'effet, la cause doit exister. (Juelle 
est-elle? Nous croyons l'entrevoir dans les aptitudes propres à certaines 
races. Remarquons d'abord que toute explosion d'art — et la sculpture 
est ici en première ligne — ne se produit dans l'histoire qu'au contact de 
deux races différentes. Il semble que l'art ne soit jamais que le résultat 
d'une sorte de fermentation intellectuelle de natures pourvues d'apti- 
tudes diverses. Examinons donc d'abord sous quelles influences se déve- 
loppent les arts. 

Tous les hommes, ou plutôt toutes les races humaines ne sont pas 
également portées vers le besoin d'examiner et de comprendre. Aux 
unes, il suffit de croire et d'ériger les croyances en système ; pour les 
autres, les croyances ne dépassent jamais une sorte de règle de conduite 
et ne sont pas aux prises avec les aspirations vers l'inconnu. La phi- 
losophie appartient à ces races privilégiées qui examinent, analysent 
et veulent comprendre pour croire; à celles-là aussi appartient l'art, 
tel que les Grecs l'ont développé, tel que nous l'entendons en Occident. 
Mais, phénomène singulier ! chacune des trois grandes races humaines 
qui se partagent le globe terrestre n'est pas apte, isolément, à produire 
ce qu'on appelle des arts. Celle-ci, la race àryane, la race blanche par 
excellence, est pouvue d'instincts guerriers; elle enfante les héros; elle 
domine, elle gouverne; elle établit les premières religions, elle règle 
leur culte ; elle méprise le travail manuel et forme des sociétés de pas- 
teurs et de guerriers, avec le patriarcat comme principe de tout gouver- 
nement. Cette autre, la race jaune, la plus nombreuse peut-être sur 
notre planète, est industrieuse, se livre au commerce, au calcul, à l'agri- 
culture, aux travaux manuels; elle est habile à façonner les métaux; 




[ SCULPTURE ] — 100 — 

elle se prête facilement à tout labeur, pourvu qu'elle entrevoie au bout 
un bien-être purement matériel; dépourvue d'aspirations élevées, de 
base philosophique, ne se souciant guère de l'inconnu, elle demeure 
stationnaire du jour où elle a, grâce à son travail et à son industrie, 
élevé un ordre social passable. La troisième, la race noire, est ardente, 
violente, ne reconnaissant d'autre puissance que la force matérielle, su- 
perstitieuse, guidée par ses besoins physiques ou son imagination mobile 
et déréglée. Aucune de ces trois races principales, bien distinctes, n'a pu 
faire éclore un art. Les races blanches pures ne savent se prêter à ce 
<|u'ils exigent de soins matériels, d'études et de travaux ; les races jaunes 
ne peuvent les élever qu'à la hauteur d'un métier. Quant au noir, dé- 
pouvu de ce régulateur qui n'abandonne jamais l'esprit du blanc, inca- 
pable de fixité dans ses idées, il laisse son imagination s'égarer jusqu'à 
concevoir et à enfanter des monstres en toute chose. Il est adroit, subtil, 
ingénieux, mais trop fantasque pour être artiste, comme nous l'enten- 
dons depuis l'antiquité; car il n'est pas d'art sans lois, sans principes. 
Le noir n'admet l'intervention de la loi que dans l'ordre physique ; pour 
lui, la loi, c'est la force matérielle, mais son intelligence n'en admet pas 
dans le domaine des choses de l'esprit. Or, si le blanc et le noir (ce der- 
nier en proportion minime) se trouvent réunis, l'art se développe rapide- 
ment et dans le sens du progrès incessant. Dans le mélange de l'élément 
blanc et jaune, l'art éclôt aussi, mais penche vers l'hiératisme. 

Nous ne prétendons montrer ici que certaines grandes divisions faciles 
à apprécier; car, dans l'organisme de ce monde, les choses ne sont pas 
aussi simples et tranchées : ainsi, par exemple, la philologie a démontré 
de la manière la plus évidente que les races dites sémitiques ne sont pas 
des Aryans, qu'elles appartiennent à un autre groupe ; elles se rappro- 
chent encore moins des jaunes ou des races mélaniennes, mais cepen- 
dant elles tiennent par un point à ces dernières par la vivacité et la 
mobilité de leur imagination. Pas plus que le blanc ou le noir, le Sémite 
seul n'est artiste, ou, s'il le devient par le contact d'un apport relative- 
ment faible du blanc, c'est dans le sens hiératique absolu. 

Au contraire, si un noyau âryan considérable se trouve en contact 
avec un peuple sémitique, le ferment intellectuel qui en résulte produit 
un développement d'art splendide, et dans le sens de la recherche, du 
progrès. La civilisation grecque en est la démonstration la plus évidente. 

On ne manquera pas ici cfe nous accuser de matérialisme. Mais qu'y 
pourrions-nous faire? Il y a si longtemps qu'on nous repaît de plu^ases 
vides lorsqu'il est question de discuter sur les arts ou de définir leurs 
qualités, que l'envie nous a pris de traiter cette faculté de lïime hu- 
maine à l'aide de l'analyse et du raisonnement. 

On l'a bien fait pour la philosophie, nous ne voyons pas pourquoi on 
ne le ferait pas à propos des arts, (jwand vous nous aurez dit que des sta- 
tuaires sont dociles au souffle de rinspiration, ne pouvant croire sérieuse- 
ment que Minerve les protège, si vous ne nous dites pas de quoi l'inspi- 



— 101 — [ SCULPTURE ] 

ration procède, nous ne serons guère avancés. En ajoutant cfue telle 
statue est remplie d'un sentiment religieux, si vous ne nous expliquez pas 
comment un sentiment religieux se traduit sur la pierre ou le marbre, 
votre observation ne nous importe guère, d'autant que beaucoup de 
gens très-religieux font des statues qui prêtent à rire, et que des artistes 
passablement sceptiques en sculptent qui vous font tomber à genoux. 
Pérugin, ce peintre par excellence de sujets religieux, et qui parfois est 
si touchant, <( avait peu de religion et ne voulait pas croire à l'immorta- 
lité de l'àme ». C'est du moins ce qu'en dit Vasari. On voudra donc ne 
pas chercher dans cet article sur la sculpture l'attirail de phrases stéréo- 
typées à l'usage de la plupart des critiques en matière d'art, dont nous 
nous garderons de médire, mais qui, en ne nous faisant part que de 
leurs impressions, peuvent nous intéresser, mais ne sauraient nous faire 
avancer d'un pas dans la connaissance des phénomènes psychologiques 
plus ou moins favorables au développement de l'art. 

Il s'agit de chercher comment l'art le plus élevé peut-être, celui de la 
statuaire, naît ou renaît au sein d'un milieu social, où il va jjuiser ses 
éléments, s'il n'est qu'un ressouvenir, comme dit Socrate, ou s'il est un 
développement spontané, comment il se développe et progresse, et com- 
ment il décline. 

Nous avons parlé de l'hiératisme et du progrès, de la recherche de 
l'idéal. Plus nous remontons le courant des arts de l'antique Egypte, 
plus nous trouvons les arts, et la statuaire notamment, voisins de la per- 
fection. Les dernières découvertes faites par l'infatigable M. Mariette ont 
mis en lumière des statues de l'époque des pasteurs qui, non-seulement 
dépassent comme exécution les figures anciennes de Thèbes, mais pos- 
sèdent un caractère individuel très-prononcé. L'art, dès ces temps recu- 
lés, était arrivé à une grande élévation. Ce ne pouvait être par l'hiéra- 
tisme, mais au contraire par un effort humain, une suite d'études et de 
progrès. L'hiératisme ne s'était donc établi qu'au moment où l'art avait 
atteint déjà une grande perfection. Nous voyons le même phénomène 
se produire chez les populations de l'Asie. L'art s'élève (nous ne savons 
par quelle suite d'efforts) jusqu'à un point supérieur, et, arrivé là, on 
prétend désormais le fixer. Ce sont ces arts fixés que rencontrent les 
Grecs lorsqu'ils occupent l'Hcllade; ils les prennent à cette époque de 
fixité, mais les font, pour ainsi dire, sortir de leur chrysalide pour les 
pousser avec une ardeur et une rapidité inouïes vers un idéal qui prend 
pour point d'appui l'étude attentive et passionnée de la nature. Suppo- 
sons un instant que ces quelques tribus d'Aryans ne fussent point venues 
s'établir sur le sol de la Macédoine, de l'Attique et du Péloponèse; les 
arts des peuplades de l'Asie Mineure et de l'Egypte, enfermés dans leur 
hiératisme, s'affaissant chaque jour sous le poids de cet hiératisme 
même, s'abîmaient dans une négation. Le sphinx et le chérubin restaient 
pour les générations futures le véritable symbole de ces arts, c'est-à-dire 
une énigme. Les Grecs, en secouant cette immobilité, nous en font devi- 



[ SCULPTURE ] — 102 — 

ner les secrets, nous permettent de supposer les effor.ts qui l'avaient pré- 
cédée. En effet, les premières infusions âryanes en Asie, en Egypte, au 
contact des races aborigènes, s'étaient trouvées dans ces conditions 
favorables au développement des arts, et ceux-ci avaient atteint rapide- 
ment une supériorité extraordinaire; mais l'élément sémitique domi- 
nant de plus en plus, ces arts s'étaient arrêtés dans leur marche, comme 
se fixent certains liquides par l'apport d'un agent chimique à une cer- 
taine dose. 

Ceci peut passer pour une hypothèse; mais ce qui n'en est pas une, 
c'est le mouvement que les Grecs savent imprimer aux arts chez eux. 
Ils prennent les formes hiératiques de l'Asie Mineure; peu à peu nous 
voyons qu'ils les naturalisent : ils procèdent pour les arts comme pour la 
mythologie. Des grands mythes asiatiques, ils font des héros, des per- 
sonnalités; l'homme, l'individu se substitue à la caste; Y esprit moderne, 
en un mot, se fait jour. La divinité ou ses émanations se personnifient, 
non plus par une sorte de superposition d'attributs, comme chez les 
Asiatiques, mais par des qualités ou des passions humaines. En même 
temps, la philosophie se dégage du cerveau humain, jusqu'alors enserré 
dans le dogmatisme. Car, observons bien ceci, l'art, mais l'art affranchi 
de l'hiératisme, l'art à la recherche de l'idéal, du principe vrai, marche 
toujours côte à côte de la philosophie. Lorsque celle-ci s'élance hardi- 
ment à la recherche des problèmes humains, l'art se développe avec 
énergie et ses produits sont merveilleux; lorsque la philosophie, hale- 
tante, ballottée au milieu de systèmes opposés, se jette, comme pour se 
fixer sur quelques points, dans la scolastique, l'art, à son tour, se for- 
mule, et arrive par une autre pente à cet hiératisme dont il avait si bien 
su s'affranchir. L'art grec, libre, progressif, le regard fixé sur un idéal 
sublime qu'il recherche sans repos, sous Périclès vit à côté de Platon. 

L'art grec, parallèle à l'école d'Alexandrie, retombe dans une sorte de 
formulaire hébétant, sans issues. Avec le christianisme, nous le voyons 
abandonner entièrement la statuaire, comme s'il s'avouait qu'il en avait 
abusé et que ses recherches ne l'avaient conduit qu'au réalisme le plus 
vulgaire. 

On peut donc constater l'influence de ces lois générales. Avec la théo- 
cratie, l'hiératisme dans l'art, et dans l'art de la statuaire surtout. Avec 
les développements des idées métaphysiques, l'étude de la philosophie, 
la recherche d'un idéal dans l'art, en prenant pour base l'examen attentif 
de la nature, le progrès par conséquent, mais aussi les erreurs et les 
chutes, 

Devra-t-on conclure des observations précédentes relatives au contact 
des races diverses que, pour obtenir un Phidias, il convient de mettre 
en rapports intellectuels quelques Aryans et un Sémite, sous une cer- 
taine latitude ? que les arts se forment comme les compositions chi- 
miques, d'après une formule et un peu de chaleur ou un courant élec- 
trique? Non. Mais dans l'étude historique des arts, comme dans celle de 



— 103 — [ SCULPTURE ] 

la philosophie, des mouvemenls de l'esprit humain, — et les arts ne sont 
autre chose qu'une éclosion intellectuelle, — il est nécessaire de bien 
connaître et de constater les conditions favorables ou défavorables à cette 
éclosion, par conséquent de signaler les courants, leurs mélanges et les 
produits successifs de ces mélanges. 

On s'est un peu trop habitué, peut-être, à traiter les questions d'art 
d'après ce qu'on appelle le sentiment; influence mobile comme la mode, 
fugitive, et qui a le grand inconvénient d'éloigner l'artiste de la recherche 
des causes, des origines, de l'idée philosophique sans laquelle l'art n'est 
qu'est qu'un métier ou l'emploi d'une recette. 

Le sentiment, admettant qu'il faille compter avec lui, a besoin d'un 
point d'appui ; où le trouvera-t-il, si ce n'est dans l'analyse, le raison- 
nement, l'observation et le savoir? Jugeons les choses d'art avec notre 
sentiment, si l'on veut, mais élevons notre sentiment, ou plutôt notre 
faculté de sentir, à la hauteur d'une science, si nous prétendons faire 
accepter nos jugements par le public impartial. D'ailleurs, n'en est-il pas 
un peu du sentiment comme de la foi, qui accepte, mais ne crée pas. 
A la raison humaine seule est réservée la faculté de créer; c'est la raison 
qui conduit à l'art par la recherche et le triage d'où ressort la définition 
et la conscience du beau et du bon; c'est la raison qui conduit à la phi- 
losophie par les mêmes procédés. On n'a jamais fait de philosophie pas- 
sable avec ce que nous appelons le sentiment. Les Grecs, qui s'y connais- 
saient un peu, n'ont jamais cru que le sentiment seul pût guider, soit 
dans la pratique des arts, soit dans les jugements qu'on peut porter 
sur leurs productions. (( Toutes choses étaient ensemble ; l'intelligence 
« les divisa et les arrangea », dit Anaxagore '. Si la foi et le sentiment 
font des miracles, ce n'est pas de cette façon. La foi fait mouvoir les 
montagnes peut-être, mais elle ne sait ni ne s'enquiert de quoi les mon- 
tagnes sont faites, ni pourquoi elles sont montagnes. Si elle le savait, 
elle se garderait de les déranger de leur place. 

Qu'est-ce, dans les arts, que le sentiment des choses, sans la connais- 
sance des choses ? 

Ce serait trop sortir de notre sujet que de nous étendre plus longtemps 
sur ces influences qui ont dirigé les arts de l'antiquité, soit dans la voie 
hiératique, soit dans la recherche du mieux. Il nous sufflt d'indiquer 
quek[ues-uns de ces courants, avant de présenter le tableau de l'art de 
la statuaire pendant le moyen âge, tableau à peine entrevu, bien qu'il se 
développe chaque jour devant nos yeux. 

Ce qu'était devenue la sculpture sous l'empire, dans les Gaules, chacun 
le sait. Des types antiques perfectionnés par les Grecs, répandus sur 
tout le continent occidental de l'Europe par les Romains, reproduits par 
une population d'artistes qui ne s'élevaient pas au-dessus de l'ouvrier 

' Gomnicncement tl'un ouvrage (Diog. Lacrce, II, G; Walkcn, Diatrih. in Euripid. 
frarjm.). 



[ SCULFTL-UE ] — 10^ — 

vul'-airo, il nous reste des fragments nombreux. Laissant de côté l'inté- 
rêt archéologique qui s'attache à ces débris, considérés comme œuvres 
d'art, ils ne causent qu'un ennui et un dégoût profonds. Nulle appa- 
rence d'individualité, d'originalité; les auteurs de ces œuvres monotones 
travaillent à la tâche pour gagner leur salaire. Reproduisant des modèles 
déjà copiés, ne recourant jamais à la source vivifiante de la nature, traî- 
nant partout, de Marseille àCoutances, de Lyon à Bordeaux, \euvs poncifs, 
ils couvrent la Gaule romanisée de monuments tous revêtus de la même 
ornementation banale, des mêmes bas-reliefs mous et grossiers d'exécu- 
tion, comme ces joueurs d'orgues de nos jours qui vont porter les airs 
d'opéras jusque dans nos plus petits villages. 

La sculpture dans les Gaules, au moment des grandes invasions, c'est- 
à-dire au IV'' siècle, n'était plus un art, c'était un métier, s'abâtardissant 
chaque jour. Au point de vue de l'exécution seule, rien n'est plus plat, 
plus vulgaire, plus négligé. Mais comme composition, comme invention, 
on trouve encore dans ces fragments une sorte de liberté, d'originalité 
qui n'existe plus dans les tristes monuments élevés en Italie depuis 
Constantin jusqu'à la chute de l'empire d'Occident. L'esprit gaulois 
laisse percer quelque chose qui lui est particulier dans cette sculpture 
chargée, banale, sans caractère, et s'aflranchit parfois du classicisme 
romain en pleine décadence. Ainsi, pour exemple, il ne s'astreint pas 
à des reproductions identiques d'un même modèle pour les chapiteaux 
d'un ordre dépendant d'un édifice. Les fûts des colonnes se couvrent 
d'ornements variés. Les types admis par les ordres se modifient ; il y a 
comme une tentative d'afi'ranchissement. Ce n'est pas ici l'occasion de 
nous étendre sur la valeur de ces symptômes qui, au total, n'est pas 
considérable, mais cependant nous devons les signaler, parce qu'ils font 
connaître que la Gaule ne restait pas absolument sous l'influence étroite 
de la tradition des arts romains. Des fragments existant à Autun, au 
Mont-Dore, à Auxerre, à Lyon, à Reims, à Dijon, dans le Soissonnais, 
et qui datent des iii% iv*" et v^ siècles, indiquent ces tendances originales. 
Yoici un de ces fragments, entre autres, un chapiteau (flg. 1) provenant 
du portique de clôture du temple de Champlieu, près de Compicgne, 
qui présente une disposition particulière et qu'on ne retrouverait pas 
dans les édifices italiens de la même époque (m'' siècle). Or, les autres 
chapiteaux appartenant au même portique ne sont pas taillés sur le 
même modèle. Cette variété, dans un temps oii la sculpture n'était qu'un 
travail d'ouvriers assez grossiers, est remarquable. Elle permettrait de 
supposer que ces Gaulois romanisés des derniers temps étaient fatigués 
de ces reproductions abâtardies des mêmes types, et qu'ils cherchaient 
à les abandonner. 

Cette tendance, — en admettant qu'elle fût générale sur le sol des 
Gaules, — se perdit dans le flot des invasions. L'art de la sculpture 
s'éteint sous les conquérants du Nord, et si, dans les rares édifices qui 
nous restent de l'époque mérovinpienne. on rencontre çà et là quelques 



— 105 — [ SCULPTURE ] 

fragments de sculpture, ils sont arrachés à des monuments gallo-romains. 
Sous les Carlovingiens, des tentatives sont faites pour renouer la chaîne 
hrisée des arts, mais ces tentatives n'aboutissent guère qu'à de pâles co- 
pies des types de l'antiquité romaine, sous une influence byzantine plus 
ou moins prononcée. Charlemagne ne pouvait songer à autre chose, en 




fait d'art, qu'à remuer les cendres de l'empire romain pour y retrouver 
quelques étincelles ; il essayait une renaissance des formes et des moyens 
pratiques oubliés. De semblables tentatives n'aboutissent qu'à des pas- 
tiches grossiers. On ne refait pas des arts avec des lois, des institutions 
ou des règlements ; il faut d'autres éléments pour les rendre viables et 
les faire pénétrer chez une nation. Or, sous les Carlovingiens, l'heure 
d'une véritable renaissance des arts n'était pas sonnée. Les ferments ap- 
portés par les peuplades conquérantes étaient depuis trop peu de temps 
môles à la vieille civilisation gallo-romaine pour qu'un art, comme la 
sculpture, pût éclore. 

Ce n'est en effet qu'à la fin du xi" siècle qu'on voit apparaître les 
premiers embryons de cet art de la sculpture française, qui, cent ans 
plus tard, devait s'élever à une si grande hauteur. Alors, à la fin du 
xi^ siècle, les seules provinces de la Gaule qui eussent conservé des tra- 
ditions d'art de l'antiquité étaient celles dont l'organisation municipale 
romaine s'était maintenue. Quelques villes du Midi, à cette époque, se 
gouvernaient encore intra muros, comme sous l'empire ; par suite, elles 
possédaient leurs corps d'artisans et les traditions des arts antiques, très- 
affaiblies, il est vrai, mais encore vivantes. Toulouse, entre toutes ces 
anciennes villes gallo-romaines, était peut-être celle qui avait le mieux 
conservé son organisation municipale. La pratique des arts, chez elle, 
n'avait pas subi une lacune complète, elle s'était perpétuée. Aussi cette 

VIIT. — \k 



[ GCL'Ll'TL-RE ] — ICG — 

cité devint-elle, dès le commencement du xiii^ siècle, le centre d'une école 
puissante et dont l'influence s'étendit sur un vaste territoire. 

Dans une autre région de la France, l'ordre de Cluny, institué au com- 
mencement du X* siècle, avait pris, au milieu du xr. un développement 
prodigieux ^ 

A cette époque, les clunisiens étaient en rapport avec l'Espagne, 
l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, la Hongrie ; non-seulement ils possé- 
daient des maisons dans ces contrées, mais encore ils. entretenaient des 
relations avec l'Orient. C'est au sein de ces établissements clunisiens que 
nous pouvons constater un véritable mouvement d'art vers la seconde 
moitié du xi^ siècle. Jusqu'alors, sur le sol des Gaules, et depuis la chute 
de l'empire, la sculpture n'est plus; mais tout à coup elle se montre 
comme un art déjà complet, possédant ses principes, ses moyens d'exé- 
cution, son style. Un art ne pousse pas cependant comme des cham- 
pignons; il est toujours le résultat d'un travail plus ou moins long, et 
possède une généalogie. C'est cette généalogie qu'il convient d'abord 
de rechercher. 

En 1098, une armée de chrétiens commandée par Godefroi. le comte 
Baudouin, Bohémond, Tancrède, Raymond de Saint-Gilles et beaucoup 
d'autres chefs, s'empara d'Antioche, et depuis cette époque jusqu'en 
1268, cette ville resta au pouvoir des Occidentaux. Antiocbe fut comme 
le cœur des croisades; prélude de cette période de conquêtes et de 
revers, elle en fut aussi le dernier boulevard. C'était dans ces villes de 
Syrie, bien plus que dans la cité impériale de Constantinople, que les 
arts grecs s'étaient réfugiés. Au moment de l'arrivée des croisés, Antioche 
était encore une ville opulente, industrieuse, et possédant des restes 
nombreux de l'époque de sa splendeur. Toute entourée de ces villes 
grecques abandonnées depuis les invasions de l'islam, mais restées 
debout, villes dans lesquelles on trouve encore aujourd'hui tous les élé- 
ments de notre architecture romane, Antioche devint une base d'opéra- 
tions pour les Occidentaux, mais aussi un centre commercial, le point 
principal de réunion des religieux envoyés parles établissements monas- 
tiques de la France, lorsque les chrétiens se furent emparés de la Syrie. 
D'ailleurs, avec les premiers croisés, étaient partis de l'Occident, à la voix 
de Pierre l'Ermite, non-seulement des hommes de guerre, mais des 
gens de toutes sortes, ouvriers, marchands, aventuriers, qui bientôt, 
avec cette facilité qu'ont les Français principalement d'imiter les choses 
nouvelles qui attirent leur attention, se façonnèrent aux arts et métiers 
pratiqués dans ces riches cités de l'Orient. C'est en effet à dater des 
premières années du xii^ siècle que nous voyons l'art de la sculpture se 
transformer sur le sol de la France, mais avec des variétés qu'il faut 
signaler. Les rtnonuments grecs des vi" et vir siècles qui remplissent les 
villes de Syrie, et notamment l'ancienne Cilicie, possèdent une ornemen- 

1 Voyez Ar.cniTECTiRE monastique. 



— 107 — ' [ SCULPTURE ] 

talion sculptée d'un beau style, et qui rappelle celui des meilleurs temps 
de la Grèce antique', mais sont absolument dépourvus de statuaire. 
Cependant il avait existé à Constantinople, avant et après les fureurs des 
iconoclastes, des écoles de sculpteurs statuaires, qui fabriquaient quan- 
tité de meubles en bois, en ivoire, en orfèvrerie, que les Vénitiens et les 
Génois répandaient en Occident. Nous possédons, dans nos musées et 
nos bibliothèques, bon nombre de ces objets antérieurs au xir siècle. Il 
ne paraît pas toutefois que les artistes byzantins se livrassent à la grande 
statuaire, et les exemples dont nous parlons ici sont, à tout prendre, de 
petite dimension et d'une exécution souvent barbare. Il n'en était pas de 
môme pour la peinture : les Byzantins avaient produit dans cet art des 
œuvres tout à fait remarquables, et dont nous pouvons nous faire une 
idée par les peintures des églises de la Grèce ^ et par les vignettes des 
manuscrits de la Bibliothèque impériale. 

Or, parmi ces croisés partis des différents points de l'extrême Occident, 
les uns rapportent, dès le commencement du xii'' siècle, de nombreux 
motifs de sculpture d'ornement d'un beau caractère, d'autres de l'orne- 
mentation et de la statuaire. 

Nous voyons, par exemple, à cette époque, le Poitou, la Saintonge, la 
Normandie, l'Ile-de-France, la Picardie, l'Auvergne, répandre sur leurs 
édifices, des rinceaux, des chapiteaux, des frises d'ornements d'un très- 
beau style, d'une bonne exécution, qui semblent copiés, ou du moins 
immédiatement inspirés par l'ornementation byzantine delà Syrie, tandis 
qu'à côté de ces ornements, la statuaire demeure à l'état barbare et ne 
semble pos faire un progrès sensible. Mais si nous nous transportons en 
Bourgogne, sur les bords de la Saône, dans le voisinage des principaux 
monastères clunisiens, c'est tout autre chose. La statuaire a fait, au com- 
mencement du xii^ siècle, un progrès aussi rapide que l'ornementation 
sculptée, et rappelle moins encore par son style les diptyques byzantins, 
que les peintures qui ornent les monuments et les manuscrits grecs. 
Ceci s'explique. Si des moines grossiers, si des ouvriers ignorants pou- 
vaient reproduire les ornements grecs qui abondent sur les édifices de 
la Syrie septentrionale, ils ne pouvaient copier des statues ou bas-reliefs 
à sujets, qui n'existaient pas. Ils sorientalisaient quant à la décoration 
sculptée, et restaient gaulois quant à la statuaire. Pour transposer dans 
les arts, il faut un certain degré d'instruction, de savoir, que les cluni- 
siens seuls alors possédaient. Les clunisiens firent donc chez eux une 
renaissance de la statuaire, à l'aide de la peinture grecque. Cela est sen- 
sible pour quiconque est familier avec cet art. Si nous nous transpor- 
tons, par exemple, devant le tympan de la grande porte de l'église abba- 

1 Voyez l'ouvrage de M. le cointc Melchior ilc Vogué et de M. Dutlioil, sur les villes 
entre Alep et Antioche [Syrie centrale). 

2 M. Paul Durand a calqué un grand nombre de ces peintures qui datent des viii'", 
Ix^ X® et xi^ siècles, et qui sont du plus beau style. 11 serait tort à désirer que ces calques 
fussent publiés. 



[ SCULPTURE J — 108 — 

tiale de Vézelay, ou môme devant celui de la grande porte de la cathédrale 
d'Autun, qui lui est quelque peu postérieur, nous reconnaîtrons dans 
ces deux pages, et particulièrement dans la première, une influence byzan- 
tine prononcée, incontestable, et cependant cette statuaire ne rappelle 
pas les diptyques byzantins, ni par la composition, ni par le faire, mais 
bien les peintures. 

Autant la statuaire byzantine ancienne prend un caractère hiéra- 
tique, autant elle est bornée dans les moyens, conventionnelle, autant 
la peinture se fait remarquer par une tendance dramatique, par la com- 
position, par l'exactitude et la vivacité du geste '. Ces mêmes qualités 
se retrouvent à un haut degré dans les bas-reliefs que nous venons de 
signaler. De plus, dans ces bas-reliefs, les draperies sont traitées comme 
dans les peintures grecques, et non comme elles le sont sur les monu- 
ments byzantins sculptés. La composition des bas-reliefs de Vézelay, par 
la manière dont les personnages sont groupés, rappelle également les 
compositions des peintures grecques; on y remarque plusieurs plans, des 
agencements de lignes, un mouvement dramatique très-prononcé. Mais 
par cela même que les clunisiens transposaient d'un art dans l'autre, 
tout en laissant voir la source d'où sortait la statuaire, ils étaient obligés 
de recourir, pour une foule de détails, à l'imitation des objets qui les 
entouraient. Aussi l'architecture, les meubles, les instruments, sont 
français; les habits mêmes, sauf ceux de certains personnages sacrés, qui 
sont évidemment copiés sur les peintures grecques, sont les habits portés 
en Occident, mais ils sont byzantinisés (qu'on nous pardonne le barba- 
risme) par la manière dont ils sont rendus dans les détails. Quant aux 
têtes, et cela est digne de fixer l'attention des archéologues et des ar- 
tistes, elles ne rappellent nullement les types admis par les peintres grecs. 
Les sculpteurs occidentaux ont copié, aussi bien qu'ils ont pu le faire, 
les types qu'ils voyaient, et cela souvent avec une délicatesse d'observa- 
tion et une ampleur très-remarquables. 

Nous avons souvent entendu discuter ce point, de savoir si ces bas- 
reliefs de Vézelay, d'Autun, de Moissac, de Gharlieu, etc., étaient sculptés 
par des aitistes envoyés d'Orient, ou s'ils étaient dus à des sculpteurs 
occidentaux travaillant sous une influence byzantine. Longtemps nous 
avons hésité devant ce problème; mais, après avoir examiné beaucoup 
de ces sculptures françaises, de* sculptures et des peintures grecques, 
surtout des vignettes de manuscrits ; après avoir réuni des dessins et des 
photographies en grand nombre pour établir des comparaisons immé- 
diates, notre hésitation a dû cesser. D'ailleurs, si des artistes grecs avaient 
été appelés en France pour exécuter ces sculptures, ils auraient trahi 

• II ne faut pas prendre ici la peinture grecque telle, par exemple, que les moines du 
mont Atlios l'ont faite depuis le xiii" siècle et la font encore aujourd'hui. C'est Là un art 
tout de recettes, figé; les peintures des manuscrits des viii'^, ix^ et x'= siècles ont un carac- 
tère plus libre et une tout autre valeur. Nous en dirons autant des peintures grecques 
recueillies par M. Paul Durand. 



— 109 — [ SCULPTURE ] 

leur origine sur quelques points, une inscription, un meuble, un usten- 
sile. Rien de pareil ne se rencontre sur aucun de ces bas-reliefs. Tout est 
occidental, et encore une fois la sculpture des Byzantins à cette époque 
n'est pas traitée comme celle de ces bas-reliefs français. Il est, pour tout 
praticien, une preuve de la transposition de l'art de la peinture byzan- 
tine dans la statuaire chez les clunisiens. On sait que les draperies des 
personnages figurés sur ces peintures sont faites au moyen d'un ton local 
sombre, sur lequel les clairs sont indiqués non par un modelé adouci, 
mais par des traits qui rendent l'effet de la lumière accrochant les bords 
de plis fins et répétés. En sculpture, pour obtenir une apparence ana- 
logue, il est nécessaire de procéder par plans plus ou moins inclinés, et 
de produire ainsi des demi-teintes ayant l'intensité du ton local, mais 
en ménageant des arêtes nettement coupées, entre ces plans, qui donnent 
des traits lumineux très-vifs. C'est ainsi que sont traitées les draperies 
des bas-reliefs de Vézelay (voy. fig. 3); or les sculpteurs byzantins ne 
procédaient pas ainsi, mais au contraire par une succession de plans 
adoucis, mous, séparés par des traits creux formant comme un dessin 
noir destiné à rehausser un modelé faible. 

Dans cette statuaire française que nous regardons comme dérivée de 
la peinture byzantine très-ancienne, — car certainement les vignettes de 
manuscrits servaient de types aux clunisiens, et ces manuscrits pouvaient 
être très-antérieurs au xii'' siècle, — une des qualités qui frappent le plus 
les personnes qui savent voir, c'est l'exactitude et la vérité saisissantes 
du geste. Or, quand on sait à quel degré de barbarie était tombée 
la statuaire au x* siècle, et combien cette qualité était oubliée alors, les 
artistes sortis des écoles de Cluny avaient dû recourir à des modèles 
d'une grande valeur, comme art, pour se former. 

Mais il en est de ce fait historique comme de bien d'autres, il faut se 
garder d'établir un système sur un seul groupe d'observations. Ce qui est 
vrai ici peut être erroné là. Si les clunisiens sont parvenus, au commen- 
cement du xii^ siècle, à former une école de sculpteurs avec les éléments 
que nous venons d'indiquer, il est évident que sur les bords du Rhin, 
qu'en Provence et à Toulouse, l'influence byzantine s'était fait sentir dès 
avant les premières croisades, et avait permis de constituer des écoles de 
sculpture relativement florissantes. Sur les bords du Rhin, les tentatives 
de Charlemagne pour faire renaître les arts avaient porté quelques fruits. 
Ce prince s'était entouré d'artistes byzantins, avait reçudeByzance et de 
Syrie des présents considérables en objets d'art. Depuis son règne, les 
traditions introduites par les artistes orientaux, les objets réunis dans 
les monastères, dans les palais, avaient permis de former une école 
pseudo-byzantine, qui ne laissait pas d'avoir une certaine valeur relative. 
En Provence, dans une partie du Languedoc, et à Toulouse notamment, 
une autre école s'était constituée dès le xi^ siècle, en s'appuyant sur les 
exemples si nombreux d'objets d'art rapportés d'Orient par le commerce 
de la Méditerranée. 



SCULPTlTtE 



— 110 — 



Au x"^^ siècle, les Yénitiens avaient des comptoirs clans un certain 
nombre de villes du Midi et jusqu'à Limoges. Ces négociants fournis- 
saient les provinces du Midi et du Centre d'étoffes de soie orientales, de 
bijoux, de coffrets et ustensiles d'ivoire et de métal fabriqués à c'on- 
stantinople, à Damas, à Antioche, à Tyr. Il suffit de voir les sculptures 




% 



du XI'' siècle qui existent encore autour du chœur de Saint-Sernin de 
Toulouse, et dans le cloître de Moissac, pour reconnaître dans cette 
statuaire des copies grossières des ivoires byzantins. Yoici (fig. 2) un 
de ces exemples provenant du cloître de Moissac. Cette image de saint 
Pierre, de marbre, est très bas-relief. On retrouve là, non-seulement le 



— 111 — [ SCULITURE ] 

caractère des sculptures de Byzance, mais le faire, le style hiératique 
maniéré, et jusqu'aux procédés pour indiquer les draperies. Il est certain 
que les artistes qui taillaient ces images ne regardaient ni la nature, ni 
même les nombreux fragments de l'antiquité romaine qui abondaient 
dans cette contrée, mais qu'ils n'avaient d'yeux que pour ces ouvrages 
byzantins d'ivoire, de cuivre ou d'argent repoussé qu'on exportait sans 
cesse de Constantinople. Tout dans. cette sculpture est de convention; 
on n'y retrouve que les traces effacées d'un art qui ne procède plus que 
par recettes. Mais de cette sculpture qui sent si fort la décadence, à celle 
(ju'on fit un siècle plus tard à peine, dans les mômes provinces, il y a 
toute une révolution; car cette dernière a repris l'air de jeunesse qui 
appartient à un art naissant. Ce n'est plus la barbarie sénile, c'est le 
commencement d'un art qui va se développer. Des causes politiques em- 
pêchèrent cette école languedocienne de s'élever, ainsi que nous l'expo- 
serons tout à l'heure; mais ce que nous venons de dire explique les 
diverses natures des influences byzantines en France pendant le xi" siècle 
et les premières années du xii'. Ces artistes de Provence, du Languedoc, 
du Rhin, par cela môme qu'ils avaient entre les mains un grand nombre 
d'objets sculptés provenant de Byzance, n'avaient pas eu, comme les 
clunisiens, à transposer l'art de la peinture dans la statuaire; aussi leurs 
produits n'ont pas cette originalité des œuvres de l'école clunisienne, qui, 
procédant de la peinture à la sculpture, devait mettre beaucoup du sien 
dans les imitations byzantines. 

Voici donc, à la fin du xi^ siècle, quel était l'état des écoles de sculp- 
ture dans les différentes provinces de la France actuelle. Les traditions 
romaines s'étaient éteintes à peu près partout, et ne laissaient plus voir 
que de faibles lueurs dans les villes du Midi. En Provence, les restes des 
monuments romains étaient assez nombreux pour que l'école de sculp- 
ture renaissante à cette époque s'inspirât principalement de la statuaire 
antique, tandis qu'elle allait chercher les ornements et les formes de 
l'architecture en Orient '. L'école de Toulouse avait abandonné toute 
tradition romaine, et s'inspirait, quant à la statuaire, des nombreux 
exemples sculptés rapportés de Byzance : l'ornementation était alors un 
compromis entre les traditions gallo-romaines et les exemples venus de 
Byzance. Dans les provinces rhénanes l'élément byzantin, mais altéré, 
dominait dans la statuaire et l'ornementation. Dans les provinces occi- 
dentales, le Périgord, la Saintonge, la statuaire était à peu près nulle, et 
l'ornementation gallo-romaine, bien que Saint-Front eût été bâti sur un 
plan byzantin. A Limoges et les villes voisines, vers l'ouest et le sud, la 
proximité des comptoirs vénitiens avait donné naissance à une école assez 
llorissante, appuyée sur les types byzantins. En Auvergne, le Nivernais 
et une partie du Berry, les traditions byzantines inspiraient la statuaire, 
tandis que l'ornementation conservait un caratère gallo-romain. Mais 

' Voyez Porte, fig. G6, et le texte qui accompagne cette P.giirc. 



[ SCULPTURE ] — 112 — 

ces provinces étaient en rapport par Limoges avec les Vénitiens,"et rece- 
vaient dès lors un grand nombre d'objets venus d'Orient. En Bourgogne, 
dans le Lyonnais, l'école clunisienne produisait seule des œuvres d'une 
valeur originale, et comme statuaire, et comme ornementation, par les 
motifs déduits plus haut. Dans l'Ile-de-France la statuaire n'avait nulle 
valeur, et l'ornementaticn, comme celle de la Normandie, s'inspirait des 
compositions byzantines, à cause data grande quantité d'étoffes d'Orient 
qui pénétraient dans ces provinces par le commerce des Vénitiens et des 
Génois. En Poitou, la statuaire était également tombée dans la plus 
grossière barbarie, et l'ornementation, lourde, était un mélange de tradi- 
tions gallo-romaines et d'inlluences byzantines fournies par les étoffes et 
les ustensiles d'Orient. 

Si l'on consulte la carte que nous avons dressée pour accompagner 
l'article Clocher (fig. 6), on se rendra compte d'une partie de ces divi- 
sions d'écoles, bien que les arts de la sculpture n'aient pas exactement 
les mêmes foyers que ceux de l'architecture. Ainsi, il y a une école d'ar- 
chitecture normande au commencement du xi" siècle, et il n'y a pas, à 
proprement parler, d'école de sculpture normande. L'école de sculpture 
de l'Ile-de-France ne commence à rayonner que vers la fm de la pre- 
mière moitié du xii^ siècle. Si l'inlluence de l'architecture rhénane se 
fait sentir au commencement du xii" siècle jusqu'à Châlons-sur-Marne, 
la sculpture des bords du Rhin ne pénètre pas si loin vers l'ouest. Tou- 
louse, qui n'a pas, à la lin du xi"^ siècle, une école d'architecture locale, 
possède déjà une puissante école de sculpture. L'architecture, déve- 
loppée au xi" siècle dans les provinces occidentales, ne montre des 
écoles de sculpture dignes de ce nom qu'au xii* siècle. On peut donc 
compter vers 1100, en France, cinq écoles de statuaire : la plus ancienne, 
l'école rhénane ; l'école de Toulouse, l'école de Limoges, l'école proven- 
çale, et la dernière née, l'école clunisienne. Or, cette dernière allait 
promptement en former de nouvelles sur la surface du territoire, et 
renouveler entièrement la plupart de celles qui lui étaient antérieures, 
en les poussant en dehors de la voie hiératique, à la recherche du vrai, 
vers l'étude de la nature. Constatons d'abord que partout oii résident les 
clunisiens au commencement du xii' siècle, la sculpture acquiert une 
supériorité marquée, soit comme ornementation, soit comme statuaire. 
Le témoignage d'un contemporain, celui de saint Bernard, qui s'éleva 
si vivement contre ces écoles de sculptures clunisiennes et qui essaya de 
combattre leur influence, serait une preuve de Fimportance qu'elles 
avaient acquise au xii^ siècle, si les monuments n'étaient pas là. 

L'école clunisienne était la seule en effet qui pouvait se développer, 
parce qu'en prenant pour point de départ, pour enseignement, dirons- 
nous, l'art byzantin, elle observait la nature, tendait à s'éloigner ainsi 
des types consacrés, à se soustraire peu à peu à l'hiératisme des arts 
grecs des bas temps, et qu'elle avait su prendre, dans ces arts, comme 
modèle, celui qui avait conservé les allures les plus libres, la peinture. 



— 113 — [ SCULPTURE ] 

La peinture byzantine, en effet, n'excluait pas encore à cette époque 
l'individualisme, tandis que la sculpture semblait ne reproduire que des 
types uniformes, consacrés. Les vignettes de manuscrits grecs du vi* au 
x*^ siècle présentent, non-seulement des compositions empreintes d'une 
liberté que ne conservent pas les sculptures des ivoires et objets d'orfè- 
vrerie, mais qui reproduisent évidemment des portraits. Ces vignettes 
tiennent compte de la perspective, de l'effet produit par des plans diffé- 
rents, par la lumière; quelques-unes même sont profondément em- 
preintes d'une intention dramatique '. 

Nous allons montrer comment les clunisiens avaient introduit dans la 
sculpture, imitée comme faille et comme style de l'école byzantine, 
ces éléments de liberté et l'observation de la nature, soit par la repro- 
duction vraie du geste, soit par l'étude des types qu'ils avaient sous les 
yeux. C'est la porte principale de l'église abbatiale de Vézelay, ouvrage 
d'une grande valeur pour l'époque, qui va nous fournir les exemples les 
plus remarquables de cette statuaire pseudo-bj'zantine des clunisiens, 
à la fm du w^ siècle ou pendant les premières années du XIl^ 

L'ensemble de cette œuvre est présentée dans l'article Porte (fîg. 11). 
On remarquera, tout d'abord, qu'il y a dans cette composition un mou- 
vement, mie mise en scène, qui n'existent pas dans les compositions byzan- 
tines de la même époque ou antérieures. L'idée dramatique subsiste au 
milieu de ces groupes de personnages auxquels l'artiste a voulu donner 
la vie et le mouvement. Vo3^ons les détails. Voici, figure 3, deux des 
ligures trois quarts nature, sculptées sur le pied-droit de droite ; c'est 
un saint Pierre qui discute avec un autre apôtre attentif et paraissant 
se disposer à donner la réplique. Le geste du saint Pierre est net, bien 
accusé, et sa tête prend une expression d'insistance grave qui est tout à 
fait remarquable. A côté de ce réalisme, le faire des draperies, la manière 
dont elles sont disposées, ces plis relevés par le vent, sentent l'école 
byzantine. Examinant attentivement les types des têtes de ces statues, 
on reconnaît qu'ils n'ont rien de commun avec la statuaire byzantine. 
Les sculpteurs clunisiens se sont inspirés de ce qu'ils voyaient autour 
d'eux. Ces têtes présentent des caractères individuels, ce ne sont plus 
des types de convention. Sur des chapiteaux de la même porte, des per- 
sonnages fournissent des types variés. L'un, celui A, figure k, a le nez 

1 Voyez dans les œuvres de Dioscoride de la Bibliothèque impériale de Vienne, manu- 
scrit du vi^ siècle, la miniature représentant Juliana Anicia ; les manuscrits grecs, n"* 1 39, 
6^, 70 de la Bibliothèque impériale de Paris, x"^ siècle; les manuscrits de la bibliothèque 
(le Saint-Marc de Venise; celui conservé au Louvre. Beaucoup de vignettes de ces ma- 
nuscrits se font remarquer par la grandeur et l'énergie des compositions, par la nelteté 
du geste et par la physionomie tout individuelle de certains personnages. Dans son 
Histoire des arts an moyen âge, M. Labarte a reproduit fidèlement quelques-unes de ces 
vignettes. Dans le même ouvrage on peut voir des copies d'ivoires byzantins du v^ au 
xi« siècle, obtenues par la photographie, qui forment, par leur caractère hiératique, un 
contraste frappant avec ces peintures. 

VIII. — 15 



[ SCULPTURE ] 



— lia — 




,„n,, «n, le font découvert, les yeux g.-aud., à lleuv de t«e, l'angle 



— 115 — 



SCULPTURE 



externe légèrement relevé ; la bouche petite, la lèvre inférieure saillante, 
le menton rond et la barbe soyeuse. L'autre, celui B, a le nez court, les 
yeux couverts, la bouche large et la mâchoire développée. La tète du 
premier est longue, celle du second ronde. La tête de femme G présente 



A 



3î 



* 




un autre type. Cette femme, vêtue seulement d'un court jupon de poils, 
tient une fronde de la main droite; à son bras gauche est attaché une 
sorte de bouclier orné d'une croix, et derrière lequel elle semble se 
cacher. C'est une sainte Madeleine chassant au désert, pour pourvoir à 
sa nourriture. Un gros oiseau est devant elle. Le sculpteur a-t-il voulu 
donner à cette tête un caractère qu'il supposait oriental ? Ce qui est cer- 
tain, c'est que les traits de cette femme diffèrent des types admis dans 
les sculptures du monument. Les yeux sont longs, les pommettes sail- 
lantes, le menton et la bouche vivement accentués, le nez très-fm et 
recourbé. Il y a donc dans cette école déjà une recherche des physiono- 
mies, des traits, sur la nature. Si nous regardons les pieds, les mains des 
personnages de ces bas-reliefs, nous pouvons constater également une 
étude déjà fine de la nature, on a recours à elle; et l'influence byzantine 
se fait sentir seulement dans la façon d'exprimer les plis des draperies, 
dans certains procédés adoptés pour faire les cheveux, les accessoires : 
la même observation pourra être faite sur le bas-relief de la cathédrale 
d'Autun, bas-relief postérieur à celui de Vézelay de vingt ou trente ans 
au plus, et d'un moins bon style. Mais dans cette œuvre de sculpture, 
les types des têtes ont un caractère bien prononcé et qui n'est nullement 
byzantin. 

L'urne de ces têtes que nous donnons figure 5, et que nous avons pu 
avoir entre les mains parce qu'elle avait été brisée et jetée dans des plâ- 
tras, lorsque ce bas-relief fut muré à la fin du dernier siècle, reproduit 
un des types généralement admis dans cette sculpture. Ce type, tout 
à fait particulier, n'a rien de romain ou de byzantin, mais possède un 



[ SCULPTURE ] — 1 H) — 

caractère asiatique prononcé ; il semble appartenir aux belles races 
caucasiques. Les lignes du front et du nez, la délicatesse de la bouche, 
l'enchâssement de l'œil couvert et légèrement relevé à l'angle externe, 
la longueur des joues, le peu d'accentuation des pommettes, la petitesse 




extrême de l'oreille, la barbe soyeuse et frisée, accusent une belle race 
qui n'est ni romaine, ni germaine. L'œil est rempli par une boule de 
verre bleu, et le sourcil est accusé par un trait peint en noir. Ce type 
de tête ne se rencontre nulle part dans les figures de Vézelay, où généra- 
lement les fronts sont hauts et développés, la distance entre la bouche et 
le nez grande, l'œil très-ouvert, les pommettes prononcées. Mais ce qui 
est à remarquer, c'est que si l'on se promène dans les campagnes du 
Morvan, sur les points les plus éloignés de la circulation, on rencontre 
assez fréquemment ce beau type chez les jeunes paysans. Voici donc 
dans deux monuments très-voisins, — puisque Autun n'est qu'à 90 kilo- 
mètres de Vézelay, — la même école de sculpteurs ayant pris pour point 
de départ l'étude des arts byzantins, qui s'inspire des types variés que 
fournissent ces localités. Mais si nous pénétrons dans d'autres régions, 
soumises à d'autres écoles, nous trouverons également à cette époque, 



— 117 — [ SCULPTURE 1 

r'est-à-dirc (k' 1100 à 1150, ces mêmes tendances vers l'étude de la 
nature et l'observation des types locaux. 

Un comprendra qu'il ne nous serait pas po;^sible de fournir la quantité 
d'exemples que comporterait un pareil sujet et qui demanderait, à lui 
seul, un ouvrage étendu. Nous devons nous borner à signaler quelques 
j)oints saillants afin d'attirer l'attention des artistes, des archéologues, 
des anthropologistes, sur ces questions dont la valeur est trop dédaignée. 

Nous avons parlé de l'école de Toulouse, toute byzantine au xi*" siècle. 
Gomme ses sœurs, au xii^ siècle celte école abandonne en partie l'hiéra- 
tisme grec des bas temps pour chercher l'étude de la nature. 

Le petit hôtel de ville de Saint- Antonin (Tarn-et-Garonne) ' est un des 
plus jolis édifices du milieu du xii^ siècle, c'est-à-dire de lliO environ. 
Il appartient à l'école de Toulouse. Sa sculpture est traitée avec un soin 
et une perfection rares. 

Entre autres figures, sur un des chapiteaux de la galerie du premier 




p. Z-UiJ-.-ii2 



rrf 



étage de ce monument est sculpté un roi dont nous donnons ici le 
masque (fig. 6). S'il est un type de tête bien caractérisé, évidemment 

1 Voyez HÔTEL de ville, fig. 1, 2 et 3. 



[ SCULPTURE J — 118 — 

pris sur la nature, c'est celui-là. Ce front large; ces yeux bien fendus, 
grands, ces arcades sourcilières éloignées du globe de l'œil; ce nez fin, 
cambré, serré à la racine et près des narines, celles-ci étant minces, 
relevées; ces lèvres fermes et nettement bordées; cette barbe en longues 
mèches, ces oreilles écartées du crâne, ces cheveux longs et soyeux, ne 
présentent-ils pas un de ces types slaves comme on en trouve en Hongrie 
et sur les bords du bas Danube '. A côté de cette tête il en est d'autres 
qui présentent un caractère absolument différent et qui se rapprochent 
des types les plus fréquemment adoptés dans la statuaire de Toulouse. 

Poursuivons cette revue avant de reprendre l'ordre que nous devons 
suivre dans cet article. 

Transportons-nous à Chartres. Le portail occidental de la cathédrale 
présente une suite de statues d'une exécution très-soignée. Ce sont de 
grandes figures longues qui semblent emmaillottées dans leurs vêtements 
comme des momies dans leurs bandelettes, et qui sont profondément 
pénétrées de la tradition byzantine comme faii-e, bien que les vêtements 
soient occidentaux. Les têtes de ces personnages ont l'aspect de portraits, 
et de portraits exécutés par des maîtres. Nous prenons l'une d'elles, que 
connaissent toutes les personnes qui ont visité cette cathédrale- (fig. 7). 
Ces statues de Chartres datent aussi de 1140 environ. A coup sûr l'artiste 
qui a sculpté cette tête, tout soumis qu'il lut à la donnée bj'^antine 
sous certains rapports, s'en écartait encore plus que ceux dont nous 
venons de présenter les œuvres, au point de vue de l'étude de la nature. 
Des types que nous venons de présenter, celui-là seul a un caractère 
vraiment français ou gaulois, ou celte si l'on veut. Ce front plat ; ces 
arcades sourcilières relevées, ces yeux à fleur de tête; ces longues joues; 
ce nez largement accusé à la base et un peu tombant, droit sur son pro- 
til; cette bouche large, ferme, éloignée du nez; ce bas du visage carré, 
ces oreilles plates et développées, ces longs cheveux ondes, n'ont rien du 
Germain, rien du Romain, rien du Franc. C'est là, ce nous semble, un 
vrai type du vieux Gaulois. La face est grande relativement au crâne, 
l'œil peut facilement devenir moqueur, cette bouche dédaigne et raille. 
Il y a dans cet ensemble un mélange de fermeté, de grandeur et de 
finesse, voire d'un peu de légèreté et de vanité dans ces sourcils relevés, 
mais aussi l'intelligence et le sang-froid au moment du péril. Les mas- 
ques des autres statues de ce portail ont tous un caractère individuel ; 
l'artiste ou les artistes qui les ont sculptés ont copié autour d'eux et ne 
se sont pas astreints à reproduire un type uniforme. Ce fait mérite d'au- 
tant mieux d'être observé, que vers la fin du xii* siècle, ainsi que nous 
le démontrerons tout à l'heure, la statuaire admet un type absolu qu'elle 

1 Cette tète, comme toutes les sculptures de cet édifice, était peinte. On voit encore 
la trace des prunelles d'un ton gris bleu. 

- Autant que possible ces dessins sont faits sur des moulages que nous possédons, ou 
sur des pbotograpbies. 



119 — 



SCULPTURE 



considère comme la pcrfecLion, et ne se préoccupe plus de rindividua- 
lisnie des personnages. 



7 




Il existe encore dans l'église abbatiale de Saint-Denis deux statues 
transportées par Alexandre Lenoir au Musée des monuments français et 
provenant de l'église Notre-Dame de Gorbeil : ces deux figures, baptisées 
des noms de Glovis et de Clotilde, sans autorité, sont de la même époque 
que celles du portail occidental de (?.hartrcs. Longues comme celles-ci, 
exécutées avec un soin extrême, remarquables d'ailleurs comme style, 
très-intéressantes au point de vue des vêtements, rendues avec une grande 
finesse, elles nous fournissent des types de têtes qui ne rappellent en 
rien ceux de Chartres. Voici (fig. 8) celle du roi. Ce masque n'est pas la 
reproduction d'un type admis, d'un canon; c'est, pour qui sait voir, un 
portrait ou plutôt un type de race, un individu par excellence. Les 



[ SCULPTURE J — 120 — 

grands yeux, fendus comme ceux des plus belles races venues du nord- 
est; les joues plates, le nez bien fait, droit; la bouche petite et bien cou- 
pée, la lèvre supérieure étant saillante; le front très-large et plat, les 
arcades sourcilières charnues et suivant le contour du globe de l'œil; la 
barbe souple et les moustaches prononcées, les cheveuVi abondants et 




longs, tous ces traits appartiennent au caractère de physionomie donné 
à la race mérovingienne. Que l'on compare ce masque à celui que donne 
la figure 7, et l'on trouvera entre ces deux types la différence qui sépare 
le mérovingien ou les dernières peuplades venues du nord-est, du vieux 
sang gaulois. Le dernier type, celui figure 8, est évidemment plus beau, 
plus noble que l'autre. Il y a dans ces grands yeux si bien ouverts une 
hardiesse tenace, dans cette bouche fine quelque chose d'ingénieux, qui 
n'existent pas dans le masque de Chartres. Ces deux têtes mises en 
parallèle, on comprend que le type n° 8 domine par la hardiesse et la 
conscience de sa dignité le type n" 7 ; mais on comprend aussi que ce 
dernier, dans la physionomie duquel perce un certain scepticisme, finira 
par redevenir le maître. Il y a dans les traits du roi, et dans la bouche 
notamment, une naïveté qui est bien éloignée de l'expression du masque 



— 121 



SCULPTURE 



(le Chartres. La tète de la reine provenant du portail de Notre-Dame de 
Oorbeil, et qui faisait pendant à la statue du roi, n'est pas moins remar- 
quable. Mais pour mieux faire saisir avec quelle flnesse ces écoles du 
xii^ siècle en iM'ance reproduisaient les caractères des types humains 
(ju'ils avaient sous les yeux, nous mettons en parallèle le masque d'une 
statue de femme du portail de la cathédrale de Chartres et celui de la 
•statue provenant de Corbeil (fig. 9). 




Si l'on demandait laquelle de ces deux femmes est la maîtresse^ laquelle 
la servante, personne ne s'y tromperait; il y a dans la tète de la reine A, 
de Corbeil, une distinction, un sentiment de dignité, une gravité intelli- 
gente qui ne se trouvent pas dans la tète B, de Chartres. Mais si nous 
mettons en parallèle la tête de femme de Chartres avec celle de l'homme 
(fig. 7), ces deux types appartiennent bien à la même race; si nous 
voyons ensemble les têtes du roi et de la reine de Notre-Dame de Cor- 
beil, il est évident que ces personnages appartiennent tous deux aussi 
à une même race. Ce qu'il y a de railleur et d'amer dans la bouche de 
l'homme de Chartres se traduit dans le masque de la femme par ime 
expression de bonhomie malicieuse. Les yeux de ces deux masques 

VTII. — 16 



I SCULl'TURE 1 — 122 — 

sont fendus de môme, les paupières couvrent en partie le globe; le nez 
est large à la base et la mâchoire développée. Les personnages de Gorbeil 
ont tons deux les yeux bien ouverts, les arcades sourcilières semblables, 
la bouche identique, la mâchoire fine, le nez délicat K 

Entrons dans une autre province; en Poitou, vers la. môme époque, 
c'est-à-dire de 1120 à llZjO, la statuaire abonde sur les monuments. 
Cette statuaire est fortement empreinte du style byzantin, mais cepen- 
dant l'individualisme, l'étude de la nature se fait sentir. 

Voici (11g. 10) la tôte d'une femme faisant partie d'un relief représen- 
tant la naissance du Sauveur; sur la façade de Notre-Dame la Grande, 




à Poitiers. Qui ne reconnaîtrait là un de ces types si fréquents dans 
le Poitou? L'angle externe de l'œil est abaissé; le nez est fort, droit, 
formant avec le front une ligne continue; le front est bien fait, mais bas; 
la partie supérieure du crâne plate, la bouche près du nez et les lèvres 
charnues, la mâchoire ronde et développée, les joues grandes, les che- 
veux lisses. Mais nous devons limiter cet examen de l'observation des 
types humains à quelques exemples et reprendre l'historique des diverses 
écoles de sculpture du sol français. 

Les inlluences byzantines n'ont pas été les seules qui aient permis 
à l'art de la sculpture de se relever de l'état de barbarie absolue où il 
était tombé. 

Il est certain que des éléments d'art, très-peu développés il est vrai, 
avaient été introduits par les envahisseurs des v« et vi' siècles. Les 
Burgondes, entre tous ces barbares venus du nord-est, semblent avoir 
apporté avec eux quelques-uns de ces éléments tout à fait étrangers aux 
arts de la Rome antique et môme de Byzance. 

Il existe dans les cryptes de l'ancienne rotonde de Saint-Bénigne, à 

> Les deux statues de Notre-Dame de Gorbeil étaient peintes. On voit encore sur l,i tôte 
(ic la femme la coloration des sourcils et des prunelles. Mais nous devons revenir sui- 
cette question de la peinture de la statuaire. 



— 123 — [ SCULPTURE ] 

Dijon, rebàlie en 1001 par l'abbc GuilUuime, des fragments de l'édifice 
du Yi*^ siècle. Ces fragments consistent en débris de moulures et de sculp- 
tures, lesquels ont à nos yeux un intérêt particulier. L'un des chapiteaux 
retrouvés dans les massifs du commencement du xi'' siècle, et (jui par 
conséquent ne peuvent avoir appartenu qu'à un monument plus ancien, 
n'a rien qui rappelle le style gallo-romain. Cette étrange sculpture, dont 
nous donnons (fig. 11) un dessin, se rapprocherait plutôt de certains 
types d'ornementation de l'Inde. 




C'est un entrelacement d'êtres monstrueux parmi lesquels on distingue 
des serpents. Certaines sculptures anciennes de Scandinavie et d'Islande 
ont avec ce chapiteau des rapports de parenté non contestables. On y 
retrouve cette abondance de monstres, ce travail par intailles, ces orne- 
ments en forme de palmettes, ces entrelacs. 

'( La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule 
« par les Wisigoths et les Burgondes fut loin d'être aussi violente que 
« celle du Nord par les Francs. Étrangers à la religion que les Scandi- 
« naves propageaient autour d'eux, ces peuples avaient émigré par né- 
« cessité, avec femmes et enfants, sur le territoire romain. 

« C'était par des négociations réitérées plutôt que par la force des 
« armes qu'ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. A leur entrée 
« en Gaule, ils étaient chrétiens comme les Gaulois, quoique de la secte 
V. arienne, et se montraient en général tolérants, surtout les Durgonde«. 
<( Il paraît que cette bonhomie, qui est un des caractères actuels de la 



[ SCULPTURE ] — 124 — 

« race germanique, se montra de bonne heure chez ce peuple. Avant 
« leur établissement à l'ouest du Jura, presque tous les Burgonde& 
(( étaient gens de métiers, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils 
(( gagnaient leur vie à ce travail dans les intervalles de la paix, et étaient 
(( ainsi étrangers àc.e double orgueil du guerrier et du propriétaire civil, 
« qui nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares '. » 

C'est en effet dans les provinces de la Gaule romaine où s'établirent 
les Burgondes et les Wisigoths que nous pouvons signaler un sentiment 
d'art étranger aux traditions gallo-romaines. C'est dans ces provinces 
de l'EsC conquises par les Burgondes, et dans l'Aquitaine, occupée par les 
Wisigoths, que les écoles de sculpture se développent plus particulière- 
ment avant le xii" siècle, tandis que les provinces envahies par les Francs 
demeurent attachées aux traditions gallo-romaines jusqu'au moment 
des premières croisades. Les Normands ne laissèrent pas d'apporter avec 
eux quelques ferments d'art, mais cela se bornait à ces ornements qu'on 
retrouve chez les peuples Scandinaves, et ne concernait point la statuaire, 
qui semble leur avoir été tout à fait étrangère. Si les monuments nor- 
mands les plus anciens, c'est-à-dire du xi^ siècle, conservent quelques- 
traces de sculptures, celles-ci se bornent à des entrelacs grossiers, à des 
imbrications et des intailles; m.ais la figure n'y apparaît qu'à l'état mons- 
trueux; encore est-elle rare. 

Les invasions Scandinaves qui eurent lieu dès le vr siècle sur les côtes 
de l'Ouest avaient-elles aussi déposé quelques germes de cette ornemen- 
tation d'entrelacs et de monstres tordus qu'on rencontre encore au 
xi^ siècle sur les monuments du bas Poitou et de la Saintonge? C'est 
ce que nous ne saurions décider. Quoi qu'il en soit, cette ornementa- 
tion ne conserve plus le caractère gallo-romain abâtardi qu'on trouve 
encore entier dans le Périgord, le Limousin et une bonne partie de 
l'Auvergne pendant le xi*" siècle, et qui ne cessa de se reproduire en 
Provence jusqu'au XI^^ 

Nous avons montré par un exemple (iig. 2) ce qu'était devenue la 
statuaire au xi*" siècle dans les villes d'Aquitaine aj'ant conservé des 
écoles d'art. Elle n'était plus qu'un pastiche grossier des ivoires byzantins 
répandus par les négociants en Occident. Cependant cette province, 
comme celles du Nord et de l'Est, fait au commencement du xii'' siècle 
un effort pour abandonner les types hiératiques; elle aussi cherche le 
dramatique, l'expression vraie du geste, et elle ne dédaigne pas l'étude 
de la nature. Le musée de Toulouse et l'église Saint-Sernin nous 
offrent de très-beaux spécimens de ce passage de l'imitation plate des 
types rapportés de Byzance à un art très-développé, bien qu'empreint 
encore des données grecques byzantines. 

* Voyez Aug. Tliierry, Letti^es xur l'histoire de France, VP. « Quippe omnes fere 
« sunt fabri ligiiarii, et ex hac arte mercedem capientes, semetipsos aluut. » (Socrutis 
Ilist. EccL, lib. YII, cap. xxx, apud Script, rer. Gallic. et Franc, t. 1, p. GOû ) 



— 125 — [ SCULl'TUHE ] 

Le fragment (fig. 12) qui représente un signe du zodiaque, et qui fait 
partie du musée de Toulouse, date de la première moitié du xii" siècle. 
La figure est trois quarts de nature. Il y a dans cette sculpture un mou- 
vement, une recherche de l'effet, une manière qu'on rencontre dans les 
peintures grecques, mais point dans les sculptures. Il semblerait donc 




que la méthode adoptée par les clunisiens, consistant à s'inspirer des 
peintures plutôt que des sculptures byzantines, était désormais admise 
par les principales écoles de la France. Mais on peut distinguer dans 
le centre d'art qui se développait à Toulouse, au xii'' siècle, d'une façon 
si remarquable, deux écoles, l'une qui tendait vers l'exagération -des 
types admis chez les peintres grecs, l'autre qui inclinait vers l'imitation 



[ SCULPTURE ] — 12G — 

de la nature. Un certain nombre de chapiteaux déposés au musée de 
Toulouse et provenant des cloîtres de Saint-Sernin bâtis vers lUO, sont 
d'une finesse d'exécution, d'une recherche de style exceptionnelles. Les 
scènes représentées sur ces chapiteaux sont, au point de vue de l'étude 
de la nature et notamment du geste, en avance sur les écoles des pro- 
vinces voisines et même sur celles du Nord. 
Yoici (fig. 13) un fragment d'un de ces chapiteaux représentant Sa- 




lomé, la fdle d'Hérodiade, au moment où elle obtient d'Hérode, pendant 
un festin et en dansant devant lui, la tête de saint Jean-Baptiste. Les 
gestes de ces deux personnages sont exprimés avec délicatesse, indiquent 
le sujet non sans une certaine grâce maniérée. Les draperies, les détails 



— 127 — [ SCULPTURE J 

(les vôtomcnts, d'une extrême richesse, sont rendus avec une précision, 
une vivacité et un style qu'on ne rencontre plus à cette époque dans 
la sculpture engourdie des Byzantins. 

Ces belles écoles toulousaines du xii^ siècle, dont il nous reste de si 
remarquables fragments, s'éteignent pendant les cruelles guerres contre 
les Albigeois. Cependant, si l'on considère leurs (ouvres à Toulouse, à 
Moissac, à Saint-Antonin, à Saint-Hilaire *, à Saint-Bertrand de Com- 
minges ^, on peut admettre qu'elles eussent pu rivaliser avec les meilleures 
écoles du' Nord pendant le xii^ siècle. Faire sortir un art libre, poursui- 
vant le progrès par l'étude de la nature, en prenant un art hiératique 
comme point de départ, c'est ce que firent avec un incomparable succès 
les Athéniens de l'antiquité. Des sculptures dites éginétiques, c'est-à- 
dire empreintes encore profondément d'un caractère hiératique, aux 
sculptures de Phidias, il y a vingt-cinq ou trente ans. Or, nous voyons 
en France le même phénomène se produire. Des statues de Chartres, de 
Corbeil, de Chàlons-sur-Marne, de Notre-Dame de Paris ^, de Saint-Loup 
(Seine-et-Marne), à la statuaire du portail occidental de la cathédrale de 
Paris, il y a un intervalle de cinquante ans environ, et le pas franchi est 
immense. Dans cette statuaire des premières années du xm'" siècle il n'y 
a plus rien qui rappelle les données byzantines, pas plus qu'on ne retrouve 
de traces de la statuaire éginétique, toute empreinte de l'hiératisme de 
l'Asie, dans les sculptures du temple de Thésée ou du Parthénon. 

Cela, si nous envisageons l'art à un point de vue philosophique, mé- 
rite une sérieuse attention, et tendrait à détruire une opinion générale- 
ment répandue, savoir : que l'art ne saurait se développer dans le sens 
du progrès s'il prend pour point de départ un art à son déclin, enfermé 
dans des formules hiératiques. Les Hellènes cependant se saisirent des 
arts déjà engourdis de l'Asie et de l'Egypte comme on se saisit d'un 
langage. En peu de temps, avec ces éléments, desquels jusqu'à eux on 
ne savait tirer qu'un certain nombre d'idées formulées de la même ma- 
nière, ils surent tout exprimer. 

Comment ce phénomène put-il se produire? C'est qu'ils n'avaient 
considéré l'art hiératique que comme un moyen quasi élémentaire d'en- 
seignement, un moyen d'obtenir d'abord une certaine perfection d'exé- 
cution , un degré déjà franchi, au-dessous duquel il était inutile de 
redescendre. Quand leurs artistes eurent appris le méfier à l'aide de ces 
arts, très-développés au point de vue de l'exécution matérielle; quand ils 
furent assurés de l'habileté de leur main ; quand (pour nous servir en- 
core de la comparaison de tout à l'heure) ils eurent une parfaite con- 
naissance delà grammaire, alors seulement ils cherchèrent à manifester 

1 Un magnifique sarcophage de marbre du xii'^ siècle. 

2 Le cloître. 

Nous parlons ici du tympan de la porte Sainlc-Annc (porte de droite de la façade 
occidentale), lequel date «le ll/iO environ. 



{ SCULPTURE ] — 128 — 

leurs propres idées à l'aide de ce langage qu'ils savaient bien. Une fois 
certains de ne pas tomber dans une exécution matérielle inférieure à 
celle des arts asiatiques, ils n'essayèrent plus d'en reproduire les types ; 
mais, se tournant du côté de la nature, étudiant ses ressorts physiolo- 
o'iques et psychologiques avec une finesse incomparable, ils s'élancèrent 
à la recherche de l'idéal ou plutôt de la nature idéalisée. Comment 
cela? D'abord, de la reproduction plus ou moins fidèle des types hiéra- 
tiques qui leur servent de modèles, ils en viennent à chercher l'imita- 
tion des types vivants qui les entourent. Cet effort est visible dans les 
sculptures doriennes de la Sicile, de la grande Grèce et dans celles de 
l'Hellade les plus anciennes. Comme chez les Égyptiens et les Assyriens, 
le portrait sinon de l'individu, de la race au moins, apparaît dans la 
statuaire dorienne immédiatement après des essais informes. 

Mais au lieu de faire comme l'artiste assyrien et égyptien qui, per- 
pétuant ces reproductions de types, arrivait à les exprimer d'une ma- 
nière absolument conventionnelle; qui possédait des formules, des 
poncifs pour faire un Libyen, un Nubien, un Ionien, un Mède ou un 
Carien, le Grec réunit peu à peu ces types divers d'individus et même 
de races ; il leur fait subir une sorte de gestation dans son cerveau, 
pour produire un être idéal, l'humain par excellence. Ce n'est pas 
le Mède ou le Macédonien, le Sémite pur ou l'Égyptien, le Syrien ou le 
Scythe, c'est l'homme. Cherchant une abstraction parfaite, il ne saurait 
s'arrêter ; il retouche sans cesse ce modèle abstrait qui est une création 
éternellement remise dans le moule, et par cela même qu'il cherche 
toujours, qu'il va devant lui, étant monté aussi haut que l'artiste peut 
atteindre, il doit redescendre. C'est ainsi que le Grec tourne le dos à 
l'hiératisme oriental. 

Ce phénomène dans l'histoire de l'art se reproduit identiquement à la 
lin du xn^ siècle sur une grande partie du territoire français. Si les 
éléments sont moins purs, les résultats moins considérables, la marche 
€st la même. 

Les statuaires du xii* siècle en France commencent par aller à l'école 
des Byzantins ; il faut avant tout apprendre le métier : c'est à l'aide des 
modèles byzantins que se fait ce premier enseignement. Cependant 
l'artiste occidental, ne pouvant s'astreindre à la reproduction hiératique 
dès qu'il sait son métier, regarde autour de lui. Les physionomies le 
frappent ; il commence par copier des types de têtes, tout en conservant 
le faire byzantin dans les draperies, dans les nus, dans les accessoires. 
Bientôt de tous ces types divers il prétend faire sortir un idéal, le beau; 
il y parvient. Que ce beau, que cet idéal ne soient pas le beau et l'idéal 
trouvés par le Grec, cela doit être, puisque jamais, dans ce monde, des 
causes semblables ne produisent deux fois des effets identiques. Que 
cet idéal soit inférieur à celui rêvé et trouvé par le Grec, en considérant 
le beau absolu, nous le reconnaissons; mais ce mouvement d'art n'en 
est pas moins un des faits les plus remarquables des temps modernes. 



— 1-9 - — [ SCULPTURE ] 

Les conditions faites à l'art du statuaire par le christianisme étaient- 
elles d'ailleurs aussi favorables au développement de cet art que l'avait 
été l'état social de la Grèce ? Non. Chez les Grecs, la religion, les habi- 
tudes, les mœurs, tout semblait concourir au développement de l'art du 
statuaire. Si les Athéniens ne se promenaient pas tout nus dans les rues, 
le gymnase, les jeux, mettaient sans cesse en relief, aux yeux du peuple, 
les avantages corporels de l'homme, et les habitants des villes grecques 
pouvaient distinguer la beauté physique du corps humain, connue de 
!ios jours le peuple de nos villes distingue à première vue un homme 
/n'en mis et portant son vêtement avec aisance, d'un malotru. L'art, ne 
pouvant plus se développer en observant et reproduisant avec distinc- 
tion le côté plastique du corps humain, devait se faire jour d'une autre 
manière. 11 s'attacha donc à étudier les reflets de l'âme sur les traits 
du visage, dans les gestes, dans la façon de porter les vêtements, de les 
draper. Et ainsi limité, il atteignit encore une grande élévation. 

Si donc nous voulons considérer l'art de la statuaire dans les temps 
anti(|ues et dans le moyen âge, du côté historique et en oubliant les rs- 
diles de l'école moderne, nous serons amenés à cette conclusion, savoir ; 
que les habitudes introduites par le christianisme étant admises, les sta- 
tuaires du moyen âge en ont tiré le meilleur parti et ont su développer 
leur art dans le sens possible et vrai. Au lieu de chercher, comme nous 
le voyons iaire aujourd'hui, à reproduire des modèles de l'antiquité 
grecque, ils ont pris leur temps tel qu'il était, et ont trouvé pour lui un 
art intelligible, vivant, propre à instruire et à élever l'esprit du peuple. 
Un pareil résultat mérite bien qu'on s'y arrête, surtout si dans des don- 
nées aussi étroites, ces artistes ont atteint le beau, l'idéal. S'en prendre 
à eux s'ils ne sculptaient point le Christ et la sainte Vierge nus comme 
Apollon et Vénus, c'est leur faire une singulière querelle, d'autant 
que les Grecs eux-mêmes ne se sont pris d'amour qu'assez tard pour 
la beauté plastique dépouillée de tout voile. Mais la nécessité de vêtir la 
statuaire étant une afiaire de mœurs, savoir donner au visage de beaux 
traits, une expression très-élevée, aux gestes un sentiment vrai et tou- 
jours simple, aux draperies un style plein de grandeur, c'était là un vé- 
ritable mouvement d'art, neuf, original et certes plus sérieux que ne 
saurait l'être l'imitation éternelle des types de l'antiquité. Ces imitations 
de chic, le plus souvent, et dont on a tant abusé, n'ont pu faire, il est vrai, 
descendre d'un degré les chefs-d'œuvre des beaux temps de la Grèce dans 
l'esprit des amants de l'art, et c'est ce qui fait ressortir l'inappréciable, 
valeur de ces ouvrages; mais cela ne saurait les faire estimer davantage 
de la foule : aussi la statuaire de nos jours est-elle devenue affaire de luxe, 
entretenue par les gouvernements, ne répondant à aucun besoin, à aucun 
penchant de l'intelligence du public. Or nous ne pensons pas qu'un art 
soit, s'il n'est compris et aimé de tous. 

A Athènes, toute la ville se passionnait pour une statue. A Rome, au 
contraire, les objets d'art étaient la jouissance de quelques-uns; aussi la 

vin. — 17 



[ SCULPTIRE ] — 'i20 — 

Rome impériale n'a pas un art qui lui soit propre, au moins quant à La 
statuaire. Pendant les beaux temps du moyen âge l'art de la statuaire 
était compris, c'était un livre ouvert où chacun lisait. La prodigieuse 
quantité d'œuvres de statuaire qu'on fit à cette époque prouve com- 
bien cet art était entré dans les mœurs. Il faut considérer d'ailleurs que 
si toutes ces sculptures ne sont pas des chefs-d'œuvre, il n'en est pas une 
qui soit vulgaire; l'exécution est plus ou moins parfaite, mais le style, 
la pensée, ne font jamais défaut. La statuaire remplit un objet, signifie 
quelque chose, sait ce qu'elle veut dire et le dit toujours. Et l'on pourrait 
mettre au défi de trouver dans un monument du moyen âge une figure, 
une seule, occupant une place sans autre raison, comme cela se fait tous 
les jours au xix" siècle, que de loger quelque part une statue achetée 
par l'État à M. X.... 

Un statuaire dans son atelier fait une statue pour une exposition 
publique : cette statue était, il y a trente ans, un Cincinnatus, ou un 
Solon, ou une nymphe; aujourd'hui c'est un jeune pâtre, ou une idée 
métaphysique, l'Espérance, l'Attente, le Désespoir. Deux ou trois parti- 
culiers en France, ou l'État, peuvent seuls acheter celte œuvre... Acquise, 
où la place-t-on ? Dans un jardin !... Dans un musée de province ; dans 
la niche vide de tel ou tel édifice ; dans une chapelle ou dans le vestibule 
d'un palais. 

Or, comment une statue conçue dans un atelier, sans savoir quelle 
sera sa destination, si elle sera éclairée par les rayons du soleil ou par 
un jour intérieur ; comment cette statue, achetée par des personnes qui 
ne l'ont point demandée pour un objet spécial et qui ne savent où la 
placer, comment cette statue, disons-nous, produirait-elle une impres- 
sion sur le public ? Excepté quelques amateurs qui pourront apprécier 
certaines qualités d'exécution, qui s'en occupera ? qui la regardera ? 

Si des Athéniens voyaient ces niches vides dans nos édifices, attendant 
des statues inconnues, et ces statues dans des ateliers demandant des 
places qui n'existent pas, nous croyons qu'ils nous trouveraient de 
singulières idées sur les arts, et qu'en allant regarder les portails de 
Chartres, de Paris, d'Amiens ou de Reims, ils nous demanderaient quel 
était le peuple, dispersé aujourd'hui, auteur de ces œuvres. Mais si nous 
leur répondions, ainsi que de raison, que ces maîtres passés étaient nos 
ancêtres, nos ancêtres... barbares, et que nous, gens civilisés, nous 
pratiquons l'art de la statuaire pour cinq ou six cents amateurs en 
France ou prétendus tels; que d'ailleurs la multitude n'est pas faite 
pour comprendre ces produits académiques développés à grand'peine 
en serre chaude, les Athéniens nous riraient au nez. 

Le grand malentendu, c'est de supposer que le beau, parce qu'il est 
un, est attaché à une seule forme; or, la forme que revêt le beau et 
l'essence du beau ce sont deux choses aussi distinctes que peuvent l'être 
une pensée et la façon de l'exprimer, le principe créateur et la créature. 
L'erreur moderne des statuaires est de croire qu'en reproduisant l'enve- 



— loi — [ SCULPTURE ] 

loppe, ils reproduisent l'être; qu'en copiant l'instrument, ils donnent 
l'idée de la mélodie. 

L'idéal i)lastique du Grec possède l'agent, l'âme, le soufde qui l'a fait 
composer, parce que l'artiste grec a cherché logiquement une forme qui 
rendît sa pensée et l'a trouvée; mais faire l'opération inverse, prendre 
l'imitation plastique seulement, puisque nous ne pouvons avoir ni les 
idées, ni les aspirations intellectuelles qui guidaient l'artiste, et croire 
que dans ce cadavre va venir se loger un souille, c'est une illusion aussi 
étrange que serait celle du fabricant de fleurs artificielles attendant 
l'épanouissement d'un bouton de rose façonné par lui avec nne rare 
perfection. Le merveilleux, c'est de nous entendre accuser de matéria- 
lisme en fait d'art par ceux qui ne voient dans l'art de la statuaire que 
la reproduction indéfinie d'un type reconnu beau, mais auquel nous 
sommes impuissants à rendre l'àme qui l'a fait naître ! Nous avons la 
prétention de nous croire spiritualistes au contraire lorscpie nous disons : 
<( Ou ayez sur les forces de la nature, sur les émanations de la Divinité 
les idées des Grecs, vivez dans leur milieu, si vous voulez essayer de 
faire de la statuaire comme celle qu'ils nous ont laissée, ou si vous ne 
pouvez retrouver ces conditions, cherchez autre chose. » Certes il n'est 
pas nécessaire d'être croyant pour exprimer, par les arts plastiques, des 
sentiments qui impressionnent des croyants; il est fort possible que 
Phidias ne fut nullement dévot: mais il faut vivre dans un milieu d'idées 
ayant cours pour pouvoir leur donner une valeur compréhensible et 
pour pouvoir animer le bloc de marbre ou de pierre. Un athée païen 
pouvait être saisi de respect devant la statue de Jupiter d'Olympie, de 
Phidias, parce que cet homme, tout athée qu'il fût, se rendait compte 
de l'idée élevée que le Grec attachait au Zeus et vivait au milieu de gens 
qui l'adoraient. L'intelligence se séparait en lui de l'incrédulité. Com- 
prendre et admettre la foi ou la posséder, cela est fort différent. Mais 
aussi est-ce bien plutôt, le dirons-nous encore, l'intelligence que le 
sentiment qui permet à l'artiste de produire une impression, de donner 
le souffle à sa création. — Il est entendu que nous prenons ici l'intelli- 
gence connue intellect, fticulté de s'approprier et de rendre des idées 
même ne vous appartenant pas. — 11 en est de cela comme de l'acteur 
qui généralement produit d'autant plus d'effet sur le public, qu'il com- 
prend les sentiments qu'il exprime, non parce qu'il en est ému et qu'ils 
émanent de lui, mais parce qu'il a observé comment se comportent ceux 
qui les éprouvent. Or, nous est-il possible aujourd'hui de croire que 
nous faisons des statues pour des Grecs du temps de Périclès? Peut-il y 
avoir entre le public et nous cette communauté d'idées — admettant 
que nous soyons, nous, mythologues savants — qui existait entre Phidias 
et son public? Cette communauté d'idées n'existant pas, ces figures que 
nous faisons en imitant la statuaire grecque peuvent-elles avoir une 
âme, émaner d'une pensée compréhensible pour la foule? Certes non; 
dès lors ces œuvres sont purement matérielles. Ne portons donc pas 



[ SCULPTURE ] — 132 — 

l'accnsation de matérialistes à ceux qui cherchent autre chose dans la 
statuaire qu'une reproduction de types qui n'ont plus de vie au milieu 
de notre société, et qui croient que la première condition d'une œuvre 
d'art c'est l'idée qui la crée. 

Nous allons voir comment l'idée se dégage, pendant le moyen âge, des 
tentatives faites par les écoles de statuaires du xii'' siècle. Nous avons 
essayé de faire sentir comment ces statuaires, instruits par les méthodes 
byzantines, avaient peu à peu laissé de côté l'hiératisme byzantin et 
avaient cherché l'individualisme, c'est-à-dire s'étaient mis à copier fidè- 
lement des types qu'ils avaient sous les yeux. Toutes les écoles cependant 
ne procédaient pas de la même manière; pendant que celles du Nord 
passaient de l'hiératisme au réalisme, ou plutôt mêlaient les traditions, 
les méthodes et le faire du l)yzantin à une imitation scrupuleuse dans 
les nus, les têtes, les pieds, les mains, d'autres écoles manifestaient 
d'autres tendances. La belle école de Toulouse penchait vers une exécu- 
tion de plus en plus déUcate, étudiait avec scrupule le geste, les drape- 
ries, l'expression dramatique. L'école provençale, sous l'influence de la 
sculpture gallo-romaine, se dégageait bien difficilement de ces modèles 
si nombreux sur le sol. Lue autre- école taisait des efforts pour épurer 
les méthodes byzantines sans chercher la préciosité de l'école toulou- 
saine, ni pencher vers le réalisme des écoles du Nord. 

Cette école a laissé des traces d'Angoulême à Cahors, et occupe un 
demi-cercle dont une branche naît dans la Charente, se développant 
vers Angoulême, Limoges, Uzerche, Tulle, Brives, Souillac et Cahors. 
Sur ce point, elle joint à Moissac l'école de Toulouse. On sait que dès 
une époque fort reculée du moyen âge, il y avait à Limoges des comptoirs 
vénitiens. Il ne serait donc pas surprenant que les villes que nous venons 
de signaler eussent eu des rapports très-ctendus et fréquents avec l'Orient. 
Aussi la statuaire dans ces contrées prend un caractère de grandeur et 
de noblesse qu'elle n'a point à Toulouse. Il semblerait que l'influence 
byzantine fût plus pure, ou du moins qu'ayant commencé plus tôt, elle 
eût donné le temps aux artistes locaux de se développer avant la réaction 
de la lin du xii" siècle. En elfet, à Cahors, sur le tympan de la porte 
septentrionale de la cathédrale qui paraît appartenir au commencement 
du XII' siècle, il existe un grand bas-relief d'une beauté de style laissant 
assez loin les sculptures de la même époque qu'on voit à Toulouse 
et dans les provinces de l'Ouest. De ce bas-relief nous donnons le Christ 
(fig. l^î) qui en occupe le centre dans une auréole allongée. Cette belle 
sculpture contemporaine, ou peu s'en faut, de celle de la porte de 
Vézelay, n'en a pas la sécheresse ni l'àpreté. Mieux modelée, plus savante, 
sans accuser les tendances au réalisme des écoles du Nord, ni l'alféterie 
de celle de Toulouse, elle indique un état relativement avancé sur une 
voie très-large, une recherche du beau dans la forme, qui n'existe nulle 
part ailleurs sur le sol français à la même époque. 

En eflèl, la sculpture ne peut être considérée comme un art que du 



— 133 



SCULPTURE ] 




jour où elle se met à la recherche de l'idéal. Le \ii' siècle est une époque 



[ SCULPTURE ] — 134 — 

de préparation ; les artistes sont occupés à apprendre leur état, mais, — 
grâce à cette liberté d'allure qui, tôt ou tard en France, finit par prendre 
le dessus, — tentent de se soustraire à l'hiératisme byzantin, d'abord 
on cherchant dans la peinture grecque les éléments dramatiques qui 
manquent dans la statuaire, puis en recourant à la nature. 

Cette évolution de l'art français coïncide avec un fait historique im- 
portant: le développement de l'esprit communal, l'affaissement de l'état 
monastique et l'aurore de l'unité politique se manifestant sous une in- 
fluence prépondérante prise par le pouvoir royal. L'art de la statuaire 
appartient aux laïques ; il s'émancipe avec ces nouvelles écoles affran- 
chies, vers la fm du xn'= siècle, de la tutelle monastique. 

Il y a ici des questions complexes qui ne semblent pas avoir été suffi- 
samment appréciées. Les historiens sont peu familiers avec l'étude et la 
pratique des arts plastiques, et les artistes ne vont guère chercher les 
causes d'un développement ou d'un affaissement des arts dans un état 
particulier de la société. Ainsi vivons-nous sous l'empire d'un certain 
nombre d'opinions reçues dont personne ne songe à contrôler la valeur. 
Pour que les arts arrivent à une sorte de floraison rapide, comme chez 
les Athéniens, comme au commencement du xiii^ siècle chez nous, 
comme dans certaines villes italiennes pendant le xiv° et le xv* siècle, il 
faut qu'il s'établisse un milieu social particulier, milieu social que nous 
nommerons, faute d'un autre nom, état immicipal. Lorsque, par suite de 
circonstances politiques, des cités sont entraînées à faire leurs affaires 
elles-mêmes; qu'elles ont, comme Athènes, mis de côté des tyrans; 
qu'elles ont, comme nos villes du nord de la France, pu obtenir une 
indépendance relative entre des pouvoirs également forts et rivaux, en 
donnant leur appui tantôt aux uns, tantôt aux autres; comme les répu- 
bliques italiennes en s'enrichissant par l'industrie et le commerce, ces 
cités forment très-rapidement un noyau compacte, vivant dans une com- 
munion intime d'idées, d'intérêts se développant dans un sens favorable 
aux expressions de l'art. Alors la nécessité politique d'existence forme 
des associations solidaires, des corporations que les pouvoirs ne peuvent 
dissoudre et qu'ils cherchent au contraire à s'attacher. Ces corporations, 
si elles sont, comme en France, en présence d'une organisation féodale 
luttant contre une puissance monarchique qui cherche à se constituer, 
obtiennent bientôt les privilèges qui assurent leur existence. L'émulation, 
le désir de prendre un rang important dans la cité, de marcher en avant, 
de dépasser les villes voisines, non-seulement en influence, mais en ri- 
chesse, de manifester extérieurement ce progrès, deviennent un stimu- 
lant très-propre à ouvrir aux artistes une large carrière. Il ne s'agit plus 
alors de copier dans des cellules de moines des œuvres traditionnelles, 
sans s'enquérir de ce qui se passe au dehors, mais au contraire de riva- 
liser d'efforts et d'intelligence pour faire de cette société urbaine un 
centre assez puissant, riche et composé d'éléments habiles, pour que, 
quoi qu'il advienne, il faille compter avec lui. 



— 135 — [ SCULPTURE ] 

Au commencement du xiir siècle, les moines ne sont plus maîtres 
es arts; ils sont débordés par une société d'artistes laïques que peut-être 
ils ont élevés, mais qui ont laissé de côté leurs méthodes surannées. La 
cour n'existe pas encore, et ne peut imposer ou avoir la prétention 
d'imposer un goût, comme cela s'est fait depuis le xvi" siècle. La féoda- 
lité, tout occupée de ses luttes intestines, de combattre les empiétements 
du haut clergé, des établissements monastiques, et du pouvoir royal, ne 
songe guère à gêner le travail qui se fait dans les grandes cités, qu'elle 
n'aime guère et où elle réside le moins possible. On conçoit donc que 
dans un semblable État une classe comme celle des artistes jouisse d'une 
liberté intellectuelle très-étendue; elle n'est pas sous la tutelle d'une 
Académie; elle n'a pas affaire à de prétendus connaisseurs, ou à plaire à 
une cour; ce qu'elle considère comme le progrès sérieux de l'art l'inquiète 
seul et dirige sa marche. 

L'attitude que les évèques avaient prise à cette épocpie vis-à-vis de la 
féodalité laïque et des établissements religieux, en s'appuyant sur l'esprit 
communal prêt à s'organiser, était favorable à ce progrès des arts défi- 
nitivement tombés dans les mains des laïques. Ces prélats pensèrent un 
moment établir une sorte de théocratie municipale, analogue à celle 
qui avait existé à la chute de l'empire romain, et, une fois devenus ma- 
gistrats suprêmes des grandes cités, n'avoir plus à compter avec toute 
la hiérarchie féodale. Dans cette pensée, ils avaient puissamment aidé 
à ce développement des arts par l'érection de ces vastes cathédrales que 
nous voyons encore aujourd'hui. 

Ces monuments, qui rivalisaient de splendeur, furent, de 1160 à 12/i0, 
l'école active des architectes, imagiers, peintres, sculpteurs, qui trou- 
vaient là un chantier ouvert dans chaque cité et sur lequel ils conser- 
vaient toute leur indépendance; car les prélats, désireux avant tout 
d'élever des édifices qui fussent la marque perpétuelle de leur protection 
sur le peuple des villes, qui pussent consacrer le pouvoir au(|uel ils 
aspiraient, se gardaient de gêner les tendances de ces artistes. Loin de 
là, la cathédrale devait être, avant tout, le monument de la cité, sa 
chose, son bien, sa garantie, sorte d'arche d'alliance entre le pouvoir 
épiscopal et la commune ; c'était donc à la population laïque à l'élever, 
et moins la cathédrale ressemblait à une église conventuelle, plus 
l'évêque devait se flatter de voir s'établir entre la commune et lui cette 
alliance qu'il considérait comme le seul moyen d'assurer sa suprématie 
au centre de féodalité. Le rôle que joue la statuaire dans ces cathédrales 
est considérable. Si l'on visite celles de Paris, de Reims, de Bourges, 
d'Amiens, de Chartres, on est émerveille, ne fût-ce que du nombre 
prodigieux de statues et de bas-reliefs qui complètent leur décoration. 

A dater des dernières années du xn*^ siècle, l'école laïque, uon-seule- 
ment a rompu avec les traditions byzantines conservées dans Ijs monas- 
tères, mais elle manifeste une tendance nouvelle dans le choix des sujets 
et la manière de les exprimer. 



[ scuLPTunE ] — 13G — 

Au lieu de s'en tenir presque exclusivement aux reproductions de 
sujets légendaires dans la statuaire, comme cela se faisait dans les églises 
conventuelles, elle ouvre l'Ancien et le Nouveau Testament, se passionne 
pour les encyclopédies, et cherche à rendre saisissablcs pour la foule 
certaines idées uictaphysiques. Il ne semble pas qu'on ait pris garde-^ 
à ce mouvement d'art du commencement du xiii'' siècle, l'un des faits 
intellectuels les plus intéressants de notre histoire. Qu'il ait été aidé par 
l'épiscopat, ce n'est guère douteux; mais qu'il émane de l'esprit laïque, 
ce l'est encore moins. Aussi qu'arrive-t-il? Les chroniqueurs d'abbayes, 
empressés, avant cette époque, de vanter les moindres travaux dus aux 
moines; qui relatent avec un soin minutieux et une exagération naïve 
les embellissements de leurs églises; qui voient du marbre et de l'or là 
où l'on emploie de la pierre ou du plomb doré, se taisent tout à coup et 
n'écrivent plus un mot touchant les constructions dorénavant confiées 
aux laïques, même dans les monastères. Ils subissent le talent de ces 
nouveaux venus dans la pratique des arts ; ils acceptent rccuvre, mais 
quant à la vanter ou à mettre en lumière son auteur, ils n'ont garde'. 
Pour les cathédrales, si la chronique parle de leur construction, elle 
montre des populations entières mues par un souffle religieux amenant 
les pierres et les élevant comme par l'effet d'une grâce toute spéciale. 
Or imagine-t-on des populations urbaines concevant, traçant, taillant 
et dressant des édifices comme la cathédrale de Chartres, comme celles 
de Paris ou de Reims, et ces mêmes citadins prenant le ciseau pour 
sculpter ces myriades de figures? Yoit-on ces bourgeois, ouvriers de tous 
états, laissant là commerce, industrie, afftiires, pendant dix ou quinze ans, 
et vivant d'eau claire, probablement, eux, leurs femmes et leurs enfants, 
soutenus par la passion de la bâtisse ? Évidemment l'histoire d'Orphée 
a plus de vraisemblance. C'est cependant sur ces graves niaiseries que 
beaucoup jugent ces arts; comme s'il était du ressort de la foi, si pure 
qu'elle fût, d'enseigner la géométrie, le trait, la pratique de la construc- 

1 En cela, les moines procédaient, à l'égard des maîtres laïques, comme procèdent 
invariablement les congrégations, lis organisaient la conspiration du silence contre ceux 
qui étaient en dehors de la congrégation. Gela réussit passablement, puisque peu de 
noms de ces maîtres des xii'' et xni" siècles sont parvenus jusqu'à nous. Le piquant, c'est 
qu'une autre congrégation, aujourd'hui, nous dit que ces monuments prodigieux ne 
sauraient être dus à la conception savante et réfléchie de maîtres, puisque leurs noms 
n'existent pas, mais ne sont que la conséquence d'une sorte d'effort commun, instinctif, 

assez semblable à celui qui produit les madrépores De telle sorte que le silence des 

congrégations, qui seules, aux xn^ et xui" siècles, tenaient la plume du chroniqueur, a 
laissé oublier le nom des artistes en dehors des ordres religieux, et que ces noms étant 
ainsi soigneusement omis, une autre congrégation nie la valeur d'œuvres d'art dues néces- 
sairement à une sorte d'enfantement conmiun, puisqu'elles n'ont pu conserver les noms 
de leurs créateurs. Et ainsi n'est-il pas merveilleux de voir comment, avec quel esprit 
de suite et sans s'être donné le mot, les congrégations, de tout temps, arrivent fatalement 
à ce résultat, savoir : de supprimer ce qui est en dehors de la congrégation. 



— 137 — [ SCULl'TL-RE ] 

tion, l'art de modeler la terre ou de sculpter la pierre, et de donner du 
pain à des milliers d'ouvriers pendant des années. 

Dans les églises clunisiennes du xi*" et du xii® siècle, la statuaire ne 
reproduit guère que des sujets empruntés aux légendes de saint Antoine, 
de saint Benoît, de sainte Madeleine, ou même de personnages moins 
considérables, et il faut reconnaître que dans ces légendes les imagiers, 
qui certes alors travaillaient dans les couvents s'ils n'étaient moines eux- 
mêmes, choisissaient les sujets les plus étranges. Pour des portails, on 
reproduisait les grandes scènes du Jugement. On faisait les honneurs du 
lieu saint aux personnages divins et aux apôtres, mais partout ailleurs 
les scènes de l'Ancien ou du Nouveau Testament ne prenaient qu'une 
petite place. Saint Bernard, en s'élevant contre cette abondance de re- 
présentations sculptées qu'il considère comme des fables grossières mises 
sous les yeux du peuple, sut interdire l'art de la statuaire à l'ordre institué 
par lui. Les cisterciens du xii" siècle sont de véritables iconoclastes. Soit 
que le blâme amer de saint Bernard ait porté coup sur les esprits, soit 
que l'épiscopat partageât en partie ses idées à ce sujet, soit qu'un esprit 
philosophique eût déjà pénétré les populations des grands centres, tou- 
jours est-il que lorsqu'on élève les cathédrales, de 1180 à 1230, l'icono- 
graphie de ces édifices prend un caractère différent de celle admise 
jusqu'alors dans les églises monastiques. Les sujets empruntés aux 
légendes disparaissent presque entièrement. La sculpture va chercher 
ses inspirations dans l'Ancien et le Nouveau Testament, puis elle adopte 
tout un système iconographique sans précédents. Elle devient une ency- 
clopédie représentée. Si les scènes principales indiquées dans le Nouveau 
Testament prennent la place importante, si le Christ assiste au jugement, 
si le royaume du ciel est figuré, si l'histoire de la sainte Tierge se déve- 
loppe largement, si la hiérarchie céleste entoure le Sauveur ressuscité, 
à côté de ces scènes purement religieuses apparaissent l'histoire de la 
Création, le combat des Vertus et des Vices, des figures symboliques, la 
Synagogue, l'Église personnifiées, les Vierges sages et folles, la Terre, 
la Mer, les productions terrestres, les Arts libéraux. Puis les prophéties 
qui annoncent la venue du Messie, les ancêtres du Christ, le cycle davi- 
dique commençant à Jessé. 

Il y a donc dans cette statuaire de nos grandes cathédrales un ordre, 
et un ordre très-vraisemblablement établi par les évêques, suivant un 
système étranger à celui qui avait été admis dans les églises conven- 
tuelles. Mais à côté de cet ordre, il y a l'exécution, qui, elle, appartient à 
l'école laïque. Or, c'est dans cette exécution qu'apparaît un esprit d'in- 
dépendance tout nouveau alors, mais qui pour cela n'en est pas moins 
vif. Dans les représentations des Vices condamnés à la géhenne éternelle, 
les rois, les seigneurs, ni les prélats ne font défaut. Les Vertus ne sont 
plus représentées par des moines, comme sur les chapiteaux de quelques 
portails d'abbayes, mais par des femmes couronnées : l'idée symbolique 
s'est élevée. Parmi ces Vertus ou ces béatitudes, pour emprunter le lan- 

VTTf. — 13 



[ SCLLPTURE J — 138 — 

gage théologique, apparaît, comme à Chartres, la Liberté {Lihcrlas). 
L'Avarice, figm'ée sur les portails des églises abbatiales de Saint-Serniu 
de Toulouse et de Sainte-Madeleine de Vézelay, par un homme portant 
au cou une énorme sacoche et tourmenté par deux démons hideux, est 
représentée au portail de la cathédrale de Sens par une femme, les che- 
veux en désordre, assise sur un coffre qu'elle ferme avec un mouvement 
plein d'énergie. L'artiste remplace la représentation matérielle par une 
pensée philosophique. Plus de ces scènes repoussantes, si fréquentes 
dans les églises abbatiales du commencement du xii^ siècle. Le statuaire 
du xiii^ siècle, ainsi que l'artiste grec, a sa pudeur, et s'il figure l'enfer 
comme à la grande porte occidentale de Notre-Dame de Paris, c'est par 
la combinaison tourmentée des lignes, par les expressions de terreur 
données aux personnages, par leurs mouvements étranges, qu'il prétend 
décrire la scène, et non par des détails de supplices repoussants ou 
ridicules. Le côté des damnés sur les voussures de la porte principale de 
Notre-Dame de Paris est empreint d'un caractère farouche et désordonné 
qui contraste singulièrement avec le style calme de la partie réservée 
aux élus. Toutes ces figures des élus expriment une placidité, une dou- 
ceur quelque peu mélancolique qui fait songer et qu'on ne trouve pas 
dans la statuaire du xii" siècle, ni môme dans celle de l'antiquité. 

C'est maintenant que nous devons parler de l'expression des senti- 
ments moraux, si vivement sentie par ces artistes du xiii'' siècle et qui 
les classe au premier rang. Nos lecteurs voudront bien croire que nous 
n'allons pas répéter ici ce que des admirateurs plutôt passionnés qu'ob • 
servateurs de l'art gothique ont dit sur cette belle statuaire, en préten- 
dant la mettre en parallèle etmeme au-dessus de la statuaire de la bonne 
époque grecque, en refusant à cette dernière l'expression des sentiments 
de l'àme ou plutôt d'un état moral. Non; nous nous garderons de tom- 
ber dans ces exagérations, qui ne prouvent qu'une chose, c'est qu'on n'a 
ni vu, ni étudié les œuvres dont on parle. Les artistes qui, au xv!!*" siècle, 
prétendaient faire delà statuaire expressive, étaient aussi éloignés de l'art 
du moyen âge que de l'art antique, et le Puget, malgré tout son mérite, 
n'est qu'un artiste maniéré à l'excès, prenant la fureur pour l'expression 
de la force, les grimaces pour l'expression de la passion, le théâtral pour 
le dramatique. De toutes les figures de Michel- Ange, à nos yeux la plus 
belle est celle de Laurent de Médicis dans la chapelle de Saii-Lorenzo, à 
Florence. Mais cette statue est bien loin encore des plus belles œuvres 
grecques et ne dépasse pas certaines productions du moyen âge. Expli- 
quons-nous. La statuaire n'est pas un art se bornant à reproduire en 
terre ou en marbre une académie, c'est-à-dire un modèle plus ou moins 
heureusement choisi, car ce ne serait alors qu'un métier, une sorte de 
mise au point. Tout le monde est, pensons-nous, d'accord sur ce cha- 
pitre ; tout le monde (sauf peut-être quelques réalistes fanatiques) admet 
qu'il est nécessaire d'idéaliser la nature. Comment les Grecs ont-ils 
idéalisé la nature? C'est en formant un type d'une réunion d'individus. 



— 139 — [ SCULPTURE ] 

Do mémo quo, dans un poëmo, un auteur peut réunir toutes les vertus 
qui se trouvent cparses chez ini grand nombre dliommes, mais dont 
chacun, en particulier, a la conscience sans les pratiquer à la ibis ; do 
même sur un bloc de marbre ou avec un peu de terre, le statuaire grec 
a su réunir toutes les beautés empruntées à un certain nombre d'indivi- 
dus choisis. La conséquence morale et physique de cette opération de 
l'artiste, c'est d'obtenir une pondération parfaite, pondération dans l'ex- 
pression intellectuelle. Par conséquent, si violente que soit l'action à 
laquelle se livre ce type, si vifs que soient ses sentiments, du moment 
que l'idéal est admis (c'est-à-dire le beau par excellence, c'est-à-dire 
la pondération), la grimace, soit par le geste, soit par l'expression 
des traits, est exclue. Les Lapithes, qui combattent si bien les Cen- 
taures sur les métopes du Parthénon, expriment parfaitement leur 
action, mais ce n'est ni par des grimaces, ni par l'exagération du geste, 
ni par un jeu outré des muscles. Le geste est largement vrai dans son 
ensemble, finement observé dans les détails; mais ces hommes ne font 
point de contorsions à la manière des personnages de Michel-Ange. Si 
les traits de leurs visages paraissent conserver une sorte d'impassibi- 
lité, le mouvement des tètes, un léger froncement de sourcil, expri- 
ment la lutte bien mieux que ne l'aïu^ait fait une décomposition des 
lignes de la face. On ne saurait prétendre que les têtes, malheureuse- 
ment trop rares, des statues de la belle époque grecque, soient dépour- 
vues d'expression : elles ne sont jamais grimaçantes, d'accord ; il ne- 
faut pas plus les regarder après avoir vu celles du Puget qu'il ne faut 
goûter un mots délicat après s'être brûlé le palais avec r.nc venaison 
pimentée. Mais pour retrouver cette expression si Une des types de tètes 
grecques, il ne s'agit pas de les copier niaisement et de nous encombrer 
d'un amas de pastiches plats; mieux vaut alors tomber dans le réalisme 
brutal, et copier le premier modèle venu, voire le mouler, ce qui est 
plus simple. Est-ce à dire que ces types du beau, trouvés par les Grecs, 
fussent d'ailleurs identiques, qu'ils aient exclu l'individualité ? Sur les 
quatre ou cinq tètes de Vénus réparties dans les musées de l'Europe, 
et qui datent de la belle époque, bien qu'on ne puisse se méprendre 
sur leur qualité divine, y en a-t-il deux qui se ressemblent ? Parmi ces 
tètes qui semblent appartenir à une race d'une perfection physique et 
intellectuelle supérieure, l'une possède une expression de bonté insou- 
cieuse, l'autre laisse deviner, à travers ses traits si purs, une sorte d'in- 
flexibilité jalouse, une troisième sera dédaigneuse, etc. ; mais toutes, 
connue pour conserver un cachet appartenant à l'antiquité, font songer 
à la fatalité inexorable, qui jette sur leur front comme un voile de séré- 
nité pensive et grave. Retrouvons-nous ce milieu qui nous permette de 
reproduire ces expressions si délicates? Aboyons-nous autour de nous des 
gens subissant ces influences de la société antique? Les cerveaux d'au- 
jourd'hui songent-ils aux mêmes choses ? Non, certes. Mais nos physio- 
nomies ne disent-elles rien ? N'est-il pas possible aux statuaires de pro- 



[ SCULPTURE ] — 1^*0 — 

céder au milieu de notre société comme les Athéniens ont procédé chez 
eux? Ne peut-on extraire, et de ces formes physiques, et de ces senti- 
ments mijraux dominants, des types beaux qui, dans deux mille cinq 
cents ans, produiraient sur les générations futures l'effet profond 
qu'exercent sur nous les œuvres grecques ? Cela doit être possible, 
puisque cela s'est fait déjà au milieu d'une société qui n'avait nuls rap- 
ports avec la société grecque. 

Cette école du xiii*^ siècle, qui n'avait certes pas étudié l'art grec en 
Occident et qui en soupçonnait à peine la valeur, se développe comme 
l'école grecque. Après avoir appris la pratique du métier, ainsi que nous 
l'avons démontré plus haut, elle ne s'arrête pas à la perfection purement 
matérielle de l'exécution et cherche un type de beauté. Ya-t-elle le saisir 
de seconde main, d'ajirès un enseignement académique? Non; elle le 
compose en regardant autour d'elle. Nous verrons que pour la sculpture 
d'ornement cette école procède de la même manière, c'est-à-dire qu'elle 
abandonne entièrement les errements admis, pour recourir à la nature 
comme à une forme toujours vivifiante. Apprendre le métier, le conduire 
jusqu'à une grande perfection en se faisant le disciple soumis d'une tra- 
dition, quitter peu à peu ce guide pour étudier matériellement la na- 
ture, puis un jour se lancer à la l'echerche de l'idéal quand on se sent 
des ailes assez fortes, c'est ce qu'ont fait les Grecs, c'est ce qu'ont fait 
les écoles du xiii" siècle. Et de ces écoles, la plus pure, la plus élevée 
est, sans contredit, l'école de l'Ile-de-France. Celle de Champagne la suit 
de près, puis l'école picarde. Quant à l'école rhénane, nous en parlerons 
en dernier lieu, parce qu'en effet elle se développa plus tardivement. 

Dès les premières années du xiir siècle, la façade occidentale de 
Notre-Dame de Paris s'élevait. A la mort de Philippe-Auguste, c'est-à- 
dire en 1223, elle était construite jusqu'au-dessus de la rose. Donc — 
toutes les sculptures et tailles étant terminées avant la pose — les trois 
portes de cette façade étaient montées en 1220. Celle de droite, dite de 
Sainte-Anne, est en grande partie refaite avec des sculptures du xn^ siè- 
cle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est une composition 
complète et l'une des meilleures de cette époque '. Il est évident, pour 
tout observateur attentif et non prévenu — car beaucoup d'artistes, bien 
convaincus que cette sculpture est sans valeur, n'ont jamais pris la peine 
de la regarder - — que les statuaires auteurs de ces nombreuses figures 
ont abandonné entièrement les traditions byzantines, dans la conception 
comme dans les détails et le faire, qu'ils ont soigneusement étudié la 

' Voyez Porte, fig. 68. 

2 Nous n'exagérons pas. Possédant des moulages de quelques-unes des tètes prove- 
nant de cette porte, il nous est arrivé de les montrer à des sculpteurs, dans notre cabi- 
net. Fnppés de la beauté des types et de l'exécution, ceux-ci nous demandaient d'où 
provenaient ces c}tefs-d''œuvre. Si nous avions l'imprudence de leur avouer que cela était 
moulé sur une porte de Notre-Dame de Paris, immédiatement l'admiration tombait dans 
la glace. Mais si, mieux avisé, nous disions que ces moulages \euaient de quelque mo- 



— Ul — [ SCULPTURE ] 

nature, et qu'ils atteignent un idéal leur appartenant en propre. Voici 
(fig. 15) une tète d'un des rois, petite nature, qui garnissent l'une des 




voussures de cette porte. Certes, cela ne ressemble pas aux types grecs, 
ce n'est pas la beauté grecque; mais ne pas reconnaître qu'il y a dans 

nument d'Italie — or au commencement du xiii" siècle la sculpture italienne était assez 
barbare — c'était une recrudescence d'enthousiasme. La congrégation acaiTémiquc, non- 
seulement ne permet pas d'admirer ces œuvres fran(;aiscSj mais elle considère comme une 
assez méchante action de les regarder. Tout au moins ce serait une bien mauvaise note. 



l scuLi'TunE ] — nr2 — 

cette tète toutes les conditions de la beauté et d'une beauté singulière, 
c'est, nous semble-t-il, nier la lumière en plein jour. Le sens moral im- 
primé sur ce visage n'est pas non plus celui que dénotent habituellement 
les traits des statues grecques. Ce front large et haut, ces yeux très-ou- 
verts, à peine abrités par les arcades sourcilières, ce nez mince, cette 
bouche fine et un peu dédaigneuse, ces longues joues plates, indiquent 
l'audace réfléchie, une intelligence hardie, emportée à l'occasion. Mais 
ce n'est plus là, comme dans les figures du xir siècle de Chartres, le 
portrait d'un individu ; c'est un type, et un type qui ne manque ni de 
noblesse ni de beauté. Nous donnerions trop d'étendue à cet article, 
s'il nous fallait pré:::enter un grand nombre de ces figures, toutes sou- 
mises évidemment à un type de ])cauté admis, mais qui ne se ressem- 
blent pas plus que ne se ressemblent entre eux les visages des person- 
nages sculptés sur les métopes du Parthénon. 

Si nous nous attachons à l'exécution de cette statuaire, nous trouvons 
ce /"«/re largo, simple, presque insaisissable des belles œuvres grecques; 
c'est la même sobriété de moyens, le môme sacrifice des détails, la 
môme souplesse et la mèroc fermeté à la fois dans la façon de modeler 
les nus. D'ailleurs ces figures sont taillées dans une pierre dont la dureté 
égale presque celle du marbre de Paros. C'est du liais cliquart, le plus 
serré et le mieux choisi. 

Nous avons décrit à l'article Potite cette statuaire, la plus remarquable 
du portail de Notre-Dame de Paris. Ce n'est pas seulement par l'expres- 
sion noble des tètes qu'elle se recommande; tiu point de vue delà com- 
position elle accuse un art très-profondément étudié et senti. Le bas- 
relief de la mort de la Vierge est une scène admirablement entendue 
comme effet dramatique, comme agencement de lignes. Celle du couron- 
nement de la mère du Christ, dont nous présentons figure 16 un tracé 
bien insuffisant, ftiit assez connaître que ces artistes savaient composer, 
agencer les lignes d'un groupe et rendre une action par les mouvements 
et par l'expression du geste; les tètes des deux personnages sont admira- 
blement belles par la simplicité des attitudes et la pureté de l'expression. 
C'est ici le cas de faire une observation. On parle beaucoup, lorsqu'il 
est question de cette statuaire du xiii" siècle, de ce qu'on appelle le sen- 
timent religieux, et l'on est assez disposé à croire que ces artistes étaieni 
des personnages vivant dans les cloîtres et tout attachés aux plus étroites 
pratiques religieuses. Mais sans prétendre que ces artistes fussent des 
croyants tièdes, il serait assez étrange cependant que ce sentiment reli- 
gieux se fût manifesté d'une manière tout à fait remarquable dans l'art 
de la statuaire, précisément au moment où les arts ne furent plus guère 
pratiqués' que par des laïques et sur ces cathédrales pour la construction 
desquelles les évoques se gardaient bien de s'adresser aux établisse- 
ments religieux. Il ne serait pas moins étrange que l'art de la statuaire, 
pendant tout le temps qu'il resta confine dans les cloîtres, n'ait produit 
que des œuvres possédant certaines qualités entre lesquelles ce qu'on 



— 163 — [ SCULPTURE J 

peut appeler le sentiment religieux n'apparaît guère que sous une forme 
purement traditionnelle, ainsi que des exemples pr(k'é(lenls ont pu le 
liure voir. 




Voici le vrai. Tant que les arts ne furent pratiqués que par des moines, 
la tradition dominait, et la tradition n'était qu'une inspiration plus ou 
moins rapprochée de l'art byzantin. Si les moines apportaient quelques 
progrès à cet état de choses, ce n'était que par une imitation plus exacte 
de la nature. La pensée était pour ainsi dire dogmatiséc sous certaines 
formes ; c'était un art hiératique tendant à s'émanciper par le côté pure- 
ment matériel. Mais lorsque l'art franchit les limites du cloître pour en- 



r SCULPTURE ] — lui — • 

trer dans l'atelier du laïque, celui-ci s'en saisit comme d'un moyen d'ex- 
primer ses aspirations longtemps contenues, ses désirs et ses espérances. 
L'art, dans la société des villes, devint, au milieu d'un état politique très- 
imparfait, — qu'on nous passe l'expression, — une sorte de liberté de la 
presse, un exutoire pour les intelligences toujours prêtes à réagir contre 
les abus de l'état féodal. La société civile vit dans l'art un registre ouvert 
où elle pouvait jeter hardiment ses pensées sous le manteau de la 
religion ; que cela fut réfléchi, nous ne le prétendons pas, mais c'était 
un instinct : l'instinct qui pousse une foule manquant d'air vers une 
porte ouverte. Les évoques, au sein des villes du Nord qui avaient dès 
longtemps manifesté le besoin de s'affranchir des pouvoirs féodaux, dans 
C3 qu'ils crurent être l'intérêt de leur domination, poussèrent active- 
iiient à ce développement des arts, sans s'apercevoir que les arts, une 
fois entre les mains laïques, allaient devenir un moyen d'affranchisse- 
ment, de critique intellectuelle dont ils ne seraient bientôt plus les maî- 
tres. Si l'on examine avec une attention profonde cette sculpture laïque' 
du xiir siècle, si on l'étudié dans ses moindres détails, on y découvre 
bien autre chose que ce qu'on appelle le sentiment religieux : ce qu'on 
y voit, c'est avant tout un sentiment démocratique prononcé dans la ma- 
nière de traiter les programmes donnés, une haine de l'oppression qui 
se fait jour partout, et ce qui est plus noble et ce qui en fait un art digne 
de ce nom, le dégagement de l'intelligence des langes théocratiques et 
féodaux. Considérez ces têtes des personnages qui garnissent les por- 
tails de Notre-Dame, qu'y trouvez-vous ? L'empreinte de l'intelligence, 
de la puissance morale, sous toutes les formes. Celle-ci est pensive et 
sévère; cette autre laisse percer une pointe d'ironie entre ses lèvres ser- 
rées. Là sont ces prophètes du linteau de la Vierge, dont la physionomie 
méditative et intelligente finit, si on les considère de près et pendant un 
certain temps, par vous embarrasser comme un problème. Plusieurs, 
animés d'une foi sans mélange, ont les traits d'illuminés; mais combien 
plus expriment un doute, posent une question et la méditent? Aussi nous 
expliquons-nous aujourd'hui les dédains et les colères même qu'excite, 
dans certains esprits, l'admiration que nous professons pour ces œuvres, 
surtout si nous les déclarons françaises. Au fond, cette protestation est 
raisonnée. Longtemps nous avons pensé — car tout artiste possède une 
dose de naïveté — qu'il y avait, dans cette opposition à notre admiration, 
ignorance des œuvres, présomptions ou préjugés qu'un examen sincère 
pourrait vaincre à la longue. Nous nous abusions complètement. La 
question, c'est qu'il ne foui pas que cet art puisse passer pour beau; et il 
ne faut pas que cet art soit admis comme beau, parce qu'il est une mar- 
que profonde de ce que peut obtenir l'affranchissement des intelligences 
et des développements que cet affranchissement peut prendre. Une école 
qui, élevée sous des cloîtres, dans des traditions respectées, s'en éloigne 
brusquement, pour aller demander la lumière à sa propre intelligence, 
à sa raison et à son examen, pour réagir contre un dogmatisme séculaire 



1Z,5 — [ SCULPTURE ] 

et courir dans la voie de réinancipation en toute chose ! Quel dangereux 
exemple qu'on ne saurait trop repousser ! Toutes les débauches nous 
seront permises en fait d'art et de goût, plutôt que l'admiration pour la 
seule époque de notre histoire où les artistes aflVanchis ont su trouver, 
en architecture, des méthodes et des formes toutes nouvelles, ont su 
élever une école de sculpteurs qui ne sont ni grecs, ni byzantins, ni ro- 
mans, ni italiens, ni quoi que ce soit qui ait paru dans le champ des arts 
depuis le siècle de Périclcs,qui puisent dans leur propre fonds en détour- 
nant les yeux du dogmatisme en fait d'art. Pour qui prétend maintenir 
en tutelle l'intelligence humaine comme une mineure trop prompte à 
s'émanciper, il est clair qu'un tel précédent intellectuel dans l'histoire 
d'un peuple doit être considéré comme un écart funeste; cela est logi- 
que. Mais il est plus diflicile d'expliquer comment il arrive que nombre 
de personnes en France, dévouées, prétendent-elles, aux idées d'éman- 
cipation, et qui croient en protéger l'expression, ne voient dans nos arts 
du XIII'' siècle que des produits maladifs, étouffés sous un ordre social 
oppressif, qu'un signe d'asservissement moral. Asservissement à quoi ? 
On ne le dit pas clairement. Est-ce à la théocratie ? Jamais noyau d'ar- 
tistes n'a su, mieux que nos imagiers du xiii^ siècle, manifester l'indé- 
pendance de l'idée; car, derrière le sujet religieux ou historique, se 
cachent toujours la pensée et l'expression philosophique. Est-ce à la 
féodalité ? Certes les grands, les forts, les puissants, n'ont jamais été 
montrés plus hardiment vaincus par l'éternelle justice. Foulez les 
cendres refroidies de la féodalité et de la théocratie, si bon vous semble, 
il n'y a pas grand péril, car vous savez qu'elles ne sauraient se réchauffer; 
mais pourquoi écraser du môme talon le système oppressif et ceux qui 
ont su les premiers s'en affranchir en réagissant contre l'énervement 
intellectuel au moyen âge? Gela est-il é(|uitable, courageux et habile? 

Le monument religieux était à peu près le seul où l'artiste pouvait 
exprimer ses idées, ses sentiments; il le fai-t d'une façon indépendante, 
hardie même. Il repousse l'hiératisme, qui s'attache toujours à une so- 
ciété gouvernéepar un despotisme quelconque, théocratique ou monar- 
chique. Pourquoi lui refuseriez-vous ce rôle de précurseur dans la voie 
de l'émancipation de l'intelligence ? 

On peut reconnaître les qualités d'un art en considérant quels sont ses 
détracteurs. Les admirations n'apprennent pas grand'chose, mais la cri- 
tique de parti pris et le côté d'où elle vient sont un enseignement pré- 
cieux. Si vous voyez un siècle tout entier s'élever contre un art d'un 
temps antérieur, vous pouvez être assuré que les idées qui ont dominé 
dans cet art vilipendé sont en contradiction manifeste avec les idées de 
la société qui le repousse. Si vous voyez un corps, une association, une 
coterie d'artistes rejeter un art, vous pouvez être assuré que les qualités 
de cet art sont en opposition directe avec les méthodes et les façons 
d'être de ce corps. Si une école se signale par la médiocrité ou la plati- 
tude de ses productions, vous pouvez être assuré que l'école rejetéo 

VIII. -^19 



[ scrLrTi'RE ] — 146 — 

amèrement par elle se distinguait par l'originalité, la recherche du pro- 
grès et l'examen. Dans la république des arts, ce qu'on redoute le plus, 
ce n'est pas la critique contemporaine, pouvant toujours être soupçon- 
née de partialité, c'est la protestation silencieuse, mais cruelle, persis- 
tante, d'un art qui se recommande par les qualités qu'on ne possède plus. 
Dans un temps comme le siècle de Louis XIY. où l'artiste n'était plus 
guère qu'un commensal de quelque grand seigneur, pensionné par le 
roi, subissant tous les caprices d'une cour, disposé à toutes les conces- 
sions pour plaire, à toutes les flatteries pour vivre (car on flatte avec le 
ciseau comme avec la plume), il n'est pas surprenant que la statuaire du 
XIII*' siècle, avec son caractère individuel, indépendant, dût paraître bar- 
bare. Placez un de ces beaux bronzes étrusques comme le Musée Britan- 
nique en possède tapt, sur la cheminée d'une dame à la mode, au mi- 
lieu de chinoiseries, de biscuits, de vieux Sèvres, de ces mièvreries tant 
recherchées de la fin du dernier siècle, et voyez quelle figure fera le 
bronze antique? Il était naturel que les critiques du dernier siècle, qui 
mettaient, par exemple, le tombeau du maréchal de Saxe au niveau 
des plus belles pi'oductions de l'antiquité, trouvassent importunes les 
sculptures hardies des beaux temps du moyen âge. Le clergé lui-même 
mit un acharnement particulier à détruire ces dénonciateurs perma- 
nents de l'état d'avilissement où tombait l'art. Ceux dont le devoir serait 
de lutter contre l'afTaiblissement d'une société, et qui, loin d'en avoir le 
courage et la force, profitent de ce relâchement moral, s'attaquent habi- 
tuellement ùtoutce qui fait un contraste avec l'état de décadence où tombe 
cette société. Quand les chapitres, quand les abbés du dernier siècle je- 
taient bas les œuvres d'art des beaux moments du moyen âge, ils ren- 
daient à ces œuvres le seul hommage qu'ils fussent désormais en état de 
leur rendre ; ils ne pouvaient souffrir qu'elles fussent les témoins des 
platitudes dont on remplissait alors les édifices religieux. C'était la pudeur 
instinctive de l'homme qui, livré à la débauche, raille et cherche à dis- 
perser la société des honnêtes gens. Les statues pensives et graves de 
nos portails n'étaient bonnes qu'à envoyer de mauvais rêves aux petits 
abbés de salon ou à ces chanoines qui, afin d'augmenter leurs revenus, 
vendaient les enceintes de leurs cathédrales pour bâtir des échoppes. 
Aujourd'hui encore une partie du clergé français ne voit qu'avec défiance 
se manifester l'admiration pour la bonne sculpture du moyen âge. Il y 
a là dedans des hardiesses, des tendances indépendantes fâcheuses ; ces 
figures de pierre ont l'air trop méditatives. On aime mieux les saints 
à l'air évaporé, aux gestes théâtrals, ou les vierges ressemblant à des 
bonnes décentes, ces anges affadis et toutes ces pauvretés auxquelles 
l'art est à peu près étranger, mais qui, ne disant rien, ne compromettent 
rien. Beaucoup de personnages respectables — et nous plaçant à leur 
point de vue, nous comprenons parfaitement l'esprit qui les guide — 
n'ont pas \u sans une certaine appréhension ce mouvement archéolo- 
gique qui poussait les intelligences vers l'étude des arts du moyen âge 



— 167 ^ [ SCULPTURE ] 

si soigneusement tenus sous le boisseau ; ils ont senti que la critique, 
entrant sur ce terrain du passé, allait remettre en lumière toute une 
série d'idées qui ébranleraient plusieurs temples : celui de la religion 
facile, élevé avec tant de soin depuis le xvn^ siècle ; celui de l'art officiel, 
effacé, qui, n'admettant qu'une forme, rejette bien loin toute pensée, 
tout travail intellectuel, comme une hérésie. 

Tout s'enchaîne dans une société, et, quand on y regarde de près, 
aucun fait n'est isolé. La société qui au milieu d'elle admettait qu'une 
compagnie puissante condamnât l'esprit humain à un abandon absolu 
de toute personnalité, à une soumission aveugle, à une direction morale 
dont on ne devait même pas chercher le sens et la raison, cette société 
devait bientôt voir s'élever comme corollaire, dans le domaine de l'art, 
urî principe semblable, ennemi acharné de tout ce qui pouvait signaler 
l'individualisme, l'examen, l'indépendance de l'artiste, le respect de l'art 
avant le respect pour le dogme qui prétend le diriger. 

Ce qui frappe toujours dans les œuvres grecques, c'est que l'artiste 
d'abord respecte son art. On subit la même impression lorsqu'on examine 
les bonnes productions du xiii'' siècle : que l'artiste soit religieux ou 
non, cela nous importe ppa ; mais il est évidemment croyant à son art, 
et il manifeste toute la liberté d'un croyant, dont le plus grand soin est 
de ne pas mentir à sa conscience. 

Nous avouons que, pour notre part, dans toute production d'art, ce 
({ui nous saisit et nous attache, c'est presque autant l'empreinte de 
l'homme qui l'a créée que la valeur intrinsèque de l'objet. La sculpture 
grecque nous charme tant que nous entrevoyons l'artiste à travers son 
œuvre, que nous pouvons, sur le marbre qu'il a laissé, suivre ses pen- 
chants, ses désirs, l'expression de son vouloir; mais quand ces produc- 
tions n'ont plus d'autre mérite que celui d'une exécution d'atelier, 
({uand le praticien s'est substitué à l'artiste, l'ennui nous saisit. Ce que 
nous aimons par-dessus tout dans la statuaire du moyen âge, même la 
plus ordinaire, c'est l'empreinte individuelle de l'artiste toujours ou 
pix'sque toujours profondément gravée sur la pierre. Dans ces figures 
innombrables du xiii'' siècle, on retrouve les joies, les espérances, les 
amertumes et les déceptions de la vie. L'artiste a sculpté comme il 
])ensait, c'est son esprit qui a dirigé son ciseau ; et comme pour l'homme 
il n'est qu'un sujet toujours neuf, celui qui traduit les sentiments et les 
l)assions de l'homme, on ne sera pas surpris si, en devinant l'artiste der- 
rière son œuvre, nous sommes plus touché que si l'œuvre n'est qu'un 
solide revêtant une belle forme. 

C'est là la question pour nous, au xix*^ siècle. Devons-nous considérer 
le beau suivant un canon admis? ou le beau est-il une essence se déve- 
loppant de différentes manières, suivant des lois aussi variables que sont 
celles de l'esprit humain ? Au point de vue philosophique, la réponse 
ne saurait être douteuse : le beau ne peut être que l'émanation d'un 
principe, et non l'apparence d'une forme. Le beau naît et réside dans 



[ scuLPTriiE ] — H8 — 

l'àme de l'artiste et doit se traduire d'après les mouvements de cette 
âme qui s'est habituée à concevoir le beau, la vérité. Ce n'est pas nous 
qui disons cela, mais un Grec. Et à ce propos qu'il nous soit permis de 
faire ressortir une de ces contradictions entre tant d'autres, quand il 
est question de l'esthétique. Nos philosophes modernes, nos écrivains, 
ne sont point artistes; nos artistes ne sont rien moins que philosophes; 
de sorte que ces deux expressions de l'esprit humain, chez nous, l'art et 
la philosophie, s'en vont chacune de leur côté et se trompent récipro- 
quement, ou trompent le public sur l'influence qu'elles ont pu exercer 
l'une sur l'autre. Il est évident que Socrate était fort sensible à la beauté 
plastique; il avait quelque peu pratiqué la sculpture. Il vivait dans un 
milieu — que jamais il ne voulut quitter, même pour échapper à la 
mort, — où la beauté de la forme semblait subjuguer tous les esprits, 
et cependant c'est ainsi qu'il s'exprime quelque part ' : a La philosophie, 
(( recevant l'àme liée véritablement et, pour ainsi dire, collée au corps, 
(( est forcée de considérer les choses non par elle-même, mais par l'in- 
(( tcrmédiaire des organes comme à travers les murs d'un cachot et 
(( dans une obscurité absolue, reconnaissant que toute la force du 
(( cachot vient des passions qui font que le prisonnier aide lui-même 
« à serrer sa chaîne; la philosophie, dis-je, recevant l'àme en cet état, 
« l'exhorte doucement et travaille à la délivrer. Et pour cela elle lui 
c( montre que le témoignage des j^eux du corps est plein d'illusions 
<( comme celui des oreilles, comme celui des autres sens; elle l'engage 
« à se séparer d'eux, autant qu'il est en elle; elle lui conseille de se 
(( recueillir et de se concentrer en elle-même, de ne croire qu'à elle- 
(( même, après avoir examiné au dedans d'elle et avec l'essence même 
(( de sa pensée ce que chaque chose est en son essence, et de tenir pour 
(( faux tout ce qu'elle apprend par un autre qu'elle-même, tout ce qui 
(( varie selon la différence des intermédiaires : elle lui enseigne que ce 
(( qu'elle voit ainsi, c'est le sensible et le visible ; ce qu'elle voit par elle- 
(( même, c'est l'intelligible et l'immatériel... » Et avant Socrate le poëte 
Épicharme n'avait- il pas dit : 

« C'est l'esprit qui voit, c'est l'esprit qui entend ; 
« L'œil est aveugle, l'oreille est sourde. » 

Donc CCS Grecs qu'on nous représente (lorsqu'il est question des arts) 
comme absolument dévoués au culte de la beauté extérieure, de la 
forme, possédaient au milieu d'eux, dès avant Phidias, des poètes, des 
philosophes qui chantaient et professaient quoi ? L'illusion des sens, le 
détachement de l'àme du corps, de ses appétits et de ses passions, l'as- 
servissement de l'enveloppe matérielle à l'esprit. On avouera que sous 
ce rapport le christianisme n'a rien inventé. Mais si les Athéniens, tout 

» Phédon, trad. de V. Cousin, édit. de 1822. Bossante, tome 1, page 243. 



■ — lZl9 — [ SCULPTURE ] 

en écoutant Socrutc, taillaient les marbres du Parthénon et du temple 
de Thésée, ils alliaient difficilement les théories du philosophe avec cette 
importance merveilleuse donnée à la beauté extérieure... Socrate fut 
condamné à mort; Phidias fut exilé : ce qui tendrait à prouver qu'à ce 
moment de la civilisation athénienne une lutte sourde commençait entre 
ces deux principes, de la prépondérance de la matière sur l'âme, de 
l'àme sur la matière. Et en effet Phidias n'est pas plutôt à Olympie, qu'il 
façonne cette statue de Zeus, d'une si étrange beauté, si l'on en croit 
ceux qui l'ont vue, en ce qu'elle reflétait, sur une admirable forme, la 
pensée la plus profonde. Déjà donc, à l'apogée de la splendeur plastique 
de l'art grec, s'élève la réaction, non contre la beauté plastique, mais 
contre la suprématie de cette beauté sur l'intelligence, sur ce (jue Socrate 
lui-même appelle la vérité née de la raison humaine. Qu'ont donc fait 
ces statuaires de notre belle école laïque primitive, si ce n'est de suivre 
cette voie ouverte par les Grecs eux-mêmes, et de chercher, non point 
par une imitation plastique, mais dans leur pensée, tous les éléments de 
l'art dont ils nous ont laissé de si beaux exemples ? 

Les statuaires du xiii'-' siècle ne pouvaient avoir les idées, les sentiments 
des statuaires du temps de Périclcs; ayant d'autres idées, d'autres sen- 
timents, il était naturel qu'ils cherchassent, pour les rendre, des moyens 
différents de ceux employés par les artistes grecs, et en cela ils étaient 
d'accord avec les principes émis par les Grecs, si nous en croyons Platon. 
Mais, objectera-t-on : « ^sous ne contestons pas cela ; nous n'accusons 
pas les artistes du moyen âge de n'avoir pas produit des œuvres aussi 
bonnes que le permettait le milieu social où ils vivaient. Nous tenons à 
constater seulement que leurs œuvres ne sont pas et ne pouvaient être 
aussi belles que celles de l'époque grecque, et que par conséquent il 
est bon d'étudier celles-ci, funeste d'étudier celles-là. » Nous sommes 
d'accord, sauf sur la conclusion en ce qu'elle a au moins d'absolu. Nous 
répondrons : (( Il est utile d'étudier la statuaire grecque et de s'enquérir 
en môme temps de l'état social au milieu duquel elle s'est développée, 
parce que cet art est en harmonie avec cet état social et que sa forme 
sensible est parfaitement belle; mais notre état social moderne étant 
différent de celui des Grecs, il est utile de savoir comment à d'autres 
époques, dans des conditions nouvelles étrangères à celles de la société 
grecque, des artistes ont su aussi développer un art sans imiter les Grecs 
et en conservant leur caractère propre ; parce qu'il est utile toujours de 
connaître les moyens sincères qu'emploie l'intelligence humaine pour se 
manifester, » Nier que l'état social et religieux de la Grèce n'ait pas été 
le milieu le plus favorable au développement des arts plastiques qui ait 
jamais existé, ce serait nier la lumière en plein midi; mais prétendre 
que ce milieu puisse être le seul, ou plutôt que ce qu'il a produit doive 
sans cesse être reproduit, même dans d'autres milieux, c'est nier le 
développement de l'esprit humain, si bien préconisé par les Grecs eux- 
mêmes, et considérer les aspirations vers des horizons nouveaux comme 



[ SCULPTURE ] — 150 — 

les bouffées d'une sotte vanité. Nous accordons qu'on ne saurait dépasser 
la beauté plastique de la statuaire grecque, alors la conclusion devrait 
être de chercher une autre face non développée de la beauté. C'est dans 
ce sens que les efforts des statuaires du xiii^ siècle se sont dirigés. Dans 
leurs ouvrages, la beauté purement plastique est cerlaincment fort au- 
dessous de ce que nous a laissé la Grèce; mais un nouvel élément 
intervient, c'est l'élément intellectuel, que les Grecs les premiers ont 
t'ait surgir. La statuaire n'est plus seulement une admirable forme exté- 
rieure, une sublime apparence matérielle, elle devient un être révélant 
toute une suite d'idées, de sentiments. Toutes les statues grecques 
regardent dans leur présent — et c'est pour cela qu'il est si ridicule 
de les copier aujourd'hui que ce passé est bien loin, — tandis que les 
statues du moyen âge des bons temps manifestent une pensée qui est 
de l'humanité tout entière et semblent vouloir deviner l'inconnu. C'est 
ce qui nous faisait dire tout à l'heure que beaucoup d'entre elles expri- 
ment le doute, non le doute mélancolique et découragé, mais le doute 
audacieux, investigateur; ce doute qui, à tout prendre, conduit au 
grand développement des sociétés modernes, ce doute qui a formé les 
Bacon, les Galilée, les Pascal, les Newton, les Descartes. La statuaire 
des Grecs est sœur de la poésie ; celle du moyen âge pénètre dans le 
domaine de la psychologie et de la philosophie. Est-ce un malheur ? 
(Ju'y faire ? si ce n'est en prendre résolument son parti et profiter du 
fait, au lieu d'essayer de le cacher. La plupart de nos statuaires ne 
sont-ils pas un peu comme des scribes s'amusant à recopier sans cesse 
des manuscrits enluminés et refusant de reconnaître l'invention de l'im- 
primerie ? 

11 ne faudrait pas croire cependant que ces statuaires du xiii'' siècle 
n'ont pas pu, quand ils l'ont voulu, exprimer cette sérénité brillante et 
glorieuse qui est le propre de la foi. A Paris, à Reims, bon nombre de 
figures sont empreintes de ces sentiments de noble béatitude que l'ima- 
gination prête aux êtres supérieurs à l'humanité. Les anges ont été pour 
eux un motif de compositions remarquables, soit comme ensemble, soit 
dans l'expression des tètes. 

On peut voir dans les voussures de la porte principale de Notre-Dame 
de Paris deux zones d'anges à mi-corps dont les gestes et les expressions 
sont d'une grâce ravissante. La cathédrale de Reims a conservé une 
grande quantité de ces représentations d'êtres supérieurs, traitées avec 
un rare mérite. Les anges posés sur les grands contre-forts, et qui sont 
de dimensions colossales, sont presque tous des œuvres magistrales. 
D'autres, d'une époque un peu plus ancienne, c'est-à-dire qui ont dû 
être sculptés vers l'année 1225 et qui sont adossés aux angles des cha- 
pelles absidales, sous la corniche, ont des qualités qui les mettent 
presque en parallèle, comme faire, avec la statuaire grecque du bon 
temps. Nous donnons (fig. 17) la tète d'un de ces anges. L'antiquité 
n'exprime pas mieux la jeunesse, l'ingénuité, le bonheur calme et sûr, 



151 



SCULPTURE 



et cependant dans ces traits intelligents rien de niais ou de mignard. 
C'est jeune et gracieux, mais en même temps puissant et sain. Nous 
inviterions les personnes qui, sans avoir jamais regardé la statuaire du 
moyen âge que sur des bahuts llamands couverts de magots difformes 



'7 




c^.zLflLA-rjr. 



OU sur quelques diptyques, ne voient dans cet art qu'un développement 
du laid, d'aller faire un voyage à Reims, à Chartres ou à Amiens, et 
d'examiner avec quelque attention les bonnes statues colossales de ces 
églises et les deux ou trois mille figures des voussures et bas-reliefs ; 
peut-être leur jug Miient serait-il quelque peu modifié '. 



' Les plaiiclics joiiitus à cet article ont toutes été dessinées, soit sur des estampages, 
à la chambre claire, soit d'après des photographies, soit sur les originaux, de même 
à l'aide de la chambre claire. Nous faisons cette observation, parce que, de bonne foi 
d'ailkurSj quelques personnes ont prétendu que nous dounions à la statuaire du moyeu 



[ SCULPTURE J — 152 — 

Si cette tète d'ange est belle, intelligente, cette beauté rcssemble-t-elle 
à celle des beautés grecques ? Nullement. Le front est baut et large, 
les yeux longs, à peine enfoncés sous les arcades sourcilières ; le nez est 
petit, le crâne large aux tempes, le menton fin. C'est un type déjeune 
Champenois idéalisé, qui n'a rien de commun avec le type grec. Ce n'est 
pas là un tort, à nos yeux, mais une qualité. Idéaliser les éléments que 
l'on possède autour de soi, c'est là le véritable rôle du statuaire, plutôt 
que de reproduire cent fois la tète de la Vénus de Milo, en lui enlevant, 
à chaque reproduction, quelque chose de sa fleur de beauté originale '. 
Nous n'avons pas sufflsannnent insisté sur les conditions dans lesquelles 
le beau se développait chez les Athéniens entre tous les Grecs. Si élevée 
que soit la doctrine de Platon, si merveilleux que soit le Phédon, comme 
grandeur et sérénité de la pensée, il ressort évidemment de l'argumen- 
tation de Socrate que la fin de l'homme c'est lui, c'est le perfectionne- 
ment de .so/i esprit, le détachement de son âme des choses matérielles. Il 
y a dans le Phédon, et dans le Criton particulièrement, une des plus belles 
définitions du devoir qu'on ait jamais faite. Mais il n'est question que 
du devoir envers la patrie; l'humanité n'entre pour rien dans les pensées 
exprimées par Socrate. C'est à l'homme à s'élever par la recherche de 
la sagesse, et par cette recherche il se détache autant du prochain que 
de son propre corps. La recherche de la beauté dans les arts, suivant les 
Athéniens, procédait de la même manière; l'homme est sublime, l'hu- 
manité n'existe pas. C'est pourquoi tant de personnes, jugeant des 
choses d'art avec leur instinct seulement, tout en admirant une statue 
grecque, lui reprochent le défaut d'expression, ce qui n'est pas exact, 
mais plutôt le défaut de sensibilité humaine, ce qui serait plus près de 
la vérité. Tout individu-statue, plus il est parfait chez l'Athénien et plus il 
se rapproche d'un mytlic-Jiomrm, complet, mais indépendant du reste de 
l'humanité, détaché, absolu dans sa perfection. Aussi voyez la pente : 
de l'homme supérieur, le Grec fait un héros; du héros, un dieu. Certes 
il y a là un véhicule puissant pour arriver à la beauté, mais est-ce à dire 
que ce véhicule soit le seul et surtout qu'il soit applicable aux sociétés 
modernes ? Et cela est particulièrement propre aux Athéniens, non 
point à toute la civilisation grecque. Les découvertes faites en dehors 
de l'Attique nous démontrent qu'on s'est fait chez nous, sur l'art grec, 
des idées trop absolues. Les Grecs pris en bloc ont été des artistes bien 

àg-e un caracicre de beauté qu'elle ne possède pas. Nous ne saurions aceepter cette cri- 
tique flatteuse. Mais serait-elle vraie, qu'elle prouverait que l'étude de cette sculpture 
peut conduire ceuï qui s'y livrent à faire mieux, tout en conservant son style et son carac- 
tère; donc cette élude ne serait pas une mauvaise chose. 

1 Sur un édifice récent, qu'il est inutile de citer, nous avons compté vingt-deux tètes 
de la Vénus de Milo, autant que de statues. Sur l'observation que nous faisions à un 
sculpteur de cet abus d'un cbef-d'œuvrCj il nous fut répondu : « Ces statues étaient 
si mal payées ! » Soit; mais alors qu'on ne vienne pas mettre en avant les intérêts de 
l'art. 



— 153 — [ SCULPTURE ] 

plus î'omantiquefi qu'on no le veut croire. Il suffît, pour s'en convaincre, 
d'aller visiter le Musée Britannique, mieux fourni de productions de la 
statuaire grecque que le Musée du Louvre. Ce qui ressort de cet examen, 
c'est l'extrême liberté des artistes. Les fragments du tombeau de Mausolc, 
par exemple, qui certes datent d'un bon temps et qui sont très-beaux, 
ressemblent plus à de la statuaire de Reims qu'à celle du Parthénon. 
Nous en sommes désolé pour les classiques qui se sont fait un petit art 
grec commode pour leur usage particulier et celui de leurs prosélytes : 
c'est d'un déplorable exemple, mais c'est grec et bien grec; et ce mo- 
nument était fort prisé par les Grecs, puisqu'il fut considéré comme la 
septième merveille des arts. Pouvons-nous admettre que les Grecs ne 
s'y connaissaient pas ? 

La statue du roi de Carie est presque entièrement conservée, compris 
la tète; et tout le personnage rappelle singulièrement une des statues 
du portail de Reims que nous donnons ici (fig. 18), en engageant les 
sculpteurs à aller la voir. C'est la première sur l'ébrascmcnt de gauche 
de la porte centrale. Or, quand on songe que cette statue du roi Mausole 
est postérieure de soixante ans à la statuaire de Phidias, on peut assurer 
que les statuaires grecs ne se recopiaient pas et qu'ils cherchaient le 
neuf sur toutes les voies, sans craindre d'aller sans cesse recourir à la 
nature comme à la source vivifiante. Au Musée Britannique on peut voir 
d'assez nombreux exemples de cette statuaire grecque des côtes de l'Asie 
Mineure, qui, bien qu'empreinte d'un style excellent, diffère autant que 
la statuaire du moyen âge elle-même de la statuaire de l'Attique. Si 
les musées en France étaient des établissements sérieusement affectés 
ù l'étude et placés en dehors des systèmes exclusifs, n'aurait-on pas déjà 
dû réunir, dans des salles spéciales, des moulages delà statuaire antique 
et du moyen âge comparées. Rien ne serait plus propre à ouvrir l'intel- 
ligence des artistes et à leur montrer comment l'art, à toutes les époques, 
procède toujours d'après certains principes identiques. Gela ne vaudrait- 
il pas mieux et ne serait-il pas plus libéral que de repaître notre jeu- 
nesse de banalités, et d'entretenir au milieu d'elle une ignorance qui, si 
les choses continuent ainsi, nous fera honte en Europe • ? Si dans des 
salles on plaçait parallèlement des figures grecques de l'époque éginé- 
tique et des ligures du xii* siècle de la statuaire française, on serait 
frappé des analogies de ces deux arts, non-seulement quant à la forme, 
mais quant au faire. Si plus loin on mettait en regard des figures de 
l'époque du développement grec et du xiii^ .siècle français, on verrait 
par quels points de contact nombreux se réunissent ces deux arts, si 

1 11 y a déjà plus de dix ans, notre belle statuaire des xii'' et xiu*^ siècles a été moulée 
pour être envoyée en Angleterre, et former des musées comparatifs du plus grand inté- 
rêt, à tous les points de vue. A la môme époque, nous avons offert d'envoyer, sans frais 
de moulage, des épreuves de ces modèles pour en former à Paris un musée de statuaire 
comparée. 11 n'a pas été répondu à cette oll're. 

vni. — 20 



[ SCULPTURE ] 



— 15a — 




/3 



cr 



ditférents dans leurs expressions. Mais cela tendrait à émanciper Tesprlt 
des artistes et à faire reconnaître qu'il y a un art français ;iv;inl Ir 



— 155 l SCULPTURE ] 

XYi" siècle, deux choses qu'il faut empêcher à tout prix, parce que ce 
serait la mort du protectorat académique en matière d'art, et (jue le 
protectorat est commode pour ceux qui l'exercent connue pour ceux qui 
s'y soumettent, et en profitent par constuiuent. 

Ce qu'il est important de maintenir, c'est qu'avant le wi*^ siècle, toute 
production d'art en France n'était qu'un essai grossier, barbare ; que 
l'Italie a eu l'heureuse destinée de nous éclairer ; que certains artistes 
assez adroits, au xvi'' siècle, en France, sous l'influence de la cour de 
François I", se sont dégrossis au contact des Italiens et ont produit des 
œuvres qui ne manquent pas de charme. Mais qu'au xvir siècle seul, 
c'est-à-dire à l'Académie qui en est une incarnation, il était réservé de 
coordonner tous ces éléments et d'en faire un corps de doctrine d'où la 
lumière, à tout jamais, doit jaillir. Si on laisse entrevoir que la France a 
possédé un art avant cette inoculation italienne du xvi'' siècle, si bien 
réglée par l'Académie, tout cet échafaudage scellé, dressé avec tant de 
soins et à l'aide de mensonges historiques, s'écroule, et nous nous retrouv 
vous en face de nous-mêmes, c'est-à-dire de nos œuvres à nous. Nous 
reconnaissons qu'on a pu faire des chefs- d'à' uvre sans école des Beaux- 
Arts et sans villa Medici. Nous n'avons plus, en fait de pi^otecteurs des 
arts, que notre talent, notre étude, notre génie propre et notre courage. 
11 n'y a plus de gouvernement possible dans l'art avec ces éléments seuls, 
tout est perdu pour les gouvernants comme pour une bonne partie des 
gouvernés, et surtout pour la classe des censeurs n'ayant jamais tenu ni 
l'ébauchoir, ni le compas, ni le pinceau, mais vivant de l'art comme 
le lierre vit du chêne en l'étouffant sous son plantureux feuillage. 

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ! 

Si l'on eût dit à ces artistes, pardon, à ces imagiers du xiii" siècle : 
« Bonnes gens, qui faites de la sculpture comme mille part on n'en fait 
de votre temps, qui formez l'école mère où l'on vient étudier, qui en- 
Toyez des artistes partout, qui pratiquez votre art avec la foi en vos 
œuvres et une parfiiite connaissance des moyens matériels, qui couvrez 
notre pays d'un monde de statues égal, au moins, au monde de statues 
des villes grecques ; il arrivera un moment, en France, à Paris, là oîi 
vous placez le centre de vos écoles, où des hommes, Français comme 
vous, nieront votre mérite, — cela vous importe peu, — mais essayeront 
de faire croire que vous n'avez pas existé, que vos œuvres ne sont pas de 
vous, qu'elles sont dues au hasard protecteur, et donneront, comme 
preuve, que vous n'avez pas signé vos statues... » Les bonnes gens n'au- 
raient pas ajouté foi à la prédiction. Cependant le prophète eût bien 
prophétisé. 

Nous ne demanderions pas mieux ici que de nous occuper seulement 
de nos arts anciens; mais il est bien difficile d'éviter les parallèles, les 
conqxiraisons, si l'on prétend être intelligible. La statuaire est un art qui 



j SCULPTURE ] — 156 — 

possède plus qu'aucun autre le privilège de l'unité. Elle n'est point^ 
comme l'architecture, forcée de se soumettre aux besoins du moment, 
comme la peinture, dont les ressources sont tellement variées, infinies, 
qu'entre une fresque des catacombes et un tableau de l'école hollandaise 
il y a mille routes, mille sentiers, mille expressions diverses et mille ma- 
nières différentes de les employer. Faire l'histoire de la statuaire d'une 
époque, c'est entrer forcément dans toutes les écoles qui ont marqué. 
(Ju'on veuille donc bien nous pardonner ces excursions répétées, soit dans 
l'antiquité, soit chez nos statuaires modernes. Pourrions-nous faire saisir 
la qualité que nous appelons dramatique, dans la statuaire du moyen âge, 
sans chercher jusqu'à quel point les anciens l'ont admise et ce que nous 
en avons fait aujourd'hui ? 

Il est nécessaire d'abord d'expliquer ce que nous considérons comme 
l'élément dramatique dans la statuaire. C'est le moyen d'imprimer dans 
l'esprit du spectateur, non pas seulement la représentation matérielle 
d'un personnage, d'un mythe, d'un acte, d'une scène, mais tout un ordre 
d'idées qui se rattachent à cette représentation. Ainsi une statue parfaite- 
ment calme dans son geste, dans l'expression même de ses traits, peut 
posséder des qualitées dramatiques, et une scène violente n'en posséder 
aucune. Telle statue antique, comme l'Agrippine du Musée de Naples, 
par exemple (admettant même qu'on ne sût pas quel personnage elle 
représente), est éminemment dramatique, en ce sens que dans sa pose 
affaissée, dans l'ensemble profondément triste et pensif de la figure, on 
devine toute une histoire funeste, tandis que le groupe de Laocoon est 
])ien loin d'émouvoir l'esprit et de développer un drame. Ce sont des 
modèles, et les serpents ne sont là qu'un prétexte pour obtenir des effets 
de pose et de muscles. Nous choisissons exprès ces deux exemples dans 
une période de la statuaire où l'on cherchait précisément cette qualité 
dramatique, et où on ne l'obtenait que quand on ne la cherchait pas, 
c'est-à-dire dans quelques portraits. Bien que dans la statuaire la beauté 
de l'exécution soit plus nécessaire que dans tout autre art, cependant 
l'élément dramatique n'est pas essentiellement dépendant de cette exé- 
cution. Tel bas-relief des métopes de Sélinonte, quoique d'une exécution 
primitive, roide, telle sculpture du xii" siècle qui présente les mêmes im- 
perfections, sont profondément empreints de l'idée dramatique, en ce 
que ces sculptures transportent l'esprit du spectateur bien au delà du 
champ restreint rempli par l'artiste. Il est à remarquer d'ailleurs que la 
qualité dramatique dans la statuaire semble s'affaiblir à mesure que la 
perfection d'exécution matérielle se développe. Dans les monuments 
égyptiens de la haute antiquité, l'impression dramatique est sou^'ent 
d'autant plus profonde que l'exécution est plus rude*. 

Dans les arts du dessin et dans la sculpture particulièrement, l'im- 

' Nous ne nous servons pas du mot naïf, qui nous semble appliqué fort mal à propos 
lorsqu'il s'ai^it des arts dits primitifs. Sculpter un lion comme les Egyptiens, en suppri- 



— 157 — [ SCULPTURE ! 

pression dramatique ne se communique au spectateur que si elle émane 
d'une idée simple, et que si cette idée se traduit, non par l'apparence 
matérielle du fait, mais par une sorte de traduction idéale ou poétique, 
ou par l'expression d'un sentiment parallèle, dirons-nous. Ainsi, donner 
à un héros des dimensions supérieures cà celles des personnages qu'il 
combat, c'est rentrer dans la première condition. Donner à ce héros une 
physionomie impassible pendant une action violente, c'est rentrer daui 
la seconde. Représenter un personnage colossal lançant du haut de son 
char, entraîné par des chevaux au galop, des traits sur une foule de pe- 
tits ennemis renversés et suppliants, c'est une traduction idéale ou poé- 
tique d'un fait; donner aux traits de ce personnage une expression im- 
passible, de telle sorte qu'il semble ne jeter sur ces vaincus qu'un regard 
vague, exempt de passion ou de colère, c'est graver dans l'esprit du 
spectateur une impression de grandeur morale qui produit instinctive- 
ment l'effet voulu. 

Nous ne possédons malheureusement qu'un très-petit nombre de 
grandes compositions de la statuaire grecque, et il serait difficile de suivre 
la filiation du dramatique dans cet art. La composition des frontons 
du temple d'Égine obtenue au moyen de statues représentant, dans di- 
verses poses, un fait matériel, n'a rien de dramatique. Mais cependant le 
sentiment du dramatique est profondément gravé dans l'art grec dès une 
assez haute antiquité, si l'on en juge par certains fragments du temple de 
Sélinonte déjà indiqués, et par les peintures des vases. Le sentiment 
dramatique (la vérité du geste mise à part) est très-développé dans la 
statuaire du Parthénon et du temple de Thésée, mais développé dans le 
sens purement matériel. C'est beaucoup d'émouvoir par la beauté exté- 
rieure, et c'est peut-être ce qu'avant tout doit chercher le statuaire, mais 
ce n'est pas tout, croyons-nous. Il est d'autres cordes que l'art peut faire 
vibrer, et la difficulté est de réunir dans un même objet, et la beauté 
plastique qui saisit l'esprit par les yeux, et ce reflet d'une pensée qui 
transporte l'esprit au delà de la représentation matérielle. Rarement ces 
deux résultats sont atteints dans l'antiquité; plus rarement encore dans 
l'art du moyen âge. Le sens dramatique, si profond souvent dans la 
statuaire du moyen âge, semble gêner le développement du beau plas- 
tique, et le statuaire, tout pénétré de son idée, l'exprime sans songer à la 
beauté de la forme. Il n'en faut pas moins distinguer ces qualités et en 
tenir compte. 

Quelques bas-reliefs de la fin du xii'= siècle de l'école de l'Ile-de- 
France sont très-fortement empreints du sentiment dramatique. Nous 
citerons entre autres celui qui, sur le tympan de la porte centrale de la 
cathédrale de Sentis, représente la mort de la Vierge, et là l'exécution est 

niant quantité île détails, mais en rendant d'autant mieux l'allure imposante de cet ani- 
mal, cela n'est point de la naïveté; tout au contraire, c'est le résultat d'un art très- 
réfléchi et très-sùr de ce qu'il l\ii(. 



[ SCULPTURE ] — 158 — 

belle. Dans cette scène, à laquelle assistent des anges, il y a une pensée 
rendue avec une grandeur magistrale. L'événement émeut les esprits 
célestes plus peut-ètr^ que les apùtres, et dans cette émotion des anges 
il y a comme un air de triomphe qui remue le cœur, en enlevant à cette 
scène toute apparence d'une mort vulgaire. Ce n'est plus la mère du 
Christ s'éteignant au milieu des apôtres qui expriment leur douleur, 
c'est une àme dégagée des liens terrestres et dont la venue prochaine 
réjouit le ciel. L'idée, dans des sujets semblables, de placer le Christ 
parmi les apôtres, recevant dans ses bras, sous la figure d'un enfant, 
l'âme de sa mère, est déjà l'expression très-dramatique d'un sentiment 
élevé, touchant, et cette idée a souvent été rendue avec bonheur par 
les artistes du commencement du xiir siècle. L'école rhénane manifeste 
aussi des tendances dramatiques dès le xii^ siècle, mais avec une certaine 
recherche qui fait pressentir les défauts de cette école inclinant vers le 
maniéré. 



'; 




La clôture du chœur oriental de la cathédrale de Bamberg représente, 
sous une arcature, des apôtres groupés deux par deux, qui accusent bien 
les tendances de cette école rhénane si intéressante à étudier. La ligure 19 
donne un de ces groupes. Il y a dans les gestes, dans les expressions de 
ces personnages qui discutent, un sentiment dramatique prononcé, pen- 



• — 159 — [ SCULPTURE ] 

chant vers le réalisme, qu'on ne trouve à cette époque dans aucune 
autre école. Mais ce sentiment dramatique manque de l'élévation que 
[josscde la statuaire de l'Ile-de-France. Cette province est l'Atticiue du 
moyen âge. C'est à son école cpi'il est bon de recourir quand on veut se 
rendre compte du développement de la statuaire, soit comme pensée, soit 
comme exécution. 

Nous avons parlé déjà des scènes qui garnissent les voussures de la 
porte centrale de Notre-Dame de Paris (côté des damnés), et de l'expres- 
sion terrible de ces scènes mises en regard de la béatitude et du calme 
des élus. L'une de ces scènes représente une femme nue, les yeux bandés, 
tenant un large coutelas dans chaque main ; elle est à cheval, et derrière 
elle tombe, à la renverse, un homme dont les intestins s'échappent par 
une large blessure (voyez figure 20). (( Et en même temps je vis paraître 
« un cheval pâle; et relui qui était monté dessus s'appelait la Mort, et 
u l'enfer le suivait; et le pouvoir lui fut donné sur la quatrième partie 
u de la terre, pour y faire mourir les hommes par l'épée, par la famine, 
(( par la mortalité et par les bètes sauvages ^ » L'apparition des quatre 
chevaux de l'Apocalypse est rendue dans un grand nombre d'édiiices 
religieux de cette époque, à la cathédrale de Beims notamment; mais 
quelle différence dans la manière dont est exprimée cette scène! Ici, à 
Notre-Dame, l'artiste a donné à celui qui monte le quatrième cheval la 
figure d'une femme, la Mort. Elle a les yeux bandés. Il send)le qu'elle 
se soit élancée sur ce cheval monté par l'homme orgueilleux, et que 
du même coup elle ait éventré cet homme, dont la tête traîne dans la 
poussière. Cette façon d'interpréter ce verset de l'Apocalypse, de le tra- 
duire en sculpture, le geste de la Mr/rt, dont les jambes étreignent forte- 
ment le cheval, le mouvement abandonné de l'homme, l'expression 
effarée de la tête de l'animal, la conqoosition des lignes de ce groupe, 
présentent un ensemble terrible. 11 est difficile d'aller plus loin dans 
l'expression dramatique. L'exécution même a quelque chose de heurté, 
de rude, qui s'harmonise avec le sujet. La tête de l'animal, celle de 
rhonmie renversé, sont des œuvres de sculpture remarquables et dont 
notre figure ne peut donner qu'une idée fort incomplète. On retrouve ce 
sentiment dramatique dans un grand nombre de bas-reliefs de la même 
époque, c'est-à-dire de la première moitié du xiif siècle. Les Prophéties, 
les A' ices du portail de la cathédrale d'Amiens, les bas-reliefs des porches 
de Notre-Dame de Chartres, possèdent ces qualités indépendantes de 
l'exécution matérielle, qui parfois est défectueuse. Ces artistes avaient des 
idées et prenaient le plus court chemin pour les exprimer. Aussi, comme 
les Grecs, atteignaient-ils souvent la véritable grandeur; car il faut bien 
reconnaître que la sculpture ne possède pas les ressources étendues de 
la peinture, surtout de la peinture telle qu'elle a été comprise depuis 
le XYi"^ siècle ; elle n'a ni le prestige des effets obtenus par la perspective, 

' Apocalypse de saint JiMii, cli;.]). vi, v. 8. 



[ SCULPTURE ] • — 160 — 

la coloration, la différence des plans. Elle n'a, pour exprimer un senti- 
ment dramatique, que le geste et la composition des lignes. La pénurie 



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!0 



de ces moyens exige une grande netteté dans la conception. Or, on doit 
reconnaître que les artistes du xiii'' siècle ont possédé ces qualités à un 
degré très-élevé. 



— 161 — [ SCULPTURE ] 

Il ne faudrait pas croire cependant que dans leurs œuvres l'exécution 
jnatérielle ne tînt pas une grande place. Il ne s'agit pas ici de cette per- 
fection mécanique qui consiste à tailler et ciseler adroitement la pierre, 
le marbre ou le bois : ils ont prouvé que, sous ce rapport, ils ne le cé- 
daient à aucune école, y compris celles de l'antiquité; mais il s'agit de 
i;ette exécution si rarement comprise de nos jours, et qui tient à l'objet, 
à sa place, à sa destination. Les sculpteurs du moyen âge ont composé 
de très-petits bas-reliefs et des colosses. Si nous nous reportons à la 
belle antiquité grecque, nous observerons que les infiniment petits eu 
sculpture sont traités comme les œuvres d'une dimension extra-naturelle. 
Les procédés admis pour le modelé d'une figure de 1 centimètre ou 2 de 
hauteur sur une pierre intaillée grecque sont les mêmes que ceux ap- 
pliqués à un colosse. En effet, pour qu'un colosse paraisse grand, il ne 
suffit pas de lui donner une dimension extra-naturelle; il faut sacrifier 
quantité de détails, exagérer les masses, faire ressortir certaines parties. 
il en est de même si l'on cherche l'infmiment petit. L'échelle alors vous 
oblige à sacrifier les détails, à faire valoir les masses principales. Aussi 
les pierres gravées grecques donnent-elles l'idée d'une grande chose; et 
si l'on voulait faire un colosse avec une de ces ligures de 2 centimètres 
de hauteur, il n'y aurait qu'cà la grandir en observant exactement les 
procédés de l'artiste. Les Égyptiens, dans la haute antiquité, avant les 
IHolémées, ont mieux qu'aucun peuple compris cette loi: leurs colosses, 
dont ils ne sont point avares, sont traités en raison de la dimension; 
c'est-à-dire que plus ils sont grands et plus les détails sont sacrifiés, plus 
les points saillants de la forme générale sont sentis, prononcés. Aussi 
les colosses égyptiens paraissent-ils plus grands encore qu'ils ne le sont 
réellement, tandis que les grandes statues que nous faisons aujourd'hui 
ne donnent guère l'idée que de la dimeusion naturelle. 

Les artistes de la première moitié du xiii° siècle ont sculpté quantité 
de colosses, et en les sculptant, ils ont observé cette loi si bien pratiquée 
dans l'antiquité, d'obtenir une exécution d'autant plus simple que l'objel 
est plus grand et d'insister sur certaines parties qu'il s'agit de faire valoir 

Voyons, par exemple, comme sont traitées les statues colossales de l;i 
galerie des rois de la cathédrale d'Amiens. La plupart de ces statues sont 
assez médiocres, mais toutes produisent leur effet de grandeur par la 
manière dont elles sont traitées; quelques-unes sont très-bonnes. Les 
draperies sont d'une simplicité extrême, les détails sacrifiés, mais les 
mouvements nettement accusés, accusés même souvent à l'aide d'ou- 
trages faits à la forme réelle. D'ailleurs tout, dans l'exécution, est traité 
•en vue de la place occupée par ces statues, qui sont posées à 30 mètres 
<lu sol. Prenons une tète de l'un de ces colosses (fig. 21). On observera 
comme les traits sont coupés en raison de la hauteur à laquelle sont placées 
ces statues. L'œil se détache profondément de la racine du nez comme 
dans certains colosses de la haute Egypte. Il est incliné vers le sol. Le 
nez est taillé hardiment, avec exagération des saillies à la racine. La 

viii. —21 



f SCULPTlIiE ] — 162 — 

liaison du front avec le sourcil est vive; la bouche est coupée nettement; 
les cheveux traités par grandes masses bien détachées; les joues aplaties 
sous les pommettes, afin de laisser la lumière accuser vivement les 
points saillants du visage. Les mêmes procédés sont employés pour les 




draperies, pour les nus; sacrifice des détails, simplicité de moyens, 
exagération des parties qui peuvent faire ressortir l'ossature de la figure. 
Très-fréquemment voit-on dans les monuments de la première moitié 
du xiii*^ siècle des statues qui produisent un effet excellent à leur place, 
et qui, moulées, posées dans un musée, sont défectueuses. Le contraire 
a trop souvent lieu aujourd'hui ; des statues satisfaisantes dans l'atelier 
de l'artiste sont défectueuses une fois mises en place. La question se 
borne à savoir s'il convient de faire de la statuaire pour la satisfaction 
de l'artiste et de quelques amis qui la voient dans l'atelier, ou s'il est 
préférable, dans l'exécution, de songera cette place définitive. Les sculp- 
teurs du moyen âge n'avaient point d'expositions annuelles où ils 
envoyaient leurs œuvres pour les faire voir isolées, sous un aspect qui 
n'est pas l'aspect définitif. Ils pensaient avant tout à la destination des 



— 163 — [ SCULPTURE J 

figures qu'ils sculptaieut, à l'effet qu'elles devaient produire en raison 
de cette destination. Ils se permettaient ainsi des irrégularités ou des 
exagérations que l'effet en place justifie pleinement, mais qui les feraient 
condamner dans une salle d'exposition aujourd'hui. 

A notre avis, l'exposition d'une statue, en dehors de la place à laquelle 
on la destine, est un piège pour l'artiste. Ou il travaille en vue de cette 
exhibition isolée, partielle, et alors il ne tient pas compte de l'emplace- 
ment, du milieu définitif; ou il satisfait à ces dernières conditions, et il 
ne saurait contenter les amateurs qui vont voir sa statue comme on 
regarde un meuble ou un ustensile dont la place n'est point marquée. 
On peut produire une œuvre de statuaire charmante, possédant en elle- 
même sa valeur, et plusieurs de nos statuaires modernes ont prouvé que 
cela était possible encore aujourd'hui. Mais s'il s'agit de la statuaire 
appliquée à l'architecture, il est des conditions particulières auxquelles 
on doit satisfaire, conditions d'eftet, d'emplacement, souvent opposées 
ù celles qui peuvent pleinement satisfaire dans l'atelier. Or, les sculpteurs 
du moyen âge avaient acquis une grande expérience de ces effets, en 
raison de la place et de l'entourage, de la hauteur, de la dimension 
vraie ou relative. On pourrait même soutenir que, sous ce rapport, les 
statuaires du moyen âge sont allés bien au delà des Grecs, soit parce 
qu'ils plaçaient dans les édifices un nombre beaucoup plus considérable 
de figures, soit parce que ces édifices étant de dimensions incomparable- 
ment plus grandes, ils devaient tenir compte de ces dimensions lorsqu'il 
s'agissait de produire certains effets que l'éloignement, la perspective, 
tendaient à détruire. 

Il est évident, par exemple, que les Parques du fronton du Parthénon, 
ces incomparables statues, ont été faites bien plutôt pour être vues dans 
un atelier que sur le larmier du tenqile de Minerve. A cette place, la 
plupart des détails n'étaient vus que des hirondelles, et les figures assises 
(levaient presque entièrement être masquées par la saillie de la corniche. 
Dans' le même monument, les bas-reliefs de la frise sous le portique, 
éclairés de reflet, pouvaient difficilement être appréciés, bien que le 
sculpteur, par la manière dont sont traitées les figures, ait évidemment 
pensé à leur éclairage. Mais comme dimension, qu'est-ce que le Parthénon 
comparé à la cathédrale de Reims ? C'est dans ce dernier édifice où l'on 
peut constater plus particulièrement la science expérimentale des sta- 
tuaires du moyen âge. Les statues qui garnissent les grands pinacles des 
contre-forts, et qui ont plus de k mètres de hauteur, produisent un effet 
complètement satisfaisant, vues d'en bas ; si nous les examinons de près, 
toutes ont les bras trop courts, le cou trop long, les épaules basses, les 
jambes courtes, le sommet de la tête développé en largeur et en hauteur. 
Cependant la pratique la plus ordinaire de la perspective fait reconnaître 
que ces défauts sont calculés pour obtenir un effet satisfaisant du point 
où l'on peut voir ces statues. On ne saurait donner géométriquement les 
règles que dans des cas pareilè les statuaires doivent observer, c'est là 



[ SCULPTURE J — 164 — 

une aflaire d'expérience et de tact ; car les règles se modifient suivant, 
par exemple, que les statues sont encadrées, qu'elles se détachent sut 
des fonds clairs ou obscurs, sur un nu ou sur le ciel, qu'elles sont isolées 
ou accompagnées d'autres figures. Ce n'est donc pas à nous à dédaigner 
les œuvres de ces maîtres qui avaient su acquérir une si parfaite connais- 
sance des effets de la statuaire monumentale et qui ont tant produit dans 
des genres si divers. 

Il est admis que les statuaires du moyen âge n'ont su faire que des 
figures allongées, sortes de gaines drapées en tuyaux d'orgues, corps 
grêles, sans vie et sans mouvement, terminés par des têtes à l'expression 
ascétique et maladive. 

Un critique, un jour, après avoir vu les longues figures du xii" siècle 
de Notre-Dame de Chartres, a fait sur ce thème quelques phrases, et la 
foule de les répéter; car, observons qu'en fait d'appréciation des œuvres 
d'art, rien n'est plus commode que ces opinions toutes faites, qui dis- 
pensent de s'enquérir par soi-même, cette enquête ne dût-elle demander 
qu'une heure. Nous avons donné déjà, dans cet article, un assez grand 
nombre d'exemples de statues qui ne ressemblent nullement à des gaines, 
et de têtes qui n'ont rien moins qu'une expression ascétique ou maladive. 
Que les artistes du moyen âge aient cherché à faire prédominer l'expres- 
sion, le sentiment moral sur la forme plastique, ce n'est pas douteux, et 
c'est en grande partie ce qui constitue leur originalité ; mais ce sentiment 
moral, empreint sur les physionomies, dans les gestes, est plutôt éner- 
gique que maladif, plutôt indépendant et ferme qu'humble ou contrit. 
On ne saurait nier, par exemple, que les statues qui décorent la façade 
de la maison des Musiciens, à Reims *, statues forte nature, n'aient toute 
la vie que comporte un pareil sujet. Le joueur de harpe (fig. 22), par sa 
l)ose, l'expression fine de ses traits, la simplicité charmante du vêtement, 
est bien loin de ce type banal qu'on prête à la statuaire du x-iir siècle. 
Et à propos de cette statue, posée à 6 ou 7 mètres au-dessus du pavé 
d'une rue étroite, nous observerons comment le sculpteur a tenu compte 
de la place. Tue à son niveau, cette figure a le corps trop développé 
pour les jambes ; mais de la rue, à cause du peu de reculée, les jambes 
l)rennent de l'importance et le corps diminue, si bien que l'ensemble 
est parfaitement en proportion. Et ce n'est pas là l'effet d'une maladresse 
ou de l'ignorance de l'artiste ; toutes les figures assises de cette façade 
sont dans le môme cas. De même, on pourra remarquer que les statue*; 
posées à quelques mètres au-dessus du sol, dans les monuments du 
moj-en âge, ont les bras relativement courts et très-rarement aban- 
donnés le long du corps. C'était un moyen de donner de la grandeur 
aux figures et de la grâce aux mouvements. Vestris, le célèbre danseur, 
disait qu'il avait passé dix ans de sa vie à raccourcir ses bras. Et en effet 
les bras sont parfois aussi gênants dans la statuaire que dans un salon. 

* Voyez Maison, fig-urc IL * 



165 



[ SCUTJ'TUIiE ] 




La plupart des statues antiques nous sont parvenues sans ces membres 



[ SCULPTLT.E ] — 16G — 

supérieurs : elles ont ainsi un avantage, en échappant par ce côté à la 
critique; mais celles qui en sont pourvues font très-bien voir que les 
statuaires grecs ne se faisaient pas faute de dissimuler la longueur des 
bras de l'homme, soit par des artifices, des raccourcis, ou une diminu- 
tion de la dimension réelle. 

Mais il est une qualité, dans la bonne statuaire du moyen âge, dont 
ou ne saurait trop tenir compte. C'est celle qui consiste à bien répartir 
la lumière sur les compositions ou les figures isolées, afin d'obtenir un 
effet, une pondération des masses. Les sculpteurs grecs des bons temps 
possédaient cette qualité : ils savaient faire des sacrifices pour donner de 
la valeur à certaines surfaces lumineuses; ils agençaient les mouvements 
de leurs figures en laissant toujours de larges parties éclairées. En effet, 
il faut, dans la sculpture monumentale, reposer l'œil du spectateur sur 
des masses simples, lumineuses, pour faire saisir un sujet ou le mouve- 
ment d'une figure, à une grande distance. Examinons les bas-reliefs ou 
les statues de notre école du xiii'' siècle, nous observerons qu'au milieu 
de la plus riche façade, fùt-on éloigné du monument, ces bas-reliefs 
ou statues s'écrivent clairement. On a prétendu que les sculpteurs du 
moyen âge ne savaient pas faire de bas-reliefs et qu'ils procédaient tou- 
jours par la ronde bosse. Cela n'est point exact. Comme les Grecs, lors- 
qu'on ne pouvait voir la statuaire qu'à une assez grande distance, ils 
procédaient en effet par juxaposition de statues, ainsi que Phidias l'a fait 
pour les tympans des frontons du Parthénon ; mais lorsque les sujets 
étaient placés près de l'œil, ils ne se faisaient pas faute d'adopter le 
mode bas-relief avec tous ses artifices. A Notre-Dame de Paris, on voit 
sur les soubassements des portes de la façade occidentale des bas-reliefs 
très-caractérisés et très-habilement composés. Ceux qui sont placés dans 
les tympans de l'arcature de la porte de la Yierge sont, entre autres, 
d'une charmante facture et du meilleur style. Un de ces bas-reliefs que 
nous donnons ici (fig. 23), et qui représente l'archange Michel terras- 
sant le dragon, possède toutes les qualités de la meilleure statuaire : 
excellente composition de lignes, pondération des masses, mouvement 
bien senti et exprimé, sobriété de moyens, noblesse de style. Cette com- 
position peut rivaliser avec les belles œuvres de l'antiquité. Cette figure 
n'a rien de la roideur archaïque qu'on prête si volontiers à la statuaire 
du moyen âge ; elle n'est ni grêle, ni enveloppée de ces plis en tuyaux 
d'orgues. Mais, pas plus que dans la statuaire grecque, on ne saurait 
trouver là ces gestes théàtrals, ces mouvements outrés, ces poses acadé- 
miques, auxquels nous nous sommes habitués et que nous prenons trop 
souvent pour de l'action et de l'énergie. Or, tous les bas-reliefs de cette 
arcature se valent et datent des premières années du xiii^ siècle. Plus 
tard, nous retrouvons, avec un style moins large, mais avec une obser- 
vation plus fine de la nature, ces môme^ qualités dans les bas-reliefs. 
Témoin ceux de la porte sud du transsept de la même église qui repré- 
sentent des épisodes de la vie des étudiants de l'Université de Paris et 



— 167 — [ SCULPTURE ] 

(|iii sont de véritables chefs-d'd'uvre; ceux des portes de la cath(klrale 
d'Auxerre (église Saint-Éticnne), qui, malgré les mutilations qu'ils ont 
subies, nous laissent encore voir des compositions charmantes, bien 
comprises comme bas-reliefs et d'un style tout à fait remarquable, ainsi 
(ju'on poiun'a tout à l'heure en juger. 




JZ\A0UA/?O 



n 



^ 



Cependant, comme il arrive toujours au sein d'une école de statuaire 
déjà développée, on inclinait à admettre un canon du beau. Ce canon, 
qui était loin d'avoir la valeur de ceux admis par les artistes de la belle 
antiquité grecque, avait un mérite : il nous appartenait; il était établi sur 
l'observation des types français, il possédait son originalité native. Aussi 
est-il aisé de reconnaître, à première vue, une statue appartenant à 
l'école de l'Ile-de-France du milieu du xiii*' siècle entre mille autres. Ces 
types ont un charme; leur exacte observation, après tout, donne des 



[ SCULPTLRE ] — 168 — 

résultats supérieurs à ceux que peut produire rimitation de seconde main 
d'une nature physique qui nous est devenue étrangère. Nous l'avons dit 
déjà, le beau n'est pas heureusement limité dans une certaine forme. 
La nature a su répartir le beau partout; c'est à l'artiste à le distinguer 
du vulgaire, à l'extraire, par une sorte d'opération intellectuelle d'affi- 
nage, du milieu d'éléments grossiers, abâtardis, où il existe à l'état par- 
cellaire. Les statuaires grecs n'ont pas fait autre chose. Mais de ce que la 
Vénus de Milo est belle, on ne saurait admettre que toutes les femmes 
qui ne ressemblent pas à la Ténus de Milo sont laides. Le beau, loin 
d'être rivé à une certaine forme, se traduit dans toute créature par une 
harmonie, une pondération, qui ne dépendent pas essentiellement de la 
forme. Il nous est arrivé à tous, devant un geste vrai, une certaine 
liaison parfaite entre le sentiment de la personne et son apparence exté- 
rieure, d'être vivement touchés. C'est à rendre cette harmonie entre l'in- 
telligence et son enveloppe que la belle école du moyen âge s'est particu- 
lièrement attachée. Dans les traits du visage, comme dans les formes et 
les mouvements du corps, on retrouve l'individu moral. Chaque statue 
possède son caractère personnel, qui reste gravé dans la mémoire comme 
le souvenir d'un être vivant qu'on a connu. Il est entendu que nous ne . 
parlons ici que des œuvres ayant une valeur au point de vue de l'art, 
œuvres qui d'ailleurs sont nombreuses. Une grande partie des statues 
des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathédrales 
d'Amiens et de Reims, possèdent ces qualités individuelles, et c'est ce qui 
explicpie pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive impres- 
î^ion, si bien qu'elle les nomme, les connaît et attache à chacune d'elles 
une idée, souvent même une légende. Telle est, entre autres, la belle 
statue de la Vierge de la porte nord du transsept de Notre-Dame de Paris. 
Comme attitude, comme composition, agencement de draperies, cette 
ligure est un modèle de noblesse vraie; comme expression, la tète dévoile 
une intelligence ferme et sûre, une fierté délicate, des qualités de gran- 
deur morale qui rejettent dans les bas-fonds de l'art cette statuaire préten- 
due religieuse dont on remplit aujourd'hui nos églises ; pauvres figures 
aux gestes de convention, à l'expression d'une doucereuse fadeur, cher- 
chant \ejoli pour plaire à une petite église de boudoir. 

La statuaire qui mérite le nom d'art s'est retirée de nos temples, par 
suite des tendances du clergé français depuis le xvii^ siècle. Il ne s'agis- 
sait plus dès lors de tremper l'esprit des fidèles dans ces hardiesses, 
quelquefois sauvages de l'art, dans cette verdeur juvénile d'oeuvres em- 
preintes de passions ou de sentiments robustes, mais de l'assouplir au 
contraire par un régime doux et facile à suivre. 

Cette Vierge du portail nord de Notre-Dame de Paris, dont nous don- 
nons la tête (fig. 2lx), est une femme de bonne maison, une noble dame. 
L'intelligence, l'énergie tempérée par la finesse des traits, ressortent sur 
cette figure délicatement modelée. A coup sûr, rien dans cette tête ne 
rappelle la statuaire grecque comme type. C'est une physionomie toute 



— 169 — [ SCULPTURE ] 

IVanQaise, qui respire la franchise, la grâce audacieuse et la netteté de 
jugement. L'auteur inconnu de cette statue voyait juste et bien, savait 
tirer parti de ce qu'il voyait et cherchait son idéal dans ce qui l'entou- 
rait. D'ailleurs, habile praticien, — car rien ne surpasse l'exécution des 
l)onnes figures de cette époque, — son. ciseau docile savait atteindre les 
délicatesses du modelé le plus savant. 



U 



\ 




L- . C^/^L/.ClfùT. 



Si impuissante que soit une gravure sur bois à rendre ces délicatesses, 
nous espérons néanmoins que cette copie très-imparfaite engagera les 
statuaires à jeter en passant les yeux sur l'original. 

VIII. — 22 



[ SCULPTURE ] — 170 — 

Nous trouvons toutes ces qualités dans les bas-reliefs du portail sud 
de Notre-Dame de Paris qui représentent la légende de saint Etienne et 
qui datent de la même époque (1257). La composition et l'exécution 
de ces bas-reliefs les placent parmi les meilleures œuvres du milieu du 
XIII* siècle. 

Il faut citer encore parmi les bons ouvrages de statuaire du milieu 
du XIII* siècle, quelques figures tombales des églises abbatiales de Saint- 
Denis', de Royaumont; les apôtres de la sainte Chapelle du Palais à 
Paris; certaines statues du portail occidental de Notre-Dame de Reims 
et des porches de Notre-Dame de Chartres -. Il résulte toutefois de cet 
examen qu'alors, sous le règne de saint Louis, la meilleure école de 
statuaire était celle de l'Ile-de-France. On ne trouve pas une figure mé- 
diocre dans la statuaire de Notre-Dame de Paris, tandis qu'à Amiens, 
à Chartres, à Reims, au milieu d'oeuvres hors ligne, on en rencontre qui 
sont très-inférieures, soit comme style, soit comme exécution. A Reims 
particulièrement, les ébrasements des portes du nord sont décorés de 
statues du plus mauvais travail, sauf deux ou trois qui sont bonnes. 
L'école de l'Ile-de-France tenait la tête alors, et la ville de Paris était la 
capitale des travaux intellectuels et d'art, comme elle était déjà la capi- 
tale politique. Ce n'est pas à dire que les autres écoles n'eussent pas leur 
valeur; l'école champenoise, l'école picarde et l'école bourguignonne four- 
nissaient alors une belle carrière, possédaient leur caractère particulier. 
L'école rhénane, qui avait déjà, au xii* siècle, jeté un vif éclat, se distin- 
guait entre les précédentes par une tendance prononcée -vers la manière, 
l'exagération, la recherche. Moins pénétré du beau idéal, elle inclinait 
vers un réalisme souvent près de la laideur. Cette disposition de l'école 
rhénane a eu sur les opinions qu'on se fait de la statuaire du moyen âge 
une fâcheuse influence. Comme nous sommes naturellement portés en 
France à considérer les œuvres d'art en raison directe de la distance où 
elles se trouvent de notre centre, beaucoup de personnes qui n'avaient 
jamais jeté les yeux sur la statuaire des cathédrales de Paris, d'Amiens 
ou de Chartres, ne voulant pas que leurs frais de déplacement fussent 
perdus, ont regardé avec quelque attention la statuaire de Strasbourg 
ou de Fribourg. N'ayant donc regardé que celle-là, elles en ont conclu 
que la statuaire du moyen âge inclinait vers la recherche du laid, ou 
tout au moins était maniérée, maigre, dépourvue de grandeur. Ce juge- 
ment est cependant téméraire, même sur les bords du Rhin. Il est quel- 
ques statues de la cathédrale de Strasbourg qui sont des œuvres capitales : 
les deux statues de l'Église et de la Synagogue placées à la porte sud. et 
qui sont du commencement du xiii* siècle, sont remarquablement belles. 

» "\'oyez le Recueil de photographies d'après les monuments de l'église abbatiale de 
Saint-Denis, publié par M. Fichot. 

2 Voyez la Monographie de lu cathédrale de Chartres, publiée par Lassiis, sous k'S 
auspices du Ministre de rinstruction publique. 



171 



SCULPTURE 




Plusieurs des statues des vierges sages et tulles des portes de la façade 



[ SCULrTUBE ] — 172 — 

occidentale, datant de la fin du xiii'' siècle, sont des chefs-d'œuvre. 
On en pourra juger par l'exemple que nous donnons ici (fig. 25). 
Ces statues grande nature, taillées dans du grès rouge, sont d'une exé- 
cution excellente, et la plupart ont une très-belle tournure. Ces artistes 
rhénans, comme leurs confrères de l'Ile-de-France, de la Champagne, 
de la Bourgogne, de la Picardie, s'inspiraient d'ailleurs des types qu'ils 
avaient sous les yeux. Ce ne sont plus là les physionomies que nous 
retrouvons à Paris, à Reims ou à Amiens, mais bien le type alsacien. 
Malheureusement beaucoup de ces statues ou bas-reliefs de la cathédrale 
de Strasbourg ont été refaits à diverses époques, car jamais on n'a cessé 
de travailler à cet édifice. Une statue, un bas-relief, étaient-ils détériorés 
par le temps ou la main des hommes, on les remplaçait. Il ne faut donc 
pas s'en rapporter, pour porter un jugement sur l'école de sculpteurs des 
xiii" et xiv^ siècles de Strasbourg, à l'ensemble des exemples que nous 
montre la cathédrale, mais discerner, au milieu de ces restaurations suc- 
cessives, les ouvrages qui réellement appartiennent au beau moment de 
cette école. 

Que de fois des critiques, peu familiers avec la pratique de l'art, ont 
établi des jugements, voire des théories ou des systèmes, sur des œuvres 
de sculpture qui ne sont que de faibles copies ou des pastiches mala- 
droits. Il en est de la statuaire du moyen âge comme de la statuaire 
grecque; il est bien des ouvrages mal restaurés ou refaits, bien des copies 
qu'il ne faut pas confondre avec les épreuves originales. Que d'amateurs 
s'extasient devant de faux antiques, les supposant de bon aloi ! Combien 
d'autres mettent sur le compte de l'art du moyen âge les défauts grossiers 
de mauvais pastiches, et jugent ainsi toute une école, d'après un exemple 
dû à quelque ciseau maladroit, à quelque pauvre praticien ignorant. 11 
est une qualité de cette statuaire du moyen âge du bon temps qui la 
fait toujours reconnaître, môme dans les œuvres de second ordre, c'est la 
fermeté du modelé, la simplicité des moyens, l'observation fine du geste. 
de la physionomie, du jet des draperies. Cette qualité ne s'acquiert qu'a- 
près de longues études; aussi ne la trouve-t-on pas dans les pastiches, sur- 
tout lorsque ceux-ci ont été faits par des artistes qui, prétendant ne trouver 
dans cet art qu'une naïveté grossière, se faisaient plus maladroits qu'ils 
ne l'étaient réellement, afm, supposaient-ils, de se rapprocher de la sim- 
plicité de cet art. Simplicité d'aspect seulement, car lorsqu'on étudie les 
œuvres de la statuaire du moyen âge, on reconnaît bientôt quQces ima- 
giers ne sont rien moins que naïfs. On n'atteint la simplicité dans tous 
les arts, et particulièrement dans la sculpture, qu'après une longue pra- 
tique, une longue expérience et une observation scrupuleuse de principes 
définis. N'oublions pas que dans les choses de la vie, la simplicité est la 
marque d'un goût sûr, d'un esprit droit et cultivé; il en est de même 
dans la pratique des arts, et l'on ne nous persuadera jamais que les artistes 
qui ont conçu et exécuté les bonnes statues de notre xiii^ siècle, remar- 
quables par la distinction et la simplicité de leur port, de leur physio- 



173 — [ SCULPTURE ] 

nomie, de leur ajustement, fussent de pauvres diables, ignorants, super- 
stitieux, grossiers. Tant vaut l'homme, tant vaut l'œuvre d'art qu'il met 
au joui-; et jamais d'un esprit borné, d'un caractère vulgaire, il ne sor- 
tira qu'une œuvre plate. Pour faire des artistes, faites des hommes 
d'abord. Que les artistes français du moyen âge aient très-rarement signé 
leurs œuvres, cela ne prouve pas qu'ils fussent de pauvres machines 
obéissantes ; cela prouve seulement qu'ils pensaient, non sans quelque 
fondement, qu'un nom au bas d'une statue n'ajouterait rien à sa valeur 
réelle aux yeux des gens de goût; ceux-ci n'ayant pas besoin d'un cerli- 
ficat ou d'un titre pour juger une œuvre. En cela ils étaient simples, 
comme les gens qui comptent plus sur leur bonne mine et leur façon de 
se présenter pour être bien reçus partout, que sur les décorations dont 
ils pourraient orner leur boutonnière. Nous avons changé tout cela, et 
aujourd'hui, à l'imitation des Italiens, de tout temps grands tambouri- 
neurs de réputation, c'est l'attache du nom de l'artiste auquel, à tort ou 
à raison, on a fait une célébrité, qui donne de la valeur à l'auivre. Mais 
qu'est-ce que l'art a gagné à cela ' ? 

Quelques-uns veulent voir dans cette rareté de noms d'artistes sur 
notre statuaire une marque d'humilité chrétienne; mais les œuvres d'art 
sur lesquelles on trouve le plus de noms sont des sculptures romanes, 
dues à des artistes moines, ou d'assez médiocres ouvrages. Comment 
donc les meilleurs artistes et les artistes laïques eussent-ils pu montrer 
plus d'humilité chrétienne que des moines et de pauvres imagiers de 
petites villes? Non, ces consciencieux artistes du xiii' siècle voyaient, 
dans l'œuvre d'art, l'art, et non point leur personne, ou plutôt leur per- 
sonnalité passait dans leurs ouvrages. Ils s'animaient peut-être en son- 
geant que la postérité, pendant des siècles, admirerait leurs statues, et 
n'avaient point la vanité de croire qu'elle se soucierait de savoir si ceux 
qui les avaient sculptées s'appelaient Jacques ou Guillaume. 

D'ailleurs que voulaient-ils ? Concourir à un ensemble ; ni le sculpteur, 
ni le peintre, ni le verrier, ne se séparaient de l'édifice. Ils n'étaient pas 
gens à aller regarder leur statue, ou leiii' vitrail, ou leur peinture, indé- 
pendamment du monument auquel s'attachaient ces ouvrages. Ils se 
considéraient comme les parties d'un tout, sorte de chœur dans lequel 
chacun s'évertuait non pas à crier plus fort ou sur un autre ton que son 
voisin, mais à produire un ensemble harmonieux et complet. Mais nous 
expliquerons plus loin les motifs de cette absence de noms sur les œuvres 
d'art du xiii^ siècle. 

Nous n'avons guère donné jusqu'à présent que des exemples isolés 

1 On sait qu'aujourd'liui ïamateur paye une statue, un tableau beaucoup phis cher 
s'ils sont signés que s'ils ne le sont pas. Du mérite intrinsèque de l'œuvre on ne s'en 
soucie qu'autant que ce mérite est certifié. L'amateur d'art est devenu le hibelotier. 
brocanteur de bric-à-brac, achetant pour vendre avec bénéfice, et ne voulant acheter 
par conséquent que des objets dûment baptisés. 



[ SCULPTUUK ] ■ — Mil 

tirés de ces grands ensembles, atin de faire apprécier leur valeur abso- 
lue. Il est temps de montrer comme la statuaire sait se réunir à sa sœur, 
l'architecture, dans ces édifices du moyen âge. C'est au xiii^ siècle que 
cette réunion est la plus intime, et ce n'est pas un des moindres mérites 
de l'art de cette époque. 

Dans les monuments de l'antiquité grecque qui conservent les traces 
de la statuaire qui les décorait, celle-ci ne se lie pas absolument avec 
l'architecture. L'architecture l'encadre, lui laisse certaines places, mais 
ne se mêle point avec elle. Ce sont des métopes, des frises d'entable- 
ments, des tympans de frontons, des couronnements ou amortissements, 
pris entre des moulures formant autour d'eux comme une sorte de ser- 
tissure. L'architecture romaine, plus somptueuse, laisse en outre, dans 
ses édifices, des niches pour des statues, de larges espaces pour des 
bas-reliefs, comme dans les arcs de triomphe par exemple. Mais, ta la 
rigueur, ces sculptures peuvent disparaître sans que l'aspect général du 
monument perde ses lignes. 

L'alliance entre ces deux arts est bien plus intime pendant le moyen 
âge. Il ne serait pas possible, par exemple, d'enlever des porches de la 
cathédrale de Chartres la statuaire, sans supprimer du même coup l'ar- 
chitecture. Dans des portails comme ceux de Paris, d'Amiens, de Reims, 
il serait bien difficile de savoir où finit l'œuvre de l'architecte et où 
commence celle du statuaire et du sculpteur d'ornements. Ce principe 
se retrouve même dans les détails. Ainsi, compose-t-on un riche sou- 
bassement sous des rangées de statues d'un portail (lesquelles sont elles- 
mêmes adhérentes aux colonnes, et forment, pour ainsi dire, corps avec 
elles) ; ce soubassement sera comme une brillante tapisserie où les com- 
partiments géométriques de l'architecture, où la sculpture d'ornement 
et la statuaire seront liés ensemble comme un tissu sorti de la même 
main. C'est ainsi que sont composés les soubassements du grand portail 
de Notre-Dame d'Amiens ; tels sont ceux des ébrasements des portes de 
l'ancienne cathédrale d'Auxerre, qui datent de la iin du xiii^ siècle, et 
beaucoup d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer. Entre ces 
soubassements, ceux d'Auxerre sont des plus remarquables. Les sujets 
sculptés sont pris dans l'Ancien et le Nouveau Testament. On y voit la 
Création, l'histoire de Joseph, la parabole de l'enfant prodigue. Ce sont 
des bas-reliefs ayant peu de saillie, très-habilement agencés dans un 
réseau géométrique de moulures et d'ornements. L'aspect général, par 
le peu de reUef, est solide, brillant, vivement senti; les sujets sont traités 
avec une verve sans égale. 

La figure 26 est un fragment de soubassement tapisserie, représentant 
l'histoire de l'enfant prodigue. Dans les compartiments en quatre lobes A, 
on voit l'enfant prodigue au milieu de femmes, se baignant et banque- 
tant. Le médaillon 26 est la moralité de ces passe-temps profanes. Une 
femme allaite deux dragons. Cette figure, qui n'a guère que ^0 centimètres 
de hauteur, est d'un style charmant, d'une exécution excellente. Elle a été 



— 17J • — [ SCULPTURE ] 

passablement mutilée, comme tous ces l)as-reliefs de soubassements, 
par les enfants, «pie jus(pi'à ce jour on laisse faire avec une parfaite 
indilférence, bien qu'il y ait des lois punissant la nmtilation des édifices 
publics '. 




C- juNcr 



Mais, tout à l'heure, nous parlions des porches de la catliédrale de 
Chartres connue réunissant d'une manière plus intime l'architecture et 
la sculpture. En effet, les piles qui portent les voussures de ces porches 
appartiennent plutôt à la statuaire qu'aux formes architectoniques. Le 
porche du nord présente un des exemples les plus complets de celte 



' Go fait de vandalisme toléré par la police des \illcs n'cnipùclic pas ces nuiiies villes 
de posséder des sociétés archéologiques qui lisent force mémoires, qui prêchent volontiers 
contre les restaurations qu'elles ne dirigent point à leur gré. Ne feraient-elles pas bien 
aussi d'obtenir de leurs édiles une police un peu plus attentive à l'endroit de ces mutila- 
tions perpétuelles de monuments uniques et de grande valeur? Des deux siècles, au point 
de vue de l'art, quel est le barbare ? Est-ce celui qui a su inspirer ces sculptures et qui 
possédait, dans de petites capitales de province, des artistes capables de les exécuter, ou 
celui qui laisse détruire ces ouvrages par quelques polissons désœuvrés? 



[ SCULPTURE ] — 176 — 

alliance intime des deux arts. Il suftit, pour le reconnaître, de feuilleter 
la monographie de cette cathédrale publiée par Lassus, et les planches 
de l'ouvrage de M. Gailhabaud'. Les supports des statues, celles-ci et 
les colonnes qui leur servent de dossier, forment un tout dont la 
silhouette est des plus heureuses, et dont les détails sont du meilleur 
style. L'originalité de ces compositions, qui datent de 1230 à 12ZiO, est 
d'autant plus remarquable, qu'à cette époque déjà les maîtres des 
(Puvres, séduits par les combinaisons géométriques, tendaient à res- 
treindre le champ du statuaire. 

Dès les premières années du xiii^ siècle, il s'était fait dans l'art de la 
sculpture d'ornement une révolution qui tendait d'ailleurs à faciliter 
l'alliance de la statuaire avec l'architecture. La sculpture d'ornement ser- 
vait alors de lien, de transition naturelle entre les formes géométriques 
et celles de la figure humaine, en ce que déjà elle recourait à la flore 
des bois et des champs pour trouver ses motifs, au lieu de s'en tenir aux 
traditions des arts romains et byzantins. Il nous faut ici revenir un peu 
en arrière afm de faire connaître par quelles phases les diiférentes écoles 
françaises avaient fait passer la sculpture d'ornement, tout en s'occupant 
de développer la statuaire. Jusqu'au \v siècle, sauf de rares exceptions, 
telles que celle présentée figure 11, la sculpture d'ornement reproduisait 
d'une manière barbare et maladroite les restes de la sculpture gallo- 
romaine. Nous n'avons fait qu'indiquer les influences dues aux AVisi- 
goths, aux Burgondes, aux Scandinaves (Normands), parce qu'il est dif- 
ficile d'apprécier l'étendue et l'importance de ces influences, faute de 
monuments assez nombreux. Mais, au moment des premières croisades, 
la sculpture d'ornement se développe, nous l'avons dit déjà, avec une 
abondance telle, que bientôt les modèles orientaux qui avaient servi de 
point de départ sont dépassés quant à la variété et à l'exécution. Ces 
modèles, les croisés occidentaux les avaient trouvés dans les villes de la 
Syrie centrale et à Constantinople. Mais cette sculpture gréco-romaine 
est plate, un peu maigre, découpée, et sa composition pèche par la mo- 
notonie. C'est un art de convention qui n'empruntait que bien peu à la 
nature. Le bel ouvrage sur les églises de Constantinople, par M. Salzen- 
berg-; le lieciœil d'architecture civile et religieuse de la Si/rie centrale, 
publié par M. le comte Melchior de Yogiié avec les dessins de M. Duthoit ^, 
nous font assez connaître que déjà, au y^ siècle, il existait dans toute 
cette partie de l'Orient, visitée plus tard par les croisés, une quantité de 
monuments dans lesquels la sculpture d'ornement prend un caractère 
particulier, évidemment issu de l'antique art grec, mais profondément 
modifié par les influences romaines et asiatiques. Aussi, dans son Acant- 

i L'Architecture du \^ au x\n^ siècle, et tes arts qui en dépendent, t. I : Porche septen- 
trional de l'église cathédrale de Chartres et les détails. 

- Alt-Christliche Baudentimalevon Constantinopet. Berlin, 185i. 
3 Baiidry, Paris, 18G5. 



— 177 — [ SCULPTURE j 

propos, M. le comte Mclcliior de Yogiié, reconnaissant combien notre 
art du xii*" siècle se rapproche de cet art gréco-romain de Syrie, termine- 
t-il par ce passage : a Tandis qu'en Occident le sentiment de l'art s'étei- 
(( gnait peu à peu, sous la rude étreinte des barbares, en Orient, en 
« Syrie du moins, il existait une école intelligente qui maintenait les 
(( bonnes traditions et les rajeunissait par d'heureuses innovations. Dans 
'( quelles limites s'exerça l'influence de cette école ? Dans quelle mesure 
« ses enseignements ou ses exemples contribuèrent-ils à la renaissance 
« occidentale du xi" siècle? Quelle part enfin l'Orient byzantin eut-il 
H dans la formation de notre art français du moyen âge?... » 

M. le comte Melchior de Vogiié nous fournit une partie des pièces 
nécessaires à la solution de ces questions, en ce qui touche à l'architec- 
ture et à la sculpture. Celle-ci ne se compose que d'une ornementation 
toujours adroitement composée, mais sèche et plate; la figure humaine 
et les animaux font absolument défaut, sauf deux ou trois exemples, un 
agneau, des paons, très-naïvement traités. Ce sont presque toujours des 
feuilles dentelées, découpées vivement, cannelées dans les pleins, de 
manière à obtenir une suite d'ombres et de clairs sans modelé. Du iv® au 
vi^ siècle, ce genre d'ornementation varie à peine. A cette ornementation 
empruntée à une flore toute de convention se mêlent parfois — surtout 
dans les édifices les plus éloignés de la chute du paganisme — des com- 
binaisons géométriques, des entrelacs obtenus par des pénétrations de 
cercles ou de lignes droites suivant certains angles. En examinant ces 
jolis monuments, si habilement entendus comme structure, conçus si 
sagement en vue du besoin et de l'emploi des matériaux, toujours d'une 
heureuse proportion, qui présentent un si grand nombre de dispositions 
originales, on est surpris de trouver dans l'ornementation cette séche- 
resse, ce défaut d'imagination, cette pauvreté de ressources. Les églises, 
couvents, villas, bains, maisons, qui témoignent d'un état de civilisation 
très-parfait, présentent à peu près la même ornementation pendant 
l'espace de trois siècles, et cette ornementation ne s'élève pas au-dessus 
du métier. Elle n'est qu'un poncif tracé sur la pierre, enfoncé de quelques 
millimètres dans les intervalles des feuilles ou brindilles, des fruits ou 
rosettes, et uniformément modelés à l'aide de ce coup de ciseau en creux 
vif. D'ailleurs, les anciennes sculptures de l'église Sainte-Sophie pré- 
sentent le même faire, avec un peu plus de recherche dans les détails. 
Les artistes occidentaux, à dater des premières croisades, s'inspirent 
évidemment de cet art. Nous avons fait ressortir, à l'article Profil, com- 
ment ils copient les moulures, mais ils ne se bornent pas à cet emprunt : 
ils prennent aussi des procédés de structure, des dispositions de détails 
et cette ornementation sèche et découpée. Ces Occidentaux cependant 
ne sont pas tous pourvus des mêmes goûts, des mêmes aptitudes. Ce sont 
des Provençaux, des Languedociens, des Poitevins, des Bourguignons, 
des Normands, des Auvergnats, des Berrichons. En allant à l'école d'art 
de la Syrie, ils voient ces monuments à travers des traditions fort appau- 

viir. — 23 



[ SCULPTURE ] 



178 — 



vries, mais assez vivaces encore pour que, revenus chez eux, les tra- 
ductions auxquelles ils se livrent prennent des caractères différents. Les 
uns, comme les Provençaux, copient presque littéralement cette orne- 
mentation des édifices syriaques et la placent à côté d'ornements gallo- 
romains; d'autres, comme les Normands, inclinent à choisir dans ces 
décorations les combinaisons géométriques : d'autres encore, comme les 
Berrichons, font un mélange de ces ornements syriaques et de ceux que 
les Gallo-Romains ont laissés sur le sol. Les Poitevins, en les imitant, leur 
donnent une ampleur particulière. Mais toutes ces écoles, sans exception, 
mêlent bientôt la figure à ces imitations d'ornements byzantins. Cela 
tient au génie occidental de cette époque ; et si grossiers que soient ses 
premiers essais, ils ne tardent guère à se développer d'une manière tout 
à fait remarquable. L'Italie, beaucoup plus byzantinisée, n'arrive que 
plus tard à ces compositions d'ornement, dans lesquelles la figure joue 
un rôle important. 

Voyons donc comment procèdent les principales écoles françaises 
lorsqu'elles prennent pour point de départ les arts de l'Orient, après les 
grossiers tâtonnements des x* et xi" siècles. 

C'est en Provence que l'imitation de l'ornementation byzantine, bien 
que partielle, est d'abord sensible. Il est tel édifice de cette contrée dont 
les bandeaux, les frises, les chapiteaux mêmes, pourraient figurer sur 




l'un de ces bâtiments de la Syrie centrale. Pour s'en assurer, il n'y a 
qu'à consulter l'ouvrage que M. Revoil publie sur l'architecture du midi 
de la France '. Nous en donnons ici même un exemple frappant (fig. 27), 
tiré d'une corniche de la petite église Sainte-Croix, à Montmajour, 
près d'Arles. Dans un grand nombre de monuments du xii'' siècle, de la 
Provence, à côté d'un ornement évidemment copié sur la sculpture 



1 Architecture romane du midi de la France, par H. Revoil, arcliitectc. Paris, Morel, 
186/1. 



— 179 — [ SCULPTURE ] 

romano-grecque de Syrie, se développe une frise, se pose un chapiteau, 
qu'on pourrait croire empruntés à quelques ruines gallo-romaines. Ce 
mélange des deux arts, ou plutôt des deux branches de l'art romain, 
dont l'une s'est développée dans les Gaules, et l'autre en Syrie, sous 
l'influence grecque, ne donne au total qu'un art médiocre, sans caractère 
propre, sans originalité. Ce n'est pas là le côté brillant de l'architecture 
provençale du xir siècle. La sculpture d'ornement ne prend pas une 
allure libre entre deux influences également puissantes. Les cloîtres de 
Saint-Trophime d'Arles, de Montmajour; les églises do Saint-Gabriel près 
deTarascon; de Saint-Gilles, duThor près d'Avignon, présentent dans 
leur sculpture d'ornement ce caractère mixte, hésitant, des réminiscences 
de deux arts sortis d'un même tronc, il est vrai, mais qui, s'étant déve- 
loppés séparément, ne peuvent plus s'allier et préoccupent l'œil par la 
diversité des styles. On peut fondre deux arts d'origines difTérentes ou 
un art ancien dans des principes nouveaux; mais deux branches d'un 
même art, lorsqu'on prétend les réunir, se soudent mal et laissent dans 
l'esprit le sentiment d'une chose inachevée, ou tout au moins produite 
par des artistes isolés, fort surpris de trouver leurs œuvres mêlées. 

Tout autre est l'école de Toulouse : celle-là abandonne franchement, 
au xii" siècle, l'imitation de la sculpture d'ornement gallo-romaine; mais 
en s'inspirant de l'art byzantin, en lui empruntant ses hardiesses, ses 
combinaisons géométriques, ses compositions, elle conserve un caractère 
local, dû très-vraisemblablement aux émigrations qui se répandirent 
dans le Languedoc à la chute de l'empire romain. Cette école s'émancipe 
et produit des ouvrages très-supérieurs à ceux de l'école provençale. Il 
faut reconnaître qu'indépendamment de son caractère propre, l'école 
de Toulouse n'est pas en contact direct avec l'Orient; ce qui l'inspire, ce 
sont moins les monuments de Syrie ou de Constantinople que la vue 
d'objets provenant du Levant : ivoires, bois sculptés, objets d'orfèvrerie, 
étoffes, tout lui est bon, tout devient pour elle un motif d'ornement 
sculpté. Les Byzantins ne représentent, dans leur sculpture monumen- 
tale, ni des animaux, ni des figures humaines ; en revanche leurs étoff'es 
en sont amplement remplies : beaucoup d'ornements de l'école de Tou- 
louse reproduisent, au milieu d'entrelacs de branches, des animaux 
affrontés, ou se répétant sur une frise comme ils se répètent sur un 
galon fait au métier. Le musée de Toulouse est rempli de ces bandeaux 
ressemblant fort à de la passementerie byzantine, d'une finesse d'exécu- 
tion toute particulière, et de ces entrelacs rectiligncs ou curvilignes, de 
ces rinceaux perlés empruntés à des menus objets rapportés d'Orient et 
aussi au génie local qui, par les émigrations des Wisigoths, a bien quel- 
ques rapports avec celui des peuplades indo-européennes du Nord. Les 
figures 28. 28 bis et 28 ter donnent des exemples de ces ornements où le 
byzantin se mêle à cet art que nos voisins d'Angleterre appellent saxon, 
et dont nous aurons tout à l'heure l'occasion de parler. 

Mais où l'école d'ornement de Toulouse déploie un génie particulier. 



[ SCULPTUIŒ ] — 180 — 

c'est dans la composition de ces chapiteaux dont la forme générale, 





l'épannelage, est cmprunlée au chapiteau corinthien gallo-romain, et 
dont les détails rappellent, avec une délicatesse de modelé mieux sentie, 



— 181 — 



SCULPTURE 



certains ornements si fréquents dans la sculpture byzantine '; c'est plus 
encore dans ces compositions toutes pleines d'une sève originale, où des 
feuillages tordus, des rinceaux, des animaux, s'enchevêtrent avec une 
sorLe de rage, se découpent puissamment, formant ainsi des reliefs 




.SUtOUAfSD 



-^ 



brillants, des ombres vives d'un grand effet. L'orfèvrerie byzantine pré- 
sente un grand nombre de ces sortes de compositions; mais l'exécution 
en est lourde, molle, uniforme, tandis que l'école de Toulouse sait la 
rendre précise, heurtée même parfois jusqu'à la violence. Témoin ce 
chapiteau du portail occidental de Saint-Sernin (fig. '29), dans lequel 
s'entrelacent des animaux d'une physionomie si farouche et si étrange. 
Tout imparfait que soit cet art, après les molles sculptures de la Pro- 
vence, son énergie charme et attire l'attention; il est l'expression d'un 
peuple cherchant des voies nouvelles, aspirant à se délivrer de traditions 
abâtardies. Cette ornementation de l'école toulousaine du xii^ siècle 
préoccupe, se fait regarder, provoque l'étude, tandis que celle de Pro- 
vence, séduisante au premier abord, ne présente, lorsqu'on veut l'ana- 
lyser, qu'une réunion de poncifs communs, altérés par une longue suite 
d'imitations ou l'indifférence de l'ouvrier. Un peuple se peint dans sa 
sculpture lorsque celle-ci ne lui a pas été imposée par l'habitude ou 
par un faux goût prétendu classique. Or, rien ne pourrait mieux expri- 
mer le caractère de cette population toulousaine qui sut résister avec 
tant d'énergie aux armées de Simon de Montfort que ces nombreux 
objets d'art qu'on voit encore dans la capitale languedocienne ou dans 
quelques villes environnantes, telles que Moissac, Saint-Antonin, Car- 
cassonne. 

Cette dernière ville possède des sculptures d'ornement dans l'ancienne 
cathédrale de Saint-Nazaire, antérieures à celles de Saint-Sernin, c'est-à- 
dire qui datent des dernières années du xi'^ siècle. Ce sont principalement 



1 Voyez CiiAPiTEArx, fig. 18. 



[ SCULPTURE ] — 182 

des chapiteaux. Là on peut retrouver les traces mieux marquées d'une 
imitation de l'art romano-grec de Syrie. L'importation est récente, mais 




elle se traduit avec une puissance supérieure à l'art original. Yoici l'un 
de ces chapiteaux (fig. 30), dont les feuillages retournés, les caulicoles, 
semblent copiés sur quelques fragments syriaques du v^ siècle, mais 
avec un appoint énergique tout local. Il y a là les éléments d'un art 
qui va se développer, non les symptômes d'une décadence. Les lignes 
principales sont simples, tracées d'après ces principes primitifs qu'on 
retrouve dans les arts qui commencent en recourant à l'observation de 
la nature. Bien que ces sculpteurs occidentaux aient été chercher la 
forme typique dont ils s'inspirent au milieu d'arts en décadence — ^car il 
faut toujours, dans les arts, trouver un point de départ — ils renouvel- 



— 183 — 




lent ces motifs flétris, parmi apport juvénile, une verdeur qui apparaissent 
dans le tracé des lignes principales. Ce que nous leur avons vu faire 



[ SCULPTURE ] — 18^ — 

dans la statuaire, ce compromis entre la tradition de l'école byzantine 
qui leur sert d'enseignement, et l'observation de la nature qui leur est 
propre, ils le font pour la sculpture d'ornement. Ce qu'ils mêlent à l'art 
oriental, c'est un élément vivace, jeune, et le produit qui résulte de ce 
mélange est plus fertile en déductions, plus logique que ne l'était l'ori- 
ginal lui-même. Les conséquences rigoureuses de cette disposition 
intellectuelle des artistes français au xii'^ siècle ont été déjà expliquées 
à propos de la statuaire ; elles sont plus sensibles encore dans la sculpture 
d'ornement, celle-ci n'étant pas rivée à la reproduction d'une certaine 
forme, la figure humaine, et laissant un champ plus vaste à l'imagina- 
tion ou à la fantaisie, si l'on veut. 

Mais il est nécessaire, avant d'arriver à la grande transformation due 
aux artistes de la fin du xii" siècle, de suivre notre revue des diverses 
écoles au moment où l'inlluence byzantine se fait sentir à la suite des 
premières expéditions en Orient. Cette influence est très-puissante en 
Languedoc, partielle en Provence; elle prend un caractère particulier au 
centre des établissements de Cluny. La sculpture d'ornement de l'église 
de Vézelay n'a plus rien de romain comme celle de la Provence ; elle 
n'est pas byzantinisée, soit par l'influence des monuments de Syrie, soit 
par l'imitation d'objets et d'étoft'es apportés d'Orient, comme celle du 
Languedoc; elle s'inspire évidemment de l'art romano-grec, mais elle 
éclôt sur un sol si bien préparé, que. dès ses premiers essais, elle atteint 
l'originalité. Nous avons cru voir, à la naissance de la statuaire cluni- 
sienne, une transposition de l'art de la peinture grecque; il nous serait 
plus difficile d'expliquer comment la sculpture d'ornement byzantine 
atteint, du premier jet, presque à la hauteur d'un art original dans les 
grandes abbayes de Cluny. La peinture grecque n'a plus là d'influence, 
car la sculpture clunisienne du commencement du xii* siècle ne la 
rappelle pas. L'ornementation romane du xr siècle des provinces du 
Centre et de l'Est n'a rien préparé pour cette école clunisienne. L'in- 
fluence byzantine, reconnaissable, semble être comme une graine semée 
dans une terre vierge, et produisant, par cela même, un végétal d'un 
aspect nouveau, plus grandiose, mieux développé et surtout d'une 
beauté de formes inconnue. Malheureusement les premiers essais de 
cette transformation nous manquent, puisque les parties les plus an- 
ciennes de l'église mère de Cluny ont été démolies. Nous ne pouvons 
la saisir que dans son entier développement, c'est-à-dire de 1095 à 1110, 
époque de la construction de la nef de l'église de Yézelay. Est-il une 
composition d'ornements mieux entendue, par exemple, que celle de ce 
triple chapiteau du trumeau de la porte centrale de cette église ' ; chapi- 
teau destiné à soutenir deux pieds-droits et un pilastre décorés de statues 
(fig. 31) (voy. Trumeau). Si l'on retrouve dans le faire de cette sculpture, 
dans ces feuilles découpées, aiguës, vivement retournées, l'emprunt de 

* Voyez Porte, fig. 51. 



185 



SCULPTURE 



l'art romano-grec de la Syrie; si les profils et le parti d'encorbellement 
bien franc rappellent plus encore l'architecture que la sculpture de ces 
contrées; la souplesse des folioles, leur modelé délicat, s'éloignent de la 
sécheresse de l'ornementation byzantine. Le passage du pilastre rectan- 
gulaire au tailloir curviligne du chapiteau central est tracé avec adresse. 




On reconnaît déjà un art contenu, qui se possède, et qui a su trouver sa 
Toie en dehors de l'imitation. Cet autre chapiteau de la nef de Vézelay, 
avec ses larges feuilles terminées par des sortes de grappes et de grosses 
gouttes pendantes (fig. 32), bien qu'il ait des analogues dans les édifices 
dessinés par M. le comte de Vogiié et par M. Duthoit, n'a-t-il pas une 
largeur et une fermeté de modelé, un galbe d'ensemble très-supérieurs 
à ces sculptures gréco-romaines? Mais, dans la plupart de ces chapi- 
teaux, la statuaire se môle à l'ornementation avec un rare bonheur, fait 
qu'on ne signale pas dans l'architecture bj'zantine, et qui semble, à 
cette époque, appartenir aux écoles occidentales, né de leur initiative. 
Il y avait donc au centre des établissements de Cluny une forte école 
de statuaire et d'ornementation dès le commencement du xii^ siècle, 
■école qui ne fit que croître jusqu'au xiii siècle, ainsi que nous le ver- 

VIII. — 2U 



[ SCULPTURE ] — 186 — 

rons; école qui se recommandait par l'ampleur de ses œuvres, la variété 
incroyable de ses compositions, la beauté relative de l'exécution. Le peu 
d'exemples qu'il nous est possible de donner fait assez voir cependant que 
cette école clunisienne du xii'' siècle, sur les confins de la Bourgogne, 
n'avait aucun rapport avec celle de Provence et celle du Languedoc à la 
même époque, bien que toutes trois se fussent inspirées des arts romano- 
grecs de l'Orient. 




CBt^ARO 



Si nous pénétrons dans les provinces de l'Ouest, nous reconnaîtrons 
encore la présence d'une quatrième école d'ornementation dont le carac- 
tère est tout local. Là aussi, évidemment, l'influence byzantine due aux 
premières croisades se fait jour sur quelques points, mais cette influence 
est sans grande importance, au moins jusqu'au milieu du xii^ siècle. 
Quelques localités de cette partie du territoire français possédaient des 
monuments gallo-romains en grand nombre, comme Périgueux, entre 
autres. Là l'ornementation se traîne dans une imitation grossière de l'art 
antique, et le renouvellement par l'apport byzantin n'est guère sensible. 
Mais, en Saintonge, en Poitou, des influences qui ne sont dues ni aux 



— 187 — [ SCULl'TL'RE ] 

traditions romaines, ni aux voyages d'outre-mer, apparaissent. Ces in- 
iluences, nous les croyons, en partie, dues aux rapports forcés que ces 
contrées auraient eus, dès le x^ siècle, avec ces hordes qu'on désigne 
sous le nom de Normands, et qui ne cessèrent, pendant plus de deux 
siècles, d'infester les côtes occidentales de la France. Ces Normands 
étaient certes de terribles gens, grands pillards, brûleurs de villes et de 
villas, mais il est difficile d'admettre qu'une peuplade qui procède dans 
son système d'invasion avec cette suite, cette méthode, qui s'établit tem- 
porairement dans les îles des fleuves, sur des promontoires, qui sait s'y 
maintenir, qui possède une marine relativement supérieure, qui déploie 
une sagacité remarquable dans ses rapports politiques, n'ait pas atteint 
un certain degré de civilisation, n'ait pas des arts, ou tout au moins des 
industries. Ces peuplades ont laissé en Islande quelques débris d'art fort 
■curieux; elles venaient du Danemark, des bords de la mer du Nord, de 
la Scandinavie, où l'on retrouve encore aujourd'hui des ustensiles d'un 
grand intérêt, en ce qu'ils ont avec l'ornementation hindoue des rapports 
frappants d'origine. Or, les manuscrits dits saxons qui existent à Londres 
€t qui datent des x", xi" et xii^ siècles, manuscrits fort beaux pour la 
plupart, présentent un grand nombre de vignettes dont l'ornementation 
ressemble fort, comme style et composition, à ces fragments de sculpture 
dont nous parlons. Ces hommes du Nord, ces Saxons, hommes aux longs 
couteaux, paraissent appartenir à la dernière émigration partie des pla- 
teaux situés au nord de l'Inde. Qu'on les nomme Saxons, Normands, 
Indo-Germains, à tout prendre, ils sortent d'une môme souche, de la 
grande souche aryenne. Les objets qu'ils ont laissés dans le nord de l'Eu- 
rope, dans les Gaules, en Danemark, et qu'on retrouve en si grand 
nombre dans leurs sépultures, attestent tous la même forme, la même 
ornementation, et cette ornementation, est, on n'eu peut guère douter, 
d'origine nord-orientale. Or, les derniers manuscrits dits saxons, exé- 
cutés avec une rare perfection, nous présentent encore cette ornementa- 
tion étrange, entrelacement d'animaux qui se mordent, de filets, le tout 
peint des plus vives et des plus harmonieuses couleurs. Comme exemple, 
nous donnons ici (flg. 33) une copie de deux fragments de ces vignettes '. 
Pour qui a visité les monuments du Poitou et de la Saintonge, il est im- 
possible de méconnaître les rapports qui existent entre la sculpture d'or- 
nement des monuments de ces provinces et certaines peintures de ma- 
nuscrits saxons, ou encore les objets ciselés que les peuplades émigrantes 
du Nord ont laissés dans leurs sépultures. Ce fragment de corniche A de 
la façade de Notre-Dame la Grande, à Poitiers, et ce petit tympan B des 
arcatures ornées de statues, sur la même façade (fig. 3Zi), ne rappellent 
pas la sculpture pseudo-byzantine de la Provence, du Languedoc ou de 
Cluny. Ces artistes du Poitou ont subi d'autres influences orientales, 
évidemment, mais venues par le Nord et par la voie de mer. 

' IV Evang. hit. Sa.r. Bibl. Gotton., Nero D, IV, p. 57. Bril. Miiscii;i), xii^ siècle. 



[ SCULPTURE j — 188 — 

Dans cette province, comme dans les autres qui composent la France- 
actuelle, l'art de la sculpture ne se réveille qu'à la fin du xi" siècle. Le 
Poitou, la Saintonge, les provinces de l'Ouest sont entraînées dans le^ 
mouvement général provoque par les premières croisades, seulement 
leurs artistes ont chez eux un art à l'état d'embryon et ils le dévelop- 




33 



peut. Comme la Provence mêle à ses imitations de l'art gréco-romain de 
Syrie les traditions gallo-romaines locales, les Poitevins, en apprenant 
leur métier de sculpteurs à l'école gréco-romaine, utilisent les éléments 
indo-européens qu'ils ont reçus du Nord, et même les éléments gallo- 
romains. De tout cela ils composent des mélanges dans lesquels parfois 
un de ces éléments domine. D'ailleurs, entre les traditions qu'ils avaient 
pu recevoir du nord de l'Europe et les arts qu'ils recueillaient en Orient. 
il existe des points de contact, certaines relations d'origine évidentes. 
L'alliage entre l'art romano-grec ou le byzantin et ces rudiments d'art 
introduits au nord et à l'ouest de la France pendant les premiers siècles 
du moyen âge, par les derniers venus entre les grandes émigrations 
aryennes, était plus facile à opérer qu'entre cet art byzantin et l'art gallo- 



• — 189 — [ SCULPTURE ] 

romain. Aussi, dans les monuments du Poitou et môme de la Normandie, 
le byzantin s'empreint souvent de cet art que nos voisins appellent saxon,, 
tandis qu'il ne conserve que de bien faibles traces de l'art romain local. 
La fusion entre ces deux premiers éléments se fait de manière à com- 
poser presque un art original. 




34 




Ce chapiteau (fig. 35), provenant de la nef de l'église Saiiit-Uilairc de 
Melle (Deux-Sèvres), est un de ces exemples où les trois éléments se re- 
trouvent. La composition des rinceaux rappelle ces entrelacs, ces nattes, 
des ornements nord-européens. Il y a une influence byzantine dans la 
forme générale du chapiteau, dans l'agencement des sculptures du tail- 



[ SCULPTLinE ] — 190 — 

loir; il y a du gallo-romain dans le modelé et les dentelures des feuil- 
lages, d'un travail un peu lourd et mou. 

En commençant cet article, nous avons dit combien il est périlleux, en 
archéologie, de prétendre classer d'une manière absolue les divers styles 
d'une même époque. Les enfantements du travail humain procèdent par 
transitions, et, s'il est possible de saisir quelques types bien caractérisés 




qui indiquent nettement des centres, des écoles, il existe une quantité 
de points intermédiaires où se rencontrent et se mêlent, à diverses doses, 
plusieurs influences. Dans l'article Clociiei!, nous avons eu l'occasion 
de signaler ces points de contact oii plusieurs écoles se réunissent et 
forment des composés qu'il est difficile de classer d'une manière absolue, 
ïl n'en est pas moins très-important de constater les noyaux, les types, 
quitte à reconnaître quelques-uns des points de jonction ou les mélanges 
se produisant et qui déroutent souvent l'analyse. Ainsi, à Toulouse, nous 
avons une école; à Poitiers, nous en voyons une autre; or, sur le par- 
cours entre ces deux centres, quantité de monuments possèdent des 
sculptures qui inclinent tantôt vers l'une de ces écoles, tantôt vers l'autre, 
ou qui mélangent leurs produits de telle façon qu'il est difficile de faire 
la part de chacune des deux influences. Cela s'explique. Telle abbaye 
d'une province établissait une fdle dans une province voisine. Elle y 
envoyait ses architectes, peut-être quelques artistes, mais elle prenait 
aussi les ouvriers ou artisans de la localité, élevés à une autre école que 
celle de l'abbaye mère. De là des mélanges de styles. Ici un chapiteau 



— 191 — [ SCULPTURE ^ 

toulousain, là un chapiteau poitevin ou salntongeois; un bas-relief à 
figures d'une école et l'ornementation d'une autre. On comprend donc 
(luels scrupules, quelle circonspection il faut apporter dans l'examen 
de ces œuvres du xii" siècle, si l'on prétend les classer et découvrir sous 
quelles influences elles se sont produites. Depuis vingt-cinq ans, il a été 
beaucoup écrit sur l'archéologie monumentale de la France; on n'est 
pas encore parvenu à s'entendre sur ce qui constitue la dernière période 
de l'art roman, jusqu'à quel point agit l'influence byzantine, comment 
et pourquoi elle agit. Plusieurs archéologues, en prenant quelques 
exemples pour le tout, ont prétendu que cet art roman est tout inspiré 
du byzantin, c'est-à-dire de l'art romano-grec à son déclin. Ceux-ci, 
s'appuyant sur d'autres monuments, ont déclaré que le roman était abo- 
rigène, c'est-à-dire né sur le sol français, comme poussent des champi- 
gnons après la pluie; quelques-uns, considérant, par exemple, certains 
édifices de la Provence, ont soutenu que le roman n'était que l'art gallo- 
romain repris et brassé par des mains nouvelles. Ces opinions différentes, 
en leur enlevant ce qu'elles ont d'absolu, sont justes si l'on n'examine 
qu'un point de la question, fausses si l'on envisage l'ensemble. Notre 
roman nous appartient sans nul doute, mais partout il a un père étran- 
ger. Ici romain, là byzantin, plus loin nord-hindou. Nous l'avons élevé, 
nous l'avons fait ce qu'il est, mais à l'aide d'éléments qui viennent tous, 
sauf le romain, de l'Orient. Et le romain lui-même, d'oii est-il venu ? 
Nous avons vu parfois quelques personnes s'émerveiller de ce que 
certains chapiteaux du xii" siècle avaient des rapports de ressemblance 
frappants avec l'ornementation des chapiteaux égyptiens des dernières 
dynasties. Cependant il n'y a rien là qui soit contraire à la logique des 
faits. Ces arts partent tous d'une môme source commune aux grandes 
races qui ont peuplé une partie de l'Asie et de l'Europe, et il n'y a rien 
d'extraordinaire qu'un ornement sorti de l'Inde pour aller s'implanter 
en Egypte ressemble à un ornement sorti de l'Inde pour aller s'implanter 
dans l'ouest de l'Europe. Lorsque l'histoire des grandes émigrations 
aryennes sera bien connue depuis les plus anciennes ju-squ'aux plus 
récentes, si l'on peut s'émerveiller, c'est qu'il n'y ait pas encore plus de 
similitudes entre toutes les productions d'art de ces peuplades sorties 
d'un même noyau et pourvues du môme génie, c'est qu'on ait fait inter- 
venir à travers ce grand courant une race latine, et qu'on ait englobé 
Celtes, Kymris, Belges, Normands, Burgondes, Wisigoths, Francs, tous 
Indo-Européens, dans cette race dite latine, c'est-à-dire confinée sur 
quelques hectares de l'Italie centrale. On aurait beaucoup simplifié les 
questions historiques d'art, si l'on n'avait pas prétendu les faire marcher 
avec l'histoire politique des peuples. Une conquête, un traité, une déli- 
mitation de frontières, n'ont une action sur les habitudes et les mœurs 
d'un peuple, et par conséquent sur ses arts, qu'autant qu'il existe, en 
dehors de ces faits purement politiques, des affinités de races ou tout au 
moins des relations d'intérêt. Les Romains ont possédé la Gaule pendant 



f SCDLPTLT.E ] — 192 — 

trois siècles, ils ont couvert ses provinces de monuments; or, dès que 
le trouble des grandes invasions est passé, est-ce aux arts romains que le 
Gaulois recourt ? Non, il va chercher ailleurs ses inspirations, ou plutôt 
il les retrouve dans son propre génie ravivé par un apport puissant de 
peuplades sorties du même berceau que lui. 

On nous dit : « La langue française est dérivée du latin, donc nous 
sommes Latins. » D'abord, il fout reconnaître que nous avons passable- 
ment modifié ce latin ; que le génie de la langue française diffère essen- 
tiellement du génie de la langue latine; puis, après une possession non 
contestée pendant trois siècles, le Romain avait eu le temps d'imposer 
sa langue, puisqu'il avait en main le gouvernement et l'administration. 
Le latin étant admis comme langue usuelle sur la surface des Gaules, on 
ne cessait pas de parler, ne fût-ce que pour se plaindre, dans ces contrées 
ravagées par des invasions, mais on cessait de bâtir, et surtout de sculpter 
et de peindre; du v* au viii'' siècle on eut le temps d'oublier la pratique 
des arts. Cependant lorsqu'un état social passablement stable succède 
à ce chaos, lorsqu'on peut songer à bâtir des palais, des églises, des mo- 
nastères et des maisons, lorsqu'on prétend les décorer, pourquoi donc 
ces populations gauloises ne prennent-elles pas tout simplement l'art 
romain où on l'avait laissé ? Pourquoi (surtout dans les choses purement 
d'art comme la sculpture) vont-elles s'inspirer d'autres éléments ? C'est 
donc qu'il y avait un génie local, à l'état latent, renouvelé encore, 
comme nous le disions tout à l'heure, par des courants de même origine, 
et que ce génie, à la première occasion, cherchait à se développer suivant 
sa nature. Ce n'est pas là une question d'ignorance ou de barbarie, 
comme on l'a si souvent répété, mais une question de tempérament. 

Par instinct, sinon par calcul, ces artistes romans n'ont pas voulu se 
ressouder à l'art romain, ou du moins à l'art gallo-romain. Il serait 
étrange, en effet, que ces architectes et sculpteurs romans du commen- 
cement du xii'' siècle, qui avaient autour d'eux, sur le sol gaulois, quan- 
tité de monuments gallo-romains, les aient négligés pour s'emparer 
avec avidité de l'art gréco-romain ou byzantin de l'Orient, dès qu'ils 
l'entrevoient, s'ils ne s'étaient pas senti comme une sorte de répulsion 
instinctive pour le romain bâtard de la Gaule et une affinité pour le 
romain grécisé de l'Orient. C'était donc cet appoint grec qui les séduisait, 
qui leur était sympathique ? Avaient-ils tort ? Et le xvii^ siècle a-t-il eu 
raison en nous romanisant de nouveau par des motifs fort étrangers 
à l'art ? Qu'un souverain absolu comme Louis XIY ait trouvé commode 
d'étouffer le génie particulier à notre pays pour assurer, croyait-il, le 
pouvoir monarchique en France, on le conçoit sans peine; mais que le 
pays lui-même se rendit complice de cette prétention, voilà ce qui ne 
pouvait être. Louis XIV était cependant un grand roi, sinon un grand 
homme, et il sut si bien combiner tous les rouages de son mécanisme 
de roinanisation, que nous en trouvons encore à chaque pas des pièces 
entières fonctionnant tant bien que mal, comme la vieille machine de 



— 193 — [ SCULPTURE ] 

Marly. Parmi ces rouages, les arts furent un des mieux constitues : 
monopole académique, protection immédiate du gouvernement sur les 
artistes, art officiel, centralisation des ouvrages d'art de toute la France 
entre les mains d'un surintendant, rien ne faillit à ce mécanisme que 
l'élément vital qui développe les arts, la liberté, l'affmité avec les goûts 
et les sentiments d'un peuple. 

Au commencement du xii'' siècle, il n'y avait ni roi, ni seigneur, 
ni prélats qui pussent prendre ce pouvoir exorbitant de confisquer le 
génie d'une nation au profit d'un organisme politique. Chaque province 
se développait suivant ses traditions, ses penchants, son esprit, acceptait 
les influences extérieures dans la mesure qui convenait à ses goûts ou à 
ses sentiments; et si dur qu'on veuille montrer le régime féodal, jamais 
il n'eut la prétention de contraindre les artistes à se soumettre à telle ou 
telle école d'art. La marque de cette indépendance de l'artiste se trouve 
sur les monuments mômes; n'est-ce pas à cela qu'ils empruntent leur 
charme le plus puissant? Si, comme à l'époque gallo-romaine, nous 
voyons sur toute la surface du territoire français, sur mille monuments 
divers, le même chapiteau, la même composition décorative, le même 
principe de statuaire ou de sculpture d'ornement, la fatigue et l'ennui 
ne sont-ils pas la conséquence de cet état de choses? On luttera de 
richesse, nous le voulons bien ; si l'on a mis sur tel édifice de Lyon pour 
100 000 francs de sculpture, on en mettra pour 200 000 à Marseille. Nous 
aurons pour 200 000 francs d'ennui au lieu d'en avoir pour 100 000 francs. 
Le moindre grain d'originalité ferait mieux notre affaire. Or, n'y a-t-il 
pas un grand charme à retrouver la trace des goûts de ces provinces 
diversement pourvues de traditions et d'aptitudes ? N'est-ce pas un plaisir 
très-vif, en parcourant les contrées habitées ou colonisées par les races 
grecques, de découvrir en Attique, dans le Péloponèse, en Sicile, en 
Carie, en lonie, en Macédoine et en Thrace, des expressions très-diverses 
de l'art grec? N'est-ce pas une vraie satisfaction pour l'esprit, en quittant 
les édifices romans du Berry, de trouver en Poitou, en Normandie ou en 
Languedoc, des styles différents, des écoles variées, reflétant, pour ainsi 
dire, les génies divers de ces peuples. Dans chaque monument même, les 
masses contentées, ces chapiteaux de compositions diverses n'offrent-ils 
pas plus d'intérêt pour l'esprit et les yeux que ces longues flles de cha- 
piteaux romains, tous copiés sur le même moule ?La symétrie, la majesté, 
l'unité, objectera-t-on, commandent cette répétition d'une même note. 
Pour l'unité, elle n'exclut nullement la variété : il n'y a pas, à proprement 
parler, d'unité sans variété; quant à la symétrie et à la majesté, que 
410US importent ces qualités, purement de convention, si elles nous 
fatiguent et nous ennuient. L'ennui majestueux ou l'ennui tout court, 
c'est tout un. 

Les Grecs des bas temps pensaient ainsi; car, dans ces monuments 
de Syrie qu'ils nous ont laissés, à Sainte-Sophie de Gonstantinople, ils 
admettent la variété dans la composition des chapiteaux d'un même 

VIII. — 25 



[ SCULPTL-RE ] — \9k — 

ordre, dans les ornements des linteaux, des tympans et frises d'un même 
monument. Bien entendu, nos artistes occidentaux suivirent en cela 
leur exemple, et se gardèrent de recourir à la majestueuse monotonie 
de l'ornementation des monuments gallo-romains, lorsqu'ils reprirent 
en main la pratique des arts. 

Avant de passer outre, il nous paraît utile de définir, s'il est possible, 
cet art byzantin auquel nous faisons appel à cbaque instant; comment, 
en effet, observer la nature de son influence, si nous n'en connaissons 
ni les éléments divers, ni le caractère propre ? Nous serions heureux de 
recourir à l'ouvrage d'art ou d'archéologie qui aurait nettement défini 
ce qu'on entend par le style byzantin, et de partir de ce point acquis à 
la science. Mais c'est en vain que nous avons cherché ce résumé clair,, 
précis. Tous les documents épars que nous pouvons consulter ne mon- 
trent qu'une face de la question, ne considèrent qu'un détail; quant au 
faisceau groupant ces travaux, nous ne pensons pas qu'il existe. Essayons 
donc de le constituer, car les arts byzantins connus, les conséquences 
que nous pouvons tirer de leur influence sur l'art occidental, sur le 
nôtre en particulier, sembleront naturelles. N'oublions pas qu'il s'agit 
ici de la sculpture. 

Voir dans l'art de Byzance un compromis entre le style adopté par les 
Romains du Bas-Empire et quelques traditions de l'art grec, ce n'est 
certes pas se tromper, mais c'est considérer d'une manière un peu trop 
sommaire un phénomène complexe. Il faudrait, — l'art admis par les 
Romains bien connu, — savoir ce qu'étaient ces traditions de l'art grec 
sur le Bosphore au iv'' siècle. Cet art grec était romanisé déjà avant 
l'établissement de la capitale de l'empire à Gonstantinople; mais il s'était 
romanisé en passant par des filières diverses. Or, comme les Romains, 
en fait de sculpture, n'avaient point un art qui leur fût propre, ils 
trouvaient à Gonstantinople l'art grec modifié par l'élément latin et tel, 
à tout prendre, qu'ils l'avaient admis partout où ils pouvaient employer 
des artistes grecs. Les Romains apportaient donc à Byzance leur génie 
organisateur en fait de grands travaux publics, leur structure, leur goût 
pour le faste et la grandeur; ils n'ajoutaient rien à l'élément artiste 
du Grec. Mais ces Grecs de l'Asie qu'étaient-ils au iv" siècle ? Avaient-ils 
suivi rigoureusement les belles traditions de l'Attique ou même celles des 
colonies ioniennes, cariennes? rappelaient-ils par quelques côtés ces pe- 
tites républiques de l'Attique et du Péloponèse qui considéraient comme 
des barbares tous les étrangers? Non certes; ces populations au milieu 
desquelles s'implantait la capitale de l'empire étaient un mélange confus 
d'éléments qui, pendant des siècles, avaient été divisés et même ennemis, 
mais qui avaient fini par se fondre. Le génie grec dominait encore, au 
sein de ce mélange, assez pour l'utiliser, pas assez pour l'épurer. 

D'ailleurs pourquoi l'empire romain transportait-il son centre à 
Byzance ? Dorénavant maître de l'Occident borné par l'Océan, tranquille 
du côté du Nord (le croyait-il du moins) depuis les guerres de Trajan. 



— 195 — [ SCULPTURE ] 

et depuis qu'il avait organisé comme une sorte de ligue germanique 
dévouée à Rome; du côté de l'Orient, il trouvait un continent profond, 
inconnu en grande partie, dans lequel ses armées pénétraient en ren- 
contrant chaque jour, et des obstacles naturels, et des populations guer- 
rières innombrables. Byzance était (la situation de l'empire admise au 
commencement du iV siècle) la base d'opérations la mieux choisie, tant 
pour conserver les anciennes conquêtes que pour en préparer de nou- 
velles. C'était aussi, et c'est là ce qui nous intéresse ici, le nœud de tout 
le commerce du monde connu alors. Or, il est inutile de dire que l'em- 
pire prétendait accaparer tous les produits du globe et l'industrie des 
nations, depuis l'ivoire jusqu'au bois de charpente, depuis les perles 
jusqu'aux métaux vulgaires, depuis les épices jusqu'aux étoffes précieuses. 
Bien avant l'établissement de Constantin à Byzance, cette ville, ou plutôt 
les villes du Bosphore étaient le rendez-vous des caravanes venant du 
nord-est par le Pont, de l'est par l'Arménie, de l'Inde et de la Perse par 
le Tigre et l'Euphrate. Avec ces caravanes arrivaient non-seulement 
des objets d'art fabriqués dans ces contrées éloignées, mais aussi des 
artisans, cherchant fortune et attirés par la consommation prodigieuse 
que l'empire faisait de tous les produits de l'Orient. Il était donc naturel 
que l'élément grec qui existait et avait pu dominer sur les bords du 
Bosphore fût influencé et modifié profondément par ces appoints perses, 
assyriens, indiens même, que les caravanes faisaient affluer sans cesse 
vers Byzance. 

Constantinople devint plus encore, après l'établissement de l'empire 
dans ses murs, une ville orientale cosmopolite. Le luxe de la cour des 
empereurs, le commerce étendu qui se faisait dans cette capitale si 
admirablement située, donna aux arts que nous appelons byzantins un 
caractère qui, bien qu'empreint encore du génie grec, offre un mélange 
'des plus curieux à étudier de l'art grec proprement dit avec les arts des 
Perses et même de l'Inde. Comme preuve, nous présenterions les ouvrages 
de M. le comte Melchior de Vogué, que nous avons cité déjà souvent, 
sur les villes du Hauran, et celui de M. W. Salzemberg sur les plus 
•anciennes églises de Constantinople, Sainte-Sophie comprise. 

Les monuments du Hauran, c'est-à-dire renfermés dans ces petites 
villes qui, entre Alep et Antioche, n'étaient guère que des étapes pour 
les caravanes qui venaient du golfe Persique par l'Euphrate, monu- 
ments auxquels nous avons donné la qualification de gréco-romains, 
datent du iv^ au vi^ siècle. Leur sculpture est fortement empreinte de 
style grec, sans représentations humaines, sans influences persiques; les 
dernières en date seulement présentent quelques réminiscences des 
sculptures arsacides et sassanides. Mais il n'en est pas ainsi pour la 
sculpture de Constantinople qui date des v' et vi" siècles ' ; celle-ci est 

1 Voyez l'oiivrag-c de M. W. Salzemberg, Alt-Christliche Baudenkmale von Coy^sianti- 
mopel... Berlin, 1854. 



[ SCULPTURE ] — 196 — 

bien plus persique, quant au style, que grecque ou gréco-romaine. Les 
arts des Perses avaient profondément pénétré la sculpture d'ornement 
de Byzance, à ce point que certains chapiteaux ou certaines frises de 
Sainte-Sophie, par exemple, semblent arrachés à des monuments de la 
Perse et même de l'Assyrie. On comprend parfaitement, en effet, com- 
ment des villes comme celles du Hauran, qui ne servaient que de lieux 
de repos, que d'étapes pour les caravanes se dirigeant sur Antioche, ne 
pouvaient pas recevoir de ces caravanes quantité de produits ou d'objets 
devant être livrés aux négociants à destination. En un mot, et pour 
employer une expression vulgaire, ces caravanes ne déballaient qu'à 
Antioche, et ce qu'elles laissaient en chemin ne pouvait être que des 
objets de peu d'importance propres à être échangés contre la nourriture 
et le logement qu'elles trouvaient dans ces villes. Mais Gonstantinople 
était un entrepôt où venaient s'amasser tous les objets les plus précieux 
qu'apportaient du golfe Persique les caravanes qui remontaient le Tigre, 
passaient par la petite Arménie, par la Cappadoce, la Galatie et la Bi- 
thynie. A Gonstantinople, ces objets étaient vus de tous; des artisans ou 
artistes perses s'y établissaient : l'art grec proprement dit, si vivace encore 
dans le Hauran, c'est-à-dire dans le voisinage de ces anciens centres 
grecs de Lycie, de Carie, de Cilicie, l'art grec, à Byzance, loin d'ailleurs 
de ses foyers primitifs, était étouffé sous l'apport constant de tous ces 
éléments persiques. 

Ainsi donc, si nous entendons par art byzantin l'art de Gonstantinople 
au vr siècle, nous devons, — en ce qui regarde la sculpture, — consi- 
dérer cet art comme un mélange dans lequel l'élément persique domine 
essentiellement, non-seulement l'élément persique des Sassanides, mais 
celui même des Arsacides, et dans lequel l'élément grec est presque 
entièrement étouffé. Si, au contraire, nous entendons par art byzantin 
l'art de la Syrie du iv"" au vi" siècle, nous admettrons que l'élément grec 
domine, surtout si nous prenons la Syrie centrale. 

Les croisés, à la fin du xi" siècle et au commencement du xii% s'étant 
répandus en Orient depuis Gonstantinople jusqu'en Arménie, en Syrie 
et en Mésopotamie, il ne faut point être surpris si dans les éléments 
d'art qu'ils ont pu rapporter de ces contrées, on trouve, et des influences 
grecques prononcées, et des influences persiques, et des influences 
produites par des mélanges de ces arts déjà effectués antérieurement. 
Si bien, par exemple, que certaines sculptures romanes de France 
rappellent le faire, le style môme de quelques bas-reliefs de Persépolis, 
d'autres des villes du Hauran, d'autres encore de Palestine et même 
d'Egypte; non que les croisés aient été jusqu'en Perse, mais parce qu'ils 
avaient eu sous les yeux des objets, des monuments môme, peut-être, 
qui étaient inspirés de l'antiquité persique. 

Reprenons l'examen de nos écoles françaises. L'école de sculpture 
d'ornement du Poitou et de la Saintonge étend ses rameaux jusqu'à 
Bordeaux, mais en remontant la Garonne elle ne va pas au delà du Mas- 



— 197 — [ SCULPTURE ] 

d'Agen. Encore, clans cette dernière ville, cette école subit l'influence 
du centre toulousain. L'église du Mas-d'Agen nous montre de beaux 
chapiteaux; les uns appartiennent à l'école de Saintonge, d'autres 
donnent un mélange des deux écoles, et se rapprochent de celle de 
Toulouse. Tel est, par exemple, celui-ci (fig. 36). L'ornementation du 
tailloir appartient au roman empreint des arts gréco-romains. Les ligures, 
d'un meilleur style que celles du Poitou et de la Saintonge ', rappellent 
la statuaire de Toulouse. 



Bé* 




G- JUNIC-lf 



Gahors présente également, au xii* siècle, en ornementation comme 
en statuaire, un mélange d'influences dues aux provinces occidentales 
et méridionales. Mais où ce mélange est bien marqué, c'est à l'abbaye 
de Souillac, sur l'ancienne route de Brives à Gahors. Les bas-reliefs et 
sculptures qui décorent l'intérieur de la porte de celte église ont un 
caractère qui tient à la fois du génie nord-hindou, dont nous avons 



' Il faut dire que l'école de statuaire du Poitou est supérieure à celle de la Saintonge; 
mais ces deux écoles ne diffèrent entre elles que par la qualité de l'exécution, les artistes 
poitevins étant très-supérieurs aux artistes saintonijeois. Quant au style, il est le même 
dans ces deux provinces. 



[ SCULPTURE ] — 198 — 

trouvé des traces à Poitiers, et des arts byzantins. Dans la composition 
bizarre du pilier de gauche tenant à la porte de l'église abbatiale de 
Souillac (fig. 37), on peut signaler certains rapports avec le système 
de composition de la figure 33, copiée sur un manuscrit saxon du British 
Muséum, et dans la statue A qui décore l'un des pieds-droits de la môme 
porte, on reconnaît l'influence byzantine qui agit si puissamment à 
Moissac, dont la sculpture dérive de l'école de Toulouse. Ces animaux 
du pilier de Souillac, qui se mordent et se nattent, ne se rencontrent 
ni dans la sculpture gallo-romaine, ni dans la sculpture ou la peinture 
gréco-romaine de Syrie. Pour trouver des analogues à cet art, il faut 
recourir aux monuments Scandinaves, nord-européens, islandais, ou à 
ces manuscrits dits saxons de Londres, ou encore à certaines sculptures 
hindoues ; toutefois il faut reconnaître que dans l'exemple que nous 
fournit l'église de Souillac, il y a une tendance marquée à imiter la 
nature. Quelques-uns de ces animaux ont une apparence de réalité et 
ne sont plus agencés régulièrement pour former ornement. Les artistes 
avaient donc vu très-probablement un certain nombre de ces produits 
nord-européens, mais ils ne faisaient que s'en inspirer, s'en rapportant, 
pour l'exécution, à l'observation de la nature. Il serait difficile de donner 
la signification de cette sculpture étrange. Le bas-relief du tympan 
dont ces piliers supportent l'archivolte représente un sujet légendaire 
dans lequel un abbé et le démon se trouvent traiter de certaines affaires 
qui finissent au détriment du tentateur. Deux statues assises de saint 
Pierre et d'un saint abbé flanquent le bas-relief. Nous ne saurions indi- 
quer une corrélation entre ces bas-reliefs et les piliers, si toutefois les 
artistes y ont songé. 

A Moissac, on retrouve, sur le trumeau de la grande porte de l'église, 
des réminiscences de cet art nord-européen on nord-hindou, dans ces 
lions entrelacés, superposés, compris entre deux dentelures curvilignes. 

Ainsi donc l'école de sculpture de Toulouse venait se mélanger, à 
Moissac, à Souillac, avec l'école des côtes occidentales de la France; or, 
celle-ci semble avoir reçu des éléments orientaux d'une assez haute anti- 
quité par des expéditions Scandinaves ou normandes, tandis que l'école 
de Toulouse n'obéissait qu'à des traditions gallo-romaines profondément 
modifiées par un apport byzantin. 

Il est loin de notre pensée de vouloir établir des systèmes ou des clas- 
sifications absolues, et nous nous garderons, dans une question aussi 
complexe, de laisser de côté des exemples qui tendraient à modifier ces 
aperçus généraux sur les origines des arts français du moyen âge. Il 
reste peu de fragments d'architecture romane à Limoges. Cependant, par 
suite de l'établissement des comptoirs vénitiens dans cette ville, un mou- 
vement d'art avait dû se produire dès le x^ siècle. Au point de vue de 
l'architecture, Saint-Front de Périgueux en est la preuve. Mais en ne 
considérant que la sculpture d'ornement, dans les villes du Limousin, 
on retrouve quelques traces d'un art qui n'est ni le roman de l'Ouest, 



— 199 — 




ni celui de Toulouse. Cet art décoratif paraît plus qu'aucun autre inspiré 



[ SCL-LPTUEE ] — 2UU — 

par la vue et rétude de cette quantité d'objets, d'étoffes, de bijoux, que 
les Ténitiens rapportaient, non-seulement de Constantinople, mais de 
Damas, de Tyr, d'Antioche et des côtes de l'Asie Mineure. Nous en trou- 
vons une trace évidente dans un édifice de la fin du xii* siècle, Saint- 
Martin de Brives : les chapiteaux de la porte occidentale présentent cette 
composition d'ornements (fig. 38) qui rappelle fort les chapiteaux, non 
plus byzantins, mais arabes, d'une époque reculée '. 




G ja'j/i 



L'église Saint-Martin de" Brives est d'ailleurs un édifice remarquable. 
Ses parties les plus anciennes datent des premières années du xii* siècle, 
mais la nef et la porte, dont proviennent les chapiteaux figure 38, ont été 
construites vers 1180. Le vaisseau principal et ses deux collatéraux sont 
voûtés à la même hauteur. Des colonnes cylindriques très-élancées por- 
tent ces voûtes. Un passage relevé règne intérieurement au niveau des 
appuis des fenêtres des bas côtés. La sculpture, sobre d'ailleurs, affecte, 



' Il est clair que nous entendons ici l'art dit arabe, mais qui, de fait, est en grande 
partie dû au\ artistes de l'époque des Sassanides. 



— 201 — [ SCULPTURE ] 

dans ces constructions de la fin du xu" siècle, un caractère oriental 
très-prononcé. 

Les monuments du xn^ siècle dans le Limousin, ou plutôt dans cette 
contrée qu'occupent aujourd'hui les départements de la Creuse, de la 
Haute-Vienne et de la Corrèze, sont rares. Ceux qui restent debout sont 
d'une telle sobriété d'ornementation, — les plus riches ayant été détruits 
lors des guerres de religion, — qu'il serait difficile de bien définir si là il 
existait un centre d'art, une école de sculpture au xir siècle, comme 
en Languedoc et en Poitou. Si, au contraire, nous nous rapprochons du 
Centre, si nous entrons en Auvergne et dans le Velay, nous trouvons les 




nombreuses traces d'un art qui n'est ni celui de Toulouse, ni celui 
du Poitou, ni celui du Limousin. Là, jusque vers le commencement du 
xii^ siècle, le gallo-romain règne en maître K Les chapiteaux de la partie 
la plus ancienne du cloître de la cathédrale du Puy, qui datent de la 
première moitié du xi" siècle, sont des sculptures romaines mal copiées; 

' Les monuments gallo-romains étaient très-abondants en Auvergne, notamment au 
Puy en Velay. 

VIII. — 26 



[ SCULPTURE ] — 202 — 

mais, vers 1130, un nouvel art, fin, recherché, souple, se développe. 



On 



en pourra juger par ce chapiteau (fig. 39) ', qui n'est plus gallo-romain, 
mais qui n'est byzantin, ni par la composition, ni surtout par le faire. 
A côté de ce morceau, des portions de corniches de la môme époque 
(fig. UO) accusent au contraire l'influence orientale, soit par la présence 
de ces objets du Levant apportés par les Vénitiens, soit par la vue des 
monuments de l'époque des Sassanidcs, car cette ornementation de pal- 
mettes arrondies et perlées, entremêlées d'animaux, est plutôt persane 



ÂO 




que byzantine. Plus tard, au contraire, vers 1180, alors que dans les 
provinces du Nord les écoles laïques ont complètement laissé de côté les 
influences gréco-romaines, les artistes d'Auvergne s'y soumettent, mais 
évidemment de seconde main. C'est le roman plus ou moins byzantinisé 
du Languedoc, du Lyonnais, qui vient se mêler aux débris des traditions 
gallo-romaines et à ces éléments orientaux reçus du Limousin. Ce frag- 
ment du porche méridional de la cathédrale du Puy, dont la construc- 
tion n'est pas antérieure à la fin du xii" siècle (fig. 41), accuse ces in- 
fluences diverses et leur mélange, qui, malgré l'habileté d'exécution des 
sculpteurs, choque par le défaut d'unité, soit dans l'ensemble, soit dans 
les détails. 

Par sa situation géographique même, l'école de sculpture de l'Auvergne 
reste indécise entre ses voisines puissamment établies. Elle reflète tantôt 
l'une, tantôt l'autre, et plus elle s'avance vers la fin du \ir siècle, moins 
elle sait prendre un parti entre ces influences différentes. Elle rachète, 
il est vrai, cette incertitude par la finesse d'exécution, par une recherche 
des détails, mais elle ne parvient pas à constituer un style propre. Aussi, 
quand s'éteignent les belles écoles du Midi, à la fin du xii^ siècle, les 
sculpteurs de l'Auvergne, dépourvus de guides, ne laissent rien, ne repro- 

• Du cloître de la cathédrale du Puy en Velay; partie du xii' siècle. 



— 203 — [ SCULPTURE ] 

duisent rien par eux-mômes, et ce n'est qu'à la fin du xiii'^ siècle que 
l'art de la sculpture se relève dans cette province, avec l'importation des 
arts du Nord. 




11 n'en fut pas ainsi dans le Berry. Cette province centrale est une de 
celles qui, à côté de traditions gallo-romaines assez puissantes, admirent 



[ SCULPTURE ] — 20Zi — 

certains éléments byzantins très-purs. Nous en avons un exemple des 
plus caractérisés à Bourges même. Il existe dans cette ville une porte 
du monastère de Saint-Ursin qui date de la fin de la première moitié 
du xii" siècle, et qu'on voit encore entière rue du Vieux- Poirier. Cette 
porte est d'abord fort intéressante comme construction, en ce qu'elle 
présente un linteau appareillé supportant un tympan et déchargé par un 
arc plein cintre. Le tympan, en reliefs très-plats, représente, au sommet, 
des fabliaux; au-dessous, dans la seconde zone, une chasse qui paraît 
copiée d'après ces bas-reliefs si fréquemment sculptés sur les sarcophages 
des bas temps. Dans la zone inférieure, les travaux des mois de l'année. 
Sur le linteau appareillé se développe un enroulement quasi romain. 
A côté de ces sculptures, qui sont évidemment imitées des fragments 
antiques si nombreux à Bourges au xii'' siècle, se trouvent des pieds- 
droits, des chapiteaux et colonnettes engagés que l'on croirait copiés 
sur de la sculpture de Gonstantinople, si bien que plusieurs ont cru 
longtemps que cette porte, élevée au xii^ siècle, avait été complétée à 
l'aide de fragments d'une époque antérieure. Cela n'est pas admissible 
cependant : car, en y regardant de près, les figures sont vêtues d'habits 
du xii*^ siècle; le faire, la taille, les inscriptions, appartiennent à cette 
époque. D'ailleurs, sous le tympan, un cartouche contient cette légende : 



41 



iT 



FEtiTfS'RS^flSi 



W 



Voici (fig. h1) une partie de cette porte, qui indique clairement ces 
juxtapositions des styles gallo-romain et byzantin. On voit môme que 
l'ouvrier chargé de l'exécution du pied-droit A avait déjà modelé la partie 
supérieure de l'ornement dans le goût de celui du linteau, et que brusque- 
ment il abandonne cette exécution lourde et molle pour adopter le style 
serré, plat, en façon de gravure, de l'ornement byzantin. La colonnette 
est entièrement sculptée dans ce style oriental. Nous en donnons un 
fragment en B. 

On voit apparaître dans le Berry, à Ghâteauroux (église de Déols), à 
Saint-Benoît-sur-Loire, à Saint-Aignan, à Neuvy-Saint-Sépulcre, etc., 
dans la sculpture d'ornement de la fin du xi^ siècle au milieu du xii% 
les traces non douteuses de ce rapprochement entre l'art gallo-romain 
corrompu et l'art gréco-romain de Syrie importé dès les premières 



205 — 



SCULPTURE 



croisades, sans que de ce mélange il résulte tout d'abord un art formé, 
complet, comme dans le roman du Midi, celui de Gluny ou celui de 




l'Ouest. Ces artistes tâtonnent pendant presque toute la première moitié 
du xii'= siècle, sans parvenir à fondre entièrement ces deux éléments. A 



[ SCULPTURE ] — 206 — 

côté d'une imitation très-fme de la sculpture byzantine est un morceau 
lourdement inspiré des restes gallo-romains, comme dans l'exemple pré- 
cédent, qui se rapproche de illxO. Cependant les fragments anciens de la 
cathédrale de Bourges • qui garnissent les deux portes nord et sud, et 
notamment le linteau à grands enroulements d'une de ces deux portes 
(lliO à 1150), présentent un caractère de sculpture assez franc, se rap- 
prochant beaucoup de l'art roman de Chartres et de l'Ile-de-France. 

Par le fait, vers cette époque, l'école romane du ^'ord se développe 
sur une surface de territoire étendue qui comprend l'Ile-de-France 
proprement dite, une partie de la Normandie Séquanaise, le Beauvaisis, 
le Berry, le pays Chartrain et la basse Champagne. Cette école, de 
1130 à llho, avait, de ces éléments, su mieux qu'aucune autre (l'école 
toulousaine exceptée) composer un style particulier qui n'est ni le 
byzantin, ni une corruption du gallo-romain, ni une réminiscence de 
l'art nord-européen, mais qui tient un peu de tout cela, et qui, au total, 
produit de beaux résultats. Arrivée plus tard que les écoles du Centre et 
du Midi, et surtout que la grande école de Cluny, peut-être a-t-elle 
profité des efforts de ses devancières, a-t-elle pu mieux qu'elles opérer 
un mélange plus complet de ces styles divers. 

Cependant, quand on remonte aux premiers essais de l'école dont le 
foyer est l'Ile-de-France, après l'abandon des traditions gallo-romaines 
restées sur le sol, on ne peut méconnaître que cette école réagit plus 
qu'aucune autre contre ces traditions. On pourrait voir là dedans le 
réveil d'un esprit gaulois, d'autant qu'il est bien difficile autrement de 
comprendre l'espèce de répulsion que l'art de la sculpture, au commen- 
cement du xii*^ siècle, manifeste pour tout ce qui rappelle le style romain. 
Dans les autres provinces, au fond de toute sculpture, on retrouve quel- 
que chose de l'art antique admis dans les Gaules, et plus spécialement 
dans les pays de langue d'oc, mais autour de Paris des éléments neufs 
ou renouvelés apparaissent. 

Cette école de l'Ile-de-France était certes, au commencement du 
xii** siècle, relativement barbare. L'échantillon de sculpture d'ornement 
datant de cette époque que nous donnons ici (fig. ho), tiré de l'église 
abbatiale de Morienval (Oise) ^, est bien éloigné de la belle et large sculp- 
ture de Vézelay, de celle de Toulouse, de celle du Quercy. Mais on ne 
peut voir là seulement de grossières réminiscences des arts antiques. 
Le cheval sculpté sur l'un de ces chapiteaux se retrouve sur un grand 
nombre de monnaies gauloises antérieures à la domination romaine. 
Cette ornementation inspirée d'ouvrages de vannerie est elle-même plus 

1 Fragments romans replacés aux portes nord et sud, lors de la reconstruction de la 
cathédrale au xiii'^ siècle. 

- Chapiteaux de l'abside, dont la construction remonte aux premières années du 
xu^ siècle. Nous devons ces dessins à M. Bœswilwald, qui a bien voulu nous communi- 
quer les études très-détaillées faites par lui sur cet intéressant monument. 



207 — [ SCULPTURE 1 

gauloise que romaine. Il n'est pas jusqu'au faire qui ne rappelle le travail 
linéaire qui décore certains ustensiles de nos aïeux. Pourquoi les souvenirs 
des arts romains auraient-ils laissé moins de traces dans ces provinces 
que dans d'autres de la Gaule ? c'est ce que nous ne nous chargerions 
pas d'expliquer, puisque le territoire de UIle-de-France, et nolannnent 




les environs de Soissons et de Conipiègne, étaient couverts d'édilices 
gallo-romains très-importants et dont on trouve des débris à chaque 
pas. Gomment, après onze cents ans, les habitants de ce territoire en 
seraient-ils revenus aux formes d'art pratiquées avant la domination 
romaine ? Comment auraient-ils conservé ces formes à l'état latent, ainsi 
qu'une tradition nationale? Ce sont là des problèmes que, dans l'état 
des études historiques, nous ne pouvons résoudre. Les poser, c'est déjà 
quelque chose, c'est ouvrir des horizons nouveaux. 

Sans se lancer dans le champ des hypothèses, on en sait assez aujour- 
d'hui déjà, pour reconnaître : cjue les traditions d'un peuple laissent 
des traces presque mdélébiles à travers les conquêtes, les invasions, les 
délimitations territoriales, comme pour donner un démenti perpétuel 
à l'histoire, telle qu'on l'a écrite jusqu'à ce jour; que ce principe des 



[ SCULPTURE ] — 208 — 

nationalités reparaît à certaines époques pour déconcerter les combi- 
naisons de la politique qui semblent les plus solidement conçues. Dans 
l'histoire de ce monde, les peuples, leurs goûts, leurs affections, leurs 
aptitudes, jouent certainement un rôle bien autrement important qu'on 
ne se l'imaginait il y a encore un demi-siècle. Nous pensons donc qu'on 
a donné une place trop large à l'influence de la civilisation romaine sur 
la Gaule, et que cette influence, toute gouvernementale et administrative, 
malgré trois siècles de domination sans troubles, n'a jamais fait pénétrer 
dans le sol national que des racines peu profondes; que le régime féodal 
et l'introduction d'éléments identiques à ceux de la vieille Gaule celtique, 
au V'' siècle, n'ont pu que raviver le génie national comprimé pendant la 
période romaine, et qu'enfin, à cette époque du moyen âge où un ordre 
relatif se rétablit, ce génie national considère comme un temps d'arrêt, 
une lacune, la période de domination et de désordre comprise entre le 
I" siècle et le xl^ 

Si dans les monuments qui nous restent de l'époque carlovingienne, 
nous voyons la sculpture, dans les Gaules, s'efforcer de se rapprocher 
des arts antiques, copier grossièrement des ornements romains, pourquoi 
à la fin du xi^ siècle abandonne-t-on ces traditions sur la partie du 
territoire qui est destinée à former le noyau de l'unité nationale rêvée 
par Vercingétorix, cinquante ans avant notre ère ? Pourquoi les arts de 
ces provinces françaises entourant Paris, après avoir produit les grossiers 
essais dont nous venons de donner un fragment (fig. 63), n'adoptent-ils 
qu'avec réserve, soit les importations de l'Orient acceptées avec em- 
pressement au delà de la Loire, soit les restes des édifices gallo-romains 
dont ils étaient entourés ? Et comment, se trouvant dans une situation 
d'infériorité relative au commencement du xii^ siècle, si on les met en 
parallèle avec les écoles des Clunisiens et celles du Midi, atteignent-ils 
au contraire, dès H50, une supériorité marquée sur ces écoles de l'Est 
et d'outre-Loire ? Ce serait donc que le génie national, mieux conservé 
dans ces provinces voisines de Paris, plus ombrageux à l'endroit des 
importations étrangères, se trouvait, par cela même, plus propre à con- 
cevoir un art original ? 

Mais nous prévoyons l'objection, on nous dira : que rien n'établit que 
les Gaules, avant comme après la conquête romaine, composées de 
populations d'origines diverses, autochthones peut-être, celtique, kym- 
rique, germanique, possédassent comme nous appelons : le génie natio- 
nal, une solidarité de goûts et d'instincts... Tout, au contraire, tend à 
établir cette solidarité. Certes, il existait sur le vaste territoire des Gaules 
des centres distincts; mais ces contrées, avant César, n'étaient pas aussi 
dépourvues de civilisation, d'entente commune, qu'on veut le croire 
parfois. Il existait entre les provinces un lien fédératif ; elles étaient, la 
plupart, industrieuses et commerçantes; et si Rome résolut de les sou- 
mettre à l'empire, c'est qu'elle craignait autant leur activité guerrière 
qu'elle pouvait profiter de leurs nombreuses ressources. 



— 209 — [ SCULPTURE ] 

L'art roman de l'Ile-de-France et des provinces limitrophes, au com- 
mencement du xir siècle, est relativement barbare, ce n'est pas contes- 
table; mais, en peu d'années, dans ces provinces, les choses changent 
d'aspect. Tandis que la sculpture des provinces méridionales et du centre 
ne progresse plus et tend au contraire à s'affaisser vers la seconde moitié 
du XII'' siècle, indécise entre le respect pour des traditions diverses et 



k'k' 




£. CJ.'LOJi'i^-! 



l'observation de la nature; dans le domaine royal, il se forme une grande 
école qui ne rappelle pins la sculpture gallo-romaine, qui refond, pour 
ainsi dire, l'art byzantin et se l'approprie, qui ne néglige pas absolument 
ces traces éparses de l'art que nous appelons nord-européen, mais qui 
sait tirer, de tous ces éléments étrangers di's traditions locales, l'unité 
dans la composition, dans le style et l'exécution, fait que nous cherche- 

vni. — 27 



[ SCULPTURE ] — 210 — 

rions vainement ailleurs sur le sol gaulois. Cette école préludait ainsi 
à l'enfantement de c?t art laïque de la fin du xW siècle, si complet, si 
original aussi bien dans la structure des édifices que dans la manière 
toute nouvelle de les décorer. 

Voici (fig. UU) des chapiteaux jumelés du tour du chœur de Saint- 
Martin des Champs, à Paris, dont la sculpture atteint à la hauteur d'un 
art complet. Certes, on retrouve bien là des éléments byzantins, mais non 
de cet art byzantin des monuments de Syrie. Cette sculpture rappellerait 
plutôt celle des dipt^-ques et des plaques d'ivoire, l'orfèvrerie byzantine. Le 
sentiment de la composition est grand, clair, contenu. Dans des fragments 
déposés dans les magasins de l'église impériale de Saint-Denis, à Chartres, 
à l'église de Saint-Loup (Marne), dans quelques édifices du Beauvoisis, on 
retrouve ces mêmes qualités. Il n'est pas besoin de faire ressortir les dif- 
férences qui distinguent cet art des arts romans du ^lidi et du Centre; 
ces derniers, quelle que soit la beauté de certains exemples, restent à 
l'état de tentatives, ne parviennent pas à se développer complètement. 
L'unité manque dans l'école toulousaine, dans celle de l'Auvergne et du 
Quercy. Elle se retrouve davantage dans l'école poitevine ; mais quelle 
lourdeur, quelle monotonie et quelle confusion, en comparaison de ces 
compositions déjà claires et bien écrites du roman de l'Ile-de-France 
vers 1135 ! 

Veut-on un exemple? examinons ces fûts de colonnettes qui, au portail 
occidental de A'otre-Dame do Chartres, séparent les statues. Ces fûts sont 
couverts de sculptures dans toute leur longueur, et datent de 1135 envi- 
ron (fig. U5). Si la composition de ces entrelacs est charmante, bien 
entendue, sans confusion, à l'échelle de tout ce qui se trouve à l'entour, 
l'exécution en est parfaite. Les petits personnages qui grimpent dans les 
rinceaux sont dans le mouvement, largement traités, s'arrangent avec 
l'ornementation de manière à ne pas détruire l'unité de l'effet général. 

Où les sculpteurs français avaient-ils pris ces exemples ? Partout et 
nulle part... Partout, puisque depuis l'époque romaine on avait souvent 
sculpté des fûts de colonnes, notamment dans les Gaules ; puisque dans 
les provinces de l'Est, avant cette époque, des fûts de colonnes étaient 
décorés. Nulle part, parce que dans cette sculpture de fûts antiques ou 
du moyen âge on ne retrouve ce principe neuf, d'un réseau ronde bosse, 
enveloppant la colonne comme le ferait une branche tordue à Tentour. 

Des ustensiles rapportés d'Orient, des manches d'ivoire, de bois, pou- 
vaient avoir donné au sculpteur chartrain l'idée de cette gracieuse déco- 
ration; mais le style de l'ornementation et l'exécution lui appartiennent. 
Remarquons que ces colonnettes placées entre des statues d'un travail 
simple comme masses, sinon comme détails, font admirablement ressortir 
la statuaire, en formant, dans les intervalles qui les séparent, comme une 
riche tapisserie modelée. 

Mais ce qui, à cette époque déjà, distingue l'école du domaine royal 
de toutes les autres écoles romanes de la France, c'est l'entente parfaite 



— 211 — [ SCn.I'TLRE 

de l'écholle dans l'ornementation. 
De Toulouse à la Provence, du Lyon- 
nais au Poitou, sur la Loire et en 
Normandie, à Vézelay même, l'orne- 
mentation, souvent très-remarqua- 
ble, est bien rarement à l'échelle 
du monument. Rarement encore y 
a-t-il concordance d'échelle entre les 
ornements d'un«même édifice. Ainsi 
verrons - nous à Saint -Sernin de 
Toulouse des chapiteaux couverts 
de détails d'une délicatesse extrême 
à côté de chapiteaux dont les masses 
sont larges. A Vézelay, où la sculp- 
ture est si belle, nous signalerons, 
aux portes latérales de la nef, des ar- 
chivoltes dont les ornements écrasent 
tout ce qui les entoure, des chapi- 
teaux délicats couronnés par des 
tailloirs dont la sculpture est trop 
grande. En Provence, ce sont des dé- 
tails infmis sur des moulures dont 
l'effet est détruit par le voisinage 
d'une lourde frise. L'exemple de 
la porte de Saint-Ursin à Bourges 
(fig. 62) donne exactement l'idée de ce 
manque d'observation dans les rap- 
ports d'échelle de l'ornementation. 
Ces défauts considérables sont évités 
dans le roman développé du domaine 
royal, et c'est ce qui en fait déjà un art 
supérieur, car il ne suffit pas qu'un 
ornement soit beau, il faut qu'il par- 
ticipe de l'ensemble et ne paraisse 
pas être un fragment posé au hasard 
sur un édifice. 

Cependant il se faisait, vers 1160, 
dans l'art de la sculpture d'ornement 
comme dans la statuaire, une révo- 
lution. Les artistes se préparaient 
à abandonner entièrement ces in- 
fluences, ces traditions qui jusqu'a- 
lors les avaient guidés; influences, 
traditions conservées dans les cloî- 
tres, véritables écoles d'art. De l'archaïsme, la statuaire passe, par une 




[ SCULPTURE ] — 212 — 

rapide transition, à l'étude attentive de la nature; il en est de mênae 
pour la sculpture d'ornement. En prenant la tète des arts, les laïques 
semblent fatigués de cette longue suite d'essais plus ou moins heureux, 
tentés pour établir un art sur des éléments antérieurs. Dorénavant, 
instruits dans la pratique, ils vont puiser à la source toujours nouvelle 
de la nature. C'est précisément à l'époque des croisades de Louis le Jeune 
et de Philippe-Auguste, qu'on signale comme une renaissance des arts 
en Occident provoquée par l'influence orientale, que les artistes fran- 
çais rejettent, soit dans le système d'architecture, soit d^ns la sculpture, 
toutes les influences orientales qui avaient eu, au commencement du 
XII'' siècle, une si grande action sur le développement de nos diverses 
écoles. Mais ce mouvement n'est pas général sur la surface du territoire 
des Gaules; il ne sefait sentir que dans les provinces du domaine royal, 
en Bourgogne, en Champagne et en Picardie. La prédominance de l'art 
du Nord en France sur l'art du Midi est assurée à dater de ce moment. 
De même que la langue d'oil tend chaque jour à réduire les autres dia- 
lectes français à l'état de patois, de même les écoles d'architecture et de 
sculpture du domaine royal tendent à se substituer à ces écoles provin- 
ciales si brillantes encore au milieu du xir siècle. Nous expliquons 
ailleurs ' comment les sculpteurs laïques de la fin du xii" siècle vont 
chercher leurs inspirations dans la flore des champs et des forêts ; com- 
ment certaines tentatives timides avaient été faites partiellement en ce 
sens, dès le commencement du xii'= siècle, par les meilleures écoles 
françaises, et notamment par les artistes de Cluny, sans toutefois que 
ces tentatives aient apporté un appoint important à travers les influences 
orientales ou les traditions gallo-romaines; mais comment, enfin, cette 
observation de la nature se formule en des principes invariables au sein 
de l'école du domaine royal, de 1190 à 1200. 

Il ne semble pas toutefois que cette école ait, la première, repris la 
voie à peine entrevue et bientôt abandonnée par quelques artistes, près 
d'un siècle auparavant. C'est encore l'école de Cluny qui marche en tête 
vers 1170; et si elle est bien vite dépassée par l'esprit logique des artistes 
laïques de l'Ile-de-France, il ne faut pas moins lui rendre cet hommage. 

Entre autres qualités et défauts, l'esprit de la population dont Paris 
est devenu le centre passe brusquement de l'idée à la pratique par une 
déduction logique; nos révolutions, nos modes en sont la preuve. Ene 
idée, un principe, ne sont pas plutôt émis chez nous, qu'on prétend 
immédiatement les mettre en pratique. 

En Allemagne, on discutera pendant des siècles sur la caducité d'un 
système ou la vitalité d'un principe avant de penser sérieusement à dé- 
truire le premier cL à adopter le second; en France, à Paris surtout, on 
passera bien vite de la discussion théorique aux effets. Si dans le domaine 
de l'art, les Académies ont pu, depuis deux siècles, ralentir ce courant 

' Vovez Flore. 



— 213 — [ SCULPTURE ] 

logique qui conduit de, la théorie à la pratique, comme elles n'existaient 
point en 1180, et qu'il ne paraît pas que les écoles monastiques aient 
prétendu" prendre ce rôle, il n'est pas surprenant que l'école laïque, 
nouvellement formée alors, se soit jetée avec passion dans cette applica- 
tion de principes nouveaux à l'ornementation sculptée, d'autant qu'elle 
avait hâte d'en finir avec cet art roman qui représentait à ses yeux la 
féodalité monastique, dont elle ne voulait plus, dont saint Bernard avait 
diffamé les arts, et que les évêques tendaient à détruire. 

L'école de Gluny, malgré les reproches du fondateur de l'ordre de 
Cîteaux, ne tenait pas moins à conserver le rang élevé qu'elle avait su 
prendre dans la pratique des arts. A ce point de vue, elle prétendait 
marcher avec le siècle et le devancer au besoin. Vers 1130, ses relations 
avec l'Orient s'étaient étendues. Elle élevait alors le narthex de l'église 
de Vézelay, dont l'ornementation est mieux pénétrée de cet art gréco- 
romain de Syrie que ne l'est celle de la nef. Quelques années après, vers 
1150, elle construisait la salle capitulaire de la môme_ église, dont la 
sculpture est si fortement empreinte de l'art byzantin de Syrie, qu'on 
croirait voir, dans la plupart des chapiteaux et culs-de-lampe, des frag- 
ments arrachés à ces villes gréco-romaines du Hauran. Dans cette voie 
d'imitation, ou d'interprétation plutôt, on ne pouvait aller plus loin sans 
tomber dans les pastiches ou la monotonie, car cette ornementation 
gréco-romaine, de même que l'ornementation grecque, son aïeule, ne 
brille pas par la variété. L'école clunisienne fît donc un temps d'arrêt, 
ei chercha les éléments nouveaux qui lui manquaient dans l'amas de 
traditions usées par elle. Ces éléments, elle les trouva dans les végétaux 
de ses champs ; elle pensa qu'au lieu d'imiter ces feuillages de convention 
attachés sur les frises et les chapiteaux de la Syrie, au lieu d'essayer de 
les modifier suivant le goût de l'artiste, il serait mieux de prendre les 
plantes qui croissent dans la campagne, et d'essayer de les mettre à la 
place de la flore traditionnelle qu'elle reproduisait sans cesse avec plus 
ou moins d'adresse et de charme. Désormais cette école, rompue aux 
difficultés du métier, habile de la main, grâce à ce long apprentissage, 
était capable de rendre avec délicatesse ces plantes qui allaient remplacer 
l'ornementation romane à bout d'invention ou d'imitation. Aussi ses 
essais sont des coups de maître. Vers 1160, on ouvrit dans la salle capi- 
tulaire de Vézelay, bâtie depuis dix ans, trois arcades donnant sur le 
cloître. Ces trois arcades sont décorées de chapiteaux et d'archivoltes 
sculptés dont rien n'égale la souplesse et l'élégance. La forme générale 
de ces chapiteaux rappelle encore la forme romane, mais les détails 
imités de la flore des champs sont composés avec une grâce, une délica- 
tesse de modelé que la main la plus exercée atteindrait difficilement. 

Voici (fig. û6) un fragment de ces groupes de chapiteaux taillés dans 
de la pierre qui a la dureté et la finesse de grain du marbre. Ces sculp- 
teurs n'avaient pas été loin pour chercher leur modèle d'ornement : ils 
avaient cueilli quelques tiges d'ancolie ou d'éclairé. 



[ SCULl'TUIiE ] — 21^ — 

Ce morceau d'archivolte (fig. hl) appartenant à la même construction. 
d'un si beau caractère, et ces chapiteaux, indiquent assez les progrès que 
l'école clunisienne avait faits en recourant à la nature dans la composition 
des ornements. La tradition romane n'apparaît là que dans l'ensemble 
de la composition et dans l'aspect monumental donné à ces feuillages 
inspirés par la flore plutôt que copiés. 




On observera cependant que les critiques de saint Bernard ont porté 
coup. Dans la sculpture de Yézelay innaturelle, comme disent les Anglais, 
jusqu'en 1132, année de la dédicace du narthex, sur les chapiteaux, la 
figure humaine, les animaux, les bestiaires, abondent. Déjà dans la sculp- 
ture de la salle capitulaire, un peu plus moderne, ces figures disparaissent 
presque entièrement. L'ornementation si riche des trois arcs ouverts de 
1160 à 1165 dans cette salle n'en porte plus trace. Déjà la flore naturelle 
s'est substituée à ces éléments aimés des sculpteurs romans et, entre 
tous, des clunisiens. Mais l'architecture qui recevait, à Vézelay, cette sculp- 
ture déjà naturelle, était encore toute romane; elle ne devenait gothique^ 
c'est-à-dire conçue d'après le système de structure gothique, que dans 
la construction du chœur de la même église, c'est-à-dire vers 1190. 



— 215 — [ SCULPTURE ] 

Le mouvement d'art ne se produit pas de la même manière à Saint- 
Denis, en France. C'est en 1137 que l'abbé Suger commence la construc- 
tion de l'église abbatiale, dont nous voyons encore la basse œuvre du 
tour du chœur et le narlhex. L'édifice fut élevé en trois ans et trois mois, 
il était donc achevé en LUI. Or, si la structure de l'église abbatiale de 
Suger est complètement gothique \ l'ornementation incline à peine, et 
comme passagèrement, à imiter la flore. 




£. ailLUlUKOl. 



C'est en 1128, avant le règne de Zenghi, que les Francs, comme les 
appelaient les auteurs arabes, sont arrivés à l'apogée de leur puissance 
en Orient: « L'empire des Francs, dit l'auteur de l'histoire des Atabeks -, 
« s'étendait, à cette époque, depuis Maridin et Schaiketan en Mésopo- 
<( tamie, jusqu'à El-Arisch, sur les frontières de l'Egypte ; et de foutes les 
(( provinces de Syrie, Alep, Emesse, Hamah et Damas, avaient pu seules 
<( se soustraire à leur joug. Leurs troupes s'avançaient dans le Diarbékir 
<( jusqu'à Amida, sans laisser en vie ni adorateurs de Dieu, ni ennemis 
« de l'erreur; et dans l'Al-Djézirèh jusqu'à Rassain et Nisibis, sans laisser 
(( aux habitants ni effets ni argent. » C'est en effet à cette époque, c'est- 
à-dire de 1125 à 1135, que la structure de nos monuments d'Occident 
rappelle le mieux les divers styles orientaux dont nous avons indiqué 
l)lus haut la provenance. Des 1137, Zenghi avait pris un bon nombre de 
])laces aux chrétiens, s'était fortifié en Syrie; en ll^i^, il s'emparait 
d'Édesse. A dater de cette époque, les affaires des Occidentaux ne firent 
qu'empirer en Orient. Noureddin continua avec succès l'œuvre com- 



' Voyez, à ce sujet, les deux excellents articles de notre ami si justement reg'retté, 
M. Félix (le Yerneilh, dans les Annales archéologiques, t. XXIll, p. Ix et 115. 

- Voyez les Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres des croisades, par 
iM. Ueinaud, 1829. 



[ SCULPTURE ] — 216 — 

mencée par Zenghi. Cependant, en 116i et en 1167, les armées chré- 
tiennes de Syrie envahirent deux fois la basse Egypte, et s'y maintinrent 
jusqu'en 1169, dans hi crainte de voir les armées musulmanes attaquer 
à la fois le royaume de Jérusalem par le nord, l'est et le sud. Pour les 
chrétiens, à dater de 1170, l'Orient n'est plus qu'un champ de bataille 
où chaque jour il faut se défendre. Plus de commerce, plus d'établisse- 
ments sûrs, plus de relations avec les caravanes venant de la Perse. 
Acculés à la mer, ils ne devaient plus songer qu'à se maintenir dans le 
peu de villes voisines du littoral qui leur restaient, et n'offraient plus aux 
Occidentaux, qui affluaient en Syrie et en Palestine trente ans aupa- 
ravant, que des armes pour défendre les débris de leur domination. 
Cette source d'arts et d'industries qui avait eu sur l'Occident une 
influence si considérable était tarie; d'ailleurs elle nous avait donné 
ce qu'elle pouvait nous donner. 

Indépendamment des invasions à main armée que les Francs avaient 
tentées en 116i, il existait entre l'Egypte et le royaume de Jérusalem 
des relations fréquentes; ces invasions mêmes n'étaient qu'une consé- 
quence des rapports, quelquefois amicaux, plus souvent hostiles, qui 
s'étaient établis entre les successeurs de Godefroy de Bouillon et les 
khalifes d'Egypte. En 1153, les chrétiens s'emparaient de la ville d'Asca- 
lon, qui était le boulevard des Égyptiens en face des armées de Syrie. 
Vers le même temps, une flotte partie des côtes de la Sicile s'empara de 
la ville de Tanis, non loin de la ville de Damiette. Ainsi les Occidentaux, 
qui, de la fm du xi^ siècle jusque vers 1125, occupaient principalement 
les villes du nord de la Syrie et de la Syrie centrale, avaient peu à peu 
étendu leurs possessions, malgré bien des revers, jusqu'en Egypte. Leurs 
établissements, répartis sur une ligne peu profonde, mais très-allongée, 
s'étaient trouvés tout d'abord en contact avec les débris des arts gréco- 
romains et byzantins, puis, plus tard, avec ceux de la Palestine, et enfin 
de la basse Egypte, c'est-à-dire avec les arts des Sassanides, des khalifes, 
et même peut-être des Ptoléraées. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que les 
Occidentaux furent en Orient des destructeurs de villes et de monuments 
bien autrement actifs que ne l'avaient été les Arabes. Ces derniers ne 
s'attaquaient guère aux édifices, bâtissaient peu, jusqu'au x* siècle; ils 
enlevaient les richesses et les populations, mais laissaient subsister les 
monuments. Nous en avons la preuve dans le Hauran, Mais les chrétiens 
d'Occident, bâtisseurs de forteresses, de remparts, ne laissaient rien 
debout. Il y a tout lieu de croire qu'il existait bien des édifices en Syrie, 
en Palestine et dans la partie nord-orientale de l'Egypte, qui furent ainsi 
renversés pour élever ces châteaux et ces murs dont aujourd'hui encore 
on trouve des débris si nomb';eux et si imposants. De précieux monu- 
ments pour l'étude de l'archéologie ont dû disparaître ainsi ; mais ces 
démolisseurs acharnés ne laissaient pas, en Orient, comme partout, de 
profiter des arts dont ils anéantissaient ainsi les modèles. 11 y a, entre 
l'art de Syrie et celui de l'Egypte antique, une lacune l'egrettable. Notre 



— 217 — 



SCULPTURE 



sculpture, de inO à 1160, est peut-être un rellet ali'aibli de l'art qui 
s'éleva entre celui des Ptolémées et celui des Sassanides, puisqu'on re- 
trouve dans nos monuments occidentaux des traces non douteuses de ces 
arts orientaux. Le mélange a pu se faire chez nous, il est vrai, mais quel- 
ques rares fragments en Syrie et dans la partie orientale de la basse 
Egypte feraient également supposer que cet art de transition existait des 
bords de la mer Morte aux bouches du Nil. 

Il est certain que la sculpture romane d'ornement, vers llhO, dans 
l'Ile-de-France notamment, et en basse Champagne, dans le pays char- 
train, n'a plus les caractères gréco-romains ou byzantins si apparents 
AU commencement du .\ii^ siècle, en Languedoc, en Provence, dans le 
Lyonnais, une partie de la Bourgogne et de la haute Champagne. 




Ce chapiteau (fig. hS), provenant de l'église abbatiale de Saint-Denis ', 
n'a de rapports ni avec ceux de Sainte-Sophie de Constantinople, ni avec 
ceux des villes du Hauran, tandis qu'il rappelle certains chapiteaux du 
grand portique de l'île de Philœ, qui, comme on sait, n'est pas antérieur 
à l'époque des Ptolémées. Les chrétiens d'Occident avaient-ils vu dans 
la basse Egypte, ou sur les confins de la Syrie, des chapiteaux analogues? 
C'est ce que nous ne pourrions dire. Il faut encore remarquer que les 
chapiteaux du grand portique de File de Philœ sont tous variés de forme, 
usage assez répandu dans quelques édifices de la même époque, mais 



* Des colonnes monnstyles des collatéraux de l'abside. 



YlII. 



'.'8 



[ SCULPTURE ] — 218 

contraire aux principes de la bonne antiquité égyptienne. Cette variété 
se retrouve plus marquée clans les chapiteaux de nos monuments datant 
du milieu du xii' siècle que dans ceux d'une époque antérieure. Les 
chapiteaux de l'église de Suger diflèrent entre eux non-seulement par 
les détails, mais aussi par les formes générales, fait qui ne se retrouve ni 
au commencement ni à la fm du xii"^ siècle. Nous ajouterons que tous 
les chapiteaux du collatéral de l'abside bâtie par Suger ne rappellent 
pas d'une façon aussi nette certains chapiteaux égyptiens desPtolémées. 
La plupart ressemblent plutôt à la sculpture dentelée des gréco-romains; 
un seul est déjà muni de crochets à larges et grasses tiges. Quelques-uns 
entremêlent des animaux dans leurs feuillages. Il y a donc alors, dans 
les provinces royales, vers le milieu du xir siècle, tâtonnements; les 
sculpteurs prennent un peu partout, en Syrie, en Egypte peut-être, dans 
les édifices gallo-romains; ils ont aussi recours à leur inspiration et à 
l'étude de la flore. 

Il est un autre monument qui, par sa sculpture, mérite toute notre 
attention, pour préciser le moment où les artistes abandonnent les tradi- 
tions romanes. C'est la cathédrale de Sens. M. Challe, au congrès scienti- 
fique d'Auxerre, en 1859, sur la question posée par M. Parker, d'Oxford, 
a revendiqué pour la cathédrale de Sens le titre de « premier des monu- 
ments gothiques ». D'accord avec M. F. de Verneilh, nous ne saurions 
partager cette opinion. Par le système d'architecture adopté, mais plus 
encore par le style de la sculpture, la cathédrale de Sens doit être posté- 
rieure de quelques années à l'église abbatiale de Saint-Denis. 

(c II me paraît très-douteux, dit M. Félix de Verneilh ', que l'édifice 
(( (la cathédrale de Sens) ait été commencé avant le chœur de Saint-Denis, 
(( et, dans tous les cas, il a été bâti beaucoup plus lentement. En 1163, 
(( on en parle comme d'une église <( neuve ». Elle était même déjà livrée 
« au culte, car, au lieu de consacrer le chœur entier, comme à Saint- 
ce Germain des Prés, le pape Alexandre III n'est invité, à son passage, 
« qu'à bénir un autel, celui de Saint-Pierre et de Saint-Paul. On sait, 
H d'ailleurs, que l'évêque Hugues de Toucy, qui occupait le siège de 
« Sens de 11^3 à 1168, a « beaucoup travaillé » à la cathédrale et l'a 
(( « presque achevée » ; qu'il y a notamment fait poser les stalles de chêne,. 
c( après l'achèvement du chœur de l'église que « le bon Henri avait com- 
u mencé ». — Mais le chroniqueur qui s'exprime ainsi vivait en 129i. 
(( A cette distance, il pouvait ignorer si l'archevêque Henri de France 
c. avait commencé la cathédrale au début ou à la fin de son administra- 
(( tion, ou même s'il restait quelque chose de ses constructions. Pour 
c Henri comme pour Hugues, on mentionne la part qu'ils ont prise à 
c( l'édification de la cathédrale, immédiatement après leur élection. C'est 
« leur principale œuvre, celle que l'on cite la première. Un autre chro- 
<c niqueur, cette fois à peu près contemporain, car il s'arrête à 1173, se 

' Annules archéologiques, t. XXIII, p. 128. 



— '219 — [ SCULPTURE 1 

« borne à dire : « 1122. Obiit Daimbertus, successit Henricus. Hic incipit 
<( renovare ecclesiam sancti Stephani. Eidem successit Hugo i\kZ. » 

(( On est donc libre de croire que, loin d'avoir été commencée vers 
<( 1122 ou 112/i, la cathédrale de Sens n'a été réellement fondée que 
(( dans les dernières années de lîenri de France, ou, ce qui revient au 
« même, qu'elle n'est sortie de terre qu'à cette époque. » 

Nous ajouterons que le système de structure, les profds (détail si 
•essentiel pour constater une date précise), ne sauraient appartenir à 112^i, 
ni même à 11.30, date de la construction du narthex de Vézclay; que la 
^sculpture, enfin, est plus avancée que celle de l'église de Suger dans la 



^^ 



f. 



ci^S 




voie tracée, c'est-à-dire qu'elle tend davantage à imiter les objets natu- 
rels et à s'affranchir des inffuences auxquelles les romans s'étaient sou- 
mis de 1090 à 1160. On ne saurait douter de la lenteur apportée dans 
la construction de la cathédrale de Sens, quand on examine les œuvres 
hautes. Les chapiteaux des arcs-doubleaux des grandes votâtes, ceux du 
triforium, sont déjà empreints, en grande partie, de l'imilation de la 
ffore, et rappellent, par leur composition, les chapiteaux de l'Ile-de-France 
•de 1170, tandis que ceux de l'arcature des collatéraux du chœur ne 



[ SCULPTURE J — 220 — 

laissent apparaître l'imitation des objets naturels, feuilles ou animaux, 
que par exception. 

Ainsi, le chapiteau de l'arcature du chœur que nous donnons ici 
(fîg. U9) s'éloigne plus des formes romanes que ceux de l'église de Suger; 
il est plus adroitement évasé, plus délicat; ses feuillages, bien qninna- 
twels, et rappelant encore le faire de la sculpture gréco-romaine, sont 
plus libres, plus souples. Puis les oiseaux qui surmontent les feuillages 
ne sont plus des volatiles fantastiques, si fréquents dans les sculptures 
de 1130 : ce sont des perdrix copiées avec une attention minutieuse; 
l'allure, le port de ces oiseaux, sont observés môme avec une extrême 
délicatesse. 

Sans monter jusqu'au triforium, la plupart des chapiteaux portant les 
arcs collatéraux du chœur de Saint-Étienne de Sens affectent des formes 
de feuillages qui appartiennent presque à l'époque de la basse œuvre du 
chœur de Notre-Uame de Paris, c'est-à-dire à 1160. La figure 50 donne 




un de ces chapiteaux, qui n'a plus rien du roman. Or, aucun des chapi- 
teaux de l'église de Suger ne se rapproche autant que celui-ci du style 
décoratif de la fin du xii" siècle. Tous les chapiteaux du sanctuaire de 
Saint-Étienne de Sens n'ont pas ce caractère, plusieurs reproduisent en- 
core des détails romans, des animaux fantastiques môles à des feuillages 
dentelés. Mais, à toutes les époques de transition d'un style à un autre, 
il y a des retardataires et des artistes avancés parmi les exécutants ; le 
même fait peut être constaté à Notre-Dame de Paris. Il faut choisir les 



— 221 — [ SCULPTURE 1 

exemples parmi ceux qui appartiennent aux écoles nouvelles, ce sont 
ceux qui donnent la note juste. Suger était plus à môme que personne 
de s'entourer des artistes les plus capables et les plus avancés ; il le fit 
pour ce qui concerne la structure de son église. Comment alors sa sculp- 
ture, si près de la capitale du domaine royal, serait-elle plus romane que 
celle de Saint-Étienne de Sens, si ce dernier monument était antérieur 
au sien ? Il nous est donc difficile de placer la sculpture de la cathédrale 
de Sens avant 1150. C'est la transition entre celles de l'église de Saint- 
Denis et de Notre-Dame de Paris. 

On peut d'ailleurs prendre une idée exacte de la différence entre les 
deux époques et du progrès déjà accompli à Sens, en examinant dans 
les deux édifices deux ornements composés de même et placés d'une 
manière identique. Le portail nord de l'église de Suger est conservé, sauf 
quelques mutilations; or les deux pieds-droits de la baie sont décorés 
de rinceaux d'un beau style, dont nous donnons (fig. 51) un fragment '. 
Voici, en parallèle, un morceau des rinceaux qui ornent le trumeau de 
la porte principale de Saint-Étienne de Sens (fig. 52). Le caractère de la 
sculpture du premier fragment est encore tout pénétré de la manière 
romane ; les tiges côtelées, les feuilles retournées, enroulées, dentelées, 
et modelées comme la sculpture gréco-romaine, par deux plans secs, 
le style wnaturel de ces feuilles ; tout cela rappelle encore la sculpture 
des chapiteaux du chœur de Saint-Martin des Champs, dont les piliers 
datent de 1130 2, 

Mais si nous portons toute notre attention sur le deuxième fragment 
(fig. 52), on y trouve déjà ce style que nous avons vu adopter dans les 
reprises de la salle capitulaire de Vézelay en 1160. Môme imitation, 
quoique plus archaïque, de la feuille d'ancolie ; mômes découpures arron- 
dies, môme modelé, tantôt en saillie, pour exprimer les revers, tantôt en 
spatule, pour exprimer le dedans des feuilles^. Les tiges ne sont plus, 
comme celles de l'exemple précédent, côtelées régulièrement, mais sont 
nervées en longues spirales, ce qui indique une étude attentive de la 
nature; car si l'on contourne une tige nervéc, ou cette tige se brise, ou 
ses nervures décrivent forcément des spirales pour se prêter à la courbe 
qu'on impose à leur faisceau. Les attaches des tigettes sont bien senties, 
cherchant le naturel. Ce bel ornement ne saurait être antérieur à celui do 
Saint-Denis; il en est le développement, l'observation de la nature aidant. 
La date de l'ornement de Saint-Denis n'est pas douteuse, 1137 à ll/iO. 

' Il faut observer ici comment les sculptures étaient faites en chantier dès cette épo- 
que, c'est-à-dire avant la pose. Notre figure donne deux assises de l'oruement montant. 
On voit parfaitement que le raccord entre les deux portions d'ornement, au lit de li 
pierre, ne se fait pas exactement, ce qui n'est possible qu'à la condition de ravaler et de 
sculpter sur le tas. 

2 Voyez figure 4/j. 

3 Le rinceau qui fait pendant à celui-ci imite les bourgeons de la fougère au moment 
où ils se développent. 



[ SCULPTURE J — 222 — 

La date do la reprise faite à la salle capitulaire de Vézelay ne peut 

^^ -. ■''I 

^-" -^-^ ^^ --^ ' - lV\,il! 




"varier qu'entre les années H 55 et H 65; puisque cette salle capitulaire 



— 223 — [ SCULPTURE ]' 

était bâtie après le narthex, qui date de 1130 à 1132, et qu'entre les 

J2 




£. CUAL/ICArji- . 



années 1135 et 1155 les moines de l'abbaye eurent bien autre chose 



[ SCULPTURE ] — T2k — 

à faire qu'cà bâtir. D'ailleurs, le caractère de l'architecture de cette salle 
capitulaire ne permet pas de placer sa construction, ni avant 1155, ni 
après 1165. Donc, admettant môme que la reprise dont nous parlons ait 
été faite immédiatement après l'achèvement de la salle capitulaire, ce qui 
n'est guère vraisemblable, vu la différence marquée du style, elle ne pour- 
rait dater que de 1160 à 1165 au plus tôt. Le rinceau de Sens (fig. 52), 
se rapprochant beaucoup du style des chapiteaux et archivoltes (fig. U6 
et kl), quoique d'un caractère un peu plus archaïque, ne pourrait remon- 
ter plus loin que l'année 1155; mais nous sommes porté à lui donner une 
date plus récente (1165 à 1170), si nous le comparons à l'ornementation 
de la Bourgogne, de la basse Champagne et de l'Ile-de-France, dont la 
date est bien constatée. 

Il est certain qu'une école n'arrive pas à composer des ornements avec 
cette adresse et cette entente de l'effet du premier coup. La beauté, un 
peu travaillée, des compositions byzantines, avait été un enseignement 
assez puissant pour donner à nos artistes une première impulsion ; quand 
ils mêlent à cet acquis l'étude de la nature, ils arrivent, par une transi- 
tion rapide, mais qu'on peut suivre année par année, à un développe- 
ment de l'art décoratif qui tient du merveilleux. 

Dans le rinceau de Sens, à côté de l'observation de la nature, on sent 
encore comme un dernier reflet de l'influence orientale. Les détails, mal- 
gré l'entente parfaite de la composition, sont trop multipliés, et cette 
ornementation conviendrait plutôt à du métal fondu et ciselé qu'à de la 
pierre. Le sentiment de l'échelle, de la grandeur, n'est pas encore déve- 
loppé; on sent la recherche de l'artiste tout entier à son œuvre, mais qui 
ne reçoit pas encore l'impulsion supérieure propre à faire concourir tous 
les détails d'un édifice à un effet d'ensemble. 

Du moment que la sculpture d'ornement n'était plus un art tout de 
convention, reproduisant des types traditionnels ou enfantés par des 
réminiscences d'arts antérieurs, qu'elle allait puiser ses inspirations dans 
la flore, une harmonie plus parfaite pouvait s'établir entre les détails et 
l'ensemble. L'identité de nature des éléments constitutifs donnait aux 
artistes des facilités nouvelles pour obtenir cette harmonie cherchée 
vainement par les diverses écoles pendant les deux premiers tiers du 
XII* siècle. L'esprit contenu et ennemi de toute exagération des artistes 
de l'Ile-de-France était d'ailleurs propre à profiter des ressources que 
fournissait le recours aux productions végétales. C'est bien dans ce centre 
futur de la nation française que se développe avec rapidité ce nouvel art 
de la sculpture décorative, dont nous avons fait ressortir l'influence à l'ar- 
ticle Flore, et dont on ne retrouve guère d'exemple aussi complet que 
dans l'art de l'antique Egypte. 

Il semble que l'école laïque française de la fin du xii'' siècle veuille en 
finir avec les traditions accumulées pendant la période romane. En peu 
d'années, tout ce qui n'est point inspiré par la flore dans la sculpture 
d'ornement disparaît : plus de perles, plus de ces imitations de passe- 



— 225 — [ SCULPTURE ] 

menteries et d'entrelacs, plus de billcttcs, plus de rangées de ces feuilles 
d'eau imitées des monuments antiques. La llore, et la flore locale, domine 
désormais, est le point de départ de l'école. S'il y a des résistances à cet 
entraînement, elles sont si rares, si apparentes, qu'elles ne font que 
rendre plus évidente l'impulsion donnée. Ce sont des œuvres d'artistes 
attardés. Ainsi, bien que le chœur de la cathédrale de Sentis n'ait été 
construit que de 1150 à 1165; qu'à cette époque déjà, à Sens, à Noyon, 
Jes sculpteurs cherchassent à s'inspirer de la flore, on peut reconnaître, 




£. c///£rAO/ifor . 



■dans la sculpture de ce chœur de Sentis, le travail d'artistes ne s'étant 
pas encore pénétrés des idées nouvelles alors. La sculpture des chapi- 
teaux des chapelles et du sanctuaire est presque byzantine (flg. 53) ', sinon 
par la forme générale, au moins par les détails. C'est dans le chœur de 
Notre-Dame de Paris, commencé en 1163 et achevé avant 1190, que la 
nouvelle école semble avoir admis pleinement ce nouveau principe de 
sculpture décorative. La flore des champs est le point de départ, mais elle 
prend un aspect monumental, et le sculpteur ne se borne pas à une imi- 



* L'un des chapiteaux des piles c; liiulriqucs du chœur. 



vni. 



29 



[ SCULPTURE ] — 226 — 

tation réelle; il compose, il recherche de préférence les bourgeons des. 
plus petites plantes, et, à l'aide de cet élément, fort beau d'ailleurs, il 
arrive à produire des œuvres de sculpture d'un aspect à la fois robuste et 
souple, d'un galbe large et gracieux, qui les placent au niveau des meil- 
leures conceptions antiques, sans toutefois leur ressembler. 

En adoptant un principe nouveau, étranger aux traditions, quant à la 
composition des détails de l'ornementation, l'école laïque de l'Ile-de- 
France donne à la sculpture sa place. Désormais elle ne se répand plus 
au hasard et suivant la fantaisie de l'artiste sur les monuments, ainsi que 
cela n'arrivait que trop souvent dans l'architecture romane. Elle remplit 
un rôle défmi aussi bien pour la statuaire que pour l'ornement. Si riche 
que soit un monument, l'artiste a le soin de laisser des repos, des sur- 
faces tranquilles. La sculpture se combine avec la structure, aide à la faire 
comprendre, semble contribuer à la solidité de l'œuvre. Nous avons dit, 
dans l'arlicle Chapiteau, comment les artistes de l'école laïque, au mo- 
ment où cette école se forme, composent ce membre d'architecture de 
façon h lui donner non-seulement l'apparence d'un support robuste, mais 
à rendre sa décoration utile, nécessaire. Pour les bandeaux, pour les 
corniches, pour les encorbellements, ce principe est suivi avec rigueur, 
et ce n'est pas un des moindres mérites de cette architecture française, 
logique dans sa structure, mais logique aussi dans la décoration dont elle 
est revêtue, sobre toujours, puisqu'elle ne place jamais un ornement sans 
qu'il soit, pour ainsi dire, appelé par une nécessité. 

On peut recourir aux articles Bandeau, Chapiteau, Clef, Corbeau, 
Corniche, Crochet, Cul-de-lampe, Fleuron, Galerie, Griffe, Sommier, 
Tympan, si l'on veut constater le judicieux emploi de la sculpture dans 
les monuments de l'école laïque de 1170 à 12.30. Il n'est pas de symptôme 
plus évident de la stérilité d'idées de l'architecte que l'abondance irrai- 
sonnée de la sculpture. L'ornementation sculptée n'est, le plus habituel- 
lement, qu'un moyen de dissimuler des défauts d'harmonie ou de pro- 
portions, qu'un embarras de l'architecte. En occupant ou croyant occuper 
ainsi le regard du passant, on dissimule des pauvretés ou des défauts 
choquants dans la composition, voire des maladresses et des oublis dans 
la structure. 

Sincères, les maîtres de notre belle époque d'art raisonnaient l'emploi 
de l'ornementation comme de toute autre partie essentielle de la bâtisse ; 
cette ornementation n'était point pour eux un masque jeté sur des mi- 
sères et des vices de la conception. Sachant bien ce qu'ils voulaient dire, 
et ayant toujours quelque chose à dire, ils ne cachaient pas le vide des 
idées sous des fleurs de rhétorique et des lieux communs. Souvent la 
sculpture d'ornement est si bien liée aux formes de l'architecture, qu'on 
ne sait où finit le travail du tailleur de pierre, où commence celui du 
sculpteur. Le sculpteur, comme le tailleur de pierre, concouraient à l'œu- 
vre ensemble, sans qu'on puisse établir une ligne de démarcation entre 
les deux ouvrages. Ces sculptures d'ornement étaient d'ailleurs toujours 



— 227 — [ SCULPTURE ] 

faites sur le chantier avant la pose, et non sur le tas. Il fallait donc que le 
maître eût combiné tous ses eifets, avant que la bâtisse fût élevée, en 
raison de la place, de la hauteur, de l'échelle adoptée. Cette méthode 
avait encore l'avantage de donnera la sculpture une variété dans le faire, 
attrayante; de permettre de l'achever avec plus de soin, puisque l'artisan 
tournait son bloc de pierre à son gré ; d'éviter l'aspect monotone et en- 
nuyeux à l'excès, de ces décorations découpées comme par une machine, 
sur nos façades modernes. Chaque artisan était intéressé ainsi à ce que 
son morceau se distinguât entre tous les autres par une exécution plus 
parfaite; et, en effet, sur nos monuments du moyen âge de l'école laïque, 
on remarque toujours, — comme cela arrive dans les beaux monuments 
de l'antiquité, — certains morceaux d'une frise, d'une corniche, certains 
chapiteaux, qui sont, entre tous les autres, d'une exécution supérieure. 
Soumis à la structure, jamais un joint ou un lit ne vient couper gauche- 
ment un ornement; cela était impossible, puisque le travail du sculpteur 
se faisait avant la pose. Rien n'est plus satisfaisant pour l'esprit et pour 
l'oeil que cette concordance parfaite, absolue, entre l'appareil et la sculp- 
ture; rien ne donne mieux l'idée d'une œuvre bien mûrie et raisonnée, 
d'un art sûr de ses méthodes et de ses moyens d'exécution. En voyant 
comme sont composés, par exemple, les angles des contre-forts de la 
façade occidentale de Notre-Dame de Paris au niveau de la grande galerie, 
comme ces larges crochets, ces animaux, cette corniche et sa balustrade 
surmontée de figures, se combinent intimement avec les lignes de l'ar- 
chitecture, forment une silhouette hardie sur le ciel, on peut se demander 
si jamais l'art de la grande décoration monumentale a été poussé plus 
loin ; si jamais union plus complète exista entre les deux arts de l'archi- 
tecture et de la sculpture pour produire un effet voulu, et bien voulu 
à l'avance, puisque tous ces énormes blocs de pierre étaient taillés sur le 
chantier avant d'être posés à près de kO mètres de hauteur. En présence 
de pareils résultats, ne paraissons-nous point de pauvres apprentis mon- 
tant nos bâtisses un peu à l'aventure, et cherchant à les décorer après 
coup à l'aide d'un essaim de sculpteurs attachés à leurs parois; défaisant 
ce que nous avons fait, rajoutant des contre-forts par ici, des groupes 
par là, ou les supprimant pour les remplacer par des pots ou des orne- 
ments qui remplissent tous les livres à gravures imprimés depuis deux 
siècles ! 

Nous disions tout à l'heure que l'école de sculpture de la fin du xii'' siè- 
cle, en cherchant dans la flore les éléments d'une ornementation nou- 
velle, originale, savait donner à ses imitations un aspect monumental 
éloigné encore du réalisme. Ces essais sont déjà systématiquement suivis 
dans l'œuvre basse du chœur de la cathédrale de Paris pour tous les cha- 
piteaux des colonnes isolées monostyles, tandis que ceux des colonnes 
engagées du deuxième bas côté sont encore pénétrés du style roman 
delUO. 

Le chapiteau dont nous donnons ici une moitié (fig. 5i), et qui appar- 



[ SC['LPTURE ] — • 228 — 

tient à l'une des grosses colonnes du sanctuaire, indique clairement 
la méthode admise par ces précurseurs de la grande école laïque du 
XIII* siècle. La composition générale dérive du chapiteau corinthien ro- 
main et de ses diverses modifications, soit pendant le Bas-Empire, soit 
pendant la période romane. Mais les masses des feuilles, au lieu de se 
découper suivant un procédé de convention, imitant le faire des sculp- 
teurs byzantins ou du commencement du xii'' siècle, se divisent en folioles 
enroulées et en larges tiges qui rappellent les premiers développements 
des bourgeons d'herbacées. 




''lia 'i 'f ' } '^"jf |; 




La manière grasse adoptée dans l'exécution, la courbure délicatement 
rendue des tiges, l'abondance de sève qui semble engorger cette végéta- 
tion de pierre, tout cela est évidemment le résultat d'une observation 
passionnée des végétaux. Et c'est bien à Notre-Dame de Paris que s'épa- 
nouit tout d'abord cette plantureuse flore monumentale. Partout ailleurs, 
à la même époque, c'est-à-dire de H63 à 1170, ou nous trouvons des 
imitations délicates et recherchées de la flore des champs, comme sur- 
les ornements de Sens et de la salle capitulaire de Vézelay, ou ce sont des 
imitations de ces ornements gréco-romains plus ou moins bien comprises. 



229 [ SCULPTURE ] 

Les sculpteurs de Notre-Dame ont été puiser leurs inspirations aux 
champs, et composent ainsi un style qui est généralement adopté dans 
tout le nord de la France jusqu'aux premières années du xiii'' siècle. 

Bientôt l'école de l'Ile-de-France ne se contente plus de ces orne- 
ments empruntés à la flore printanière, elle développe les bourgeons 
de pierre; mais en prenant la feuille, l'allure du végétal ayant atteint son 
développement, elle conserve à ses traductions la physionomie monu- 
mentale. 

Ainsi, ce rinceau d'archivolte provenant de la porte de la Yierge, sur 
la façade occidentale de Notre-Dame de Paris (fig. 55), rappelle encore 
la composition du rinceau de Sens (fig. 52). Mais ici l'exécution est plus 
large, la disposition des masses plus claire, les détails moins recherchés; 
de plus, la tradition romane est absolument abandonnée, la nature mieux 
observée et serrée de plus près. Ce n'est pas là une copie d'une plante. Ces 
feuilles, ces tiges et leurs attaches n'existent pas dans la flore, et cepen- 
dant l'ornement a toute l'allure d'un végétal. Savoir donner à un objet 
composé toute l'apparence d'un individu végétal ou animal, réel, c'est de 
l'art, dans la véritable acception du mot. On peut faire la même observa- 
tion à propos des bestiaires. Quoique les sculpteurs de la fin du xn" siècle 
fussent déjà plus avares de représentations d'animaux dans leur ornemen- 
tation que leurs devanciers», quand ils croient nécessaire d'en composer, 
ils savent leur donner une physionomie individuelle, à ce point qu'on est 
tout disposé à les croire copiés sur la nature, bien qu'ils appartiennent, 
le plus habituellement, au règne fantastique. 

Pour nous, l'apogée de la sculpture d'ornement comme de la statuaire 
du moyen âge se trouve placé à ce moment où la tradition romane a dis- 
paru, et où la recherche de la réalité n'a pas encore imposé ses exigences. 
Cette période brillante de l'école française dure vingt-cinq ans environ, 
de 1190 à 1215. C'est l'époque de la construction delà nef et de la partie 
inférieure de la façade de Notre-Dame de Paris, de la cathédrale de Laon, 
de l'œuvre basse du chœur de la cathédrale de Rouen, d'une partie de 
celle de Lisieux, des chœurs des églises abbatiales de Saint-Remi de Reims, 
de Saint-Leu d'Esserent, d'Eu, de Vézelay, etc. 

11 y eut en efl'et, à ce moment, un développement d'art merveilleux. 
La nouvelle école étendait son influence dans toute la partie de la France 
au nord de la Loire, de la Bourgogne et du Nivernais aux confins du 
Maine. Mais, cependant, chaque province conservait quelque chose de 
son originalité. La sculpture décorative, tout en suivant une impulsion 
générale, se développait suivant les aptitudes particulières à chaque 
contrée. Large, plantureuse dans l'Ile-de-France, énergique et serrée 
en Bourgogne, la sculpture était délicate et recherchée dans le Maine et 

' Il n'existe pas une seule représentation d'animal dans les chapiteaux de Notre-Dame 
de Paris, bien qu'à cette époque (seconde moitié du xn'^ siècle), ou en sculptât encore 
dans beaucoup d'autres édifices. 



SCULPTURE ] 



230 — 




la Normandie. Ces beaux ornements qui proviennent, de la cathédrale 



— 231 — [ SCULPTURE ] 

de Lisicux (fig. 56) révèlent le goût, délicat qui régnait alors au sein de 
ces dernières provinces K La sculpture d'ornement inclinait vers l'orfè- 
vrerie, et malgré la beauté de l'exécution, manquait, dans ces contrées, 
de la largeur de style et de la belle entente de l'ofrot que nous trouvons 




dans la sculpture de l'Ile-de-France. L'inspiration sur la nature est moins 
franche, moins hardie, et surtout beaucoup moins originale. Ces apti- 
tudes diverses devaient persister bien plus tard, et jamais la sculpture de 
la Normandie, du Maine et de l'Anjou n'atteignit l'ampleur de celle des 



* Nous devons les dessins de ces fnipments à robliVeiincc de M. Sauvawot. 



[ SCULPTURE ] — 232 — 

cathédrales de Paris, de Laon et d'Amiens ; elle conserva une recherche 
dans les détails, une maigreur qui, au xiv* siècle, dégénèrent en séche- 
resse. En Bourgogne, au contraire, la sculpture d'ornement, en avançant 
dans l'imitation plus réelle de la flore, arrive jusqu'à l'exagération; l'orne- 
ment semble déborder, ne pouvoir se maintenir dans les limites posées 
par l'architecture. Hors d'échelle souvent, son importance nuit à l'en- 
semble. 11 faut donc en revenir toujours à ce centre d'écoles qui se déve- 
loppait dans l'Ile-de-France, pour trouver cette juste et sage mesure qui 
est la marque d'un goût éclairé et d'un jugement sûr. Ce n'est pas seule- 
ment le principe de la sculpture décorative qui se modifie au sein de ces 
populations de deux ou trois provinces de la France, c'est aussi le système 
d'architecture, depuis la structure jusqu'aux proportions et aux profils, 
il y a là un fait si exceptionnel, si anormal dans l'histoire des arts, qu'il 
mérite d'être expliqué, d'autant qu'il peut servir d'exemple... Supposons 
qu'aujourd'hui, dans le département de la Seine et quelques départements 
voisins, des architectes se mettent eu tète et aient le talent de produire 
uu art inusité, soit comme structure, soit comme système de proportion 
et de décoration, conçu d'après des méthodes entièrement neuves, leurs 
projets ne sortiraient même pas du bureau d'enregistrement, et s'ils en 
sortaient, ils seraient accrochés par un des nombreux rouages adminis- 
tratifs à travers lesquels il leur faudrait passer. 

Les conditions de liberté pour les artistes, en tant qu'artistes, ne sont 
point celles du citoyen. Un état social peut être très-oppressif pour le 
citoyen, mais très- favorable au développement de la liberté chez l'artiste. 
La réciproque a lieu. Quand les artistes, dans la société, forment une 
sorte de caste dont tous les membres sont égaux, ils se trouvent dans les 
meilleures conditions du développement libre de l'art. Comme caste, ils 
acquièrent au sein de l'ordre civil, — surtout s'il est divisé comme l'était 
l'ordre féodal, — une prépondérance marquée. Comme individu, le prin- 
cipe de toute caste étant l'égalité entre les membres qui en font partie, le 
contraire de la hiérarchie, l'artiste conserve une liberté d'action dont 
nous sommes aujourd'hui fort éloignés. 

L'école laïque d'artistes s'était formée dès la seconde moitié du xn" siècle, 
c'était une conséquence naturelle du développement de l'esprit municipal, 
si puissant à cette époque. Les règlements qui furent rédigés au xiii^ siècle 
pour donner une existence légale aux corporations sont la preuve que ces 
corporations fonctionnaient, car jamais la loi ne précède le fait; elle le 
reconnaît et le règle lorsqu'il a produit déjà des conséquences dont l'éten- 
due peut être appréciée. Une fois sorti des monastères, l'art se fixait dans 
des ateliers, dans certaines familles, dont les membres, comme artistes, 
n'étaient et ne pouvaient être soumis à aucune hiérarchie. Ces ateliers, 
ces familles se réunissaient, discutaient les intérêts collectifs de la cor- 
poration, les établissaient en face de l'ordre féodal, mais n'avaient et ne 
pouvaient avoir la prétention d'imposer des méthodes d'art au milieu 
d'elles, car ces chefs d'atelier étaient sur le pied d'égalité parfaite entre 



— 233 — [ SCULPTURE ] 

eux et n'étaient point pourvus de fonctions ou de dignités de nature à 
leur donner une autorité prépondérante dans la corporation. On com- 
prend comment un pareil état social devait être favorable au développe- 
ment et au progrès très-rapide de l'art. L'expérience ou le génie de chaque 
membre éclairait la corporation, mais n'imposait ni des doctrines ni des 
méthodes. Aussi l'art de cette époque est-il bien le fidèle miroir de cet 
état social des artistes. Une expérience réussit-elle, aussitôt on la voit ré- 
pandre ses-résultats, et être immédiatement suivie d'un perfectionnement 
ou d'une tentative nouvelle. Il est bien certain, — et nous en avons la 
preuve au xiii'' siècle, — que l'art était pratiqué dans certaines familles, le 
père instruisait son fds ou son neveu. Les connaissances se transmettaient 
ainsi dans des corporations composées d'un nombre de membres ayant 
tous les caractères de la caste. Ces connaissances, considérées comme le 
privilège de la caste, n'étaient point divulguées dans le public ; et leur 
transmission non interrompue dans l'atelier ou la famille, du patron à 
l'apprenti, du père au fils, explique comment nous ne possédons aucun 
traité écrit sur les matières d'art en France de la fin du xir siècle au xvI^ 
Des moines pouvaient écrire ces traités, et nous en possédons un, celui 
de Théophile, qui date du milieu du xir siècle très-vraisemblablement, 
s'occupant de la peinture, des vitraux, de l'orfèvrerie, de la menuise- 
rie, etc. ; d'autres avaient dû être écrits dans les monastères, parce qu'il 
s'agissait de transmettre des méthodes, soit d'un couvent à l'autre, soit 
dans des écoles séparées du monastère. Mais les membres laïques des 
corporations d'artistes ou d'artisans, non-seulement n'avaient nul besoin 
de mettre sur le papier le résultat de leur expérience et de leur savoir, 
mais devaient éviter même de rien écrire, pour ne pas donner au vulgaire 
les recettes, les méthodes admises dans l'atelier. L'album de Villard de 
Honnecourt, qui date de 1250 environ, n'est qu'un cahier de notes prises 
partout et sur tout, depuis des procédés de tracés jusqu'à des recettes 
pour faire des onguents, mais n'a pas le caractère d'un traité destiné à 
perpétuer des méthodes ou des moyens pratiques. Villard discute, il pose 
des questions; son cahier est un memenlo, pas autre chose. 

Cet état social des artistes laïques à la fin du xii*" siècle, connu, nous 
démontre comment ces corporations devaient nécessairement agir dans 
une sphère absolument libre ; car, à moins de supprimer la corporation, 
comment lui imposer un goût, des méthodes ? Force était d'accepter ce 
qu'elle voulait faire, de suivre le style, les procédés qu'il lui plaisait 
d'adopter, et dont elle discutait la valeur au sein de son organisation 
toute républicaine, où les voix n'avaient qu'une autorité purement mo- 
rale, due à une longue expérience, au génie ou au simple mérite person- 
nel. Une organisation pareille pouvait seule changer en quelques années 
la face des arts, sans qu'aucun pouvoir, ou civil, ou ecclésiastique 
(en eût-il eu la volonté), fût en état d'arrêter le mouvement donné. Mais 
ce qui imprime un caractère d'une grande valeur nationale à cet établis- 
sement des écoles laïques du xir siècle, c'est que leur premier soin est de 

vm. — 30 



[ SCULPTURE ] — 23/l — 

rompre avec le passé : que ce passé soit le romain, dont les monuments 
ne manquaient pas en France, qu'il soit le roman plus ou moins imprégné 
des arts gréco-romains ou syriaques, les écoles laïques le repoussent 
comme structure, comme aspect des masses, comme proportions, comme 
décoration. Nous ne croyons pas utile, arrivé au huitième volume de 
ce Dictionnaire, de répondre à l'objection faite parfois : que les artistes 
gothiques n'ont pas copié l'architecture romaine parce qu'ils étaient hors 
d'état de l'imiter, trop ignorants pour en comprendre la valeur. Ce qu'ils 
tentaient et ce qu'ils obtinrent, était bien plus savant que ne l'eût été 
une imitation des arts romains. D'ailleurs, après l'art roman, il était plus 
facile de retourner franchement au romain, qui en diffère si peu, que 
de s'en écarter. Si l'école s'en éloignait plus que jamais, si elle rompait 
même avec les traditions des arts antiques fusionnés dans le roman, c'est 
qu'elle en avait la volonté, et que cette volonté s'appuyait sur une raison 
supérieure à toute autre. 

Voilà ce qu'il faut bien constater, si l'on veut comprendre quelque 
chose à ce mouvement d'art de la fin du xii'' siècle. C'était une réaction 
active, violente, aussi bien contre l'antique domination romaine que 
contre le système théocratique et le système foodal. Cette école, une fois 
maîtresse dans le domaine de l'art, entendait que rien, dans les arts, ne 
devrait rappeler un passé dont on ne voulait plus. Aussi, avec quel em- 
pressement les grandes villes du Nord s'empressent de jeter bas leurs 
vieilles cathédrales pour en bâtir de nouvelles ! Rien ne leur coûte pour 
effacer la dernière trace de cet art roman développé au sein des établisse- 
ments monastiques ! 

Qu'alors les évoques, les seigneurs, ne l'aient pas entendu ainsi, que les 
populations des villes n'aient pas précisé leur pensée avec cette rigueur, 
cela est certain : mais les monuments sont là ; leur caractère, les détails 
dont ils se couvrent, leur structure, parlent pour ces premières corpora- 
tions d'artistes et d'artisans laïques, qui certes n'ont pas, par l'effet du 
hasard, et sans une raison bien mûrie, rompu brusquement avec tout un 
passé. La franc-maçonnerie, le compagnonnage des charpentiers, sont 
un dernier débris de ces associations laïques, sortes d'initiations dont les 
résultats, longtemps présentés comme l'expression de la barbarie et de 
l'ignorance, ne sont, à tout prendre, que le symptôme manifeste des pre- 
miers efforts d'une nation qui se reconnaît après tant d'asservissements 
successifs, veut se constituer, et date son affranchissement, le retour de 
son esprit national, sur des monuments dus à son propre génie et n'em- 
pruntant plus rien aux siècles antérieurs. Aussi ne signaient-ils que bien 
rarement leurs œuvres, ces premiers maîtres de l'école laïque. A quoi 
bon ? ils laissaient sur ces monuments l'empreinte du génie national dé- 
barrassé de tant de traditions décrépites, et cette signature a sa valeur. 

Si ces artistes, après avoir établi un principe de structure neuf, après 
avoir soumis logiquement à ce principe tout un système de proportions, 
de profils, de tracés, avaient conservé quelque chose de la décoration 



— 235 — [ SCULPTURE ] 

romane, aux yeux de la foule ils étaient liés encore à l'art roman. Aussi 
ne font-ils nulle concession : l'ornementation romane n'existe plus, el 
pour en constituer une nouvelle, ils étudient curieusement les végétaux 
qui croissent dans les champs et dans les bois. La statuaire romane est 
reléguée dans le passé; ils observent la nature et la considèrent sous un 
aspect nouveau : ce n'est pas seulement la forme plastique qu'ils cherchent 
à reproduire en l'idéalisant, c'est le sentiment moral de l'individu. 

Une fois sur celte voie, si rigoureuse que fût la constitution de la cor- 
poration, son organisation toute républicaine devait la pousser sans arrêts 
vers le progrès. Malheureusement, dans les choses d'art, le progrès, en 
nous élevant promptement à l'apogée, nous en fait descendre; la sculp- 
ture, comme chez les Grecs, après avoir idéalisé la nature, veut sans 
cesse s'en rapprocher et tombe dans la recherche de la réalité. Cependant 
il arrive à cette écolo ce qui arrive à toutes les constitutions basées sur 
la liberté de la pensée, même lorsque celle-ci recherche la quintessence 
en toute chose, et abandonne l'idéal, toujours un peu vague, pour le réel : 
longtemps l'art se maintient à une grande hauteur, et jamais l'exécution 
ne tombe dans la barbarie ; car la barbarie dans la conception ou même 
dans l'exécution des œuvres d'art, arrivant après une période de splen- 
deur, est toujours la conséquence de l'asservissement de la pensée. Nous 
en avons la triste preuve dans les monuments romains. A la fin de l'em- 
pire, sans qu'il y ait eu interruption dans les travaux, sans que l'enseigne- 
ment d'art fût supprimé, sans qu'on eût cessé un seul jour de sculpter 
ou de bâtir, l'exécution est tombée si bas, qu'elle n'inspire plus que le 
dégoût, et fait presque désirer l'irruption de véritables barbares, mais 
jeunes, vigoureux et ayant l'avenir devant eux, pour effacer les traces de 
ces arts séniles qui ne sauraient plus rien produire. 

Pendant que l'école de l'Ile-de-France opérait cette révolution radicale 
dans l'art de la sculpture, celle de la haute Champagne, celle du Poitou, 
flottaient entre les traditions romanes et ces innovations, dont elles ne 
comprenaient pas l'importance; ces provinces avaient d'ailleurs élevé 
l'art roman à un degré de perfection supérieur, soit comme structure, 
soit comme décoration, et n'abandonnaient qu'avec peine les méthodes 
ou le style d'ornementation qui avaient laissé de nombreux exemples 
dans le pays. Ainsi, à Poitiers, les parties de la cathédrale bâties pendant 
les dernières années du xii'' siècle font apercevoir des réminiscences non 
douteuses de la sculpture décorative gréco-romaine de Syrie, à côté 
d'ornements empruntés à la flore locale. Les chapiteaux des grandes 
arcatures des collatéraux de la nef, bâtis de 1190 à 1205, présentent cette 
juxtaposition des deux styles. 

Quant à l'école de la haute Champagne, qui comprenait les dépar- 
tements de la Haute-Marne, de la Haute- Saône et d'une partie de la 
Côte-d'Or, son centre était à Langres. Cette école avait adopté de bonne 
heure un style de sculpture qui se rapprochait sensiblement du style 
bourguignon, mais avec une dose de traditions gallo-romaines plus 



[ SCULPTURE 1 — 236 — 

prononcée. Possédant de beaux matériaux, cette contrée élève des édifices 
dont l'exécution est généralement fort bonne. Son architecture suit la 
chaîne de plateaux élevés qui s'étend de Langres môme jusqu'à Lyon, en 
passant par Saulieu, Beaune, Autun, Paray-le-Monial et Gharlieu. Mais, 
sur cette ligne, on peut distinguer deux écoles de sculpture : celle de la 
haute Champagne, dont le foyer est à Langres, qui continue assez tard 

SI 




les traditions romaines, et celle de la Bourgogne, qui s'en affranchit 
promptement. Toutefois, en suivant le style roman, l'école de sculpture 
de la haute Champagne est évidemment, à la fm du xii^ siècle, stimulée 
par les progrès des écoles de l'Ile-de-France et de Troyes, et cherche une 
exécution plus large, un modelé plus savant et plus ferme, sans recourir 
franchement à la flore. Ces ornements (fig. 57 et 58), qui proviennent de 
la cathédrale de Langres (lin du xii'' siècle), indiquent l'indécision de 
cette école, balançant entre les traditions romanes et les nouveaux prin- 
cipes admis par les sculpteurs de l'Ile-de-France. 

Le fragment (fig. 57), d'un chapiteau, est encore tout gréco-romain, 
mais avec un modelé plus délicat, plus voisin de la nature; l'ornement 
(fig. 58), d'une archivolte, est roman quant à la composition et se rapproche 
davantage de la flore quant à l'exécution. Il est vrai que cette archivolte 



— 237 — [ scuLrTURE ] 

est un peu postérieure au chapiteau (liy-. 57), et date des premières années 
du xni'' siècle; mais alors la flore, dans la sculpture de l'Ile-de-France, 
était demeurée maîtresse et inspirait toutes les compositions. Ce n'est 
donc que timidement que l'école de la haute Champagne suit le mouve- 
ment; ce qui pourrait s'expliquer par le voisinage des vastes établisse- 
ments monastiques qui, si longtemps, avaient été la lumière de ces con- 




trées. Car il faut observer que près des grandes abbayes, le style nouveau 
dû aux artistes laïques se répand difflcilement. L'abbaye de Vézelay fait 
exception à cette règle, et semble au contraire rivaliser avec l'abbaye de 
Saint-Denis, jusque vers la fln du xii'' siècle, pour sortir de la tradition 
romane. L'ornementation sculptée du chœur de Vézelay, dont la con- 
struction date de 1190 environ, est, relativement à la structure, très- 
avancée, et s'inspire de la flore avec une véritable passion. On ne remarque 
même pas, dans cette sculpture, le respect constant pour l'art monu- 
mental si profondément empreint dans celle de Notre-Dame de Paris. 
Ces artistes de Vézelay n'ont pas ce choix judicieux des plantes qui leur 
servent d'exemples, et ne tiennent point compte de l'échelle comme le 
savent faire les sculpteurs parisiens. Certains ornements sont d'une lar- 
geur et d'une simplicité exagérées, tandis que d'autres reproduisent déjà. 



[ SCULPTIRE j — 238 — 

avec une sorte de recherche, la souplesse et les détails de la plante. Mais 
la sculpture bourguignonne (et l'abbaye de Vézelay est l'initiatrice des 
arts de l'architecture dans cette province) pèche, malgré sa valeur très- 
considérable, par incontinence. Ses œuvres ont, jusqu'au xii^ siècle, quel- 
que chose de spontané qui ressemble à une éclosion au sein d'une terre 

5S 




c. ca/amwT. 



vierge; elles poussent avec une vigueur insoumise, qui, bien souvent, 
produit des exemples d'une beauté incomparable. Ainsi, à Vézelay, les 
chapiteaux des colonnes monolithes du sanctuaire (fig. 59) ont une lar- 
geur de style, une fermeté dans l'exécution, qui leur donnent une valeur 
exceptionnelle au milieu des autres sculptures. Ce serait pour le mieux, 
si toute la décoration était ainsi traitée ; mais, à côté de ces masses si 
simples, si grassement galbées, se trouvent des chapiteaux dont la sculp- 
ture est traitée à une autre échelle (fig. 60) '. 

En tant qu'exécution, le caractère monumental est observé dans l'un 
et l'autre de ces exemples; comme composition dans un même vaisseau, 
le caractère monumental, qui tient essentiellement à l'observation de 



Cliapitoaux du tiiforiuiii. 



— 239 — [ SCULPTURE ] 

l'échelle, n'est pas respecte. Dans aucun édifice de l'Ile-de-France et 
de la même époque, à Notre-Dame de Paris, à Laon, à Saint-Quiriace de 
Provins, etc., on ne pourrait signaler ce mépris pour l'échelle. Mais si 
nous nous en tenons à l'habileté de l'artiste, aucune école ne surpasse 
l'école bourguignonne. C'est une grandeur dans le tracé, une ampleur 




dans le modelé, une délicatesse dans le coup de ciseau, dont rien n'ap- 
proche à cette époque. D'ailleurs, cette école ne taille jamais ses orne- 
ments que dans la pierre dure ; elle abandonne les matériaux tendres 
vers 1180 pour ne les reprendre que vers 1230. La pierre tendre, même 
fine, pouvait difficilement se prêter, en effet, à la taille précise de cette 
sculpture qui peut être comparée, comme netteté, à la belle ornementa- 



[ SCULPTURE ] — 240 — 

tion grecque sur marbre, et qui a sur celle-ci l'avantage d'être plus large 
et mieux entendue comme effet décoratif. Nous ne savons si les Grecs 
ont fait de la sculpture d'ornement à une grande échelle, ample, comme 
composition, puisque les seuls exemples qui nous restent, provenant de 
monuments petits généralement, paraîtraient maigres et plats, appli- 
qués à nos édifices. Mais quant au faire, le ciseau des praticiens de nos 
meilleures écoles françaises de la fin du xii*^ siècle égale la pureté du 
ciseau grec. 

Produire un effet voulu à l'aide des moyens les plus simples et les 
moins dispendieux, est certainement le problème qu'ont à résoudre les 
architectes de tous les temps. Trouver un système d'ornementation qui 
prête son concours à l'architecture, qu'il s'agisse d'un humble édifice, 
aussi bien que d'un- palais ou d'une cathédrale pour une grande ville, 
c'était mettre l'art à la portée de tous et n'en pas faire la jouissance de 
quelques privilégiés. Or, si l'on prend la peine de parcourir deux ou trois 
de nos provinces, on reconnaîtra bientôt que la plus pauvre église de 
village, le moindre hospice appartenant à cette période de rénovation, 
possèdent une décoration sculpturale en parfaite harmonie avec la 
structure, et que cette ornementation (parfois d'une grande simplicité) 
a toujours l'avantage de parler aux yeux un langage connu. Dans cette 
sculpture, le paysan et le seigneur retrouvent des formes qui leur sont 
ftimilières, des détails inspirés des plantes qui couvrent leurs champs, 
composés toujours avec grâce et adresse. 

Disposés avec sobriété sur les parties de la construction qui se prêtent 
seules à les recevoir, les ornements, variés, mais soumis à la loi d'unité 
par leur origine commune, produisent le plus grand eff'et possible, ne 
serait-ce que par le contraste entre leur richesse et la simplicité vraie 
de la structure au milieu de laquelle ils viennent se poser, La place 
donnée à un ornement est pour les neuf dixièmes dans l'effet qu'il pro- 
duit, et les artistes qui, dans nos églises de la fin du xii" siècle, sculp- 
taient ces larges chapiteaux sur des colonnes monostyles, à une hauteur 
très-médiocre, savaient bien ce qu'ils faisaient. Ainsi, cette ceinture 
riche qui pourtournait l'édifice, en attirant l'attention, dispensait-elle de 
toute autre décoration? Il suffisait de quelques rappels, de quelques 
points dans les parties élevées, tels que les chapiteaux à la naissance des 
voûtes, les clefs, pour donner à l'intérieur d'un vaisseau l'aspect de la 
richesse. 

Quand on veut se rendre compte du rôle donné à la sculpture d'orne- 
ment dans les édifices du moyen âge de cette époque, on est fort surpris 
de son peu d'importance relativement à l'effet qu'elle produit, surtout 
si l'on compare ces édifices à ceux élevés aujourd'hui, sur lesquels la 
sculpture est répandue sans qu'il soit possible de donner la raison de 
cette profusion, ni de deviner pourquoi tel ornement est placé ici ou là, 
au faîte ou à la base, â l'intérieur ou à l'extérieur. 

D'ailleurs, dans nos monuments dus à nos belles écoles du moyen âge, 



— Iki — [ SCULPTURE ] 

l'ornementation sculptée n'est pas traitée de la môme manière à l'air 
libre ou sous les voûtes et planchers d'une salle. Heurtée à l'extérieur, 
profitant de la lumière directe du soleil, elle procède par plans nettement 
accusés; tandis qu'à l'intérieur, en tenant compte de la lumière diffuse, 
elle adopte un modelé plus doux, elle évite les trop fortes saillies. De 
môme cette ornementation se modifie-t-elle en raison de la nature des 
matériaux mis eii œuvre. Les artistes du xiii'^ siècle ne cherchent pas à 
obtenir, dans l'ornementation sculptée sur du grès dur ou du granit, 
les refouillements que permet le calcaire; ils donnent alors aux détails 
plus de largeur, ils accusent un modelé plus simple, se rapprochant de 
l'ébauche. S'ils disposent, au contraire, de pierres à grain fin et serré, 
l'ornementation arrive à des détails très-délicats, à des refouillements 
prononcés, sans cependant nuire aux dispositions des masses. Ce parti 
est bien franchement suivi dans les sculptures de la façade occidentale 
de Notre-Dame de Paris, où, sur une sculpture large et produisant un 
puissant effet à distance, on découvre des délicatesses de modelé extraor- 
dinaires. 

Du jour oi^i l'école laïque s'emparait de la flore pour composer ses 
ornements sculptés, elle devait peu à peu se rapprocher de la réalité. 
Interprétés d'abord, les végétaux sont bientôt imités. A quelques années 
de distance, le progrès vers l'imitation réelle est sensible. Cette marche 
d'un art qui suit un développement logique est accompagnée d'ensei- 
gnements précieux. L'ornementation primitive de l'école laïque pendant 
les dernières années du xir siècle, d'une exécution si parfaite, d'un 
style si délicat, se maintenant entre les exigences monumentales et l'ob- 
servation de la nature, se prête difficilement, à cause de la délicatesse 
même des principes admis, à la grande sculpture décorative. Placée près 
de l'œil, charmante sur des chapiteaux, sur des jambages ou des tympans 
de portes, elle perd une grande partie de sa valeur au sommet des édi- 
fices. Augmentant les dimensions des monuments au commencement du 
xiii" siècle, les artistes prennent, pour leurs profils, pour leurs ornements, 
une échelle plus grande. C'est alors qu'on voit s'épanouir la flore sculp- 
turale, et c'est encore par l'observation de la nature que les sculpteurs 
arrivent à satisfaire à ces exigences d'échelle. Car il est à remarquer que 
pour faire grand — nous disons gixind, et non point ^ros — en ornemen- 
tation sculptée, c'est à la nature seulement qu'on peut recourir. Toute 
ornementation de convention, comme est la plus grande partie de la 
sculpture romaine et de la sculpture romane, ne peut être grandie im- 
punément. En augmentant l'échelle, on tombe alors dans la lourdeur, 
dans le difl'orme. Nos artistes modernes ont le sentiment de cette diffi- 
culté ; aussi l'ornementation pseudo-romaine qu'ils adoptent habituelle- 
nent n'est jamais grande d'échelle, et les sculptures placées à ZiO mètres 
du sol reproduisent le parti, le modelé et l'échelle des ornements qui 
décorent des soubassements. 

En recourant à la flore, les maîtres d'autrefois se laissaient la ressource, 

VIII. — 31 



[ SCULPTL-RE j — 2^2 — 

non-seulement de varier à l'infini leurs compositions sans sortir de l'unité; 
mais d'adopter l'échelle convenable en raison de la place. 

Il faut voir comme ils savent, avec une même feuille, par exemple, 
composer une frise de 20 ou de 60 centimètres de hauteur, et comme ils 
trouvent dans la nature elle-même les éléments convenables en raison 
des dimensions ou des situations différentes. A ce point de vue, la sculp- 
ture d'ornement de la façade de Notre-Dame de Paris est une œuvre de 
génie, bien que cette façade n'ait pas été bâtie d'un seul jet. En s'élevant 
sur l'édifice, l'ornementation grandit d'échelle et se simplifie singulière- 
ment quant à la façon d'interpréter la flore; car nous observons que 
par une loi qui ne souffre pas d'exceptions pendant la première moitié 
du xîii^ siècle, plus l'échelle de la sculpture d'ornement est grande, plus 
les détails sont sacrifiés aux masses. Nous avons fait cette observation 
déjà à propos de la statuaire. L'ornement petit, placé près de l'œil, est 
très-détaillé, très-finement modelé ; l'ornement colossal est simple, large, 
les masses sont accentuées, les saillies vivement senties. 

La façade occidentale de la cathédrale d'Amiens, dans ses parties 
anciennes, fournit de beaux exemples de cette entente des effets. Le ban- 
deau placé sous la galerie des Rois à une hauteur de 28 mètres au-dessus 

61 




G- i/w/p/f 



du parvis, et terminé par un rinceau feuillu dont la figure 61 donne un 
fragment, ce bandeau a 30 centimètres de hauteur. La frise supérieure 
de la même façade, sous le larmier, posée à ki mètres au-dessus du sol. 
est décorée par une alternance de crochets et de larges feuilles de figuier 
(fig. 62), et cette frise a 60 centimètres de hauteur. On observera la diffé- 
rence de composition et de modelé entre ces deux ornements. Le premier, 



— 2^3 — [ SCULPTURE ] 

délicatement modelé, fourni de détails, est encore assez près de l'œil pour 
permettre d'en saisir toutes les parties; le second, placé au sommet d'une 
large façade, d'une dimension plus grande, est remarquable par sa sim- 
plicité, la largeur, la clarté et la hardiesse du modelé. 




^. a//iMff/n/?r. 



Cette sculpture date de 1230 environ. C'est alors que l'inspiration 
d'après la flore incline déjà vers le réel, mais cependant avec une profonde 
connaissance des effets. C'est alors aussi que les formes géométriques de 
l'architecture se mêlent avec la sculpture. Nous trouvons des exemples 
de ce mélange sur cette même façade de la cathédrale d'Amiens, dans 
l'arcature de la galerie inférieure (voy. Galerie, lig. 12). Les sommiers 
de cette arcature, qui eussent paru très-maigres, réduits à leur tracé 
géométrique, sont renforcés par des ornements et des animaux qui leur 
donnent un aspect puissant, qui arrêtent les yeux sur ces points princi- 
paux, et qui forment une composition des plus larges et des plus hardies 
(fig. 63). 

Cet exemple est remarquable à plus d'un titre. Il n'est point aisé déjà 
pour le dessinateur de combiner ce mélange de formes architectoniques, 
d'ornements et d'animaux; mais le dessin donné, il est encore moins 
facile de le faire interpréter par des exécutants, puisque cette composition 
mise en place a demandé le concours de l'appareilleur, du tailleur de 
pierre, du sculpteur d'ornements et de ligures, du bardeur, et enfin du 



[ SCULPTURE ] 



— 2^^ — 




poseur. Les morceaux sculptes ou non sculptés étant tous terminés avant 
l nn.P _ nP, roui)lions nas, - il n'est point nécessaire d'être verse dans 



la pose, — ne l'oublions pa 



— 2^5 — L SCULPTURE ] 

la pratique du bâtiment pour comprendre les difficultés de montage et de 
mise en place d'un sommier de cette taille, — car il ne^ cube pas moins 
de 1"',5U, — qui ne présente pas de prise, puisque tout.es ses faces sont 
parementées et que celle de devant est couverte de sculptures très- 
saillantes. Avec nos engins perfectionnés, nous ne parvenons pas toujours 
à placer des pierres simplement épannelées, sans épaufrures. Gomment 
donc s'y prenaient ces bâtisseurs du moyen âge pour élever et placer de 
pareils blocs complètement achevés, sans endommager les moulures et 
les reliefs ? Comment les préservaient-ils pendant l'exécution des parties 
supérieures ? Il y a là matière à méditations, surtout si l'on considère la 
rapidité extraordinaire avec laquelle certains édifices étaient élevés '. 

C'est à cette époque, au moment du développement de l'école laïque, 
de 1210 à 1230, que l'ornementation s'identifie pleinement avec l'archi- 
tecture. Les façades des cathédrales de Paris, d'Amiens (œuvre ancienne), 
certaines parties de Notre-Dame de Chartres, de la cathédrale de Laon, les 
tours de la laçade occidentale notamment, montrent avec quelle entente 
de la composition les maîtres savaient rattacher la sculpture à l'architec- 
ture, et avec quelle adresse les ouvriers interprétaient les conceptions de 
leurs patrons. 

Il existait alors plusieurs séries d'ouvriers façonnés à ce travail qu'au- 
jourd'hui nous obtenons avec les plus grandes difficultés. Il y avait les 
tailleurs de pierre ordinaires, tâcherons qui, sur le tracé de l'appareilleur, 
taillaient les pierres à parement simple; des ouvriers plus habiles faisaient 
les profils avec moulures; puis venaient les tailleurs d'images, qui 
taillaient et sculptaient les pièces comme celles que nous présente la 
figure 63. Mais tous ces ouvriers de mérite différent entendaient le trait, 
chose que nos sculpteurs d'aujourd'hui ne savent pas généralement. On a 
la preuve de cette façon de procéder : 1° par les marques de tâcherons, 
2° par la nature de la taille ou du brettelage, qui diffère dans les trois 
cas. Les marques de tâcherons des profils, dans le même édifice, ne sont 
point celles des tâcherons de parement. Quant aux morceaux portant 
sculpture, la bretture est beaucoup plus fine, et surtout moins large; 
puis ils sont dépourvus de signes. L'épannelage de ces morceaux était 
préparé par les tailleurs de pierre ordinaires, ce que démontrent certains 
fragments non sculptés et posés tels quels par urgence. 

' Ce n'est pas la première fois que nous signalons l'activité des constructeurs du 
moyen âge. La neC et une grande partie de la façade de Notre-Dame de Paris furent 
élevées en dix ans au plus ; la nef de la calhédrale d'Amiens et le pignon de la façade, 
d'où proviennent les fragments ci- dessus, étaient achevés en six ou sept ans. Le château 
de Coucy, si important, fut construit en peu d'années. De ce qu'un grand nombre de ces 
constructions ont été interrompues pendant des demi-siècles, faute de ressources, ou par 
suite de malheurs publics, puis reprises, puis interrompues, puis continuées, on en con- 
clut qu'elles s'élevaient très-lentement. C'est une erreur : tontes fois que l'on construisait, 
pendant le moyen âge, on construisait très-vite. 



[ SCULPTURE ] — 2/16 — 

11 ne paraît pas que les tailleurs d'images se servissent de modèles; car, 
dans les représentations de ces sortes de travaux, qu'on retrouve sur 
des vitraux, dans des vignettes de manuscrits et des bas-reliefs, on ne voit 
jamais de modèles figurés, mais des panneaux. D'ailleurs, ces sculpteurs 
ne répétant jamais exactement le même motif, il est évident qu'ils ne sui- 
vaient point un modèle. Dans des ornements courants mêmes, comme 
des feuilles ou crochets de bandeaux et corniches, chaque ornement est 
traité suivant la largeur de la pierre, et sur vingi feuilles, semblables 
comme type, il n'en est pas deux qui soient identiques. 

Pour ces ornements courants, voici comment on procédait. Un maître 
faisait une feuille, un crochet, un motif enfin, destiné à être répété sur 
chaque morceau; puis, des ouvriers copiaient librement ce type. Cette 
méthode est dévoilée par la présence de morceaux exécutés entre tous 
avec une rare perfection et par des mains habiles. Lorsqu'il s'agissait 
de pièces exceptionnelles, telles que grands chapiteaux, ou des gar- 
gouilles, ou des compositions un peu compliquées, prenant une certaine 
importance, elles étaient confiées à ces maîtres tailleurs d'images. Beau- 
coup de sculptures de l'époque romane étaient faites sur le tas, c'est-à-dire 
après un ravalement; ce qui est indiqué par des joints passant tout à 
travers les ornements et parfois même les figures. Mais l'école laïque 
repoussa cette méthode jusqu'au xvi^ siècle, c'est-à-dire tant que les 
corporations conservèrent leur organisation intacte. Chaque ouvrier 
finissait l'objet qui lui était confié. Jamais un tailleur de pierre ou un 
tailleur d'images ne montait sur le tas. Il travaillait sur son chantier, 
terminait la pièce, qui était enlevée par le bardeur et posée par le maçon, 
qui seul se tenait sur les échafauds. On ne peut disconvenir qu'une 
pareille méthode dCit donner aux contre-maîtres plus de facilités pour 
mettre de l'ordre dans le travail, dût éviter les encombrements, par con- 
séquent les chances d'accident, et permît une grande rapidité d'exécution ; 
du moment que l'organisation première était bonne, et que l'architecte 
avait tout prévu d'avance : or, il fallait bien qu'il en fût ainsi, pour que 
ces rouages pussent fonctionner. Sous ce rapport, il n'y a pas à tirer 
vanité des progrès que nous avons faits. 

C'est au moment de l'épanouissement de l'école laïque, que les ani- 
maux, si fréquents dans l'ornementation romane, délaissés dans la sculp- 
ture de la fin du xii" siècle, reparaissent dans la décoration extérieure des 
édifices. A côté de la flore, ils forment une faune ayant sa physionomie 
bien caractérisée. Les animaux figurés dans la sculpture de 1210 à 1250 
sont de deux sortes : les uns sont copiés sur la faune locale, et sur quel- 
ques espèces dont, par luxe, les grands seigneurs gardaient des individus 
dans leurs palais, tels que lions, panthères, ours, etc. ; les autres ap- 
partiennent au règne fabuleux si bien décrit dans les bestiaires. C'est 
le griffon, la wivre, la caladre, la harpie, la sirène, le basilic, le phénix, le 
tiris, le dragon, la salamandre, le pérédexion, animaux auxquels ces bes- 
tiaires accordaient les qualités ou les instincts les plus étranges. Pour- 



— 2^7 — [ SCULPTURE ] 

quoi ces animaux réels ou fabuleux venaient-ils ainsi se poser sur les 
parements extérieurs des édifices, et particulièrement de nos grandes 
cathédrales ? Il ne faut pas perdre de vue ce que nous avons dit précé- 
demment à propos des tendances de l'école laïque qui élevait ces mo- 
numents. Ceux-ci étaient comme le résumé de l'univers, un véritable 
Cosmos, une encyclopédie, comprenant toute la création, non-seulement 
dans sa forme sensible, mais dans son principe intellectuel. Là encore 
nous retrouvons la trace effiicée, mais appréciable encore, du panthéisme 
splendide des Aryas. Le vieil esprit gaulois perçait ainsi à travers le 
christianisme, et revenait à ses traditions de race, en sautant d'un bond 
par-dessus l'antiquité gallo-romaine. Le dogme chrétien domine, il 
est vrai, toutes ces traditions conservées à l'état latent à travers les 
siècles; il les règle, il s'en empare, mais ne peut les détruire. Les bes- 
tiaires qui furent si fort en vogue à la fm du xii^ siècle et jusque vers le 
milieu du xiii% au moment môme où l'école laïque se développait, ces 
bestiaires qui se répandent sur nos cathédrales et participent au concert 
universel, semblent être une dernière lueur des âges les plus antiques 
de notre race. Tout cela est bien corrompu, bien mélangé des fables 
de Pline et des opinions de la dernière antiquité païenne, mais ne laisse 
pas moins percer des traditions locales et beaucoup plus anciennes. Ce 
n'est point ici le lieu de discuter cette question, nous ne devons nous 
occuper que du fait : or, le fait, c'est le développement de ces bestiaires 
à l'extérieur de nos grandes cathédrales, sur ces monuments oij tout 
l'ordre naturel et surnaturel, physique et immatériel, se développe 
comme dans un livre. 

D'après les bestiaires des xii" et xiii*^ siècles, chacun des animaux qui 
s'y trouvent figurés est un symbole. Ainsi, par exemple le phénix, (]ui 
se consume en recueillant les rayons du soleil et renaît de ses cendres, 
représente Jésus-Christ se sacrifiant sur la croix et ressuscitant le troi- 
sième jour. Le phénix est décrit par les anciens, mais il est difficile de ne 
pas reconnaître dans ce mythe l'Agni des Védas. Que parmi tant d'élé- 
ments d'art laissés par l'antiquité romaine, l'école laïque du xin** siècle 
ait été recueillir particulièrement ces animaux fabuleux, leur ait donné 
une forme symbolique, en ait fait des mythes même, en appropriant ces 
mythes à l'idée chrétienne, n'est-ce point un signe que ces représenta- 
tions rappelaient des traditions locales encore persistantes ? N'est-il pas 
naturel que les clercs, reconnaissant la puissance encore vivace de ces 
traditions, aient cherché au moins à leur donner un sens symbolique 
chrétien ? N'est-il pas vraisemblable aussi que les évêques qui présidaient 
à la construction des grandes cathédrales, aient permis la représentation 
de ces mythes transformés, à l'extérieur des édifices religieux, mais leur 
aient Interdit l'intérieur des sanctuaires, à cause de leur origine douteuse? 
Et, en effet, si ces animaux abondent sur les façades des cathédrales du 
commencement du xiii^ siècle, ils font absolument défaut à l'intérieur, 
sauf de rares exceptions. Il n'y a pas un seul animal figuré dans les sculp- 



[ SCULl'TLRE ] — 2hS — 

tures intérieures de Notre-Dame de Paris, de Notre-Dame d'Amiens. On 
en rencontre quelques-uns sur les chapiteaux delà nef de la cathédrale 
de Reims. Or, ces trois églises, et particulièrement celle de Paris, pré- 
sentent à 1 extérieur un monde d'animaux réels ou fantastiques. 




Cette faune innaturelle possède son anatomie bien caractérisée, qui 
lui donne une apparence de réalité. On croirait voir, dans ces bestiaires 
de pierre, une création perdue, mais procédant avec la logique imposée 
à toutes les productions naturelles (voy. Animaux). Les sculpteurs du 
xm^ siècle ont produit en ce genre des œuvres d'art d'une incontestable 
valeur, et sans nous étendre trop sur ces ouvrages, nous donnerons ici, 
comme échantillon, la tète d'une des gargouilles de la sainte Chapelle 



— 2/49 — [ SCULPTIIIE ] 

(le Paris (fig. 64), que certes un artiste grec ne désavouerait pas. 11 est 
difficile de pousser plus loin l'étude de la nature appliquée à un être qui 
n'existe pas. 

Vers 12/jO, il se produit dans la sculpture d'ornement, comme dans la 
statuaire, un véritable épanouissement. Ainsi les frises, les chapiteaux, 
les bandeaux, les rosaces, au lieu d'être composés suivant un principe 
monumental, ne sont bientôt plus que des formes architectoniques sur 
lesquelles le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. 




L'exemple que nous donne la figure 65, tiré du portail nord de la 
cathédrale de Troyes, est la dernière limite de l'alliance des compositions 
régulières avec application de la flore réelle aux détails. Ici ces feuilles 
se trouvent dans la flore des champs, mais l'agencement de l'ornenîent 
appartient à l'artiste. Un peu plus tard le feuillage sera simplement pris 
dans la campagne, avec sa tige, et sera appliqué sur le nu du bandeau 
ou du chapiteau. Dans cette même cathédrale, les chapiteaux des piles 
du tour du chœur présentent encore la régularité de composition archi- 
tectonique, avec appoint de feuillage pris sur la nature. Les crochets 
eux-mêmes, simples bourgeons avant cette époque (1230), semblent 
s'épanouir ; leurs tiges, grasses et côtelées, sont accompagnées de feuilles 
(fig. 66). Un peu plus tard, comme à la sainte Chapelle de Paris (12/4O 
à 12Zi5), la plupart des chapiteaux ne présentent que des bouquets de 
feuillages, qui paraissent attachés aux corbeilles, et remplacer ainsi les 
membres décoratifs que nous désignons par le mot crochets. 

En présence de cette marche rapide de l'art de la sculpture, et surtout 
de la perfection de l'exécution qui se développe de plus en plus, on ne 

VIII. — 32 



L SCULITLÎliE ] — 250 — 

sait ce qu'on doit préférer, ou de la décoration encore soumi,se à la 
composition monumentale, ou de cette imitation adroite, souple et ingé- 
nieuse de la nature, cherchée par les artistes du milieu du xiii^ siècle. 
Cependant rien, à notre avis, n'est au-dessus de la sculpture large, claire, 
habilement composée, et déjà tout empreinte de l'observation de la 
flore, qui se voit dans la nef de la cathédrale de Paris. L'échelle de cette 




£. CSyilAi'MffJ. 



sculpture est en parfaite concordance avec celle des profds et de l'archi- 
teclure tout entière. Il semble que l'art ne puisse aller au delà. Mais il 
était de l'essence même de la sculpture du moyen âge de ne pouvoir se 
fixer. Partant de l'observation de la nature, dans la flore aussi bien que 
dans la statuaire, il fallait aller en avant, poursuivre le mieux, et, en le 
poursuivant, atteindre le réel. Prenant la nature pour point de départ, 
de l'interprétation on arrive toujours par une pente irrésistible à l'imi- 
tation ; puis, quand l'imitation fatigue, on veut faire mieux que le mo- 
dèle, on l'exagère, on tombe dans l'affectation, dans la manière et souvent 
dans le laid. Disons cependant que cette robuste école de l'Ile-de-France 
sait se maintenir dans les limites du goût, et qu'elle ne cesse d'être 
contenue, sobre et distinguée jusqu'aux dernières limites de l'art du 



— 251 — [ SCULPTURE ] 

moyen âge, même alors que d'autres provinces, comme la Picardie, la 
Bourgogne, la Champagne, tombaient dans le maniéré et le laid. 

On confond avec trop peu d'attention généralement ces écoles à leur 
déclin. Les figures bouffonnes et maniérées à l'excès de l'art du xv" siècle 
dans les Flandres, en basse Bourgogne, en Picardie, empêchent de voir 
nos œuvres réellement françaises de la môme époque, œuvres que le 
goût ne cesse de diriger. Aussi est-ce de cette école française que sor- 
tent, au xvi" siècle, les Jean Goujon, les Germain Pilon, et cette pléiade 
de sculpteurs dont les œuvres rivalisent avec celles des meilleurs 
temps. 

A dater de 1250, l'art est formé : dans la voie qu'il a parcourue il ne 
peut plus monter. Il réunit alors au style élevé, à la sobriété des moyens, 
à l'entente de la composition, une exécution excellente et une dose de 
naturalisme qui laisse encore un champ large à l'idéal. Cependant, si 
séduisantes que soient les belles œuvres de sculpture à dater de la 
seconde moitié du xni* siècle jusqu'au xv', il est impossible de ne pas 
jeter un regard de regret en arrière, ctc ne pas revenir vers cet art tout 
plein d'une sève qui déborde, qui parle tant à l'imagination, en faisant 
pressentir des perfections inconnues. Toute production d'art qui trans- 
porte l'esprit au delà de la limite imposée par l'exécution matérielle, 
qui laisse un souvenir plus voisin de la perfection que n'est cette œuvre 
même, est l'œuvre par excellence. Le souvenir qu'on garde de certaines 
statues grecques est pour l'esprit une jouissance plus pure que n'est la 
vue de l'objet; et qui n'a parfois éprouvé une sorte de désenchantement 
en retrouvant la réalité ! Est-ce à dire pour cela que ces œuvres sont 
au-dessous de l'estime qu'on en fait ? Non point ; mais elles avaient 
développé dans l'esprit toute une série de perfections dont elles étaient 
réellement la première cause. Pour que ce phénomène psychologique 
se produise, il est deux conditions essentielles : la première, c'est que 
l'œuvre d'art ait été enfantée sous la domination d'une idée chez l'artiste; 
la seconde, c'est que celui qui voit ait l'esprit ouvert aux choses d'art. 
Pour former l'artiste, il est besoin d'un public appréciateur, pénétrable 
au langage de l'art; pour former le public, il faut un art compréhen- 
sible, en harmonie avec les idées du moment. Depuis le xvii'' siècle, 
nous voulons bien qu'on ait pensé à maintenir l'art à un niveau élevé, 
mais on n'a guère songé à lui trouver ce public sans la sympathie com- 
préhensive duquel l'art tombe dans la facture, et n'exprime plus un 
sentiment, une idée, un besoin intellectuel. 

Il est évident que pendant le moyen âge il existait entre l'artiste et le 
public un lien étroit. Le moyen âge n'aurait pas fait un si grand nombre 
de sculptures pour plaire à une coterie, l'art s'était démocratisé autant 
qu'il peut l'être. De la capitale d'une province, il pénétrait jusque dans 
le dernier hameau. 

Il avait sa place dans le château et sur la plus humble maison du petit 
bourgeois; et ce n'est pas à dire que l'œuvre fût splendide dans la ca- 



[ SCULPTURE ] — 252 — 

thédrale et le château, barbare dans l'église de village ou sur la maison 
du citadin. Non : l'exécution était plus ou moins parfaite, mais l'œuvre 
était toujours une œuvre d'art, c'est-à-dire empreinte d'un sentiment 
vrai, d'une idée. Le langage était plus ou moins pur, mais la pensée ne 
faisait jamais défaut et elle était comprise de tous. On ne trouvait nulle 
part alors, sur le sol de la France, de ces ouvrages monstrueux, ridicules, 
qui abondent sur nos édifices publics ou particuliers, bâtis depuis deux 
cents ans, loin des grands centres. Le langage des arts est devenu une 
langue morte sur les quatre cinquièmes du territoire, non parce que la 
population l'a repoussé, mais parce que ce langage a prétendu ne plus 
s'adresser qu'à quelques élus. Alors il est arrivé ce qui arrive à toute 
expression de la pensée humaine qui rétrécit le champ de son dévelop- 
pement au lieu de l'étendre, elle n'est même plus comprise du petit 
nombre de gens pour lesquels on prétend la réserver. 

Une des gloires de nos écoles laïques du xiu^ siècle, c'a été de vulga- 
riser l'art. Ainsi que chez les Grecs, l'art était dans tout, dans le palais 
comme dans l'ustensile de ménage, dans la forteresse comme dans 
l'arme la plus ordinaire; l'art était un besoin de la vie, et l'art n'existe 
qu'à cette condition '. Du jour où l'on a appris à un peuple à s'en passer, 
qu'il n'existe plus que pour une caste, ce n'est pas par des décrets qu'on 
le vulgarise de nouveau. On ne décrète pas plus le goût qu'on ne le 
développe par de prétendus encouragements : car encourager le goût, 
c'est encourager im goût; encourager un goût, c'est tuer l'art. L'art est 
un arbre qu'on n'élague pas et qui n'a pas besoin de tuteurs. Il ne pousse 
qu'en terre libre, en prenant sa sève comme il peut et où il veut, en 
développant ses rameaux en raison de sa nature propre. Le régime féodal 
n'avait ni Académies, ni conseils des bâtiments civils, ni comités protec- 
teurs des arts; il ne donnait ni récompenses, ni médailles ; il ne s'inquié- 
tait point de savoir si, dans ses domaines, on apprenait le dessin, si l'on 
modelait la terre et si l'on sculptait le bois ; il n'avait ni musées ni écoles, 
spéciales, et l'art vivait partout, florissait partout. Dès que le despotisme 
unique de Louis XIV se substitue à l'arbitraire féodal, dès que le gou- 
vernement du grand roT prétend régenter l'art comme toutes choses, 
former un critérium du goût, l'art se range, se met au régime, et n'est 
bientôt plus qu'un moribond dont on entretient la vie à grand'peine 
avec force médicaments et réconfortants, sans pouvoir un seul jour lui 
rendre jeunesse et santé. 

La puissance productive de l'art au xiii" siècle, et particulièrement de 
la sculpture, tient du prodige. Après les guerres du xv* siècle, après les 
luttes religieuses , après les démolitions dues aux xvii^ et xviii* siècles, 
après les dévastations de la fin du dernier siècle, après l'abandon et 
l'incurie, après les bandes noires, il nous reste encore en France plus 

' On n'avait pas inventé alors Vart industriel, dénomination qui démontre combi;>n 
nous avons perdu le vrai sens de l'art. 



— 253 — [ SCULPTURE J 

d'exemples de statuaire du moyen âge qu'il ne s'en trouve dans l'Italie, 
l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne réunies*. 

Au commencement du xni'^ siècle, la bonne statuaire est d'une valeur 
incomparable, mais faut-il encore la chercher. Les grandes écoles se 
forment, et leurs rameaux ne s'étendent pas bien loin. A dater du milieu 
du XIII* siècle, les ceuvres remarquables abondent; un monde d'artistes 
s'est constitué, les écoles tendent à se fondre dans une unité de méthode, 
et de pauvres églises, des maisons, des châteaux de petite apparence, 
contiennent parfois des ouvrages de sculpture d'une excellente exécu- 
tion, d'un style irréprochable. Ces artistes étaient donc répandus partout, 
et la sculpture semblait être un art àa première nécessité. A ce moment 
du développement de l'art sculptural, l'exécution atteint un haut degré 
de perfection. Que l'on examine la statuaire et la sculpture d'ornement 
de la sainte Chapelle du Palais, de la porte sud du transsept de l'église 
abbatiale de Saint-Denis, les parties inférieures du portail de droite de 
la cathédrale d'Auxerre, les portes nord et sud de Notre-Dame de Paris, 
la sculpture des portails de Reims et d'Amiens, on pourra se faire une 
idée du développement que prenait l'art sous le règne de Louis IX. 
Jamais l'observation de la nature ne fut poussée plus loin. Au milieu de 
tant d'œuvres, il est difficile de choisir un exemple. 

Cependant nous présentons ici une des statues du portail occidental 
de Saint-Étienne d'Auxerre ^ (fig. 67). C'est une Bethsabée assise aux 
côtés de David. La tête et les mains ont été brisées. (în n'a jamais mieux 
rendu le nu sous les draperies. Jamais on n'a mieux exprimé une atti- 
tude simple, aisée. Il n'y a là ni roideur, ni tmjcmx d'orgues, ni pauvreté 
physique. Cette femme se porte à merveille. Or, toutes les statues de ce 
portail, et les sibylles notamment, ont la même valeur. Il est clair que ces 
statuaires n'allaient point chercher leurs draperies sur les statues antiques, 
qu'ils ne drapaient point des maquettes avec des linges mouillés. C'est 
de l'étoffe sur le nu vivant; non l'étoflé dont les plis se roidissent ou 
s'affaissent par un long séjour dans l'atelier, mais le vêtement porté, 
laissant voir toutes les délicatesses des mouvements d'un corps souple. 
Ce n'est point là le costume que portaient les dames de 12r)0, c'est un 
vêtement idéal, mais qui a toute la grâce et l'aisance de l'habit usuel. 

Nous ne soutiendrons pas que les habits du xiir siècle ne fussent pas 
plus favorables à la statuaire que les nôtres, mais les artistes ne repro- 
duisaient guère les vêtements de leur temps qu'accidentellement. Ils 
drapaient leurs figures suivant leur goût, leur fantaisie, et jamais on ne 
sut mieux, sinon dans la belle antiquité grecque, donner aux draperies 
le mouvement, la vie, l'aisance. 

' Remarquons encore ici que, dans nos musées de Paris ou de province, dans nos 
écoles, il n'y a pas un seul moulage de cette statuaire pouvant servir à l'enseignement; 
et c'est nous qui sommes les gens exclusifs ! 

2 Porte de droite, dont la partie inférieure date de 1250 à 1260. 



[ SCULPTURE ] — 25i — 

Et quand même ces artistes reproduisaient les vêtements portés de leur 
temps, avec quel art savaient-ils les arranger, leur donner la noblesse, le 
style, sans s'écarter de la vérité ! et cela jusqu'à la fin du xy^ siècle '. Cette 




statue (lig. 68), placée sur le tombeau de l'évoque Pierre do Roquefort, 
dans l'ancienne cathédrale de Garcassonne, et qui représente un cha- 
nome, est petite nature-. Aucune école de statuaire n'a su tirer si bon 
parti d'un vêtement qui, après tout, lorsqu'on l'analyse, n'a rien de 
très-pittoresque, ni de très-noble. La façon dont l'aumusse est arrangée 



1 II est entendu qu'en parlant tlu xv"" siècle, nous ne nous occupons que de la véritable 
école française, en laissant de côté les magots flamands, sur lesquels liabituellemenl on 
juge notre art. 

- Ce tombeau date de 1320 environ. 



— 255 — [ SCULPTURE ] 

sur la tète, autour du cou et devant la poitrine, dont le manteau est 
relevé par le bras droit, révèle un artiste consommé. Disons que cette 
statue est taillée dans un grès dur, difficile à travailler. Mais aucune 



è8 



% 




matière n'était un obstacle pour ces imagiers, poussant la recherche du 
modelé aux dernières limites. Certaines statues de marbre des tombeaux 
de l'église abbatiale de Saint-Denis, datant du xiy* siècle, sont achevées 
avec une délicatesse de ciseau, une souplesse dans la manière dont sont 
traités les accessoires, supérieures à ce qu'obtiennent nos meilleurs 
praticiens. 
Le moyen âge ne s'est pas contenté de sculpter les pierres dures, le 



[ scuLrTURE ] — 256 — 

marbre, le bois, il éleva un grand nombre de monuments de bronze 
coulé et de cuivre repoussé. Presque toutes ces œuvres d'art ont été 
jetées au creuset pendant le xviii^ siècle et en 1793. Il ne nous en reste 
aujourd'hui qu'un très-petit nombre'. Ce peu suffit toutefois pour faire 
connaître que les artistes des xii% xnr, xiv'' et xv'' siècles avaient poussé 
très-loin l'art du fondeur. Les deux tombes de la cathédrale d'Amiens 
sont des chefs-d'œuvre de fonte ; l'une d'elles est, comme art, un mo- 
nument du premier ordre-. Toutes deux représentent des évêques 
grandeur naturelle, ronde bosse, couchés sur une plaque de cuivre 
décorée d'accessoires. Le tout est fondu d'un seul jet et admirablement 
fondu. Seules, les crosses étaient des pièces rapportées. 

Il existait à Saint-Denis une tombe de Charles le Chauve, datant de la 
fin du xii^ siècle, en bronze coulé et émaillé. L'église Saint-Yved de 
Braisne contenait un grand nombre de ces monuments de bronze 
émaillés et dorés ^. Nous ne savons comment ces artistes du moyen âge 
s'y prenaient pour émailler des statues de bronze grandes comme nature ; 
cela nous paraît impossible aujourd'hui. Cet art se conserva jusqu'à 
l'époque de la renaissance, car la statue de Charles TIII agenouillée sur 
son tombeau, à Saint-Denis, était vêtue d'un manteau royal entièrement 
émaillé en bleu sur le bronze, avec semis de fleur de lis d'or^. Le xii" 
siècle avait fabriqué un grand nombre d'objets de bronze servant à la 
décoration des édifices. Suger parle des grilles de bronze qu'il avait fait 
fondre pour l'autel des martyrs. On conserve encore au musée de Reims 
un magnifique fragment d'un grand candélabre de bronze qui était placé 
dans le sanctuaire de l'église de Saint-Remi, et qui date du milieu du 
xii^ siècle ; on ne saurait voir de fonte plus pure et une ornementation 
mieux appropriée à la matière^. Enfin, il existe un assez grand nombre 
de bustes de cuivre ou d'argent repoussé des xii% xiii^ et xiv^ siècles, 
servant de reliquaires, qui sont d'un excellent travail ; nos sanctuaires 
possédaient des autels, des baldaquins en bronze fondu et repoussé, 
émaillé et doré, d'une grande richesse de travail. 

Ces objets de bronze étaient habituellement fondus en grandes pièces 
et à cire perdue. Il fallait bien que ce travail ne sortît pas des procédés 
ordinaires, puisqu'on voyait en France beaucoup de statues tombales 

' On détruisit un grand nombre de monuments de bronze vers la fin du règne de 
Louis XIV. Ce fut à cette époque que toutes les tombes de métal et les décorations du 
chœur de Notre-Dame de Paris furent fondues, afin d'aider à l'arrangement du nouveau 
chœur. 

2 Voyez l'article Tombeau, dans lequel nous présentons quelques-uns de ces monu- 
ments. 

3 Voyez la Monographie de Saint-Yved de Braisne, par M. Stanislas Prioux. 

* La collection Gaignères d'Oxford, bibliothèque Bodléienne, conserve un dessin 
colorié de ce tombeau. 

5 Voyez, pour ces objets de bronze destinés à la décoration intérieure, le Dictionnaire 
du mobilier. 



— 257 — [ SCULPTURE ] 

ou autres, en bronze, jusqu'à la révolution du dernier siècle. La col- 
lection Gaignères d'Oxford en reproduit beaucoup, et les inventaires 
des églises en signalent de tous côtés. Il est évident que la plupart 
de ces œuvres de métal, grandes ou petites, étaient fondues à cire 
perdue, car, outre que le moine Théophile mentionne l'emploi de ce 
procédé, les monuments existants indiquent que la fonte venait sans 
bavures, puisqu'on n'en retrouve point de traces, et que le grain de la 
fonte est égal partout. Si la ciselure intervient, ce n'est que pour donner 
du vif ^ des broderies, obtenir des gravures délicates, mais nulle part 
on ne voit la trace de la lime, de la râpe ou du grattoir. D'ailleurs on 
sait fort bien que les imagiers du moyen âge avaient pris l'habitude de 
modeler des figures de cire de grandeur naturelle, puisqu'il en est fait 
souvent mention. Or, ces figures étaient faites sur des noyaux de terre 
séchée, suivant le procédé indiqué par Théophile. Le procédé pour 
fondre est le même. Ces bronzes du moyen âge sont fondus très-minces, 
comme la plupart des bronzes antiques, et comme le sont aussi les 
belles statues françaises de la renaissance, parmi lesquelles on citera 
celles de Henri II et de Catherine de Médicis de l'église de Saint-Denis. 
Dans ces deux figures, la fonte n'a point été retouchée et est restée telle 
qu'elle est sortie du moule. Or, ces ligures sont fondues d'un seul jet et 
ne présentent aucune bavure. L'emploi de la cire perdue permettait seul 
d'obtenir un pareil résultat. 

Mais le moyen âge n'est point routinier dans l'emploi des procédés. 
Il cherche sans cesse, il simplilic, modifie et améliore avec une telle 
activité, qu'un monument, ou môme un objet, est commencé d'après 
un système et fini suivant un autre. Non content de fondre ou de re- 
pousser au marteau des statues de bronze ou de grands objets mobiliers, 
tels que chaires, fonts baptismaux, croix de carrefour, lutrins, margelles 
de puits, tombes, candélabres, etc., il avait adopté un procédé mixte 
qui permettait d'obtenir des résultats singuliers. On fondait une figure, 
comme un mannequin vêtu d'un habit de dessous ; puis, sur ce manne- 
quin de bronze, on posait successivement des habits de dessus, faits au 
marteau, des armes, des bijoux de bronze ciselé, des couronnes et tous 
les ornements constituant une riche parure. C'est ainsi que sont fabri- 
quées quelques-unes des statues qui ornent le tombeau de Maximilien 
à Innsbriick ; et bien que ce monument ne date que du xvi^ siècle, nous 
retrouvons là un procédé de fabrication très-anciennement adopté, non- 
seulement en Allemagne, mais en France. 

D'autres fois le mannequin était de bois et était revêtu de lames très- 
minces de bronze façonnées au marteau ou simplement embouties, 
c'est-à-dire modelées avec l'ébauchoir sur son moule de bois. Aussi ces 
artistes du moyen âge pouvaient-ils satisfaire à toutes les exigences de 
l'art et à celles de l'économie. 

Le siècle de Louis XIV, qui avait la prétention d'avoir tout inventé ou 
tout retrouvé, admit qu'avant les frères Keller, en France, on ne savait 

VIII. — 33 



[ SCULPTURE ] — 258 — 

point couler de grandes pièces de bronze '. Sans vouloir en rien diminuer 
le mérite de ces industriels, nous ne pouvons admettre qu'ils aient 
retrouvé les procédés de fonte ; ils n'ont fait qu'adopter, pour toute fonte^ 
un mode rarement employé : et cela s'explique par la nature même des 
objets d'art qu'on leur demandait. Il s'agissait de fondre des statues 
d'après l'antique. Il est évident que le procédé de cire perdue ne pouvait 
être alors employé. Il fallait battre des pièces sur un moulage ou sur 
l'original, faire un noyau, rassembler avec grand soin les pièces autour 
du noyau, et couler du bronze dans l'intervalle resté libre. Ce procédé, 
si intéressant et précieux qu'il soit, eut un inconvénient, il déshabitua 
les statuaires de faire des cires perdues ; ceux-ci se contentèrent dès lors 
de façonner un modèle en terre que l'on moule en plâtre ; sur ce plâtre 
les pièces sont battues, et l'on coule, en ménageant un noyau au centre 
de toutes ces pièces rassemblées. Mais comme il est très-difficile, sinon 
impossible, de battre des pièces sur une statue entière et de les rassembler 
exactement, on coupe les statues en plusieurs morceaux et l'on fond 
séparément chaque pièce ; puis on rassemble ces pièces par des tenons, 
des goupilles et des rivets. Or, jamais, par ce procédé, le bronze ne 
conserve cet ensemble, cette unité d'aspect des pièces fondues d'un seul 
jet. Puis, comme les coutures, les bourrelets réservés pour l'assemblage 
se multiplient, il faut passer sur tout cela la lime, le burin, contenter 
les parties faibles ; si bien que la statue fondue ne reproduit qu'assez 
imparfaitement le modèle du maître. Nous ne voyons pas trop ce que 
l'art a gagné à cela, si ce n'est de permettre au premier modeleur venu 
de faire faire un bronze par un fondeur. 

Mais quand il faut que l'artiste qui veut couler une statue en bronze 
fasse lui-même le noyau de terre de sa figure, — car ce noyau est la 
partie essentielle, — veille à ce que ce noyau, façonné en argile et paille 
hachée, soit bien séché ; quand, après cela, il faut revêtir cette grande 
maquette d'une couche de cire dont l'épaisseur doit être exactement 
calculée ; modeler cette cire pour obtenir les finesses de la forme ; puis,, 
enfin, après avoir ménagé des évents et des jets, faire recouvrir tout cela 
d'une épaisse couche de terre préparée exprès, la bien envelopper et, 
cercler ; chauffer l'ensemble pour que la cire s'échappe en fondant ; et 
enfin, après avoir combiné le mélange de ses métaux et avoir fait faire 
un fourneau, couler la matière en fusion dans le vide qu'occupait la 
cire : certes, alors, il y a là tout un labeur pénible, chanceux, une suite 
de calculs et de combinaisons, une idée arrêtée dès le commencement 



• Il en est de cette singulière prétention comme de beaucoup d'autres du même temps. 
On répète partout, par exemple, que la brouette a été inventée sous Louis XIV; or, il est 
vingt manuscrits du xni^ et du xiv^ siècle dont les vignettes présentent des brouettes- 
beaucoup moins grossières que celles du xvn* siècle. Le baquet est, dit-on encore, inventé 
par Pascal; l'invention ne lui ferait pas grand bonneur, mais elle ne lui appartient pas. 
On voit des baquets figurés dès le xiv*^ siècle. 



— 259 — [ SCULPTURE ] 

du travail et suivie jusqu'au bout sans hésitation. Que le génie de nos 
statuaires ne se prête pas à cette dure besogne, nous le voulons bien; 
mais au total l'art y a perdu, car les fontes du moyen âge, aussi bien 
que celles de l'antiquité et de la renaissance, sont supérieures comme 
pureté et légèreté à celles qui sortent aujourd'hui de nos ateliers. En 
Italie, en Allemagne, en France, pendant le moyen âge, on fit d'admi- 
rables fontes, et ces sculpteurs- fondeurs (car il fallait être l'un et l'autre) 
français, allemands, italiens, ne croyaient pas faire une chose extraordi- 
naire lorsqu'ils avaient réussi à couler une grande pièce. Ils ne croyaient 
pas utile, pour faire valoir leurs œuvres, d'occuper toute une ville, et 
d'écrire cent pages de mémoire, comme le fit plus tard Benvenuto Gellini 
à propos de son Persée. Ils avaient tort, et l'exemple de ce maître poseur, 
pour nous servir d'une expression qui s'applique si bien à l'homme, 
prouve que le bruit, en pareil cas, s'il ne profite pas à l'art, contribue 
ù la renommée de l'artiste. 

On ne cessa jamais de fondre des objets en bronze dans les Gaules, et 
du temps de César déjà nos ancêtres étaient habiles à ouvrer les métaux. 
Les rapports fréquents avec l'Orient, à dater du xi* siècle, apportèrent 
des perfectionnements dans cette industrie si ancienne en France, et il 
ne faut point être surpris de trouver des fontes du xii" siècle, qui 
surpassent en beauté tout ce qu'on a su faire depuis. Tel est l'admirable 
candélabre de cette époque, qui faisait partie de la collection Soltykofl', 
et qui fut acheté pour l'Angleterre. Cet objet, fondu d'un seul jet, sans 
une pièce rapportée, présente une suite d'enroulements et de figurines 
enchevêtrés, le tout ajouré et d'une admirable pureté de style et d'exé- 
cution. Il provenait de la cathédrale du Mans. (Voyez le Dictionnaire du 
mobilier, aux Ustensiles.) 

Jusque vers le milieu du xiii" siècle, si la statuaire échappe en France 
au naturalisme absolu, les diverses écoles ne s'avancent pas toutes d'un 
pas égal; quelques-unes maintiennent assez tard une sorte d'archaïsme, 
tandis que celle de l'Ile-de-France se jette hardiment dans l'étude de 
plus en plus exacte de la nature. Il est même certains édifices dans les- 
quels, probablement, on employait de vieux sculpteurs, qui possèdent 
une statuaire relativement arriérée ou empreinte d'un style qui n'était 
plus admis au moment de leur construction. Ainsi, la cathédrale de 
Laon, dont la façade ne peut être antérieure à 1200, même dans la con- 
struction de ses œuvres basses, montre sur ses portes des bas-reliefs ou 
statues qui ont conservé un caractère archaïque bien prononcée. Les 
artistes, auteurs de ces ouvrages, sont pénétrés des exemples de peintures 
grecques. Ily a dans l'agencement des figures, dans les compositions, une 
recherche de la symétrie qui rappelle les vignettes des manuscrits grecs. 
Cette influence se montre même dans le choix des sujets, dans les drape- 
ries, dans quelques accessoires, tels que sièges, dais, etc. A Notre-Dame 
de Reims, la porte nord du transsept, aujourd'hui masquée, est toute 
empreinte de ce style des peintures grecques, bien que cette porte soit 



[ SCULPTURE ] — 260 — 

postérieure de quelques années à l'an 1200. Rien de pareil à Paris; le 
statuaire recherche l'étude de la nature dès 1200, ne veut plus avoir aflaire 
aux traditions romanes ou byzantines. Un fait indique combien l'école 
nouvelle réagissait contre ces traditions. En faisant des fouilles devant la 
porte principale de Notre-Dame de Paris, on a trouvé une certaine quan- 
tité de fragments d'un bas-relief central représentant le Christ glorieux 
au jour du jugement, comme celui qu'on voit aujourd'hui : mais cette 
sculpture est empreinte du style archaïque du xii'' siècle; d'ailleurs la 
pierre en est toute fraîche, sans aucune altération produite par le temps. 
Ce bas-relief avait été supprimé peu après avoir été achevé, pour être 
remplacé par le sujet actuel, dû à des artistes de la nouvelle école. Et 
en effet, lorsque l'on considère cette sculpture, composée de cinq figures, 
le Christ, deux anges, la Vierge et saint Jean, on remarque dans le faire 
de ces statues colossales des différences notables. Le Christ et un des 
anges, celui qui porte les clous, appartiennent déjà à l'école penchant 
vers le naturalisme, tandis que la Vierge, le saint Jean et l'ange qui 
porte la croix sont encore des sculptures archaïques; cependant il était 
impossible matériellement d'introduire les deux premières statues au 
milieu des trois autres. Elles ont dû être posées ensemble. 

De toutes les provinces, la Champagne marche bien vite dans la voie 
nouvelle, et la statuaire du portail de Notre-Dame de Reims en est la 
preuve. Le naturalisme a déjà fortement pénétré cette statuaire qui date 
de 12Zi0 environ. Cependant, à propos de ce portail, il faut signaler 
des indécisions qu'on ne trouve point dans l'école de l'Ile-de-France. 
Quelques figures colossales, notamment celles qui, à la porte de droite, 
représentent la Visitation, sont inspirées comme composition et exécu- 
tion des draperies, de la statuaire romaine, dont il existait d'ailleurs à 
Reims de nombreux débris. On ne trouve pas dans ce portail cette unité 
de style qui, sauf l'exception que nous venons de signaler à Notre-Dame 
de Paris, frappe dans la statuaire de l'Ile-de-France. Une autre école, 
celle de Bourgogne, si belle déjà au commencement du xii*^ siècle, 
conserve sa liberté d'allure pendant le xiii'' siècle, qu'il s'agisse de la 
statuaire ou de la sculpture d'ornement. La puissance, l'énergie, un 
faire hardi, vivant, sont les caractères de cette école. Il ne faut pas lui 
demander, au moment de l'émancipation des écoles laïques, la finesse, 
le contenu, la distinction, qui forment les qualités de l'école de l'Ile-de- 
France. Elle cherche les grands effets, et elle les obtient. La sculpture 
bourguignonne participe peut-être plus qu'aucune autre de l'archi- 
tectui^e ; on peut se rendre compte de cette qualité en voyant les com- 
positions des pignons des églises de Vézelay et de Saint-Père K Cette 
sculpture est, dans tous les monuments de cette province, grande 
d'échelle, relativement à l'architecture, commande parfois les dispositions 
de celle-ci au lieu de s'y soumettre. Elle est d'ailleurs taillée avec une 

î Voyez Pignon, fig. 8 et 9. 



261 — [ SCULPTURE 1 

verve el un entrain qui placent cette école au premier rang dans l'art 
monumental. 

Nous donnons (fig. 69) une tète d'un des anges thuriféraires, de dimen- 




sion colossale, qui garnissent le sommet du pignon occidental de l'église 
de Vézelay K Le caractère de cette physionomie ne rappelle en rien la 



1 Ces statues mesurent 2'", 15 (voy. Pignon, fig-. 9). 



[ SCULPTURE ] — 262 — 

statuaire de rile-de-France. Il y a quelque chose d'audacieux dans ces 
traits qui contraste avec le calme des têtes de l'école parisienne. Cette autre 
tête de Vierge, provenant du même portail (fig. 70) ', présente un type 
particulier que nous ne retrouvons, ni dans la statuaire de Paris, ni dans 
celle de Reims, d'Amiens ou de Chartres. L'arrangement des cheveux, le 




e a'U.i:»/r'y 



désordre de la coiffure, le réel cherché dans les traits, et jusqu'au modelé, 
large, par plans vivement accusés, signalent le stj'le de cette statuaire 
bourguignonne vers le milieu du xiir siècle. En même temps nous 
donnons (fig. 71) un des chapiteaux de la même façade et de la même 
époque. Les qualités de la statuaire se retrouvent dans cette ornemen- 

* Cette figure est placée à la droite du Christ. 



— 263 — [ SCULPTURE ] 

tation plantureuse, largement modelée, et qui semble prendre vie sous 
le ciseau de l'artiste. Pour bien faire saisir les différences de ces écoles, 
même en plein xiii'' siècle, voyons la sculpture de la salle synodale de 
Sens, bâtie vers 12h0, presque en même temps que le pignon occidental 
de Vézelay. Sens est Champagne, mais la salle synodale fut bâtie par un 




architecte de Paris, avec des matériaux de Paris, et, ce qui paraît vrai- 
semblable, à l'aide d'une subvention du roi saint Louis'. Or, voici un 
des groupes des chapiteaux extérieurs des grandes fenêtres (fîg. 72). 
Certes, le naturalisme en sculpture ne peut guère être poussé plus loin : 
quelle différence de style entre cette sculpture et celle du chapiteau de 
Vézelay, et comme, en partant d'un principe commun, on peut obtenir 
des caractères d'art variés ! La vie, le mouvement, existent aussi dans 
cette sculpture de Sens, avec plus d'élégance, de délicatesse, avec une 
recherche plus exacte de la nature, une exécution plus souple. Si nous 
entrons dans la sainte Chapelle du Palais, à Paris, trouverons-nous 
encore plus de finesse dans l'exécution, plus de grâce dans la façon 
d'interpréter la nature. 

' Voyez Salle, fig. 1 et 2. 



[ SCULPTURE ] — 26i — 

Nous ne saurions trop le redire, ces époques brillantes de l'art, par 
cela même qu'elles ont atteint la splendeur en cherchant le mieux, ne 
sauraient s'arrêter. Du style, de la conception large, simple, de l'inspi- 
ration obtenue par la première observation raisonnée de la nature, elles 
arrivent à l'imitation matérielle, de l'imitation à la recherche, puis à la 




manière et à ses exagérations. Quand l'artiste observe la nature, il en 
prend d'abord les caractères principaux. Il n'est point savant encore; il 
voit des formes séduisantes, il s'en inspire plutôt qu'il ne les copie ser- 
vilement. C'est là le beau moment de l'art, tout plein de promesses, lais- 
sant à deviner encore plus qu'il n'explique. Mais la nature a des attraits 
puissants pour qui l'observe. Bientôt l'artiste reconnaît que ses inspira- 



— 265 — [ SCULPTURE ] 

lions, ses déductions, ses à-peu-près, sont bien loin de la réalité ; il se 
passionne pour son modèle, il lui trouve chaque jour des aspects nou- 
veaux, des qualités charmantes qui lui échappaient. Alors la traduction 
devient de plus en plus littérale. De créateur (créateur de seconde main) 
il devient copiste; il est subjugé par la Divinité qui l'inspirait à mesure 
i qu'il la connaît mieux, et ne pense plus qu'à la montrer telle qu'il la voiL 
C'est l'heure du naturalisme, heure qui a sonné pour la Grèce et pour 
nos écoles du xiii^ siècle. 

Mais dans ce naturalisme de la sculpture, l'art n'entre-t-il pour rien? Si 
fait : la composition, l'agencement de ces charmants modèles recueillis 
dans les champs, comptent pour quelque chose, et en cela nos artistes, 
le naturalisme admis, sont encore des maîtres. 

Pour la statuaire, il se manifeste un besoin de formules; on n'admet 
plus alors, il est vrai, le mode hiératique, traditionnel, mais on sent la 
nécessité, quand l'art pénètre partout, exige un grand nombre de mains, 
d'établir des méthodes pratiques qui permettent d'éviter de grossières 
erreurs. Bien^ entendu, les chefs-d'œuvre, ou plutôt ceux qui ont assez 
de génie pour en produire, se préoccupent médiocrement de ces règles. 
Mais c'est précisément en s'appuyant sur ces œuvres des maîtres qu'on 
formule des règles pour le commun des artistes. Dans l'album de Yillard 
de Honnecourt, qui date du milieu du xiii^ siècle, on voit apparaître 
l'emploi de ces procédés mécaniques propres à faciliter la composition 
et le dessin des figures, et même des ornements. Il y a toute raison de 
croire que ces méthodes, fort anciennes d'ailleurs, puisqu'on en trouve 
l'application dans les arts du dessin de l'Egypte, ne furent jamais per- 
dues, et avaient été transmises en Occident par l'école d'Alexandrie, par 
les peintres grecs de Byzance. Leur apparition dans le recueil de croquis 
de Villard de Honnecourt n'en est pas moins un fait d'un grand intérêt, 
parce qu'elle semble indiquer une application libre de formules qui, 
jusqu'au commencement du xiii^ siècle, avaient un caractère hiératique. 
Nous avons dit comme les imagiers du moyen âge avaient su observer 
et rendre le geste dans les compositions des figures. Si grossière parfois 
que soit l'œuvre, le geste n'est jamais faux. Or, les croquis de Villard 
nous donnent la clef des formules adoptées pour arriver à ce résultat. 
La géométrie, d'après ces croquis, est le générateur des mouvements du 
corps humain, des animaux; elle sert à établir certaines proportions 
relatives des figures; lui-même le dit et fournit quelques exemples pris 
en courant '.Du temps de Villard, donc, les imagiers possédaient ces 
méthodes pratiques qui, si elles ne peuvent inspirer l'artiste de génie, 

' « Ci commence li force des trais de portraiture si con li ars de iométrie les en- 
« saigne por legierement ovrer... » — Ici commence la méthode du tracé pour dessiner 
la figure ainsi que l'enseigne l'art de la géométrie pour facilement travailler. (Voyez 
l'Album de Villard de Honnecourt, publié en fac-similé, par J. B. Lassus et Darcel 
pl. 34, 35, 36 et 37.) 

VIII. — 34 



SCULPTURE 

empêchent le praticien 



— 266 — 

de tomber dans des fautes grossières. Un 
de ces dessins à la plume, que nous reproduisons ici {tg. 73), indique 
ces procédés pratiques. En comparant ce mode de tracé avei 's figures 
de vignettes de manuscrits, avec des dessins sur vitraux, et n ' avec 
des statues et des bas-reliefs, nous sommes amenés à reconnaiti ,- 'em- 
ploi général, pendant les xuV et xiv' siècles, de ces moyens géumc 




triques propres à donner aux figures, non-seulement leurs proportions, 
mais la justesse de leur mouvement et de leur geste, sans sortir de la 
donnée monumentale qui fait que ces figures s'accordent si bien avec 
la fermeté des lignes architectoniques; et, fait intéressant, les résultats 
obtenus par ces procédés rappellent les dessins des vases grecs les plus 
anciens. Une sorte de canon, reproduit grossièrement par Villard, 
semble admis '. Le rectifiant, comme proportions, à l'aide des meil- 
leuies statues, et notamment celles placées à l'intérieur de la façade 
occidentale de la cathédrale de Reims, nous obtenons la figure Ik. La 
ligne AB, hauteur totale de la figure humaine, est divisée en sept parties. 
La partie supérieure est occupée par la tête et le cou dégagé des 
épaules. Soit CD l'axe de la figure, la ligne ab est égale aux | de la hau- 



' Voyez la planche 36 de VA/bum de Villard de Honnecourt. 



— 267 — 



SCULPTURE 



teur AB. Le point E étant le milieu de la ligne CD, on fait passer deux 
lignes af, be, par ce point E ; du point g deux autres lignes ge, gf, sont 
tirées. La ligne bh donne la longueur de l'humérus; le haut de la rotule 
est sur la ligne ik. La longueur du pied est égale aux f d'une partie. Les 
masses du canon ainsi établies, voici comment procèdent les imagiers 
pour donner des mouvements à leurs figures, lorsque ces mouvements 
ne se présentent pas absolument de profil. 




Premier exemple (75) : il s'agit de faire porter la figure sur une jambe. 
La ligne ge (du canon, fig. Ih) est verticale, dès lors l'axe de la figure 
géométrique est incliné de o q\\ p (fig. 75). Le mouvement des épaules, 
du torse, suit cette inflexion. L'axe de la tête et le talon de la jambe 
droite se trouvent sur la verticale. Une figure doit-elle monter (second 
exemple), l'axe de la figure est vertical, et le talon de la jambe droite 
relevée se trouve sur la ligne inclinée 5^, tandis que la ligne du cou est sur 
la ligne hn ; dans ce mouvement, le torse conserve la verticale. L'exemple 
troisième fait voir, toujours en conservant le même tracé géométrique, 
comment une figure peut être soumise à un mouvement violent. Le per- 
sonnage est tombé : il se soutient sur un genou et sur un bras, de l'autre 



f SCULPTURE ] — 268 — 

bras il pare un coup qui lui est porté ; la tête est ramenée sur la verticale. 
D'ailleurs la figure géométrique engendre ce mouvement, comme les 
deux premiers. 




Voulons-nous précipiter davantage ce dernier mouvement, nous obte- 
nons la figure 76. Maintenant la cuisse gauche sur la ligne af, force 
nous est, pour trouver la longueur de la jambe gauche (le sol étant 
horizontal), de ramener le talon en c, ce qui est parfaitement dans le 



269 [ SCULPTURE ] 

mouvement. Dans ce dernier exemple, la ligne ef est horizontale. Il est 
clair qu'en adoptant ces méthodes pratiques, tous les membres des 
figures devaient se développer en géométral, sans raccourcis. Mais c'est 
que dans la sculpture monumentale, dans les reliefs destinés à être 



IS 




placés loin de l'œil, la vivacité du geste, sa netteté, ne peuvent être 
obtenues qu'à la condition d'adopter le géométral. Il en est ainsi dans 
la grande peinture, dans les vitraux. Les Grecs, au commencement de 
leur plus belle époque, procèdent de la môme manière, et les person- 
nages des métopes du Parthénon, des frises du temple de Thésée, sont 
tracés d'après ce principe. 

Examinons les dessins qui décorent les vases grecs, et nous verrons 
que les artistes de l'antiquité employaient certainement des méthodes 
analogues à celles que nous présentons ici. Villard de Honnecourt trace 
des figures avec des mouvements entièrement de profd qui sont obtenus 
par des procédés géométriques : entre autres, un batteur en grange, dont 
l'attitude est d'une exactitude parfaite; un chevalier chargeant, d'un 
mouvement très-juste; des lutteurs, une femme ayant un genou en 
terre, etc. Nous le répétons, ces méthodes ne pouvaient qu'empêcher 
des écarts; elles n'étaient point une entrave pour le génie, qui savait 
bien, ou s'en affranchir, ou en trouver de nouvelles. C'était un moyen 
de conserver le style monumental dans la composition des sculptures, 
d'obtenir la clarté dans l'exécution, deux qualités passablement négligées 
depuis le xvi^ siècle. 

Les statuaires du moyen âge exécutaient-ils les figures innombrables 
qui garnissent leurs monuments, sur modèles ? Nous ne le pensons pas. 
D'abord ils n'en avaient certainement pas le temps, puis l'entrain de 
l'exécution et certaines irrégularités qu'on observe dans cette statuaire 
excluent la présence du modèle en terre. Peut-être faisaient-ils des ma- 
quettes à une petite échelle ? Mais nous serions porté à croire qu'ils tra- 
çaient les lignes générales de leurs statues sur des panneaux, l'un pour 



[ SCULPTURE ] — 270 — 

l'aspect de face, l'autre pour l'aspect de profil, et qu'à l'aide de ces deux 
sections, ils dégrossissaient la pierre en cherchant les détails sur la nature 
même. On voit dans beaucoup de statues du xiii^ siècle, à côté d'une 
partie de figure traitée avec amour, un morceau très-négligé ; cela n'ar- 
rive point quand des artistes exécutent sur des modèles : alors le travail 
est égal, uniforme et souvent amolli par la traduction en pierre d'un 
modèle fait avec de la terre ou de la cire. 

Les monuments nous prouvent que les sculpteurs égyptiens, lorsqu'ils 
faisaient des bas-reliefs modelés en creux, commençaient par dessiner 
simplement leurs figures sur le parement , qu'ils en creusaient la 
silhouette ùi qu'ils cherchaient le modelé en pleine pierre ; et cependant 
ce modelé arrive à des délicatesses merveilleuses. Bien que nous sachions 
que les artistes grecs, surtout après Phidias, faisaient des modèles en 
cire ou en matières molles, il n'est pas prouvé que les sculpteurs anté- 
rieurs à Phidias procédassent ainsi lorsqu'ils avaient à faire des statues 
de bois, de pierre ou de marbre; le géométral, toujours observé dans la 
statuaire éginétique, ferait supposer au contraire que ces artistes pri- 
mitifs se contentaient du dessin pour procédera l'exécution définitive. 

Déjà, vers la fin du xm^ siècle, on commence à sentir en France l'in- 
fluence souveraine de cette divinité qu'on appelle la Mode, divinité aussi 
cruelle pour la veille qu'elle est indulgente pour le moment présent. 
C'est alors qu'on voit tous les artistes, au même moment, adopter dans 
la statuaire, non-seulement les vêtements du jour, mais certains carac- 
tères physiques qui sont regardés comme se rapprochant de la perfection. 
On ne saurait se dissimuler que l'empire de la mode est tel, qu'il influe 
jusqu'à un certain point sur le physique. Les traits, le port, jusqu'aux 
formes du corps, s'arrangent pour sortir d'un moule commun, admis 
comme étant la suprême élégance. Cela n'est pas né d'hier ; les Grecs 
eux-mêmes sacrifièrent à cette déesse changeante. 

Les statuaires du moyen âge s'interdisaient habituellement la repro- 
duction du nu. Leurs figures étaient drapées, sauf de rares exceptions; 
or, l'allure d'une figure nue et d'une figure vêtue n'est pas la même, et 
nous ne voyons que trop, depuis le commencement du siècle, à quels 
résultats fâcheux nos sculpteurs sont arrivés en concevant une figure vê- 
tue comme une figure nue, ou plutôt en cherchant à habiller un Apollon 
ou un Antinoiis antique : rien n'est plus gauche. Il y a, dans le port d'un 
personnage nu et habitué à se mouvoir sans vêtements, une grâce étran- 
gère à celle qui convient au personnage vêtu. Les anciens savaient cela, 
aussi ont-ils donné à leurs figures habillées d'autres mouvements, d'au- 
tres gestes que ceux dont ils savaient si bien doter leurs figures nues. 
Faute d'observer ces lois, on nous donne souvent des statues qui ont l'air 
de portefaix habillés en généraux, ou tout au moins qui paraissent fort 
gênées dans leurs vêtements d'emprunt ; et ce n'est pas l'éternel manteau 
dont on drape le maréchal de France comme le savant ou le poëte, qui 
peut dissimuler ce défaut de convenances. 



— 271 — [ SCULPTURE ] 

Nos sculpteurs du moyen âge prennent donc résolument leur parti de 
faire des figures vêtues; ils leur donnent les mouvements, les gestes fa- 
miliers aux gens habitués à porter tel ou tel habit. Aussi les vêtements de 
leurs statues ont-ils l'air de tenir à leurs corps et ne paraissent point em- 
pruntés au costumier. Les nombreuses statues des tombeaux déposés à 
Saint-Denis, des xiii'' et xiv* siècles, parmi lesquelles nous citerons celles 
de Louis et de Philippe, fils et frère de saint Louis, celles de Philippe le 
Hardi, d'un comte d'Évreux, de Charles V et de Jeanne de Bourbon, pro- 
venant du portail des Célestins; les statues du tympan intérieur de la 
façade occidentale de la cathédrale de Reims, celles du portail des Li- 
braires à la cathédrale de Rouen, bien que déjà empreintes de la manière 
affectée qui fait regretter le grand style du xiii" siècle, sont des œuvres 
supérieures comme caractère, comme beauté d'ajustement et comme 
exécution. Dans la statuaire du tour du chœur de la cathédrale de Paris, 
on trouve également quantité de très-bonnes figures, petite nature, qui 
datent du commencement du xiv" siècle. Les calamités qui affligèrent 
le royaume de France pendant tout le milieu de ce siècle ne permirent 
guère de s'occuper d'art, et cependant les écoles ne laissaient point perdre 
leur enseignement, puisque nous les voyons reprendre un nouvel éclat 
vers la fin du règne de Charles V. Ce prince, réellement amateur des arts, 
les encourageant par le choix plutôt que par la quantité, fit élever d'assez 
importantes constructions dont la sculpture, — autant qu'on en peut 
juger par ce qui nous reste, — est fort bonne. Ce fut sous le règne de ce 
prince qu'on éleva, au côté nord de la tour septentrionale du portail 
de la cathédrale d'Amiens, un gros contre-fort très- orné et très-pesant, 
destiné à arrêter les mouvements d'oscillation qui se produisaient dans 
cette tour lorsqu'on sonnait les grosses cloches. Sur les parois de ce 
contre-fort sont posées sept statues colossales religieuses et historiques, 
d'un beau travail. Ces statues représentent : la sainte Vierge, saint Jean- 
Baptiste, Charles V; le dauphin, depuis Charles VI; Louis d'Orléans; 
le cardinal de la Grange, évêque d'Amiens, surintendant des finances, et 
Bureau de la Rivière, chambellan du roi '. En examinant ces statues de 
la fin du xiv" siècle, comme toutes celles de cette époque, il est facile 
de voir que l'artiste tenait avant tout (puisqu'il habillait ses figures) à ce 
que le vêtement fût bien porté. Or, pour bien porter un vêtement long, 
par exemple, il est nécessaire de donner au corps certaines inflexions 
qui seraient ridicules chez un personnage se promenant tout nu. Il faut 
marcher des hanches, tenir les jambes ouvertes, et faire en sorte, par les 
mouvements du torse, que la draperie colle sur certaines parties, flotte 
sur d'autres. Faire, pour une statue vêtue, une bonne maquette en raison 
du vêtement, n'est point chose aisée. Nos statuaires du xiv*^ siècle avaient 
du moins ce mérite. Ainsi la statue du cardinal de la Grange, que nous 

• Voyez la Notice de M. Goze, correspoiulaiit du Comité des arts et nioiimnents, sur 
ces statues remarquables. 




[ SCULPTURE ] — 272 — 

citions tout à l'heure, est parfaitement entendue comme mouvement du 
nu pour faire valoir le vêtement. Cependant ce mouvement serait cho- 
quant pour un personnage nu. Nous en donnons (fig. 77) 
le tracé. La jambe droite porte plutôt que la jambe 
gauche ; celle-ci cependant étaye le torse, qui se porte 
en arrière pour faire saillir la hanche droite. L'épaule- 
gauche s'affaisse, contrairement aux règles de la pondé- 
ration, pour un personnage qui n'aurait pas à se préoc- 
cuper du port d'un vêtement. Voici (fig. 78) une copie 
de cette statue du cardinal de la Grange, qui fait assez, 
voir que le mouvement indiqué ci-dessus est donné em 
vue d'obtenir ce beau jet de draperies du côté droit. Le 
personnage, suivant la mode du temps, s'étaye sur sa 
jambe gauche en écartant cette jambe, ramenant un 
peu le genou en dedans et en ne s'appuyant que sur la 
partie interne du talon. Le geste, l'agencement et le- 
style des draperies, le caractère de la tête, sont d'un 
artiste distingué. La statue de Bureau de la Rivière est, 
outre l'intérêt qu'elle présente, une œuvre de statuaire non moins remar- 
quable. Ces statues ont 2", 50 de hauteur. 

Charles V laissait dans sa famille un goût éclairé pour les arts, et, à 
dater de ce règne, nous voyons les princes du sang royal se mettre à la 
tête d'un nouveau mouvement d'art dont ni les historiens ni les archéo- 
logues de notre temps ne semblent avoir tenu assez compte. En effet, 
le second fils de Charles V, Louis d'Orléans, assassiné dans la nuit du 
23 au Ih novembre H07, par le duc de Bourgogne, était un prince aimant 
les arts avec la passion d'un connaisseur émérite. Pendant la démence 
de son frère Charles VI, jusqu'au jour de sa mort, c'est-à-dire de 1392 
à 1^07, il gouvernait à peu près seul, avec la reine Isabeau de Bavière,, 
les affaires du royaume. Ce fut pendant cette période que Louis d'Orléans 
acheta Coucy, et y fit faire d'immenses travaux, qu'il bâtit Pierrefonds,, 
la Ferté-Milon, Vées; qu'il répara les châteaux de Béthisy, de Mont- 
Épilloy, de Crespy, toutes forteresses importantes destinées à faire du 
Valois un territoire inattaquable. Il est à croire que les finances du 
royaume entrèrent pour une large part dans ces acquisitions et ces tra- 
vaux; mais ce qui nous importe seulement ici, c'est le goût particulier 
qui présida à toutes ces grandes constructions. Au point de vue de l'ar- 
chitecture, elles sont largement conçues et traitées, ne participant en 
aucune manière de la maigreur et de la recherche qu'on peut reprocher 
aux édifices de cette époque. D'ailleurs toutes empreintes du même style, 
elles semblent élevées sous la direction d'un seul maître des œuvres. Les- 
profils sont d'une beauté exceptionnelle pour le temps, et la sculpture 
d'une largeur, d'une distinction qui ont lieu de surprendre au milieu des. 
mièvreries de la fin du xn" siècle. La statuaire qui reste encore à Pierre- 
fonds, au château de la Ferté-Milon, a toute l'ampleur de notre meilleure^ 



- 17:3 — 




renaissance, et si les luibits des personnages n'appartenaient pas à l/,Ot) 

VIII. — 35 



[ SCULPTURE ] — ^74 — 

on pourrait croire que cette statuaire date du règne de François I". 
Encore en trouve-t-on fort peu, à cette époque, qui ait cette largeur de 
style et ce faire monumental. Des fragments de la statuaire du château 
de Pierrefonds, le Charlemagne, le roi Artus ', l'archange saint Michel de 
la poterne de l'est, la Vierge du grand has-relief de la façade, sont des 
œuvres de maîtres consommés dans la pratique de leur art, et tout rem- 
plis d'un beau sentiment. Jamais peut-être on n'a si bien vêtu la statuaire 
en faisant sentir le nu sans affectation, et en donnant aux vêtements leur 
aspect réel, aisé, sans recherche dans l'imitation des détails. Des statues 
tombales du commencement du xv*" siècle sont d'une largeur de style 
dont la renaissance s'éloigne trop souvent. Il nous suffit de citer la statue 
d'Isabeau de Bavière, à Saint-Denis; celle d'un évêque, d'albâtre gris, du 
musée de Toulouse; celles des princes de la maison de Bourbon, dans 
l'église abbatiale de Souvigny; de nombreux fragments déposés aux mu- 
sées de Dijon, de Rouen, d'Orléans, de Bourges. 

Il est clair que cet art français de 1390 à 16 10 était loin de la maigreur, 
de la pauvreté que lui reprochent ceux qui vont chercher des exemples 
de la dernière statuaire gothique en Belgique ou sur les bords du Bhir. 
L'ornementation de Pierrefonds est en rapport avec cette bonne sta- 
tuaire ; elle est ample, monumentale, admirablement composée et d'une 
exécution sobre et excellente. Les statues des preuses qui décorent les 
tours existantes du château de la Ferté-Milon présentent les mêmes qua- 
lités. C'est un art complet, qui n'est plus l'art du xiii'= siècle, qui n'est 
pas la décadence de cet art, tombant dans la recherche, mais qui pos- 
sède son caractère propre. C'est une véritable renaissance, mais une 
renaissance française, sans influence italienne. Les Valois, ces prince;-- 
d'Orléans, Louis, Charles, et enfin celui qui devint Louis XII, avaient pris 
évidemment la tête des arts en France, s'en étaient faits les protecteurs 
éclairés, et, sous leur patronage, s'élevaient des édifices qui devançaient, 
suivant une direction plus vraie, le mouvement du xvi^ siècle. Témoin 
l'ancien hôtel de ville d'Orléans, aujourd'hui le musée, bâti en U42, et 
auquel on assignerait une date beaucoup plus récente-. Cet édifice, dont 
la façade est due au maître Viart, présente une ornementation charmante, 
originale, qui n'a plus rien de l'ornementation gothique, mais qui est 
mieux entendue et surtout d'une composition plus large que celle admise 
sous François ï", alors que les arts d'Italie avaient exercé une influence 
sur nos artistes. Pour en revenir au château de Pierrefonds, qui nous 
paraît être le point de départ d'une réforme malheureusement interrom- 
pue par les guerres et plus tard par l'introduction de l'élément italien, 
son ornementation prend un caractère particulier. On ne trouve plus là 

1 Deux des neuf preux qui dounaient leurs noms aux tours du château. Ces statues 
ont 2'", 30 de haut. Ces preux portent les habits de guerre des dernières auiiccs du 
siv** siècle, vendus avec une remarquable souplesse. 

2 Voyez V Architecture domestique de MM. Verdier et Cattois, t. H, [. C3 



— 275 — [ SCULPTURE ] 

(le ces sriilptures d'une échelle qui ne tient pas compte de l'architecture. 
Au contraire, l'cchellc de cette ornementation est en rapport pariait avec 
hi destination et la place, claire, facile à saisir, et s'inspirant de la flore 
sans se soumettre à une imitation absolue. Les beaux rinceaux de feuil- 
lages, par exemple, qui entourent les grandes niches des preux, posées 
à 25 mètres du sol, et qui sont destinées à être vues de fort loin, ont 
toute l'ampleur que comporte la place. Leur modelé accentué produit 
un effet très-riche, sans confusion, défaut si commun dans l'ornementa- 
tion du XYi^ siècle. Il y avait donc, dès le commencement du xv^ siècle, 
à côté de la vieille école gothique qui se mourait, un noyau d'artistes pré- 
parant une renaissance dans toutes les branches de l'architecture. Malgré 
les malheurs des temps, cette école se maintenait, et la pratique de l'art, 
loin de s'abaisser, atteignait, au milieu du xv'' siècle, vui haut degré de 
perfection. L'ornementation des parties de la sainte Chapelle ([ni datent 
de Charles VII, ainsi que celle des édifices du temps de Louis XI, est par- 
fois large et bien composée, préférable, sous ce rapport, à la sculpture 
de la fm du xiv^ siècle, qui pèche par la maigreur et le défaut d'échelle; 
toujours cette ornementation est exécutée avec une habileté surprenante. 
A voir les choses sans prévention, c'est bien plutôt cette école française 
(lu xv'' siècle qui forme nos artistes de la renaissance que les relations 
avec l'Italie, comme nous l'expliquons ailleurs '. 

Les écoles laïques qui, dès la lin du xii'' siècle, s'emparèrent de la cul- 
ture des arts, étaient parties d'un bon principe : solidarité entre les œuvres 
concourant à un ensemble monumental, et étude réfléchie de la nature. 
"Si ces écoles subirent à certains moments les iniluences de la mode, ces 
écarts ne les détournaient pas de cette étude constante. C'était dans leur 
propre fonds qu'elles puisaient, non dans l'imitation d'arts étrangers 
à leur essence. Elles ne se faisaient ni grecques, ni romaines, ni byzan- 
tines, ni allemandes; elles suivaient leur voie, elles vivaient dans leur 
temps, et leur temps les comprenait. C'était là une force, la force qui 
avait soutenu l'art grec. Si prévenu qu'on soit contre la sculpture du 
moyen âge, on ne saurait méconnaître son originalité; cette qualité 
suffit à lui donner un rang élevé dans l'histoire des arts. A vrai dire, tout 
art qui manque d'originalité, qui ne vit que d'emprunts, ces emprunts 
fussent-ils faits aux meilleures sources, ne peut espérer conserver une 
place dans le cours des siècles ; il est bientôt effacé, et va remplir ces 
limbes où demeurent dans l'oubli toutes les œuvres qui n'ont possédé 
qu'une vie factice. 

Le moyen âge a très-fréquemment coloré la statuaire et l'ornementa- 
tion sculptée. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de 
l'antiquité grecque. La statuaire du xii'^ siècle est peinte d'une manière 
conventionnelle. On retrouve, sur les figures de la porte de l'église abba- 
tiale de Vézelay dont nous avons entretenu nos lecteurs, un ton généra- 

* Vo\ez ARcuiTECTinii. 



[ SCULPTURE ] — 276 — 

lement blanc jaunâtre ; tous les détails, les traits du visage, les plis des 
vêtements, leurs bordures, sont redessinés de traits noirs très-lins et 
très-adroitement tracés, afin d'accuser la forme. Le même procédé est 
employé à Autun, à Moissac. Derrière les ligures, les fonds sont peints en 
brun rouge ou en jaune d'ocre, parfois avec un semis léger d'(jrnements 
blancs. Cette méthode ne pouvait manquer de produire un grand effet. 
Rarement, dans la première moitié du xii'^ siècle, trouve-t-on des statues 
colorées de divers tons. Quant aux ornements, ils étaient toujours peints 
de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, vert pâle, sur des fonds sombres. 
C'est vers lliO que la coloration s'empare de la statuaire, que cette sta- 
tuaire soit placée à l'extérieur ou à l'intérieur. Les deux statues de Notre- 
Dame de Corbeil, dont nous avons parlé au commencement de cet ar- 
ticle, étaient peintes de tons clairs, mais variés, les bijoux rehaussés d'or. 
Les statues du portail occidental de Chartres étaient peintes de la même 
manière. Quelquefois même des gaufrures de pâte de chaux étaient 
appliquées sur les vêtements, ainsi qu'on peut le constater encore au 
portail de la cathédrale d'Angers. Ces gaufrures étaient peintes et dorées, 
et figuraient des étoffes brochées ou des passementeries. Les nus de la 
statuaire, à cette époque, sont très-peu colorés, presque blancs et redes- 
sinés par des traits brun-rouge. 

Il va sans dire que la statuaire des monuments funéraires était peinte 
avec soin, et c'est sur ces ouvrages d'art qu'on peut encore aujour- 
d'hui examiner les moyens de coloration employés. Nous avons vu les 
statues des Planlagenets, à Fontevrault, entièrement couvertes de leur 
ancienne peinture avant le transport de ces figures au musée de Ver- 
sailles. 

Le xiii^ siècle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et 
l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathédrales 
de Sentis, d'Amiens, de Reims, des porches latéraux de Notre-Dame de 
Chartres, étaient peintes et dorées. Et de même que la sculpture, la colo- 
ration penchait vers le naturalisme. Toutefois cette peinture ne consis- 
tait pas seulement en des tons posés à plat sur les vêtements et les nus : 
l'art intervenait. Dans les plis enfoncés, dans les parties qui sont oppo- 
sées à la lumière, ou qui pouvaient accrocher des reflets trop brillants, 
on reconnaît l'apposition de glacis obscurs. Des redessinés vigoureux en 
noir ou en brun donnent du relief au modelé, de la vie aux nus. Ainsi, 
dans les fonds des plis de robes bleu clair, le peintre a posé un glacis 
roux ; d'autres fois a-t-on fait valoir des tons jaune pur, dans la lumière. 
par des glacis froids obtenus par du noir. Les artistes qui ont fait les 
admirables vitraux des xii" et xiir siècles avaient une connaissance 
trop parfaite de l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette 
connaissance à la coloration de la sculpture. Et, à vrai dire, cela n'est 
point aussi facile qu'on le pourrait croire tout d'abord. Les tentatives 
en ce genre qu'on a faites de notre temps prouvent que la difficulté en 
pareil cas est grande, au contraire, quand on veut conserver à la sculp- 



— 277 — [ sci'LrTURE ] 

turc sa gravité, son modèle, et qu'on prétend ol)tonir autre chose que 
des poupées habillées. L'harmonie des tons entre pour i)eaucoup dans 
cette peinture d'objets en relief, et cette harmonie n'est pas la même 
que celle adoptée pour les pemtures h plat. Ainsi, par exemple, dans 
les peintures à plat, les artistes du moyen âge mettent rarement l'un 
à côté de l'autre deux tons de couleurs différentes, mais de même 
valeur ; c'est une ressource dont ils n'usent qu'avec parcimonie. Dans la 
la sculpture, au contraire, à dater du xiii*^ siècle, ces artistes cherchent 
des tons de valeurs pareilles, se fiant d'ailleurs au modelé du relief pour 
empêcher qu'ils ne gênent le regard. En effet, les ombres naturelles 
neutralisent la dissonance qui résulte de la juxtaposition de deux tons 
d'égale valeur, et ces égales valeurs donnent aux reliefs une unité, une 
grandeur d'aspect, que des tons de valeurs très-dissemblables leur enlè- 
veraient. Cette étude peut être faite sur quelques monuments colorés 
qui existent encore, comme par exemple le retable de la chapelle de 
Saint-Germer déposé au musée de Gluny, des tombeaux de l'abbaye de 
Saint-Denis, des parties des bas-reliefs de Notre-Dame d'Amiens (portail 
occidental), de Notre-Dame de Reims (porte nord, masquée). C'est surtout 
dans la grande sculpture extérieure qu'on peut constater ce système 
de coloration pendant la première moitié du xiW siècle. Une statue est- 
cUe revêtue d'une robe et d'un manteau, le peintre, adoptant le bleu 
pour la robe et le pourpre pour le manteau, a préparé ses deux tons de 
manière qu'ils présentent à l'œil une même valeur. Chaque couleur a 
une échelle chromalicjue de nuances ; en supposant pour chaque couleur 
une échelle de cinq nuances, l'artiste, pour une même figure, adoptera, 
par exemple, les tons bleu et pourpre n° 3, mais bien rarement n" 2 et 
n» 3. Ainsi ces colorations laissent-elles à la sculpture sa grandeur. Plus 
tard, au contraire, vers la fin du xiii*' siècle, les peintres de la sculpture 
cherchent les oppositions. Ils poseront sur une même statue un ton rose 
et un ton bleu foncé, vert blanchâtre et pourpre sombre. Aussi la sculp- 
ture peinte, à dater de cette époque, perd-elle la gravité monumentale 
qu'elle avait conservée pendant la première moitié du xni* siècle. On ne 
tarda pas cependant à reconnaître les défauts de cette coloration heurtée, 
vive, brillante et trop réelle, car vers la fin du xiV siècle, tout en conser- 
vant des tons de valeurs différentes sur une même statue, on couvrit si 
bien ces tons de détails d'ornements d'or, bruns, noirs, que ce réseau 
dissimulait les oppositions de couleurs et rendait de l'unité ;\ l'ensemble 
delà ligure. Les colorations de la statuaire ou de la sculpture d'ornement 
au xv*' siècle sont plus rares à l'extérieur des édifices. Ces peintures sont 
réservées pour les tombeaux, les retables, les meubles et bas-reliefs in- 
térieurs. Toutefois on trouve encore à cette époque des traces de colo- 
rations extérieures : ainsi les statues dont nous parlions tout à l'heure, 
qui ont été découvertes dans les ruines du château de Picrrefonds, et qui 
décoraient les façades, les tours, étaient peintes, maisde trois tons seu- 
lement : le jaune, le brun rouge et le blanc. Presque toute la sculpture 



[ SCULPTURE j — 278 — 

de l'hôtel de Jacques Cœur, à Bourges, était peinte ; on distingue encore 
quelques traces des tons employés. 

Pendant la renaissance encore reste-t-il quelques traces de ces tradi- 
tions, malheureusement perdues déluiitivement depuis le xvii* siècle. 

Il faut reconnaître que la peinture appliquée à la sculpture lui donne 
une valeur singulière, mais à la condition que cette application soit faite 
avec intelligence et par des artistes qui ont acquis l'expérience des effets 
(le la couleur sur des ohjets modelés, effets, comme nous le disions plus 
haut, qui ne sont point ceux produits sur des surfaces plates. Des tons 
très-sombres, par exemple, qui seraient lourds et feraient tache sur une 
peinture murale, prennent de l'éclat sur des reliefs. Un ton noir posé 
sur le vêtement d'une statue, par l'effet de la lumière, se détacherait en 
clair sur un fond de niche brun rouge. Cette sorte de peinture demande 
donc une étude spéciale, une suite d'observations sur la nature même, 
si l'on veut obtenir des résultats satisfaisants. Mais déclarer que la pein- 
ture appliquée sur la sculpture détruit l'effet de celle-ci, que c'est la con- 
.-équence d'une dépravation du goût, parce que quelques badigeonneurs 
ont posé du rouge ou du bleu au hasard sur des statues, et que cela est 
ridicule, c'est juger la question un peu vite, d'autant que les Grecs ont 
de tout temps pemt la sculpture comme ils peignaient l'architecture ; ils 
ne sauraient cependant être considérés comme des barbares. Malgré des 
abus, l'art de la période du moyen âge vers son déclin manifestait encore 
une grande force vitale. La sculpture à cette époque n'est point tant à 
dédaigner qu'on veut bien le dire : elle possède un sentiment de l'effet, 
une expérience longuement acquise, qui lui donnent une grande impor- 
tance ; elle atteint d'ailleurs une parfaite sûreté d'exécution. De cette 
école sont sortis nos meilleurs artistes de la renaissance. 

Pour conclure, il ne faut pas demander à l'art de la sculpture du moyen 
âge des modèles à imiter, pas plus qu'il n'en faudrait demander aux arts 
de la Grèce. Ce qu'il faut y chercher, ce sont les principes sur lesquels 
ces arts se sont appuyés, les vérités qu'ils ont su aborder, la manière de 
rendre les idées et les sentiments de leur temps. Faisons comme 'ils ont 
fait, non ce qu'ils ont fait. Il en est de cela comme de la poésie : celle-ci 
est toujours nouvelle et jeune, parce qu'elle réside dans le cœur de 
l'homme ; mais tout attirail poétique vieillit, même celui de Virgile, 
même celui d'Homère. 

Le lever du soleil est toujours un spectacle émouvant et neuf ; et si nos 
premiers parents pouvaient dire que les cavaliers célestes, les Acwins, 
précédaient le char de Sàvitri à la main d'or ; Homère, que l'Aurore aux 
doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient ; les trouvères, que le soleil 
sortait des flots ou de la plaine ; ne devrions-nous pas dire : (( Dans leur 
révolution, nos plaines, nos montagnes, de nouveau se présentent aux 
rayons du soleil. » En faisant tomber de leur sphère surnaturelle tous 
les mythes poétiques des Védas, de l'antique Hellade, n'avons-nous pas 
aperçu, derrière ces personnifications des forces de la nature, des hori- 



— 279 — [ PÉl'l'LCRE ] 

zons bien autrement étendus, et l'opopce scientifique de la formation de 
l'univers n'offre-t-elle pas à l'esprit de l'homme une large pâture, sans 
qu'il soit nécessaire de faire intervenir les Titans et le règne de Saturne? 
Soyons vrais : dans l'art, c'est à la vérité seule qu'il faut demander la vie, 
l'originalité, la source intarissable de toute beauté. 

SÉPULCRE (SAINT-), s. m. Depuis Constantin le Grand, le Saint-Sé- 
pulcre de Jérusalem est peut-être le monument dont la célébrité a été la 
plus durable et la plus manifeste. Cependant l'édilice bâti par l'empereur 
de 3*26 à 335 ne ressemblait guère à celui qu'on voit aujfturd'hui. ni 
môme au temple que visitèrent les premiers pèlerins occidentaux. Du 
monument de Constantin il ne reste guère que les murs inférieurs de 
l'abside, au centre de laquelle la grotte où fut enseveli le Sauveur avait 
été réservée et dégagée de la colline rocheuse. Ce premier temple com- 
prenait, outre un vaste hémicycle garni d'un portique intérieur, une 
basilique avec narthex et vesti])ule ou propylées. Ces constructions furent 
entièrement bouleversées en ()l/i par Chosroès II, roi des Perses; elles 
renfermaient ce qu'on appelle les lieux saints. Peu après. Modeste, 
supérieur du couvent de Théodose, entreprit, avec l'aide du patriarche 
d'Alexandrie, Jean l'Aumùnier, de réparer le dommage; mais ce reli- 
gieux ne put que recouvrir partiellement chacun des locaux sacrés par 
des édifices séparés. Alors l'abside ou l'hémicycle de Constantin fut com- 
plété, et devint une sorte de rotonde '. Des travaux importants furent 
encore entrepris pendant le xi"" siècle et achevés en lOiiS par des archi- 
tectes grecs. Les premiers croisés ajoutèrent à ces constructions, vers 
1130, une nef composée de deux travées et une abside en regard de l'an- 
cien hémicycle de Constantin. Un narthex compléta cette restauration. 
et sous le parvis qui précède ce narthex, on répara en partie la chapelle 
bâtie au vn'' siècle, qui recouvre la citerne oi^i fut trouvé, par sainte 
Hélène, le bois de la croix; citerne autrefois comprise dans l'enceinte du 
monument constantinien. 

M. le professeur R. Willis, de Cambridge, dans un savant ouvrage sur 
les constructions successives du Saint-Sépulcre, rend un compte très- 
3lair et très-détaillé des modifications et adjonctions qui ont produit 
l'église actuelle -. Après cette œuvre du consciencieux archéologue, après 
la notice de M. le comte de Vogiié, il n'est plus possible de prendre les 
constructions du transsept bâti par les croisés pour celles qu'ordonna 
Marie, mère de Hakem, et qui furent achevées en 1068. Pour admettre 
cette hypothèse, il faudrait supprimer d'un seul coup toutes les con- 
structions frankes du xn" siècle, les considérer comme non avenues. Or, 

* Voyez les Eglises de la terre sainte, par le comte Alelcliior de Vogiié (V. Didrn;i, 
1860). Cet ouvrage donne du Saint-Sépulcre une excellente histoire critique. 

■2 The archilectural Uislonj of the church of titc hobj Sépulcre at Jérusalem. London, 
Parker, 1849, 



[ SÉPULCRE ] — -yU — 

outre les textes % les inscriptions, le caractère roman occidental du 
transsept et de toute la partie antérieure de l'église, indiquent incon- 
testablement que l'église du Saint-Sépulcre, depuis le transsept jusqu'à 
l'abside antérieure, fut élevée par les croisés. 

Cette dernière construction rappelle d'une manière frappante l'archi- 
tecture et jusqu'aux détails du narthex de l'église de Vézelay, bâti en 
même temps. Même système de piliers, de voûtes sans arcs ogives. Quant 
à la rotonde, partie la plus importante des constructions achevées en 
lOZiS, soit sur les soubassements de l'abside de Constantin, soit en dehors 
de cette abside, elle était couverte par une charpente de cèdre, qui for- 
mait un cône tronqué, laissant passer l'air et la lumière par le sommet. 
Cette couverture, décrite par Arculphe, par Guillaume de Tyr, gravée 
dans l'ouvrage du 11. P. liernardino Amico-, restaurée par MM. Willis 
et de Yogiié, présentait une disposition peu ordinaire^. Le sire de Cau- 
mont, dans son Voyaige d'oultrc rner^, en l/il8, s'exprime ainsi à propos 
de l'église du Saint-Sépulcre : (( Elle est, dit-il, bien grande et belle, et 
(( est fette d'une guize moult estrange; et il va ung beau clouchier 
(( et hault de pierre, mis il n'y a nulle campane, car les Sarrazins ne 

(( le veuUent » Ce clocher faisait partie des constructions dues aux 

croisés; ses étages inférieurs existent encore. 

L'abside de la basilique de Constantin ayant été orientée vers l'ouest, 
la rotonde du Saint-Sépulcre se trouvait ainsi, par rapport à l'église des 
croisés, située du côté opposé à l'autel. Les croisés élevèrent donc une 
abside en regard, à l'est, ce qui ne les empêcha pas de conserver de ce 
côté une entrée et un vestibule, conformément à la tradition antique; 
du côté du midi, sur le transsept, ils ouvrirent en outre deux belles 
portes. Toutes ces constructions existent encore. Les dispositions anté- 
rieures aux adjonctions faites par les croisés eurent une iniluence sur 
un certain nombre de monuments religieux en Occident. Mais, pour faire 
comprendre la nature de cette influence, il est nécessaire de présenter un 
plan de l'église du Saint-Sépulcre tel qu'il existait au moment de l'arrivée 
des croisés. Nous enqjruntons ce plan aux ouvrages de MM. Willis et de 
Yogiié. 

On voit, en examinant ce plan (11g. 1), de A en B, les traces de l'abside 
constantinienne, seuls restes de cette construction primitive. Il faut 
savoir que ce mur absidal est pris aux dépens du rocher, le terrain ayant 
été déblayé pour faire ressortir le bloc de pierre renfermant le tombeau 
de Jésus-Christ, en E. Après la destruction de la basilique de Constantin 

1 Entre autres, celui de Guillaume de Tyr, qui décrit au livre YIII, cliapitre 3, de sou 
Histoire des croisades, l'église de la Résurrection telle qu'elle était avant l'arrivée des 
croisés devant Jérusalem. 

- Traitato délie pia?ite è imagini de sacri edifizi di terra santa. Firenzc, 1G20. 

3 Celte toiture conique tronquée subsistait encore avant l'incendie de 1808. 

< En 1418. Ce voyage a été publié par M. le marquis de la Grange (Paris, Aubry, 
185S). 



^ 281 — [ SÉPL-LCRE 1 

SOUS Glîosroès II, Modeste s'était contente de circonscrire l'édifice, en 
fermant toute la partie antérieure de G en H, de manière à composer 
une rotonde. Les chapelles I, K, L, M, furent ajoutées plus tard. Sur le 
Golgotha, en 0, avait été élevée une nouvelle chapelle, puis eu V une 

^- Xod 




J\ç)C, 



20 tlO 



petite basilique à côté de la piscine S, où le bois de la croix avait été 
trouvé. La partie R était un des restes de la basilique de Constantin. 
Enfin, ces constructions, dévastées de nouveau par Hakem, furent res- 
taurées en 10/i8. Les croisés réunirent tous ces bâtiments détachés, et les 
-înglobèrent, pour ainsi dire, dans l'église qu'ils élevèrent vers 1130. 

viu, — 3fi 



[ SÉPULCRE ] — 282 — 

La rotonde du Saint-Sépulcre, dont nous venons de tracer le plan, 
donnait, en coupe longitudinale, la figure 2. Un cône tronqué en char- 
pente, ainsi que nous l'avons dit plus haut, avec ciel ouvert, et un colla- 
téral voûté à deux étages, composaient cet édifice. 




Par rapport au sol de la colline, le rez-de-chaussée forme réellement 
une sorte de crypte au milieu de laquelle on a réservé la portion du 
rocher contenant le tombeau de Jésus-Chrit, en dérasant le sol autour 
et en laissant ce bloc de pierre comme on laisse un témoin dans une 
fouille. Ainsi les pèlerins pouvaient- ils circuler autour de la grotte 
vénérée dans le collatéral de la vaste rotonde. Ce parti architectonique 
inspira nos artistes occidentaux; car, dès les premières années du 
XI'' siècle, l'abbé Guillaume fit en grande partie reconstruire l'église de 
Saint-Bénigne de Dijon, et devant le tombeau du saint il éleva une 
vaste rotonde dont nous avons donné le plan à l'article Crypte (fig. 5). 
A Saint-Bénigne de Dijon, le sépulcre du saint, le martyrium, n'est point 
placé au centre de la rotonde, mais dans une crypte y attenant. La 
rotonde était uniquement réservée aux pèlerins; peut-être au centre y 
avait-il une tribune d'oia l'on pouvait prêcher, ou un édicule rappelant 
le Saint-Sépulcre. Il n'en est pas moins évident que le plan de cet édi- 



— 283 — [ SÉPULCRE ] 

fice ne fut qu'une imitation de celui du Saint-Sépulcre de Jérusalem. 
Afin de pouvoir réunir un grand nombre de pèlerins sur ce point, l'abbé 
riuillaume fit élever deux étages de galeries au-dessus de l'étage inférieur 
I)!anté à 2 mètres environ au-dessous de l'ancien sol extérieur'. La 
rotonde, au premier étage, se joignait de plain-pied au sanctuaire de 
l'église abbatiale, et formait derrière elle, à l'orient, une immense cha- 
pelle absidale, terminée elle-même par une chapelle barlongue dépen- 
dant des constructions du vi" siècle, et flanquée de deux tours cylin- 
driques massives qui contenaient les escaliers montant aux galeries 
supérieures. 

3 




v. 



LL:IJil iii-fliPttP'l-'i 'lu!!i;lP^ 



7Î 



Une coupe de ce monument (fig. 3) en fera comprendre les disposi- 
tions curieuses. Le double bas côté inférieur était exactement répété au 
premier étage; mais au second étage le rang intérieur de colonnes 
subsistait seul, et une voûte en demi-berceau annulaire couvrait ce 
second étage. Une calotte percée d'un œil fermait le cylindre central. 



' Aujourd'hui le sol de la cour de l'évèché, dan? laquelle on voit la partie inférieure 
(le la rotonde, est an niveau du dessus des voûtes de cet étage ba-;, c'est-à-dire au niveau 
(lu sol de l'ancienne |,Mlerie du premier étn^j^e. 



[ SÉPULCRE ] — 28a — 

Cette calolte était-elle de l'époque de la construction primitive, ou fut- 
elle ajoutée après l'incendie de 1137 ? Le cylindre central était-il couvert, 
comme le Saint-Sépulcre, par un cône tronqué ? Cette dernière hypothèse 
paraît probable, vu la légèreté des constructions centrales. Quant aux 
voûtes latérales en berceau annulaire, elles étaient certainement de 
l'époque primitive, car elles maintenaient seules le quillage central, qui. 
sans cette ceinture de pressions, n'eût pu rester debout '. Si l'ensemble 
de cet édifice est beau, les détails en sont exécutés de la manière la plus 
barbare. En A, est l'abside de l'église rebâtie par l'abbé Guillaume en 
même temps que la rotonde, et en B est le martyrium, le tombeau de 
saint Bénigne, auquel on arrivait par un escalier descendant du chœur 
de l'église placé au niveau C. Les colonnades de la rotonde, vues à travers 
les arcades de l'abside, devaient produire un eflet peu ordinaire, et, 
malgré la grossièreté de l'exécution, cet ensemble est une des belles 
conceptions du moyen âge. Pour rendre intelligible cet effet du premier 
étage de la rotonde, vu à travers la colonnade formant l'abside, nous 
traçons, figure U, le plan de ce premier étage. Comme dans l'étage infé- 
rieur, les deux absidioles C, C, étaient les noyaux conservés des construc- 
tions de l'église primitive, datant du vi" siècle, et dont l'abside princi- 
pale se développait en DD'-. L'abbé Guillaume avait donc démoli ce 
rond-point de l'axe, cette tribune de la basilique du vT siècle, pour y 
substituer la rotonde, en raison de l'affluence des pèlerins. Le martyrium, 
le lieu où reposait le corps de saint Bénigne, n'avait pas pour cela changé 
de place ; il était au-dessous du point G, et alors au centre de l'abside 
nouvelle, tandis que dans l'église du vi^ siècle il se trouvait disposé dans 
une confession en avant de l'autel. On remarquera, en E, deux autres absi- 
dioles avec autels placés sous les vocables de saint Jean l'évangéliste et 
de saint Matthieu^. Au fond de la rotonde, une chapelle dépendant du 
monastère du vi*" siècle avait été conservée par l'abbé Guillaume ; elle 
était dédiée à Notre-Dame. Surélevée pour coïncider avec les niveaux 
des galeries de la rotonde, elle formait des salles annexes à chaque étage 
de ces galeries. 

La destruction de ce monument, si intéressant comme plan et disposi- 
tions architectoniques, est fort regrettable. Nous devons encore nous 
trouver heureux d'en avoir conservé l'étage inférieur, et d'en pouvoir 
ainsi constater la date précise, le système de structure, et d'en tracer 
le plan. Son aspect extérieur, conservé par la gravure dans l'ouvrage de 
D. Planchet, ne manquait ni de grandeur, ni d'originalité. Il y avait là 

' Cette coupe est établie sur les restes de la partie inférieure du monument et sur 
les gravures de D. Plancher. [Dissertation sur l'histoire de Bourgogne, t. I, 1739.) 

- Dans la crypte conservée aujourd'hui, on reconnaît en effet que les maçonneries de 
ces ab^idioles dépendent d'une structure plus ancienne, bien que des colonnes aient été 
ajoutées là comme dans le reste de la rotonde, par l'abbé Guillaume, au xi- siècle. 

2 Ces absidioles sont une réminiscence de la disposition du Saint-Sépulcre de Jéru- 
salem. 



285 — [ SÉPULCRE ] 

<liu-. 5) des réminiscences de monuments antiques, et bien cerlainement 
(lu Saint-Sépulcre de Jérusalem. Les deux énormes cylindres contenant 
les escaliers montant aux galeries supérieures, allégés extérieurement 




par des niches, étaient évidemment un souvenir de quelque construc- 
tion romaine. Du temps de D. Plancher, c'est-à-dire en 1739, cet édifice 
des premières années du xi" siècle était encore intact ; seuls les couron- 



[ SÉPULCRE 1 



— 260 — 




nements des deux (ours d'escaliers avaient été refaits au xif siècle, puis 



— '2S7 — [ SÉPULCRE j 

rJ'parés à une époque plus récente. Dans noire ligure, ces couronnenienls 
sont restaurés. 

L'analogie entre cet édifice et le Saint-Sépulcre de Jérusalem ne saurait 
cire (Innleuse. Le jour central, les collatéraux, juscju'à ces deux absi- 
dioles (lu premier étage, placées de chaque côté de la chapelle extrême, 
accusent la volonté d'imiter le monument de la ville sainte, vers huiuelle, 
pendant tout le cours du xi^ siècle, se rendaient de nombreux pèlerins. 
Mais ce monument n'est pas le seul, en France, qui ait été élevé avec la 
préoccupation d'imiter le Saint-Sépulcre. 

Il existe dans le département de l'Indre (arrondissement de la Chaire) 
une église qui û conservé le nom de son type original : c'est l'église de 
Neuvy-Saint-Sépulcre. Cet édifice fut fondé a en lO/i,!, par Geoffroy, 
vicomte de Bourges, dans les possessions d'un seigneur de Déols, Eudes, 
lequel avait fait un pèlerinage en terre sainte. Les chroniques qui men- 
tionnent cette fondalion ont remarciué que l'église fut construite en imi- 
tiiiioii du Saint-Sépulcre de Jérusalem : Fundutaest ad fonnam S. Scjml- 
r/iri lerosolimitani '. » 

L'église de Neuvy-Saint-Sépulcre est de forme circulaire, avec colla- 
téral et étage supérieur. Voici (tig. 6) le plan du rez-de-chaussée. La 




construction, très- grossière d'ailleurs, de cette rotonde, vient se souder 
gauchement avec une église plus ancienne, modifiée et presque entière- 



« Voyez la notice sur l'église de Neuvy-Saint-Sépulcre dans les Ardikes des monuments 
historiques. 



[ SÉPULCRE ] — 288 — 

ment reconstruite vers 1170. Dans les murs n, b, des latéraux de la nef,, 
on retrouve les traces des arcs de cette église primitive à l'extrémité de 
laquelle le vicomte Geoffroy fit élever la copie du Saint-Sépulcre. L'en- 
trée de l'édilice est en A. On monte à la galerie du premier étage par 
l'escalier à vis B. Cette galerie laisse un vide au centre de la rotonde, et 
date d'une époque postérieure aux premières croisades (ll'iO) environ. 
Il est difficile de savoir comment le fondateur de la rotonde de Neuvy 
entendait terminer son monument, et il faut reconnaître môme que l'ar- 
chitecte qui, plus tard, éleva le premier étage, ne sut trop comment fer- 
mer ce vaisseau circulaire. Le collatéral du rez-de-chaussée est voûté, et 
le mur extérieur très-épais, non-seulement dans la hauteur de ce rez-de- 
chaussée, mais encore au premier étage. Au contraire, le mur cylindri- 
que qui porte sur les colonnes du premier étage est mince. Cette structure 
rappelle celle de la rotonde de Saint-Bénigne. Tout porterait donc à 
croire que l'architecte de l'église de Neuvy-Sainl-Sépulcre avait eu l'in- 
tention de maintenir ce cylindre central au moyen d'un demi-berceau 
annulaire reposant sur le gros mur circulaire extérieur. La coupe de cet 
édifice, faite sur la ligne cd (fig. 7), expliquera cette disposition. Le tracé 
ponctue indicpie le projet primitif, tel qu'il nous paraît avoir été conçu. 
En A, est la voûte en demi-berceau, dont l'épaisseur du mur extérieur 
aurait motivé la construction ; en B, le cône tronqué élevé en charpente 
ou môme en maçonnerie sur le cylindre intérieur, conformément à la 
disposition adoptée pour la couverture du Saint-Sépulcre de Jérusalem. 
Dans ce cas, un jour central était réservé en C, à ciel ouvert. Ouoi qu'il 
en soit, ce projet ne fut jamais achevé, soit par faute de ressources, 
soit par la difficulté d'élever un cône ou une voûte sur le mince tam- 
bour percé de fenêtres qui surmonte les colonnes de la galerie du pre- 
mier étage. 

L'église de Neuvy-Saint-Sépulcre était en grande vénération pendant 
les xi% xn'' et xiii'' siècles, car, en 1257, « le cardinal Eudes de Chàteau- 
roux, évoque de Tusculum, envoya de Viterbe, au chapitre de Neuvy, un 
fragment du tombeau de Jésus-Christ et quelques gouttes de son sang. 
On plaça ces reliques au centre de la rotonde, dans une sorte de grotte, 
à l'imitation du tombeau du Sauveur à Jérusalem. Cette grotte existait 
encore en 1806, époque à laquelle un curé de Neuvy la détruisit parce 
qu'elle masquait l'autel au fond de la nef. 

La coupe (fig. 7) donne une idée complète de ce curieux monument. 
Il est facile, en l'examinant, de reconnaître que la construction du 
xi^ siècle s'arrôteau niveau D. Tous les arcs de l'étage inférieur sont plein 
cintre, tandis que ceux de l'étage supérieur sont en tiers-point. 

En E, à l'extérieur, est une arcature d'un travail assez délicat, et toute 
la construction, à partir du niveau D, est beaucoup mieux traitée. Des 
corbeaux ménagés en F étaient destinés peut-être à recevoir les cintres 
de charpente propres à maçonner la voûte en demi-berceau A, ou à 
poser les liens d'une couverture de charpente, en supposant que le pro- 



— 289 — [ £L1'LLCI;E J 

jet des voûtes supérieures de la galerie ait été abandonné au xii'^ siècle. 
Il y a quelques années, une toiture informe recouvrait cette rotonde et 
menaçait ruine. Voulant conserver ce précieux monument, la Commis- 
sion des monuments historiques décida qu'une charpente en terrasse^ 




couverte de plomb, serait posée sur la galerie, et qu'une voûte de poterie, 
également recouverte de plomb, couronnerait le cylindre intérieur, ainsi 
que l'indique notre ligure. 

La grotte qui avait été placée au centre de la rotonde n'était pas le 
seul exemple de cette réminiscence du Saint-Sépulcre qui existât en 

VIII. — 37 



[ SÉPULCRE ] — 290 — 

Occident. On voit encore aujourd'hui, dans la salle capitulaire du cloître 
dépendant de la cathédrale de Constance, un édicule qui autrefois était 
placé dans cette cathédrale même, et qui était destiné à rappeler le Saint- 
Sépulcre placé au centre de la rotonde de Jérusalem. Cet édicule, de 
forme circulaire, est décoré d'arcatures à jour avec colonnettes. A l'exté- 
rieur, au pourtour, sont posées, contre les pieds-droits, des statues 
demi-nature d'un bon travail, représentant l'Annonciation, la Naissance 
du Christ, l'Adoration des bergers et des mages ; au-dessus, les douze 
apôtres. A l'intérieur (car on peut pénétrer dans cette rotonde, qui a 
•J mètres de diamètre), sont d'autres statues représentant un ange ; les 
trois saintes femmes venant visiter le tombeau du Christ, tenant des 
cassolettes dans leurs mains ; deux groupes de soldats endormis, et un 
homme habillé en docteur, ayant devant lui une table sur laquelle sont 
posés des vases ; il remue quelque chose dans l'un d'eux. Près de ce per- 
sonnage est une femme qui le montre du doigt à deux antres femmes 
tenant des vases fermés. Ce curieux monument est de style italien, et 
date du xnr siècle. 

Les rotondes que nous venons de décrire ne sont pas les seules qui, 
du XI" au XII'' siècle, aient été construites en France, à l'imitation de 
celle du Saint-Sépulcre. Il faut citer encore la rotonde de Lanleff (Côtes- 
du Nord), dans laquelle on a voulu voir longtemps un temple païen. Ce 
monument, détruit en partie, consiste en un cercle de piliers intérieurs 
au nombre de douze. Ces piliers, à section parallélogrammatique, sont 
flanqués chacun de quatre colonnes engagées partant des archivoltes 
et des arcs-doubleaux. Un mur circulaire avec trois absides', comme 
au Saint-Sépulcre, entoure ces douze piliers, et reçoit les retombées 
des voûtes d'arête couvrant le collatéral sur douze colonnes engagées. 
D'autres colonnes intermédiaires, d'un diamètre plus faible, divisent le 
mur circulaire en travées percées chacune d'une très-petite fenêtre. La 
porte est ouverte au nord-ouest, tandis que l'abside centrale est orientée 
à l'est. Cet édifice, du travail le plus grossier, paraît remonter au xi" siècle. 

A Rieux-Minervois, près de Carcassonne (Aude), est un monument 
circulaire avec cercle de colonnes intérieures et absidioles, dont la con- 
struction remonte à la fin du xi* siècle : c'est encore là évidemment une 
imitation du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Les édifices circulaires, con- 
nus sous le nom de chapelles des templiers, telles que celles qui existent 
sur quelques points de la France, à Metz, à Laon notamment, sont des 
réminiscences du Saint-Sépulcre. Mais l'ordre des Templiers, spéciale- 
ment affecté à la défense et à la conservation des lieux saints, élevait 
dans chaque commanderie une chapelle qui devait être la représentation 
de la rotonde de Jérusalem. Le Temple, à Paris, possédait sa chapelle 
circulaire (voy. Temple). 

1 Une scu'.c de ces absides subsiste encore. 



— 291 — [ SERRURERIE ] 

SERRURERIE, s. 1'. Les Romains étaient experts dans l'art de la serru- 
rerie, si l'on en juge par quelques fragments qui nous sont restés. Ils 
employaient le fer dans les bâtisses, non point comme nous le faisons 
aujourd'hui, mais comme agrafes, crampons, goujons, chevillettes, bou- 
lons à clavettes, queues-de-carpe, équerres, étriers, etc. Dans les Gaules, 
dès l'époque romaine, certaines provinces étaient célèbres par leurs 
produits en fer ouvré, notamment les provinces du Nord et de l'Est, 
le Berry, le Dauphiné. Gomme toutes les grandes industries, celle de la 
fabrication des ouvrages de fer dut souffrir des invasions pendant les 
v^et vi^ siècles, bien que la plupart des nouveaux conquérants ne fussent 
point étrangers au façonnage des métaux ; mais ces nouveaux venus 
n'employaient guère ces matières que pour des ustensiles, des armes, des 
chariots. Huant à l'art de la construction, il était tombé si bas, qu'à peine 
songeait-on ;\ y employer le fer autrement que pour ferrer grossière- 
ment des huis et façonner des grilles. Les établissements monastiques 
reprirent en main cette industrie perdue ; ils se mirent à exploiter des 
mines abandonnées, à établir des fourneaux, des forges, et bientôt ils 
purent atteindre une perfection relative, ou tout au moins remettre en 
circulation une quantité considérable de fers façonnés au marteau. Peu 
à peu l'art de la serrurerie, pour lequel certains peuples de la Gaule 
avaient une aptitude particulière, reprit une grande importance, et dès 
le commencement du xii^ siècle l'industrie des fers forgés était poussée 
assez loin. Les moyens de fabrication étaient faibles cependant : on ne 
possédait ni cylindres, ni laminoirs, ni filières ; on ignorait la puissance 
de ce moteur, la vapeur, qui permet d'ouvrer le fer en grandes pièces. 
L'n martinet nui par un cours d'eau composait tout le matériel d'une 
usine. Le fer, obtenu en lopins forgés d'un poids médiocre, était donné 
aux forgerons, qui, à force de bras, convertissaient ces lopins en barres, 
en fer battu, en pièces plus ou moins menues. Alors la lime n'était 
point inventée, les cisailles n'existaient pas ou ne pouvaient avoir qu'une 
force minime. Celte pénurie de moyens était une condition pour que 
la fabrication au marteau atteignît une certaine perfection. Les for- 
gerons du moyen âge avaient en outre acquis une grande habileté lors- 
qu'il s'agissait d'obtenir des soudures à chaud, que nous ne faisons que 
bien difficilement aujourd'hui. 11 est vrai que les premiers procédés 
pour réduire le fer en barres étaient si nombreux, qu'ils donnaient au 
métal une qualité que ne sauraient atteindre nos moyens modernes. Nos 
fers passent de l'état de lopins de fonte à peine corroyée au martinet, à 
l'état de barres par le laminage au cylindre, sans opération intermé- 
diaire, tandis qu'autrefois le fer n'arrivait que peu à peu, et par un cor- 
royage répété, de l'état de lopin à celui de barreau ou de plaque. Ce fer, 
sans cesse battu, acquérait une ténacité et en même temps une souplesse 
qu'il ne saurait avoir par les moyens employés aujourd'hui ; plus serré 
par le battage, plus concret, plus ductile, moins criblé de parties de 
fonte, il ne se brûlait pas si facilement au feu, et se soudait plus aisément 



[ SERBURERIE ] — 292 — 

au rouge blanc, sans pour cela devenir cassant. Mais ces qualités du 
fer corroyé à bras d'homme reconnues, il n'en faut pas moins signaler 
l'adresse rare avec laquelle les forgerons du moyen âge savaient souder 
les pièces compliquées qui demandaient un grand nombre de passages 
au feu, sans les brûler. Ils employaient d'ailleurs le charbon de bois, 
soit pour obtenir la fonte, soit pour convertir les gueuses en lopins et en 
fer battu : le charbon de bois laisse au fer des qualités de souplesse et de 
ductilité que lui retire en partie la houille. Il en est de la fabrication du 
fer appliquée aux travaux d'art comme de beaucoup d'autres ; ce que 
l'on gagne du côté de l'industrie, de la rapidité, de la puissance et de 
l'économie des moyens, on le perd du côté de l'art. En perfectionnant 
les procédés mécaniques, l'homme néglige peu à peu cet outil supérieur 
à tout autre qu'on appelle la main. Cependant on éprouvait des diffi- 
cultés insurmontables lorsqu'il s'agissait de façonner de grandes pièces 
de forge à l'aide des bras, et la grande serrurerie de bâtiment ne com- 
mence à naître qu'au moment oii les puissances de la mécanique purent 
être sérieusement employées. Ainsi, ne mettait-on en œuvre dans les 
édifices, soit pour des chaînages, soit pour des armatures, que des pièces 
de forge dont le poids n'excédait pas 200 kilogrammes, dont la plus 
grande longueur ne dépassait pas U mètres, et encore les pièces de 
cette force sont-elles fort rares avant le xviir siècle. Nous avons fait voir 
ailleurs comment les chaînages étaient combinés pendant les xii^, xiii'-', 
xiv^ et XY^ siècles (voyez Chaînage) dans les grandes constructions. Ils 
consistaient en une suite de crampons agrafés les uns aux autres ou 
scellés dans la pierre. Pour les charpentes de fer, il n'en était pas question , 
bien entendu ; et même dans les charpentes de bois, le fer n'était pas 
employé (voyez Charpente). A dater du xiii* siècle, le fer, cependant, 
remplit un rôle très-important dans les constructions comme tirants, 
crampons, armatures de baies, mais toujours en petites parties. Les 
nœuds, les renflements des crampons, des traits de Jupiter, les œils et 
leurs goujons souvent répétés, formaient, dans les maçonneries, des 
poches de fer volumineuses qui, ens'oxydant, faisaient éclater les pierres 
et causaient de graves désordres. On tentait bien d'éviter le danger de 
l'oxydation par des scellements en plomb, mais ce moyen était insuffi- 
sant, et bon nombre de monuments doivent en partie leur état de ruine 
à ces masses de fer enfermées entre les assises et cramponnées dans leurs, 
lits. La grande serrurerie restait, par l'insuffisance des moyens mécani- 
ques, à l'état barbare, tandis que la serrurerie fine s'élevait au contraire 
à la hauteur d'un art très-parfait dans sa forme et dans ses moyens 
d'exécution. Dans un même édifice dont la grosse serrurerie accuse les 
procédés de fabrication les plus naïfs, vous trouvez, comme à Notre-Dame 
de Paris, des pentures de portes dont la merveilleuse exécution est un 
sujet d'étonnement pour les gens du métier. Pour ces forgerons des 
xii^ et xiii^ siècles, le fer semblait être une matière molle et facile à souder 
comme l'est la cire ou le plomb, et c'est à grand'peine si quelques très- 



293 — [ SERRURERIE ] 

rares ouvriers de nos jours parviennent à fiiçonner des pièces de celte 
nature, qui alors étaient fort communes. 

Dans les règlements d'Etienne Boileau, il n'est pas question du corps 
d'état des serruriers façonnant la grosse serrurerie de bâtiment, mais 
seulement des grei fiers, faiseurs de fermetures de portes (pentures), des 
grossiers (taillandiers) et des serruriers, fabricants de serrures. Ces ou- 
vriers pouvaient prendre autant d'apprentis qu'il leur plaisait, et avaient 
permission de travailler de nuit, les serruriers exceptés, à cause de la 
perfection qu'exigeait ce genre d'ouvrage. 

Les pentures étaient un genre de serrurerie fort prisé pendant le 
moyen âge et qui exigeait un apprentissage spécial. Nous nous occupe- 
rons donc d'abord de cette partie de la serrurerie fine de bâtiment. 

Pentures. — On désigne ainsi des bandes de fer clouées et boulonnées 
aux vantaux des portes, munies d'un œil entrant dans un gond, destinées 
à suspendre ces vantaux et à permettre de les faire pivoter facilement 
sur ces gonds. 

Jousse ', dans son traité de \ase7Turerie, si précieux aujourd'hui en ce 
qu'il nous retrace une partie des procédés employés par les ouvriers du 
moyen âge, s'exprime ainsi à propos des pentures : (c Ce sont des Barres 
(( de fer plat, qu'il faut percer tout au long, pour les attacher contre la 
(( porte avec des clous rivez, ou bien avec un crampon qui passe par- 
ce dessus le collet de la bande, lequel crampon passe au travers de la 
(( porte et est rivé par l'autre costé sur le bois. Le bout de la dite bande 
« se replie en rond, de la grosseur du mamelon du gond, qui est le bout 
« qui sort dehors la pierre ou bois, où il est posé ; lequel bout du gond 
(( entre dedans le reply de la dite bande, qui sera soudé si on veut, et 
« arrondi en façon que le gond tourne aisément dedans. Autres y font 
« des bandes flamandes pour porter les dites portes. Ces bandes sont 
<( faites de deux barres de fer soudées l'une contre l'autre et replyées en 
« rond comme la précédente pour faire passer et tourner le gond. Après 
« qu'elles sont soudées, on les ouvre et sépare l'une de l'autre, autant 
« que la porte a d'épaisseur, puis on les recourbe, le plus quarrément 
(( que l'on peut pour les faire joindre et serrer des deux costez de la 
« porte, principalement du costé de dehors : ceste façon de bandes vaut 
(( mieux que les communes parce qu'elles prennent les deux costez de 
<( la porte. On y en met trois pour l'ordinaire ; on y met quelquefois 
(( deux de ces bandes flamandes, ou d'autres droictes, avec un pivot au 
(( bas qui prend sous la porte, qui vaut encore mieux, pourveu qu'il soit 

<( bien fait et mis comme il faut » En effet, les pentures de portes 

pendant le moyen âge étaient exactement fabriquées ainsi que Jousse 
l'indique encore au commencement du xvii* siècle. Ces pièces de fer ont, 
au point de vue de l'art du forgeron, une importance considérable. L'ou- 
vrier qui peut forger une penture dans le genre de celles que nous trou- 

1 De la fidelle ouverture de l'art de serrurerie, par Mathurin Jousse, 1627. 



[ sh.iisriîKi'.iE ] — 29i — 

vous si fréquemment attachées aux portes des édifices des xir et 
xdi^ siècles, atteint les dernières limites de son art et peut façonner les 
[ùèces les plus difficiles. 

L:i ligure 1 montre divers genres de pentures. En A, e«t la penture 
.^iinple avec son œil en 6, son collet en c, le crampon d'attache derrière 




le renllemenl du collet en d. B est le géométral de la penture en coupe 
sur le vantail ; d' est le crampon avec sa double rivure en e ; en f, le 
scellement du gond, La ligne ops indique la feuillure du jambage. Sou- 
vent la rive du vantail est entaillée pour arriver à fond de feuillure, et 
l'œil de la penture est détourné, ainsi qu'on le voit en m, détail G. Alors 



— 295 — [ SEitiii iti;i!iE 1 

l'œil a moins de champ que le plat de la penture, pour ne p;is tiop affa- 
mer le bois, conformément au tracé perspectif G. Une ronilelk' tj ('>L 
interposée entre le renfort carré h du gond et cet œil. Les pentures ll.i- 
niandes à doubles bandes sont façonnées suivant les tracés l et K. L( s 
pentures les plus anciennes ont, soudé à leur collet, un arc de fer q;:i 
embrasse puissamment les frises du vantail près de la rive (voyez en 1.). 
Ce système, adopté dès le xi* siècle, présente une difficulté de soudure, 
car il faut refouler le fer de manière à en faire sortir les deux souches 
des branches, afin de souder celles-ci, puis laisser une queue snffîsaiile 
pour rouler l'œil, le souder et courber l'extrémilc (voyez en (-). Ces dpé- 
rations demandent du soin, pour ne pas brûler le fer et pour ((ue 1( s 
soudures des deux branches courbes soient largement faites, le fer ayant 
juste le degré de chaleur convenable. JMais ces difficultés ne soûl rien, 
comparées à celles qui résultent de la soudure des branches nond)reuses 
dont se composent souvent ces pentures et qui sortent de la tige princi- 
pale. Il ne faudrait pas croire que les branches multipliées siunhV's à la 
bande des pentures sont de simples ornements. Ces branches, percées do 
trous, permettant de nniltiplier les clous, maintiennent fortement les 
frises de bois entre elles, forment sur les vantaux citumie une sorte de 
réseau de fer, et empêchent les bandes de donner du nez, c'est-à-dire 
de fléchir sous le ])oids des frises. Les forgerons trouvèrent dans celte né- 
cessité de structure un motif d'ornementation. Les plus anciennes pen- 
tures sont en effet composées de telle façon, qu'en suspendant k's van- 
taux sur les gonds, elles retiennent, sur un espace assez large, les frises 
les plus rapprochées du collet ou de l'œil. Ainsi trouve-t-on encore 
assez fréquennnent des pentures de la fin du w" siècle qui alfectent la 
forme d'un G (fig. 2), soudé au collet, de telle sorte que les deux bran- 
ches A clouées sur les frises les maintiennent fortement de U en G. 
Bientôt une bande indépendante de la penture, et appelée fausse pen- 
ture, rend toutes les frises du vantail solidaires. On voit des pentures de 
ce genre à l'une des portes de la cathédrale du Puy en Yelay, à Ebreuil 
(Allier). Ges dernières sont fort belles, et nous en donnons (fig. :]; lo 
dessin ; elles datent du commencement du xii'' siècle. Le collet de la ])eii- 
ture en forme de G passe à travers le bois et est soudé, ainsi que rindirjuc 
le détail A. En B, est la section d'une branche sur ab. 

La composition de l'ensemble des ferrures de la porte ])rincipale de 
l'église d'Ebreuil est assez remarquable. Ghaque vantail n'est suspendu 
que par deux pentures; sept fausses pentures garnissent les frises et les 
maintiennent entre elles. La fausse penture du milieu, plus riche (jue 
les six autres, forme une double palmette d'un beau caractère. Ges fer- 
rures sont posées sur des peaux marouflées sur le bois et peintes en 
rouge vif. Deux anneaux attachés à des mufles de lion de bronze faci- 
litent le tirage des vantaux. 

L'art de souder le fer au marteau arrivait déjà, au commencement du 
XII'' siècle, à une grande perfection. Les exemples abondent, et nous n'a- 



L SERRURERIE ] — 296 — 

vons que l'embarras du choix. Quand il s'agit seulement de soudera une 




es- 



branche principale des rameaux secondaires, la besogne n'est pas très 

3 




o..')1 



difficile pour un forgeron habile ; mais si l'on prétend réunir des rinceaux 
à un centre, composer des sortes d'entrelacs, le travail exige une grande 



— 297 — "[ SERRURERIE ] 

pratique et une main aussi leste qu'habile. Ces fausses pentures, par 
exemple, provenant de la porte de l'église de Neuvy-Saint-Sépulcre 
(lig. U), présentent un travail de forge d'une difficulté réelle. Pour obte- 
nir les soudures A et B, surtout celles A, l'ouvrier, s'il n'est très-adroit, 

^ 




risque fort de brûler son fer, car il lui faut remettre la pièce au feu plu- 
sieurs fois, et cela sur un seul point. Il commence par forger et souder 
une pièce G à laquelle il soude les huit branches l'une après l'autre ; or, 
la branche a étant soudée, s'il veut souder celle 6, il faut que son feu et 
son soufflet soient dirigés seulement sur le bout b, sans chauffer au rouge 
la pièce a. Pour les soudures B, les deux branches E, G, étant forgées, on 
les chauffait toutes deux en r/, puis on les battait pour les souder ensemble 

vnr. — 38 



[ :SERRURERIE ] 298 — 

sur une doublure/* (voyez cette doublure ornée h, préparée avant la sou- 
dure). Nous verrons tout à l'heure avec quelle adresse les forgerons 
arrivèrent, à la fin du xii* siècle, à façonner des pièces bien autrement 
compliquées. Les extrémités des branches sont enroulées, ainsi que le 
montre le tracé H, de manière à laisser un œil pour passer la tige du 
clou à tôte carrée p. 

Mais ces sortes de pentures étaient assez riches d'ornementation déjà, 
et exigeaient un grand nombre de soudures, car tous ces bouquets 
devaient être forgés à part et soudés aux tiges principales. On employait 
souvent un procédé plus simple, et qui cependant permettait une orne- 
mentation assez brillante. Ce procédé consistait à détacher certaines 
parties d'une bande de fer à chaud, et à leur donner un galbe particulier. 
Ainsi (fig. 5) soit une bande de fer plat A : on fendait à chaud, le long 
de ses rives, des languettes de fer a; on courbait à chaud cette bande de 
fer sur son champ, ainsi que l'indique le tracé B, puis on galbait chacune 
des brindilles refendues en volutes a'. L'œil de chacune de ces volutes 
était destiné à laisser passer une tige de clou C dont la tête pressait les 
bords du fer (voyez en b). On soudait alors la branche courbe, en D, à la 
bande droite de la penture. 

Cet exemple provient d'une porte de l'église de Blazincourt (Gironde), 
et date du xii* siècle. Les bouts E des branches courbes se terminent en 
façon de têtes, ainsi que l'indique le profil F. Pour obtenir ce renfort, 
le fer a été refoulé, puis fendu et façonné au marteau, avant de courber 
la branche et ses volutes. 

Voici en G une autre penture forgée d'après le même principe et pro- 
venant de l'église Saint-Saturnin de Moulis (Gironde) •. On voit en ^ 
comment le forgeron a refendu et préparé la bande droite de la penture 
pour obtenir les petites volutes h. Rien n'était plus simple que ce genre 
de travail, qui n'exigeait d'autres soudures que celles des deux branches 
courbes avec la tige droite. Ces volutes étaient naturellement les attaches 
des clous, et évitaient les trous dans les bandes ou branches, trous dont 
la multiplicité affame le fer et provoque souvent des brisures. Les portes 
de l'église Saint-Martin à Angers sont garnies encore de fausses pen- 
tures qui, comme travail de forge et de soudure, sont une œuvre assez 
remarquable. La figure 6 donne l'une de ces fausses pentures. Il n'est 
pas fort aisé de souder le cercle milieu avec les quatre branches de la 
croix. Ces bandes ont été battues à chaud l'une sur l'autre, puis dé- 
(îoupées à l'étampe et au burin. En A, est la section faite sur ab, et en B 
le détail d'une des feuilles extrêmes C. Quand il s'agit de souder ainsi 
deux pièces de fer croisées ou rapportées l'une sur l'autre, onfaitchaun"er 
au rouge-cerise la pièce du dessous et au rouge blanc la pièce du dessus, 
puis on martèle à petits coups d'abord, et à coups plus forts à mesure 

' Ces dessins nous ont été fournis, grandeur d'exécution, par M. Durand fils, aiclii- 
Ictte ;\ Bordeaux. 



— 299 — 



i'l!ll!||HIIII|||!||IHI||||lll|i|lll 





h O;! 



([ue le fer refroidit. Si les deux pièces étaient chauffées au rouge blanc, 
on risquerait, au premier coup de marteau, de ne plus rien trouver sur 



[ SERRURERIE ] — 300 — 

l'enclume. C'était par les différents degrés de chauffage que les forgerons 
pouvaient arriver à souder un grand nombre de pièces, comme nous le 
verrons tout à l'heure. 




U 



k- 



So 



0,00 



Les fausses pentures de Saint-Martin, à Angers, datent du xii^ siècle, 
et présentent, pour l'époque, cette particularité curieuse des évidements 
ménagés dans les bandes et découpés après la soudure des pièces. 
Le battage des deux fers superposés, du cercle et des deux branches de 
la croix, donnait après l'opération la forme D, — cette forme D étant 
la réunion E, — car la double épaisseur du fer, sous le marteau, s'était 
étendue en remplissant les angles. Ces angles étaient élégis au burin, 
:sans le secours de la lime, qui n'était pas employée à cette époque. Il 



— 301 — [ SEimURElilE J 

élait plus rationnel de donner cependant plus d'épaisseur ou de largeur 
aux parties soudées, et de profiter ainsi du procédé pour contribuer à 
l'ornementation. C'est dans cet esprit que sont liibriquées les jolies pen- 
tures du xii^ siècle attachées à la porte méridionale de l'ancienne cathé- 
drale de Schlestadt, et dont nous donnons le dessin figure 7. Le collet A 
est soudé aux deux branches G au moyen d'un renfort, ainsi qu'on le voit 
sur le profil en H. La tige elle-môme possède un renfort D, sous lequel 




£.cmut>uMOT. 



est soudée l'embase G de la bande principale, cette embase étant élar- 
gie pour faciliter l'opération de soudure. Le renfort D a été élégi au burin 
après le martelage. Les branches extrêmes E sont soudées sur l'extré- 
mité F, également élargie, de la bande droite. Ainsi le fer refoulé latéra- 
lement par le martelage à chaud a été utilisé dans l'ornementation. En H, 
est tracée à une plus grande échelle la tête du boulon passant à travers 
le renfort du collet; cette tête de boulon possède deux rondelles étam- 
pées. En I, est tracée la section de la bande faite sur ah. On remarquera 
les coups de burin donnés sur les soudures et formant gravure. Ces coups 
de burin, frappés au moment où le fer se refroidi et n'est plus que rouge 
nombre, raffermissent encore les soudures et dissimulent les inégalités 



[ SERRURERIE ] — 302 — 

produites par le martelage sur une surface plane. On voit également 
des coups de burin en g, aux extrémités des soudures longitudinales des 
branches. 

Les exemples que nous avons donnés ne montrent que des pentures 
forgées simples, c'est-à-dire composées d'une simple épaisseur de fer 
plus ou moins travaillé. Mais les serruriers, lorsqu'ils façonnaient des 
pentures d'une grande dimension, étaient obligés de donner à la bande^ 
principale une très-forte épaisseur près du collet, ce qui rendait les sou- 
dures des branches difficiles et les pentures très-lourdes; ou de renfor- 
cer ces bandes par des doublures, des nerfs, qui, sans augmenter beau- 
coup leur poids, ajoutaient singulièrement à leur force. Ces doublures, 
ces nerfs, n'étaient soudés au corps principal que de distance en dis- 
tance, au moyen d'embrasses, de telle sorte que ces bandes superposées 
conservaient une grande élasticité et ,une roideur extraordinaire. 

S - 




i c 



En effet, si sur une bande de fer a'ùhccnîriTrèIFe'd'''epaisseur (lig. S), 
nous soudons une doublure seulement au nioyesn de deux embrasses A 
et B, en laissant d'ailleurs ces-deux Ters libres, ainsi que le montre la 
section C, nous obtenons une tige plus roide et moins sujette à être brisée 
que. si la doublure était réunie à la Jjande dans J^oute sa longueur. Si 
même (flg. 9) nous formons la iande'principale au moyen de plusieurs 
tiges juxtaposées et soudées sèulënieht par des embrasses, nous obtien- 
drons également une résistance plus grande et nous aurons moins à 
craindre les brisures. En supposant donc la bande principale D formée 
de trois tiges E, F, G (voyez la section H) soudées par les embrasses I, K, 
cette bande aura autant de roide qu'une barre pleine, sera moins sujette 
à se briser et sera plus légère. 

Les forgerons adoptent ces méthodes dès la fin du xii* siècle, et nous 
en avons un exemple bien remarquable dans la fabrication des belles 
pentures des deux portes latérales de la façade occidentale de Notre- 
Dame de Paris, qui datent de cette époque. Ces pentures sont forgées, efi 



— 303 — [ SERRURERIE ] 

j^raiule partie, au moyen de faisceaux de tiges, tant pour les bandes que 
pour les branches, faisceaux quelquefois soudés dans toute leur lon- 
gueur, quelquefois sur certains points, mais toujours solidement réunis 
au moyen d'embrasses riches, renforcées par des appendices qui ajoutent 
à la solidité de l'œuvre aussi bien qu'à son ornementation. 



J) 




Inutile de répéter ici les opinions singulières (jui ont été émises sur la 
fabrication de ces pentures, pendant le dernier siècle et de nos jours 
encore. Les uns ont prétendu qu'elles étaient fondues, d'autres qu'elles 
étaient en partie évidées à la lime, plusieurs qu'elles étaient composées 
de brindilles de fonte soudées par un procédé inconnu. Disons tout de 
suite que les serruriers forgerons ne se sont jamais mépris sur le mode 
de fabrication de ces ferrures; mais dans les questions de cette nature, 
on préfère souvent écrire des pages entières dans son cabinet à consulter 
le premier praticien venu. 

Kéaumur, cependant, avait indiqué le véritable mode employé pour 
forger les pentures de Notre-Dame de Paris... « Quoi qu'on en dise », 
écrit-il dans la note insérée dans V Encyclopédie, (( le corps des pentures 
(( et les ornements sont de fer forgé et faits, comme on les ferait aujour- 
(( d'hui, de divers morceaux soudés, tantôt les uns sur les autres, tantôt 
(( les uns au bout des autres; ce qu'il y a de mieux n'est pas même la 
(( taçon dont ils l'ont été, les endroits où il y a eu des pièces rapportées 
(c sont assez visibles à qui l'examine avec attention : on n'a pas pris assez 
(( de soin de les réparer, quoique cela fût aisé à faire. » 

En effet, les soudures se voient sur bien des points et n'ont pas été 
réparées au burin ou à la lime, elles n'en sont pas moins très-habilement 
faites ; mais peut-être Réaumur a-t-il voulu parler de certaines pièces 
rapportées au xv*" siècle pour réparer des dommages, et simplement 

clouées à côté des fragments anciens ? « Quoi qu'il en soit », ajoute- 

t-il, ces pentures sont certainement un ouvrage qui a demandé un 



[' SERRURERIE ] — 304 — 

« temps très-considérable et qui a été difficile à exécuter. Il n'est pas 
(( aisé de concevoir comment on a pu souder ensemble toutes les pièces 
(( dont elles sont composées : il y a cependant apparence que toutes 
« celles d'une penture l'ont été avant qu'elle ait été appliquée sur la 
<i porte, car on aurait brûlé le bois en chauffant les deux pièces qui de- 
(( vaient être réunies. » (Il faut avouer que cette dernière observation ne 
manque pas de naïveté.) «... On n'a pas mis non plus une pareille masse 
<( à une forge ordinaire ; il paraît nécessaire que dans cette circonstance 
<( la forge vint chercher l'ouvrage.... On s'est apparemment servi de souf- 
« llets portatifs, comme on s'en sert encore aujourd'hui en divers cas ; 
« on a eu soin de rapporter (souder) des cordons, des liens, des fleu- 
« rons, etc., dans tous les endroits où de petites tiges et des branches 
« menues se réunissaient à une tige ou branche plus considérable. 

« Les pièces rapportées (soudées par dessus) cachent les endroits oii 
(( les autres ont été soudées (bout à bout) : c'est ce qu'on peut observer 
« en plusieurs endroits où les cordons ou fleurons ont été emportés ; ces 
« cordons et fleurons avaient sans doute été rapportés et réparés après 
(c avoir été soudés » Bien que cette appréciation de l'œuvre de fer- 
ronnerie qui nous occupe ici soit assez exacte, cependant Réaumur 
n'avait point évidemment consulté un forgeron. Ces pièces qu'il indique 
comme rapportées sont soudées, et n'ont pas été étampées après la sou- 
dure, mais avant; leurs embrasses ont été retouchées parfois au burin, 
mais à chaud. 

Du reste, examinons ces penturesen laissant de côté ces appréciations 
plus ou moins rapprochées de la vérité ; comme nous en avons fait fabri- 
quer d'absolument pareilles', nous pouvons en parler avec une connais- 
sance exacte des moyens employés ou à employer. 

Naturellement, la première opération consiste à dessiner un carton de 
la penture qu'on prétend faire forger, grandeur d'exécution ; carton qui 
sert de patron pour forger et étamper d'abord toutes les brindilles et tiges 
développées ; après quoi on soude les brindilles ensemble, suivant le 
dessin, pour en former les bouquets ; puis on soude ces bouquets ou 
groupes de feuilles aux tiges, puis on soude les tiges à la bande princi- 
pale, puis on donne aux tiges la courbe voulue. Autant pour masquer 
que pour consolider les soudures, on rapporte à chaud, et l'on soude par 
conséquent d'autres feuilles ou des embrasses, bagues, embases et orne- 
ments sur le plat de ces soudures premières. 

Nous ne pourrions donner, dans cet ouvrage, l'ensemble des penturcs 
de Notre-Dame de Paris ; d'ailleurs ces ensembles ont été publiés en 
entier dans la Statistique monumentate de Paris d'après de très-bons 
dessins de M. Bœswihvald, et en partie dans l'ouvrage de M. Gailhabaud. 
Ce n'est pas là ce qui importe pour nous, mais bien les détails de la 
fabrication. C'est donc sur ce point que nous insisterons. 

* Par l'habile serrurier M. Boulanger. 



— 305 — [ SERRURERIE ] 

Les bandes de ces pentiires n'ont pas moins de 0'",16 à 0'",18 de lar- 
geur au collet, sur une épaisseur de 0'",02 environ, et elles sont compo- 
sées, comme nous l'avons dit ci-dessus, de plusieurs bandes réunies et 
soudées de distance en distance au moyen d'embrasses qui ajoutent une 
grande force à l'ouvrage et qui recouvrent les soudures des branches 
recourbées. Pour faciliter l'intelligence du travail de forge, nous procé- 
derons du simple au composé. 

Le carton tracé, dont nous donnons (fig. 10) un fragment, un bouquet, 
terminaison d'un enroulement, le forgeron a commencé par forger sépa- 
rément chacune des brindilles : celle A, par exemple, ainsi que l'indique 
le détail a; celle B, ainsi que l'indique le détail b; celle G, ainsi que 
l'indique le détail c, etc. II a eu soin de laisser à la queue de chacune 
de ces brindilles un talon de fer t qui a permis de chauffer au rouge 
blanc ces renforts et de les souder par le martelage. Il a donc obtenu à 
la base du bouquet, les brindilles étant soudées, une surface plate dont 
il a coupé les bords au burin, quand le fer était encore rouge. La queue 
decebouqueta été remise au feu, ainsi que l'extrémité D de la branche, 
puis le bouquet a été soudé à la branche. Pour masquer cette surface 
battue DG, une première brindille avec feuille E a été soudée, ainsi qu'on 
le voit en E' ; puis par-dessus, l'embrasse II, portant les feuilles K, a été 
soudée à son tour. Cette embrasse, mise au feu, n'était qu'un talon de 
fer épais ; c'est au moyen d'une étampe que le forgeron lui a donné sa 
forme régulière et l'a soudée. Puis au burin il a nettoyé les bords et les 
bavures sur la branche. Il faut dire que ces dernières pièces avaient dû 
être chauffées au rouge blanc, tandis que le plat DG, destiné à les rece- 
voir, n'était chauffé qu'au rouge. Le dessous offrait ainsi une consistance 
assez grande pour ne pas être déformé par le martelage sur la queue de 
la foliole E, et par les coups violents donnés sur l'embrasse par le mar- 
teau sur l'étampe. 

Mais peut-être quelques-uns de nos lecteurs ne savent pas ce que nous 
entendons par étampe. C'est une matrice de fer trempé, un coin auquel 
on a donné en creux la forme de l'objet à étamper. Ainsi, toutes les 
folioles, les boutons de ce bouquet, ont été obtenus au moyen d'étampes. 
Le forgeron a façonné au marteau la tigette L, par exemple, à l'extrémité 
de laquelle il a laissé une masse de fer un peu aplatie. Cette masse, mise 
au feu, a été apposée sur l'étampe ayant la forme b, en creux, puis elle 
a été fortement frappée d'un ou plusieurs coups de marteau, suivant la 
saillie des reliefs à obtenir ou l'étendue de l'ornement. Le fer ainsi s'est 
trouvé moulé, et les bords de l'ornement ont été enlevés facilement. 
L'habileté du forgeron consiste à faire chauffer le fer à étamper au degré 
convenable. Trop chaud, il s'échappe sous le coup du marteau, etcelui-ci, 
rencontrant la matrice, peut la briser ; pas assez chaud, on frapperait 
vainement sur le fer pour obtenir un bon moulage, et alors la brindille 
est à recommencer, car le fer, déjà aplati, remis au feu et soumis une 

VIII. — 39 



[ SERRURERIE ] — 306 — 

seconde fois au coup du marteau, ne pourrait pas remplir les creux de la 
matrice et ne donnerait qu'une épreuve indécise. 




.31/rOMRO 



On concevra qu'il est plus aisé de façonner, de souder un bouquet de 
ce genre, que de réunir des branches qui déjà sont chargées de bouquets, 
de brindilles et de folioles contre-soudées sur ces branches. Le forgeron 
des pentures de Notre-Dame de Paris a commencé par façonner à part 



— 307 — [ SERRURERIE j 

chacune des brindilles entrant dans la composition générale ; il a groupé 
ces brindilles en bouquets, il a soudé ces bouquets aux branches secon- 
daires ; puis il a soudé ces branches secondaires ainsi chargées, sinon 
contournées suivant leur galbe délinitif, aux branches principales, puis 




/T. m/aflf/^for. 



celles-ci à la bande principale, qui est le corps de la penture, comme 
le tronc est le corps de l'arbre. Ces dernières opérations sont de beaucoup 
les plus difficiles, tant à cause de la précision qu'elles exigent pour donner 
à ces branches la longueur convenable en les soudant, que par le poids 
de ces pièces qu'il faut manier rapidement, et par le degré de chaleur 
qu'il convient de donner à chaque partie à souder. 

Voici (fig. 11) un autre Iragment des penturcs de la porte Sainte- 



[ SERRURERIE ] — 308 — 

Anne ', qui présente la réunion des deux branches secondaires, celles A 
et B, et des brindilles fl,ô,c,c/, à une branche principale G. Gomme la bran- 
che D est la continuation de la branche principale G, ces trois branches 
A, B, D, ont été d'abord soudées ensemble en E, avec un prolongement 
EG finissant en ciseau. Sur ce plat de la soudure E a été soudé d'abord 
le groupe de feuilles H, puis la grosse branche G terminée par l'embase K 
et sa foliole; mais cette foliole a été étampée, ainsi que l'embase K, sur le 
fer de dessous E chauffé au rouge ; la branche G elle-même a été soudée 
sur le prolongement EG et étampée en nervures, à chaud, après le pre- 
mier martelage. Sur le corps des branches, quand on superpose des 
folioles, ainsi que le montrent les détails M, le point de soudure de ces 
folioles donne un renfort que le forgeron dispose à l'étampe en rosette, 
comme on le voit en 0, ou en façon d'embase, comme on le voit en P. 
La difficulté est aussi d'obtenir, dans ces réunions de branches, des 
courbes qui se suivent régulièrement sans jarreter. Pour cela, l'ouvrier 
a tracé son carton sur une pierre ou une plaque de plâtre, et il rapporte, 
après chaque soudure, sa penture sur ce patron, pour être bien certain 
qu'il conserve exactement les courbes, les longueurs, les distances de 
chacune des parties. 

Si nous décrivons maintenant les procédés employés pour la façon de 
la bande ou du corps principal de la penture, nous aurons rendu compte, 
autant qu'il est nécessaire de le faire, de la fabrication des grandes 
pentures de Notre-Dame de Paris. Gette dernière pièce est la plus difficile 
à forger, surtout auprès du collet. La bande n'est pas faite d'une seule 
pièce de fer, mais d'un très-grand nombre de pièces soudées côte à côte 
et bout à bout. 

Si nous prenons l'une de ces pentures, celle basse, au vantail de la 
porte Sainte- Anne que chacun peut examiner de très-près, nous verrons 
que cette penture se compose de cinq pièces principales (fig. 12) : 1° le 
collet A ; 2" le premier membre B ; '6° le second membre G ; i" le troi- 
sième membre D ; 5° le bouquet E. Ghacun de ces membres a été assem- 
blé séparément avec ses branches principales, ses branches secondaires, 
ses brindilles. De plus, la bande ou le corps de la penture se compose, 
pour le collet, de quatre barres ; pour le premier membre, de trois barres ; 
pour le second membre, de même ; et pour le quatrième membre, de 
trois barres aussi, mais plus minces. Ges barres, parallèles et jointives,ne 
sont soudées entre elles qu'à leurs extrémités, en a, b, c, d, etc. Ges extré- 
mités, destinées à être soudées, se terminaient en palettes renforcées de 
manière à supporter le feu et le martelage. Lorsqu'il a fallu réunir ces 
cinq parties en une seule, les extrémités g, h, préparées, ont été chauffées 
et soudées, puis la soudure renforcée par une embrassure soudée. Les 
extrémités e, d, de même, et ainsi de suite jusqu'au collet. 

Analysons donc cette dernière opération, la plus difficile et la plus 

1 CeitA; porte est celle de droite, sur la façade occidentale de Notre-Dame de Paris. 



309 



SERRURERIE 



pénible de toutes, à cause du poids considérable de la pièce, de l'étendue 
de la soudure et de son importance, puisque de la perfection de l'ou- 
vrage résulte toute la force de la penture. 




La figure 13 représente la soudure du collet A avec le premier membre 
B. Cette soudure faite (voyez le profil P), les brindilles G et D ont été 
soudées par-dessus ; puis l'embrassure E, qui portait déjà, avant l'appli- 
cation, les cinq folioles F et ses deux tigettes G. L'embrassure soudée 
sur la face et en retour, le profil H a été étampé à chaud et nettoyé au 
burin sur la face et sur les côtés. On voit en I la section des quatre barres 
composant le collet et réunies par la soudure en K ; en L, la section des 
trois barres composant la bande du premier membre, et en M la section 
des branches soudées préalablement à la souche de cette bande. 

Il n'est pas nécessaire d'insister, pensons-nous, sur les difficultés que 
présente ce travail pour ne pas brûler le fer, et pour lui donner rigoureu- 
sement le degré de chaleur qu'exige une bonne soudure. Il est évident 
que cette triple opération de battage à chaud, que ces superpositions de 
brindilles et d'embrasses, donnent au fer une grande résistance et assu- 
rent la solidité de la soudure première (celle des deux morceaux de 
bandes), en la renforçant et en la soumettant plusieurs fois au feu et au 
martelage. L'ornementation est donc ici encore la conséquence du pro- 
cédé de ftibrication. 

Le commencement du xiir siècle est l'apogée de l'art du forgeron. 
Les pentures de Notre-Dame, des grilles des abbayes de Saint-Denis, 
de Braisne, de Westminster ; des pentures des cathédrales de Noyon, de 
Sens, de Rouen, etc.. qui datent de cette époque •, nous montrent des 
exemples de forge qui ne furent pas dépassés, ni même atteints ; car 

' Voyez Grille. Voyez aussi la Sei^rurcric du moyen âge, par iM. Rayinonil Bordeaux. 
0\ford, Parker, 1858. 



[ SERIlUlîEltlE ] — 310 — 

nous ne pouvons considérer comme ouvrages de forge les œuvres en 
fer battu et repoussé des xv^ et xxi" siècles. C'est là un procédé de 
fabrication tout autre et qui sort du domaine de l'architecture. Dès 
la fin du xiii" siècle, on cherche à éviter les dil'licultés de soudure, à 
remplacer les fers étampcs à chaud par des moyens qui demandent 



B 




.2.3 




H 



moins de force et moins de temps. Les forgerons reculent devant ce tra- 
vail qui exigeait, avec des bras robustes, des soins, une grande expé- 
rience et une adresse de mains extraordinaire. On voit encore de jolies 
pentures dans des monuments du xiii" siècle, qui, d'ailleurs, ne dif- 
fèrent pas, comme procédé de fabrication, de celles que nous venons 
de présenter. 



— 311 — L SEIUUliERIE ] 

Au coniinGncement du xiv" siècle, les pentures prcnueut des foi mes 
générales plus fines, plus découpées ; les fers sout pkits et ne demandent 
plus un travail pénible. 

Voici (tig. 1^) une penture de cette époque, provenant de la porte nord 
<le l'ancienne cathédrale de Garcassonne. Le galbe en est délicat, cherché ; 




les soudures, peu nom])reuses, sontl)ien faites et n'ont pas été renforcées 
et recouvertes par ces embrasses habituellement employéesjusqu'au mi- 
lieu du XIII*' siècle. Cette penture date de 1320 environ. 

A'oici encore (fig. 15) une penture très-simple, mais bien combinée, 
<pii provient d'une porte de l'église Saint-Jacques de Reims, et qui date 
du milieu du xiv* siècle. Le vantail de la porte esta pivots P, et les pen- 
tures ne sont, à vrai dire, que des bandes doubles qui piiicent les tra- 
verses de la porte avec les frises, ainsi que le fait voir la section A. Exté- 
rieurement, la face de cette fausse penture n'est décorée que par une 
arête saillante et des clous fort jolimeut forgés. En G, sont tracés la ftice 
et le profil d'un de ces clous principaux. En D, est donnée la section de 
la penture, dont les bords n'ont que 5 millimètres, et le milieu 8 milli- 
mètres. 

On en venait, pour ces sortes d'ouvrages de serrurerie fine, du fer 
soudé au fer battu, découpé à l'étampe ou au burin, puis martelé à froid 
ou à une température peu élevée. L'usage qui se répandit, dès le 
XIV'' siècle, de fabriquer des /j/o/es, c'est-à-dire des pièces d'armures de 
fer battu et repoussé, mit ce genre de travail en vogue, et pénétra jusque 
dans la serrurerie fine de bâtiment. 

Pour les pentures à cette époque, elles sont plus souvent prises dans 



[ SERRUBETilE J — 312 — 

une pièce de fer battu et découpé qu'obtenues au moyen des soudures, 
comme précédemment. 

15 




A 




H 




Nous présentons ici (fig. 16) un exemple de ces sortes d'ouvrages du 
XIV' siècle'. En A, est figurée la penture, ou plutôt le morceau de fer 
battu avant le découpage. Ce morceau de fer avait alors la forme donnée 
par la moitié abcde. Bien corroyé au marteau, également aplani, découpé 
au burin sur ses bords, on a tracé sur sa face externe les linéaments 
indiqués sur notre dessin. Alors la pièce ikhn a été coupée et enlevée. 
Mettant au feu la partie Ad, on l'a tordue de champ, ainsi que le fait 
voir le côté achevé B ; remettant au feu la palette D, on a écarté chacune 
des branches de façon à obtenir les ouvertures d'angles^. Les trois bran- 
ches ont elles-mêmes été recoupées au burin et façonnées au marteau, 
comme le montrent les folioles h. Le travail a encore aminci le fer en 
l'étendant, et l'on a pu terminer la partie sans la remettre au feu. Les 
bouts des folioles sont légèrement recourbés en dedans, de manière à 
appuyer sur le bois et à éviter des aspérités qui écorcheraient les vête- 
ments des personnes passant le long du vantail. Il a été procédé de même 
pour la branche E,' et pour le bouquet F. Outre les clous, dont les 
trous sont marqués sur notre figure, une bride G maintenait le collet de 
la penture contre le montant du vantail. En H, est tracé le profil de 
la penture, et en I, le détail de la bride avec ses bouts fourches propres 
à être rivés en dedans du montant. 

» Provenant de l'abbaye de Poissy. Cette penture était encore, en 18/i7, entre les 
mains d'un Imbitant de Poissy, et faisait partie de sa collection. 



— 313 — 



SERRURERIE 



A propos de cette bride, nous signalerons ici certaines pentures com- 
posées d'une simple bande, et qui ne sont pas clouées sur les vantaux, 
mais maintenues seulement an moyen de brides rivées. En L, est un 




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F. 






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exemple de ces sortes de pentures employées parfois lorsque les portes 
ne se composent que de frises clouées sur des traverses. En M, le profil 
de la penture L montre les brides enfoncées, et dont les bouts pointus 

VIII. — UO 



[ SERRURERIE ] — 314 — 

doivent être rabattus sur la traverse P, de manière à la bien serrer. 
Alors ces brides ont exactement, de jo en s, la largeur de la traverse. 

Ces modifications dans les procédés de fabrication de ces pièces de 
serrurerie fine devaient conduire peu à peu à l'emploi du fer battu rap- 
porté après coup sur le corps principal de la penture. Cependant l'Alle- 
magne nous précéda dans cette voie de l'emploi du fer battu et repoussé 




~^^ 



comme moyen décoratif de la serrurerie fine. Déjà, vers la fin du 
XIV* siècle, on voit dans des ouvrages de serrurerie allemande, notam- 
ment à Augsbourg, à Nuremberg, à Munich, des fers battus employés 
comme ornements, et que nous appellerions aujourd'hui de la tôle 
repoussée, tandis qu'en France ce mode ne paraît guère adopté avant le 
commencement du xv* siècle pour des ouvrages de quelque importance. 
La figure 17 expliquera l'emploi de ce procédé mixte'. La bande de 
la penture est une simple barre de fer plat de 0",09 de largeur sur 
0",009 d'épaisseur au plus. 



1 D'un fragment de pentures (commencement du xv'^ siècle) d'une maison à Gal- 
lardon. 



— 315 — [ SEUUUUEIUE ] 

Sur cette bande a été rapporté un ornement de fer battu découpé et 
repoussé ; puis sur l'ornement, une baguette de fer forgé étampé en 
façon de torsade, avec œils renflés pour recevoir les clous, et tête d'ani- 
mal à l'extrémité. L'ornement de tôle est en outre percé de trous pour 
recevoir des clous, soit passant à travers la bande, soit enfoncés directe- 
ment dans les frises du vantail. En A, est présentée la section (au double) 
de la bande, avec le mouvement de l'ornement, la baguette de recouvre- 
ment et les têtes de clous. En B, le profil de l'extrémité de la penture, 
avec la tète d'animal terminant la baguette. Ce mode permettait d'ob- 
tenir une ornementation très-riche à peu de frais, et sans avoir recours 
aux soudures. Cependant, parfois, ces fers battus, d'une épaisseur d'un 



18 



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millimètre environ, sont soudés sur une àme, à chaud, et sans interpo- 
sition d'une matière plus fusible que le fer. Il faut dire que ces sortes de 
ferrures n'étaient guère posées directement sur le bois, mais sur une 
toile, ou une peau, ou un feutre marouflé sur le vantail. D'ailleurs il en 
était de môme pour la plupart des pentures, et l'on trouve encore les 
traces de ces marouflages. Les pentures de l'église d'Ébreuil, que nous 
avons données au commencement de cet article, sont, ainsi qu'il a été 
dit, posées sur une peau soigneusement appliquée sur le vantail et peinte 
en rouge. 

Voici un exemple (fig. 18) qui fera comprendre en quoi consiste ce 
procédé d'application de plaques de fer battu, découpées et soudées sur 
une assiette de fer forgé. Soit A une bande de fer forge. Deux lames de 



[ SERRURERIE ] — 316 — 

fer battu de 0'^,002 d'épaisseur environ, a, b, et découpées suivant le 
tracé B (moitié d'exécution), composent une redenture à deux plans ; 
ces lames, après avoir été rendues solidaires par des rivets, sont appli- 
quées sur la bande de fer forgé, celle-ci étant rougie au feu. Au même 
moment, deux bandes de fer c, c, chauffées au rouge blanc, sont adap- 
tées le long des rives des lames de fer découpé, puis frappées à l'étampe, 
qui, les soudant, leur donne une ornementation en torsade ou en domi- 
rond. Ces deux languettes, se soudant à la bande de fer, maintiennent 
les lames de fer découpées. Des trous sont alors percés au milieu des 
à-jour pour permettre de clouer la penture sur le vantail. Souvent des 
ornements de fer repoussé cl, en façon de rondelles, contribuent à dé- 
corer la tète des clous. 

En D, l'œil de la penture est figuré, celui-ci étant double et le scelle- 
ment portant de même un œil. Un boulon passe à travers ces œils, et 
forme une sorte de paumelle qui remplace le système de gonds indiqué 
dans les précédents exemples. 

On ne renonçait pas absolument, pendant le xv^ siècle, aux fers soudés 
et étampés dans la fabrication des pentures, car il existe encore bon 
nombre de ces ouvrages qui, sans atteindre la perfection et l'importance 
de ceux des xii'' et xiii^ siècles, fournissent des objets de serrurerie fort 
recommandables. 

Si cette penture (fig. 19), dessinée à Thann (Haut-Rhin), est dépourvue 
de ces embrasses et de ces nerfs rapportés sur les soudures des ouvrages 
du xni^ siècle; si elle est en grande partie obtenue par les moyens de 
découpage à chaud indiqués figure 16, ses lleurons d'extrémités sont 
soudés cependant aux tigettes, puis étampés et burinés après l'étampage. 

Sa composition, d'ailleurs, est gracieuse, et bien entendue pour main- 
tenir ensemble et sur une grande surface les frises du vantail. Le buri- 
nage et le découpage, vers le milieu du xv'^ siècle, prenaient, dans les 
ouvrages de serrurerie, une importance d'autant plus grande, que le 
martelage à chaud était plus négligé. Ce qui tend à dire que les outils 
se perfectionnant, la main de l'ouvrier perdait de son habileté. 

L'œuvre de Mathurin Jousse fait assez connaître, cependant, qu'au 
commencement du xvii'' siècle encore, les maîtres serruriers avaient 
conservé les traditions de l'art du forgeron ; et les renseignements que 
donne cet auteur sur les diverses natures de fer, sur la manière de traiter 
ce métal au feu et sur l'enclume, sont le résumé d'observations très- 
justes et d'une connaissance exacte de la pratique. 

Ce (pii mérite de fixer l'attention en dehors de la forme plus ou moins 
bonne donnée aux ouvrages de serrurerie du moyen âge, c'est le soin avec 
lequel tout est prévu pour que ces pièces aient exactement les dispo- 
sitions qui leur conviennent. Quand l'architecte monte les pieds-droits 
d'une porte, il prévoit la place des scellements des gonds, et si môme 
la porte est d'une grande dimension, ces gonds sont posés entre des 
assises, eu bâtissant ; quand il donne le dessin des vantaux, c'est encore 



— 317 



SERRURERIE 



eu prévoyant exacteuicnt lu position de toutes les ferrures, qui ne sont 
jamais dissimulées. Quand les ferrures sont prêtes à poser, il n'y a plus 
d'entailles à faire dans le bois ou dans la pierre, et chaque objet prend la 
place qui lui a été assignée dès le commencement de l'exécution. Ainsi, 
par e\emi)lo, pour des portes intérieures qui doivent battre exactement 




dans les feuillures, afin que la saillie de la penture ne vienne pas empê- 
cher l'application immédiate du vantail contre le pied-droit, le collet de 
la penture est souvent détourné. 

(Fig. 20.) Dans ce cas, la dernière frise de la porte A a été rapportée 
après coup et maintenue avec les autres frises par des prisonniers, et sur 



[ SERRURERIE ] — 318 — 

le collet de la penture par un dernier clou B, rivé en dehors, au lieu 
d'être, comme les autres, rivé en dedans. Cette disposition existe déjà dès 
le xii^ siècle. Aussi le vantail peut-il exactement battre dans sa feuillure, 
sans qu'il soit nécessaire d'entailler le"tableau pour loger la saillie du 
collet de la penture. 




Il n'est pas de détail insignifiant, quand il s'agit de faire concorder les 
divers corps d'états à cette œuvre commune qu'on appelle l'architecture. 
Les belles époques de l'art sont celles oii le maître de l'œuvre sait pré- 
voir, dès l'origine de la structure, toutes les parties, sait leur assigner 
une place sans avoir à retoucher ce qui est fait. Si le dernier objet à 
placer dans un édifice en construction prend exactement, à l'heure dite, 
la position qu'il doit occuper, le constructeur est un maître. Il ne saurait 
se donner cette qualité, si son œuvre ne s'élève qu'à l'aide de tâtonne- 
ments, de changements perpétuels, de repentirs; s'il lui faut, pour poser 
ses derniers ouvrages, tels que la menuiserie et la serrurerie fine, recouper 
par ici ou recharger par là, tous ces tâtonnements sont bons sur le papier, 
non sur le monument. 

En laissant apparente toute la serrurerie fine, les maîtres du moyen 
âge étaient bien forcés de lui donner sa vraie place comme sa véritable 
forme. De plus, il leur était aisé de reconnaître si l'ouvrage était bien 
fait. Quand nous entaillons aujourd'hui des équerres, des pentures, des 
attaches de paumelles, des bandes, dans la menuiserie, et que tout cela 
est recouvert de trois couches de peinture, il est assez malaisé de recon- 



— 319 — [ SEHRUREllIE ] 

naître si ces fers ont l'épaisseur voulue, si les vis sont Inen posées, et si 
elles ne sont point enfoncées comme des clous à coups de marteau. L'ar- 
chitecte, en mentant sans cesse à la forme, à la destination vraie, est la 
première dupe de son propre mensonge. Il est arrivé à si bien dissimuler 
toute chose, qu'on le trompe aisément sur la quantité ou la qualité, ou 
qu'on se dispense de mettre en place ce qu'il cherche si bien lui-même 
à cacher aux yeux. 

Mais retournons à nos forgerons. S'ils ont façonné les pcntures avec 
un soin particulier, ils n'ont pas moins attaché d'importance à la par- 
faite exécution des gonds qui les suspendent. Ces gonds sont forgés avec 
le meilleur fer, bien ceintrés, et presque toujours légèrement coniques. 

Nous avons dit que pour les grandes portes battant en feuillure, les 
gonds sont posés en même temps que les assises des pieds-droits, dans un 
lit afin d'être bien assurés du scellement. Pour les portes de moindre 




importance, qui doivent se développer entièrement dans des intérieurs, 
la feuillure étant près du parement (fig. 21), en A, le mamelon du 
gond doit être assez isolé pour permettre le développement total du van- 
tail; de plus, il n'est guère possible de le sceller diagonalement dans 
l'angle A, parce qu'on risquerait de faire éclater la pierre du parement. 
Souvent alors ces gonds sont disposés ainsi que le montre notre figure. 
Le mamelon est muni d'une queue B avec scellement inférieur en b, 
qui forme ainsi comme une sorte de console, dont le dévers est arrêté par 
le piton c passant dans le mamelon, sous l'œil de la penture. En D, est 
tracée la face de la penture sur la traverse haute t de la porte. En E, est 



[ SERRURERIE ] — 320 — 

tracée la coupe de cette traverse et des frises avec leurs couvre-joints. 
Par ce moyen, le poids de la porte ne risquait pas de faire fléchir l'em- 
base du gond, ou d'arracher son scellement. (Juand il s'agit de déve- 
lopper un vantail de volet ou de porte sur un parement éloigné de la 
feuillure, comme dans l'exemple figure 22, en A, le mamelon du gond 
devant être placé en a, au milieu de la distance bc, il est clair que, 
non-seulement le collet de la penture doit être détourné en équerre, 




mais que l'embase du gond doit être très-allongée; alors le scellement 
en cl ne saurait avoir aucune puissance. Le mamelon m est donc forgé à 
l'extrémité de la console C, qui porte son scellement e; puis un piton p 
entre dans la partie inférieure du mamelon, est scellé en s, et sert de 
rondelle à l'œil de la penture g : de cette façon le vantail Y se développe 
en V, sans fatiguer l'embase allongée du mamelon et sans risquer de 
la desceller. 

Ces exemples suffiront pour faire voir comment, dans ces ouvrages 
de détail, l'architecte du moyen âge apporte le soin, le raisonnement, 
l'attention, la logique qui président aux ensembles. Si le besoin, si la 



— 321 — [ SERRURERIE ] 

vérité, exigent l'emploi de dispositions qui attirent le regard et qui pren- 
nent de l'importance, on ne cherche pas à dissimuler ces dispositions, 
mais à les décorer, en leur donnant l'apparence qui signale le mieux 
leur raison d'être. C'est ainsi que l'art s'introduit dans tout, qu'une 
architecture se forme, parce qu'elle affirme sans cosse les principes vrais 
et sincères qui la dirigent. 

Nous nous occuperons des fermetures des huis et des autres pièces de 
serrurerie qui sont fixées sur les vantaux des portes, soit pour les main- 
tenir fermées, soit pour les tirer à soi. 

Frémures [loquets, poignées, serrures à, bosse, targettes, verrous, vertevelles). 
— Les plus anciennes serrures que nous connaissions ne datent guère 




que du xii'' siècle : ce sont les serrures dites à bosse, c'est-à-dire dont la 
boîte, relevée au marteau, avec bords en biseau, est posée sur un pallâêre ', 



1 Le pallâtre (pallastre, palàtré) est la plaque de fer battu ou de tôle sur laquelle 
?,oi\i piquées , c'est-à-dire montées et rivées les pièces du mécanisme de la serrure. Pal- 
lâtre est aujourd'hui féminin, mais Jousse le fait masculin. Palliastrvm, qui peut être 
l'étymologie de pallastre, et qui signifie manteau grossier, est neutre ; nous conserverons 
le genre masculin à ce mot. 

VIII. — ki 



[ SERRURERIE ] — 322 — 

et dont le pêle^ ou la gâchette est en dehors du pallâtre, de telle sorte 
que la bosse est à l'extérieur du vantail et le pôle à l'intérieur. 

L'entrée alors est percée dans le pallâtre; au-dessus du pèle. 

La figure 23 présente une de ces serrures'-^. Le pèle A glisse entre 
deux fdets rivés sur l'entrée et est maintenu par deux embrasses B éga- 
lement rivées. La gâche G reçoit le bout de ce pèle, lorsqu'on ferme la 
porte. Une poignée mobile P sert à tirer la porte, lorsque le pèle est sorti 
de la gâche G. Le petit bouton G sert à tirer le pèle, ou à le pousser, 
lorsqu'on a tourné la clef pour lever le cramponnet. La boîte ou bosse 
est entaillée dans le vantail V. Des fdets sont rivés sur le pallâtre pour 




le renforcer et aussi pour guider la clef, si l'on veut ouvrir la porte dans 
l'obscurité. Bien entendu, tout ceci est posé à l'intérieur. Si la jDorte est 
épaisse, la boîte est noyée dans cette épaisseur et ne se voit point exté- 
rieurement. Si le vantail est mince, le fond de cette boîte est apparent 
à l'extérieur. Ces sortes de serrures n'ont généralement qu'une seule 
entrée. La figure 24 présente le mécanisme très-simple de ces serrures. 
La boîte est circonscrite par les lettres abcd. Le pèle intérieur p tient 
au pèle extérieur /*' par deux forts rivets qui glissent dans une coulisse 
percée à travers le pallâtre, quand on veut ouvrir ou fermer la gâchette 



1 Ou dit aujourd'hui pêne, mais le mot pesle qu'emploie Jousse nous semble devoir 
être maintenu dans cet article sur l'ancienne serrurerie. Pesle, en effet, vient de pessulus 
(pièce de bois pour barrer une porte), et, conformément à la méthode de contraction de la 
langue française, devait s'écrire peste, et non pc//e, comme l'écrit Jousse; mais pessutus 
n^a pu faire pêne. 

2 De la porte de la sacristie de l'église de Montréal (Yonne), commencement du 
xni'' siècle. 



— 323 — [ SERRURERIE ] 

au moyen du bouton dont nou.s avons parlé tout à l'heure. Si l'on veut 
que le pôle ne puisse plus glisser, un tour de clef fait descendre le cram- 
ponnet c, ainsi que l'indique la figure, et arrête ce pèle. Si l'on veut que 
la gâchette />' puisse demeurer mobile comme un verrou, un tour de 
clef de e en /"appuie sur le ressort r, et dégage le cramponnot. qui, étant 




relevé, permet le jeu du pèle intérieur. Rien n'est plus simple que ce 
mécanisme, encore employé aujourd'hui. Ces serrures à gâchette sont 
les plus ordinaires, et ne changent guère de forme jusqu'au xv*" siècle. 
Alors le pallâtre qui sert d'entrée, et sur lequel glisse la gâchette visible 
à l'extérieur, est parfois décoré d'ornements de fer battu et finement 



[ SERRURERIE ] — 321 — 

découpés. Entre ces ornements de fer Lattu et le pallâtre, est apposé un 
morceau de drap rouge maintenu par les rivets que retiennent les décou- 
pures. 

Il existe encore beaucoup de serrures de ce genre, et nous en donnons 
(fi g. 25) un exemple provenant d'une des grilles de la crypte de Saint- 
Sernin de Toulouse '. Ici la gâchette est enfermée dans une gaine ou coque 
(voy. la coupe en ab). En A, est le bouton en forme de coquille, qui permet 
de faire mouvoir le verrou lorsque le tour de clef est donné. On aperçoit 
les petits rivets qui servent à fixer les feuilles de fer battu sur la plaque 
du fond d. Le morceau de drap interposé est donc visible entre les dé- 
coupures. Les bords du pallâtre sont, comme dans les exemples précé- 
dents, renforcés par une baguette en façon de torsade. En B, est la poi- 
gnée de tirage, et en Cle profil du bouton A. Ce genre d'ornementation 
produit beaucoup d'effet à peu de frais, car rien n'est plus aisé à faire, 
pour un ouvrier habile, que ces feuilles de fer battu et modelé au mar- 
teau, à froid. Dans cet exemple, pas de soudures, tout est rivé, excepté 
le bouton. A et l'embase de la poignée. Les petites feuilles de la poignée B 
elles-mêmes sont maintenues à la boucle par des langues-de-carpe laté- 
rales, qui ont été prises dans des grains d'orge, en courbant le fer de la 
boucle à chaud, avant de souder ses extrémités à l'embase. Mais, avant 
d'aller plus loin, il est nécessaire de dire que ces sortes de frémures à 
gâchette n'étaient pas les seules serrures fabriquées pendant le moyen 
âge. La serrure à bosse, avec pèle manœuvrant intérieurement au moyen 
de la clef, comme ce que nous appelons aujourd'hui serrures à pêne 
dormant, était déjà en usage vers le milieu du xiir siècle. Il y avait 
de ces serrures à un ou deux tours ; elles étaient de celles qu'on appelle 
treffières, c'est-à-dire ne pouvant s'ouvrir que par un côté, ou quelque- 
fois bénardes, c'est-à-dire ayant deux entrées. La serrure que nous 
donnons ici (fig. 26), et que nous avons trouvée encore attachée à la 
porte d'une maison d'Angers datant de la fin du xiit* siècle, est à deux 
entrées. La porte battant en feuillure, sans bâti dormant, et cette feuil- 
lure étant large et profonde (O^jOS, voyez en a) , pour que la main ne soit 
point gênée par le tableau lorsqu'on tourne la clef, la boîte de la serrure 
est éloignée de la rive de la porte (voyez la section horizontale A), et le 
pèle glisse dans une gaîne ou coque extérieure B, avant de s'engager 
dans la gâche G. La serrure est posée à l'intérieur du vantail, et à l'ex- 
térieur est une entrée de fer battu. La coque D du pèle est, par consé- 
quent, posée de même en dedans du vantail. La boite ou bosse, biseautée 
sur trois côtés, est rivée au pallâtre E, lequel est maintenu sur le vantail 
par un grand nombre de clous passant parles trous percés dans ses dé- 
bords découpés. Les rivets qui maintiennent les ressorts et leurs brides 
sont piqués dans le pallâtre, mais ceux des estoquiaux sont rivés égale- 

' Cette grille et sa serrure ont été replacées au xvi^ siècle, mais appartiennent à la 
fabrication du milieu du xv"' siècle. 



— 321) — [ SliltHURElUE ! 

ment sur la bosse de la serrure, et se combinent avec sa décoration, con- 
sistant en des brindilles, des filets et des gravures. Une brindille en forme 
de V guide le panneton de la clef dans son entrée ; une autre brindille, 




soudée à sa base sur un filet inférieur en torsade, donne de la force à la 
boîte et de la prise aux rivures des estoquiaux, car alors on n'employait 
point de vis dans les serrures. 



[ SERRURERIE ] — 326 — 

En G, est présenté l'intérieur de la serrure ; en b, l'entrée du panneton 
avec ses rouets piqués sur le pallàtre; en c, les estoquiaux qui servent à 
maintenir la bosse de la serrure sur le pallàtre ; en d, le pèle avec ses 
craniponnets et ses ressorts. Le pèle est supposé fermé à un tour. 

Dès le \r siècle, on trouve déjà des serrures dites à clenche ou loquet. 
Ces serrures possèdent, outre le pèle dormant, un loquet monté sur le 
pallàtre, au-dessous du pèle, et s'ouvrant au moyen d'un bouton ou d'une 
bascule. Il existe encore une serrure de ce genre sur la porte de fer qui 
donne entrée dans le cabinet de Jacques Cœur, dépendant de l'hôtel de 
CG nom, à Bourges. Sur le pallàtre est monté un pèle dans le genre de 
celui décrit ci-dessus, mais à un seul tour, et au-dessous du pèle ma- 
mœuvre un loquet à ressort, s'ouvrant du dedans par une bascule, mais 
ne pouvant s'ouvrir du dehors que par une clef; si bien que du dehors, 
en tirant la porte à soi, elle est fermée sans qu'il soit besoin de donner 
un tour de clef pour pousser le pôle dans la gâche. 

Il existait même des serrures qui ne se composaient que d'un loquet 
pouvant, au besoin, être rendu immobile, et qui tenaient lieu de nos 
serrures appelées à tour et demi. 

Voici (fig. 27) une assez jolie serrure de ce genre, datant de ia fm 
du xiv*^ siècle, et que nous avons dessinée sur une porte d'une maison de 
la ville de Lalinde (Dordogne). Le mécanisme que donne notre figure se 

17 




compose d'un loquet à fléau A monté sur un tourillon a. Un ressort B 
maintient ce loquet dans la position horizontale; alors son extrémité c est 
engagée dans une gâchette retournée et montée sur le dormant ou dans 
la feuillure. Si l'on veut que la porte reste fermée comme elle le serait 
au moyen d'un pèle, en donnant un tour de clef de g en d, on fait 
descendre le râteau h de telle sorte qu'il appuie sur la queue du loquet 
en i; dès lors ce loquet ne peut basculer. Si l'on veut que le loquet reste 



— 327 — [ SEltUUItERIE ] 

mobile, on donne un tour de clef de d en g. Le râteau h se relève en 
pivotant sur son axe, et le fléau est rendu mobile, comme l'est le pôle 
d'une serrure demi-tour. Il suffit de relever la queue du lléan pour que 




son extrémité c échappe la gâchette. Poussant le vantail, la serrure se 
ferme seule. Voici (fig. 28) la boîte de cette serrure à clenche. On voit 
en A la queue du fléau qui, dépassant la boîte ou bosse de la serrure. 



[ SERRCRERIE ] ' ■ — 328 — 

permet de faire échapper le pèle a de la gâchette b que nous avons 
figurée au-dessous de sa place pour faire voir l'extrémité du fléau. La 
bosse de la serrure étant posée en dedans de la pièce, il y a en dehors 
une bascule B (B' en profil), qui permet de relever la queue du fléau 
lorsque le tour de clef ne l'a pas rendu immobile dans sa gâchette. En D. 
est tracée la platine sur laquelle est montée la bascule B. Comme dans 
les exemples précédents, les ornements qui garnissent la bosse reçoivent 
les rivures des pièces intérieures et leur donnent plus de force que si 
elles étaient faites simplement sur le fond de la boîte. Les bords de 
celle-ci sont encore garnis de filets saillants dentelés au burin qui lui 
donnent une grande résistance. 

Ces ouvrages de serrurerie ne sortent pas de l'ordinaire, et nous les 
choisissons exprès parmi les exemples de fabrication commune. Nos 
musées renferment encore bon nombre de serrures du xv* siècle qui 
sont d'une richesse de composition et d'une perfection d'exécution bien 
supérieures à ces derniers exemples. Mais nous ne devons envisager l'art 
de la serrurerie qu'au point de vue de son application à l'architecture, 
et, par conséquent, ne pas chercher à reproduire des œuvres exception- 
nelles réservées pour des meubles de luxe. Il s'agit de faire ressortir les 
procédés de fabrication employés par les serruriers pendant le moyen 
âge, et de faire saisir les formes qu'ils avaient su donner à la matière 
employée. 

C'est peut-être dans les ouvrages de serrurerie qu'on trouve l'expres- 
sion la plus nette de l'esprit logique des artistes et artisans du moyen âge. 
Le fer n'est point une matière qui se .prête facilement aux à peu près. 
Dans l'art du serrurier, chaque partie doit avoir sa fonction, posséder le 
degré de force nécessaire, sans excès, car le travail de ce métal est cher 
et pénible, surtout si l'ouvrier ne possède aucun des engins puissants 
qui sont aujourd'hui à notre disposition, et qui trop souvent viennent 
suppléer aux défauts de conception du maître ou à la maladresse du for- 
geron. Quand le serrurier n'avait ni la lime, ni les machines à raboter', 
ni les cylindres, ni même la vis, et qu'il lui fallait assembler des pièces 
offrant une très-faible prise, son esprit était naturellement porté à s'ingé- 
nier, à chercher des procédés compatibles avec la matière et la façon de 
l'employer. Nous ne prétendons pas dire qu'il faille repousser les moyens 
mécaniques que fournit l'industrie moderne, mais il est fâcheux souvent 
que l'étendue et la puissance de ces ressources rendent l'esprit du con- 
structeur paresseux, s'il s'agit de combiner des ouvrages de serrurerie en 
raison de la matière et des principes de structure que sa nature impose 
forcément. 

Les habitudes introduites dans l'architecture, depuis le xvii" siècle, 
par le faux goût classique, nous ont appris, avant toute chose, à mentir. 
Simuler la pierre ou le bois avec le plâtre, le fer forgé avec la fonte, la 
charpente de bois en employant la ferronnerie ; dissimuler les nécessités 
de la structure; torturer toute matière pour lui donner une apparence 



— 329 — [ SERRURERIE ] 

qui 110 lui convient point, c'est à peu près ce en quoi consiste l'art de 
l'architecte pour un certain nombre d'artistes et pour une grande partie 
du public; et il faut avouer que les développements de l'industrie appli- 
quée aux travaux de bâtiment favorisent ces supercheries. Ayant moins 
de ressources matérielles à leur disposition, nos artisans du moyen âge 
étaient bien forcés de demander à leur intelligence ce que ne pouvait 
leur fournir une industrie dans l'enfance. Au total, l'art n'y perdait pas. 
L'œuvre de pacotille, vulgaire quant à la forme, vulgaire quant à la 
conception, n'existait pas et ne pouvait exister. Elle était simple ou riche 
pauvre ou luxueuse, mais elle était toujours le produit d'un effort de 
l'intelligence développée en raison de l'objet propre, et cet effort se repro- 
duisait chaque jour, et chaque jour avec un perfectionnement ou une 
plus complète expérience. 11 ne s'agissait pas de livrer à une machine un 
morceau de matière qu'elle rend brutalement sous une certaine forme, 
il fallait que l'intelligence et la main de l'artisan se missent à l'œuvre; 
et, ne fût-ce que pour obéir à ce sentiment naturel à l'homme qui le 
pousse à chercher sans cesse le mieux, cet artisan, même en se copiant, 
introduisait sans cesse dans son œuvre, soit une idée plus complète, soit 
un calcul plus judicieux, soit une exécution plus logique, plus simple 
et plus près de la perfection. Nous ne demandons pas qu'on brise les 
machines, mais nous voudrions qu'elles ne prissent pas la place de l'in- 
telligence. 

Plus la matière est revèche, plus, lorsque l'homme la travaille, doit- 
elle s'empreindre de la marque de sa volonté. Elle n'exprime la puissance 
de cette volonté que si l'artisan tient compte des propriétés mêmes de 
cette matière, que s'il la rend docile en manifestant clairement ces pro- 
priétés. Si l'homme, à force d'industrie, parvient à nous faire prendre un 
morceau de fer pour un morceau de bois, et, du détail à l'ensemble, 
une œuvre de ferronnerie ou de charpente ppur une œuvre de maçon- 
nerie, nous disons qu'il emploie mal son intelligence, et qu'il abuse de la 
matière au lieu de l'utiliser. 

Dans tous les exemples de serrurerie présentés plus haut, on a pu ob- 
server que jamais les pentures, les attaches ou entrées des serrures, etc. , 
ne sont entaillées dans la menuiserie. Le bois reste intact, la serrurerie 
se pose à la surface sans l'entamer. Il y avait dans cette méthode un 
avantage au point de vue de la fabrication, c'est qu'il fallait que ces ou- 
vrages de serrurerie, destinés à rester apparents, fussent façonnés avec 
soin et fussent solides : au point de vue de l'art, l'avantage était au moins 
aussi important, car l'artisan s'ingéniait à trouver les combinaisons dé- 
coratives convenables en raison de la matière, de l'objet et de la place. 
La forme adoptée, étant ?;?<& toujours, devait être agréable et indiquer la 
fonction. Si, au contraire, on noie dans le bois la plus grande partie des 
objets de serrurerie fine, ce que nous appelons aujourd'hui la quin- 
caillerie, il importe peu que ces objets revêtent une forme convenable 
ou agréable; il devient même assez difficile de reconnaître si ces objets 

viii. — 42 



[ SERRURERIE ] — 330 — 

sont bien fabriqués, ou grossiers ou vicieux, car l'architecte ne peut voir 
une à une toutes les paumelles, équerres, ou serrures d'un grand bâti- 
ment, avant leur pose. Les attaches de ces objets étant noyées dans la 
menuiserie, puis recouvertes de peinture, les défauts sont masqués et ne 
se dévoilent que par les accidents qu'ils occasionnent. Ainsi, en arrivant 
à dissimuler une bonne partie des objets de serrurerie aux yeux, on a pro- 
voqué les malfaçons, les négligences, la fraude. A menteur, menteur et 
demi : c'est trop naturel. Pour satisfaire aux règles imposées par le classi- 
cisme majestueux qui nous dominait si fort, l'architecte dissimulait, et 
dissimule encore des escaliers, des tuyaux de cheminée, des conduites 
d'eau et (descendant aux détails) des ferrures nécessaires. Jugeant, non 
sans raison, que ce qui doit être dissimulé ferait tout aussi bien de ne pas 
être, ou tout au moins de n'exister qu'à l'état incomplet, les metteurs en 
œuvre ne se font pas faute de falsifier ou d'omettre cette marchandise 
qu'une majestueuse pudeur voudrait soustraire aux regards. Aussi est-il 
souvent nécessaire, aujourd'hui, de rappeler les serruriers dans une bâ- 
tisse nouvellement terminée, pour réparer toute la quincaillerie si bien 
dissimulée sous la peinture et même la dorure ' ; car, après tout, il faut 
qu'une porte ou une croisée roule sur ses gonds, ses charnières ou ses 
paumelles; qu'un verrou et une serrure fonctionnent; que les vis aient 
de la prise, et les fers de la quincaillerie une épaisseur convenable pour 
résister à l'usage. 

Lorsque toutes les parties de la serrurerie fine étaient apparentes; 
lorsque même, étant apparentes, elles contribuaient à la décoration, 
force était de leur donner une forme en harmonie avec leur destination, 
et de veiller à la bonne exécution d'ouvrages que l'oeil le moins exercé 
pouvait vérifier sans cesse. Moins préoccupés du majestueux que nous ne 
le sommes, les maîtres du moyen âge cherchaient, pour les ouvrages de 
quincaillerie, les combinaisons les plus simples, sans jamais les dissi- 
muler, et parfois ces ouvrages sont de véritables chefs-d'œuvre, en ne 
considérant que la forme d'art adaptée à l'usage. 

En fait d'objet de serrurerie, rien n'est plus simple que l'ancien loquet 
à battant ou fléau; et cependant, pour qu'un de ces loquets fonctionne 
bien et longtemps, il faut qu'une platine garnisse le vantail, afin d'em- 
pêcher le frottement du fléau sur le bois; que la bascule ou pouçoir 
agisse sans effort sous la pression du doigt; que le fléau ait un poids 
convenable pour retomber dans son mentonnet, etc. Dans l'exemple que 
nous donnons ici (fig. 29)-, le fléau pivotant sur le boulon A, muni 

1 Les vis sont certainement une invention excellente pour fixer la serrureiie fine sur 
de la menuiserie, et l'emploi des vis dans la quincaillerie ne date que de la fin du xv^ siècle. 
Mais, grâce au soin qu'on prend aujourd'hui de cacher toutes les attaches des ferrures, 
les ouvriers enfoncent les vis à coups de marteau dans des trous faits au poinçon. Mieux 
vaudraient des clous. C'est ainsi qu'un perfectionnement devient une cause de malfaçon, 
quand on n'accuse pas franchement son emploi. 

^ D'une porte d'une maison à Saint-Antonin, xiv'= siècle. 



— ool — [ SERRURERIE ] 

(l'une d()ul)lo rondelle, l'une sur le bois, l'autre sous la tcte du boulon, 
tombe dans son mentonnet B, en glissant sur le plan incliné de ce men- 
tonnet si l'on pousse le vantail. Un support C, rive à la platine, muni 
d'un double œil, reçoit le pouçoir D. A l'extérieur, un autre pouçoir E, 
figuré en E', passe à travers le vantail, et vient poser son pied- de- biche 




sous le fléau, à côté de celui de l'intérieur. Du dehors il suffit d'appuyer 
sur le pouçoir E et de pousser la porte, pour l'ouvrir; mais à l'intérieur, 
comme il faut tirer le vantail à soi, le support C permet de passer l'index 
entre lui et la platine, d'appuyer le pouce sur le pouçoir D, et de tirer la 
porte en même temps qu'on fait lever le fléau. La platine est découpée 



[ SERRUBERIE ] — 332 — 

de façon à composer une ornementation qui s'accorde avec la place des 
clous. En G, nous donnons deux autres formes de pouçoirs, et en H 
deux pouçoirs qui, au lieu d'être posés l'un à côté de l'autre, agissent, 
celui du dehors sous le pied-de-biche de celui du dedans. 

Quoique presque toute la quincaillerie ancienne ait été détruite, il nous 
en reste encore des exemples assez nombreux pour faire connaître avec 
quel soin relatif elle était traitée, même dans les bâtisses les plus ordi- 
naires. Des serrures, des poignées, des loquets qu'on découvre encore 
attachés à de vieilles portes de maisons d'hôtels et d'églises du moyen 
âge, dévoilent une industrie pleine de ressources. La variété des formes 
de ces objets est assez grande pour qu'il nous soit impossible de présenter 
à nos lecteurs un spécimen de chacun d'eux; nous devons nous borner 
aux plus essentiels. Peut-être même pensera-t-on que nous nous éten- 
dons trop sur ces ouvrages de serrurerie fuie ; mais on est si disposé 
à croire à l'imperfection grossière des industries du moyen âge, qu'il nous 
a paru nécessaire d'en montrer les produits, non point destinés à des 
monuments luxueux, mais à des habitations ordinaires. L'industrie de la 
quincaillerie était très-développée déjà en France au xiv^ siècle, mais 
aussi en Suisse, en Bavière, en Bohême, sur les bords du Rhin, tandis 
qu'à cette époque elle était encore restée barbare en Italie. Ce ne fut 
que vers le milieu du xv* siècle que les villes italiennes se mirent à leur 
tour à fabriquer des objets de fer d'une grande finesse d'exécution et 
d'une assez bonne composition. Il faut dire cependant que jamais, dans 
la Péninsule, cette belle industrie ne sut allier l'art à la nécessité, au 
besoin, comme surent le faire les artisans de France. Les formes de la 
serrurerie fine d'Italie, très-heureuses souvent, ont le défaut de ne s'ac- 
corder nullement avec l'objet. Pour notre part, dans tout ce qui touche 
à l'art de l'architecture, nous pensons qu'une exécution séduisante seule, 
si le raisonnement n'est pas intervenu, si la concordance entre la forme 
et le besoin tracé fait défaut, ne saurait constituer une œuvre complète. 
Nous avons pour nous les Grecs de l'antiquité ; tous les objets qu'il nous 
ont laissés sont profondément pénétrés de ce double caractère : une 
expression très-vive et très-juste ; une exécution en rapport avec l'objet 
et sa destination. 

Cette serrure à bosse et à pèle dormant (fig. 30), dont le pallâtre est 
découpé de manière a bien s'attacher au vantail, dont la face externe est 
décorée de feuilles de fer battu, avec tigettes guidant la clef dans l'en- 
trée, avec embase renforcée pour résister à une pesée, ainsi que le fait 
voir la section A, a certainement une forme parfaitement appropriée à 
l'objet et à la nature de la matière employée. Ces feuilles donnent de la 
prise aux rivures du mécanisme, et décorent la plaque de tôle en la ma- 
riant, pour ainsi dire, au bois qu'elle recouvre. L'entrée B, légèrement 
entaillée dans le vantail, ainsi que le montre la section C, n'est-elle point 
une jolie composition indiquant bien la matière employée, se prêtant 
exactement à la fonction qu'elle remplit ? Les artisans du xv' siècle qui 



— 333 — [ SERRURElilE 

ont fabriqué ces objets iisueis ne nous font-ils pas voir qu'ils ont rai- 




C ^c'VA'/î 



sonné, qu'ils ont laissé sur ces morceaux de fer assemblés la trace de 



leur intelligence et de leur goût'? 



• Cette serrure est un modèle qu'on retrouve très-fréquemment dans les bâtiments 
du xv^ siècle, des bords du Rhin, de la Suisse et de la Bavière. L'entrée provient d'une 



[ SERnniEPjE ] — ^ 334 — 

Cet anneau de tirage (fig. 31), dont le fond, sous les feuillages de fer 
battu, est garni de drap rouge, n'esL-il pas une composition charmante, 
décorative • ? 

Un morceau de drap rouge garnit également le fond sous le feuillage 
de l'embase de la serrure précédente (fig. 30). 

Outre les divers genres de serrures dont nous venons de présenter des 
exemples, on employait encore, pour fermer les vantaux de grandes 
portes, de longs verrous, avec moraillon.Ces verrous, poussés en dedans, 



Si 




ne pouvaient, bien entendu, s'ouvrir du dehors, comme les serrures à 
double entrée. Ils servaient à barrer les portes charretières, les grandes 
portes d'églises, les vantaux de portes d'enceintes, et ne laissaient rien 
apparaître au dehors. La barre horizontale, formant verrou, glisse dans 
deux pitons ou deux embrasses fortement attachées au vantail, et s'en- 



porte de la cathédrale de Prague (partie bâtie par l'architecte français Mathieu d'Arras, 
xiv^ siècle). Une entrée semblable se voit à un tabernacle de la cathédrale d'Augsbourg, 
une autre, à peu près pareille, à un vantail de l'église Saint-Pierre de Strasbourg. 

1 De l'église Saint-Pierre de Strasbourg. Même anneau à un vantail d'armoire de la 
cathédrale de ^lunich. 



335 [ SERRUREFiIE ] 

gage dans une gâche, si le vantail bat en feuillure, ou dans un troi- 
sième piton, si les vantaux sont doubles. Le verrou poussé, l'auberon 
du moraillon tombe dans une auberonnière percée dans la boîte de la 
serrure, au-dessus de l'entrée. Un pèle passe dans l'auberon au moyen 
d'un tour de clef, si l'on veut que le verrou reste fixe. Ces sortes de ver- 
rous avec serrure à bosse avaient nom vei^tevelles. La figure 32 présente 
une vertevelle. Le verrou A est forge à pans et non cylindrique, ce qui 
facilite le glissement dans les embrasses ou pitons. L'auberon est sup- 




posé entré dans l'auberonnière, et la serrure fermée. Si la porte est 
à un seul vantail, à la place du piton B est une gâche scellée dans la 
feuillure de pierre, ou fixée au dormant de bois. Après que l'embrasse B" 
a été coulée dans la barre, la tête G de celle-ci a été forgée et burinée. 
Cette tête sert à tirer le verrou, lorsque le moraillon est soulevé. Un 
arrêt E, forgé avec la barre, arrête le verrou, de façon que son extrémité 
D ne puisse échapper l'œil de l'embrasse F. 

Ces vertevelles ne sont pas rares, et beaucoup de vieilles portes en pos- 
sèdent encore. Celle-ci était placée à l'intérieur de la porte de l'église de 
Savigny en terre-pleine (Yonne)' ; mais le verrou tombait dans une gâche 
scellée au trumeau. 

Outre ces verrous horizontaux formant barres, il fallait munir les van- 
taux, qu'ils fussent simples ou doubles, de verrous bas, verticaux, tom- 

' L'église de Savigny en terre-pleine date des dernières années du xii"^ siècle. La ver- 
tevelle figure 32 paraît appartenir au milieu du xiii'^ siècle. 



[ SERRURERIE ] — 336 — 

bant dans une gâche scellée dans le seuil, tant pour empêcher les vantaux 
de gauchir que pour rendre une effraction beaucoup plus difficile. Ces 
Verrous se composent d'une barre de fer verticale glissant dans deux 
embrasses rivées sur des platines. A sa partie supérieure, la barre est 
munie d'un anneau mobile qui permet de là soulever et de faire sortir 
son extrémité inférieure de la gâche. 

La figure 33 présente un de ces verrous, dont la forme est bien connue. 
Lorsqu'il est soulevé et qu'on ouvre le vantail, pour que la partie infé- 
rieure de la barre ne traîne pas sur le sol, ou passe l'anneau dans le cro- 




chet A'. On façonnait aussi des verrous hauts, pour maintenir la partie 
supérieure du vantail, dont l'anneau était remplacé par un moraillon, ou 
par un piton dans lequel entrait la barre du verrou horizontal. Mais ces 
verrous hauts se manœuvraient difficilement ; on leur préférait les fléaux 
horizontaux ou verticaux. 



1 Ce verrou provient d'une porte de l'église de Semur en Brionnais, et appartient à la 
serrurerie du xiv^ siècle. D'ailleurs on en peut voir encore un assez grand nombre en 
place, dans nos anciennes églises. 



— 337 ' — [ SERRURERIE ] 

On apportait, pendant le moyen âge, une attention particulière à la 
l'errure des vantaux de portes fortifiées. Il n'est resté en place qu'un bien 
petit nombre de ces ferrures antérieures au xvi'' siècle ; mais, par les 
scellements, on peut juger de l'importance des moyens de fermeture 
employés pendant les xiii% xiv" et xv" siècles pour les portes de villes et 
de châteaux. Certains vantaux ' étaient maintenus au moyen de deux 
barres de bois rentrant dans le mur, d'une barre fixe tenant à un vanlaiC 
(voyez Barre), d'un verrou haut, d'un verrou bas et d'une vertevelle. 
L'emploi fréquent des engins de guerre pour lancer des projectiles, la 
manœuvre des ponts à bascule, des ponts-levis, des herses, avaient fami- 
liarisé les serruriers avec certains moyens mécaniques assez simples 
comme principe, ingénieux cependant, puissante et pratiques. Alors on 
ne songeait pas, comme aujourd'hui dans la serrurerie fine, à cacher les 
mécanismes ; ils étaient au contraire apparents, et à cause de cela même 
d'un entretien facile. L'habitude qu'on avait prise, dans toute place 
forte, de faire manœuvrer de grandes pièces de charpente avec rapidité, 
exigeait une certaine précision dans les ouvrages de serrurerie et une 
grande solidité. Les grands verrous à crémaillère, pour fermer des van- 
taux de portes très-lourds et d'une hauteur de 4 à 5 mètres, étaient 
usités. Nous avons vu de ces verrous attachés, il y a quelque vingt ans, 
à des vantaux de portes de ville, notamment à Verdun. Il en existe 
encore en Allemagne, à Nuremberg. La figure 34 explique le système 
adopté. Un lourd verrou de fer carré est maintenu au sommet du mon- 
tant du vantail par quatre embrasses a. Sur les lianes de ce verrou sont 
fortement cloués deux paliers b, recevant entre eux un levier à engre- 
nage c, lequel roule sur un axe d. Deux dents d'engrenage tiennent au 
verrou et s' engagent entre les trois dents du levier. A l'extrémité de 
celui-ci est un boulon traversant la fourchette d'une tige t de fer tordue, 
descendant à portée de la main et terminée à sa partie inférieure par 
une poignée p, munie d'un morailion e. En tirant la tige de haut en bas, 
on fait naturellement glisser le verrou, qui entre alors dans sa gâche g ; 
en poussant au contraire la tige de bas en haut, on fait sortir le verrou de 
sa gâche. Quand le verrou est poussé dans sa gâche, on enfonce l'aube- 
ron (? du morailion dans l'auberonnière d'une serrure qui reçoit égale- 
ment l'auberon d'un verrou horizontal. Un tour de clef empêche qu'on 
ne puisse faire manœuvrer et ce verrou et la tige. Ce n'est là, de fait, 
qu'une sorte de crémone puissante dont le mécanisme agit perpendicu- 
lairement à la face du vantail, au lieu d'agir parallèlement à cette face. 
En A, est figuré le mécanisme en perspective, la tige ayant été tirée de 
haut en bas pour faire glisser le verrou dans sa gâche. Deux petits cylin- 
dres h, ou rouleaux libres sur un axe, noyés dans le-vantail, sous le verrou, 
empêchent le frottement de celui-ci sur le bois, occasionné par la pres- 
sion de l'engrenage, et facilitent singulièrement la manœuvre, soit pour 

1 Notamment ceux de la porte Narbonnaise, à Carcassonne. 

VIII. — hZ 



[. SERRrp.Er,îF ] — 338 — 

ouvrir, soit pour fermer. La torsion du fer carré de la tige t donne à 
celle-ci le roide nécessaire pour qu'elle ne ploie pas, si elle est longue, 
lorsqu'il s'agit de la pousser de bas en haut pour ouvrir le verrou. A coup 




sûr, tout cela n'est pas de la mécanique bien avancée, mais c'est ingé- 
nieux, solide, apparent, facile à réparer, et pouvant être exécuté par le 
premier forgeron venu. 

On ne saurait trop regretter la disparition journalière de tous ces ob- 
jets de serrurerie du moyen âge dans nos anciens édifices civils, religieux 
ou militaires. On en trouvait encore beaucoup il y a vingt et trente ans ; 
ils sont aujourd'hui devenus très-rares. Usés, hors de service, attachés 



— 339 — [ SERRURERIE ] 

à des bois vermoulus, on les jette à la ferraille habituellement, lorsqu'on 
l'ait des réparations. Il eût été cependant intéressant et utile de recueillir 
ces objets dans un musée, qui serait très-riche maintenant et fort instruc- 
tif pour nos artisans de ferronnerie. Mais nous n'en sommes pas arrives 
à considérer les musées comme des collections d'une utilité réelle pour 
notre industrie, ce ne sont encore en France que des amas d'objets des- 
tinés à satisfaire la curiosité des amateurs ou des archéologues, ou encore 
des lieux d'étude pour les artistes, peintres et statuaires. L'art ne vit 
cependant chez un peuple que quand il a pénétré partout, quand on le 
trouve aussi bien sur la cheminée d'un grand seigneur que sur la table 
<le cuisine de l'ouvrier, sur le marteau de la porte d'un palais que sur la 
targette de l'humble croisée du petit bourgeois, sur la poignée de l'épée 
du général que sur la plaque de ceinturon du soldat. Si vulgaires que 
soient les objets de serrurerie du moyen âge, l'art approprié à la matière 
y trouve sa place ; l'art était un besoin pour tous, non une affaire de 
luxe réservée pour quelques privilégiés. Ce qu'on ne trouvait point alors, 
c'est l'art de pacotille, l'apparence du luxe donnée à un objet de peu de 
valeur. 

Nous avons montré un certain nombre d'exemples de fermetures de 
vantaux de portes. Les exemples de fermetures de croisées sont beaucoup 
plus rares ; cette menuiserie, plus légère que celle des vantaux, plus 
exposée aux intempéries, a été détruite plus rapidement. Il nous faudra 
fouiller dans les vieilles ferrailles pour trouver quelques restes de ferme- 
tures de croisées. L'intérêt qui nous a toujours paru s'attacher à l'an- 
cienne fabrication du fer, alors même qu'on vendait partout les plus 
belles ferronneries forgées, pour leur substituer des fontes d'un si triste 
goût, nous a poussé, il y a déjà longtemps, à recueillir bon nombre de 
dessins de ces vieilles ferrures si fort méprisées, ferrures qui ont disparu 
sous la main de la plupart des restaurateurs de châteaux depuis trente ans. 
C'est ainsi qu'au château deChastellux, près de Carré-les-Tombcs (Yonne), 
on voyait encore en 1839 des châssis de croisées du xiv*^ siècle armés de 
leurs grands verrous. Il est vrai que ces ferrures étaient hors de service, 
les châssis étant complètement pourris et doublés par des volets fixes, 
mais les pièces de leur mécanisme très-simple étaient toutes conservées. 
Ces verrous..., plutôt ces crémones (fig. 35) consistaient en une tige de fer 
méplat de 0",02 (neuf lignes) sur 0"',011 (cinq lignes). A cette tige était 
adaptée une poignée a (voyez l'ensemble A). En bb, la tige formait des 
boucles dans lesquelles passaient les queues en volutes de deux loque- 
teaux. En haussant la tige, on faisait échapper les loqueteaux de leurs 
mentonnets ; en la baissant au moyen de la poignée a, on faisait rentrer 
ces loqueteaux dans leurs mentonnets : alors le pied de la tige, formant 
verrou, entrait dans une gâche inférieure d. Des embrasses e retenues 
par deux pattes, et des embrasses /retenues par une seule, maintenaient 
la tige et dirigeaient son mouvement. Des détailsvont faire saisir le système 
adopté dans la façon de cette crémone. En B, est la section du montant 



[ SERRURERIE ] — 3^0 — 

du châssis, avec la boucle de la tige en E, la queue du loqueteau passant 
dedans en F, le boulon à clavette servant de pivot à ce loqueteau en C, et 
le mentonnet en D. En G, est tracée la face d'un des loqueteaux avec sa 

35 





J 




) 







queue passant dans la boucle de la tige. Le tracé ponctué indique la 
position que prend le loqueteau, lorsqu'on fait glisser la tige de bas en 
haut par le moyen de la poignée P. En G', est tracée la coupe du loque- 



— 3Zil — [ SERRURERIE J 

teau avec la boucle de la tige, et en g le mentonnct. En H, est figurée 
une embrasse à deux pattes ; en I, à une seule patte, la section de celle- 
ci étant en i. On observera que ces embrasses à une seule patte sont 
ainsi façonnées pour ne prendre que le plein bois du cbàssis. En K, est 
représentée l'extrémité inférieure de la crémone avec son embase L ser- 
vant de gâche et clouée sur la traverse basse du dormant. Un tracé 
perspectif M explique la position du loqueteau et de sa queue engagée 
librement dans la boucle de la tige. 

Cette crémone maintenait donc le châssis dans son dormant au moyen 
de trois fermetures, deux loqueteaux latéraux et un verrou bas. A l'aide 
des mentonnets et de la gâche inférieure, ce châssis pouvait même être 
rappelé, s'il venait à gauchir. Le forgeron avait donné à la poignée P une 
forme qui permettait de faire glisser la tige aussi bien de bas en haut, 
pour ouvrir, que de haut en bas, pour fermer. Les tiges étaient forgées 
assez grossièrement entre les parties destinées à couler dans les embrasses, 
mais la poignée, les loqueteaux, les embrasses, étaient façonnés au mar- 
teau et au burin avec le plus grand soin. 

La figure 36 présente divers fragments de serrurerie appartenant au 
milieu du xv" siècle environ. En A, est un débris de crémone dépen- 
dant très-probablement d'une croisée * ; une poignée B, dépendant de 
la même crémone, faisait mouvoir les deux bielles a attachées à un axe 0, 
et, par suite, les deux tiges G G' en sens inverse. En appuyant sur la 
poignée de haut en bas, la tige G s'élevait et s'enfonçait dans une gâche 
supérieure ; la tige G' s'abaissait et tombait dans une gâche inférieure, 
comme le font les tiges de nos crémones modernes. En D, est tracé le 
profd du mécanisme, avec le boulon et sa clavette ; en B', la face de la 
poignée ; en E, une des embrasses très-fmement composées et forgées. 

Une autre embrasse avec platine, appartenant également au xv* siècle 
et ayant dû servir à diriger une tige de verrou ou de crémone, est figu- 
rée en G ■-. 

En H, nous présentons encore un excellent système de loqueteau à 
bascule employé fréquemment au xiv* et au xv" siècle pour fermer de 
petits châssis de croisée. Le mentonnct est entaillé et fortement cloué 
sur le côté du dormant, dans sa feuillure. La main a une grande force 
pour ouvrir ou fermer ce loqueteau à bascule, par le moyen de ce levier 
détourné, et saillant assez pour éviter le froissement des doigts contre le 
bois du châssis. De plus, ces loqueteaux rappellent très-énergiquement 
les châssis dans leur feuillure. 

Le tracé perspectif K donne une très-jolie poignée de porte de la 
même époque et attachée sur un vantail intérieur de l'église Saint-Pierre, 
à Strasbourg. Ges sortes de poignées, assez communes en Alsace, se 
composent de deux tiges horizontales hh, qui passent à travers le vantail 

' Débris recueillis chez un marclianii de ferrailles à Rouen. 
- Provenant également d'un dépôt de ferrailles. 



[ SERRUREUIE ] — 3Zj2 — 

et sont rivées de l'autre côté sur une platine. Un cylindre de fer battu /, 
orné de moulures et de divers ornements, est, d'autre part, rivé à ces 
deux tiges horizontales. Un rinceau à travers lequel passent les tiges tient 




C juws. 



lieu intérieurement de platine et est cloué sur le vantail. En L, nous 
donnons le profil du cylindre, et en N le plan du bouquet supérieur n, 
lequel est composé de deux petites plaques de fer battu rivées en croix 



36B [ SERRURERIE ] 

et formant bouton, et de quatre feuilles découpées dans un cornet éga- 
lement de fer battu. Sur chacune des folioles est rivée une fine tigette 
avec un bouton, à peu près comme la graine du tilleul est attachée à son 
support. Tous ces derniers ouvrages de serrurerie sont exécutés avec une 
grande perfection. 

Il nous reste à parler, en fait de suspension et de fermeture d'huis, 
des targettes, des paumelles, charnières, équerres, etc. On donne le nom 
de targettes à de petits verrous adaptés à des châssis de croisée lorsqu'ils 
n'ont qu'une faible dimension ; à des vantaux de volets ou d'armoires. 
Très-rarement, pendant le moyen âge, jusqu'au xv* siècle, les châssis 
de croisées avaient-ils des dimensions dépassant en hauteur trois ou 
quatre pieds sur deux ou trois pieds de largeur, puisque les fenêtres 
étaient divisées par des meneaux verticaux et des traverses de pierre 
(voyez Fenêtre, Menuiserie). Dès lors, pour fermer des châssis d'une 
dimension si médiocre, il n'était besoin que de targettes, et l'emploi des 
crémones ou grands verrous hauts et bas n'était guère commandé. Aussi 
les targettes sont-elles beaucoup plus communes, dans les édifices pu- 
blics ou privés anciens, que les crémones ou fiéaux. Quant aux ferme- 
tures auxquelles on donne le nom à.' espagnolettes, leur emploi ne date, 
en France, que du xviii^ siècle. Les espagnolettes remplacèrent, pour 
fermer les châssis de croisées d'une grande dimension et à deux vantaux, 
les verrous hauts et bas, les iléaux, les barres, les crémones combinées 
comme celles présentées ci-dessus. Il ne faut point oublier que pendant 
le moyen âge, on ne faisait pas de châssis de croisée à deux vantaux, 
puisque les fenêtres étaient garnies de meneaux de pierre, si elles dé- 
passaient une dimension médiocre. Les crémones que nous avons don- 
nées figures 35 et 36 étaient posées sur des châssis à un seul vantail, et 
les retenaient dans leur dormant, ou simplement dans la feuillure de 
pierre du meneau. De nos jours on a abandonné l'espagnolette pour 
revenir aux crémones, qui ne sont point cependant d'invention moderne, 
et qu'on n'a jamais cessé d'employer en Italie et dans certaines parties 
de l'Allemagne. 

Les targettes, donc, étaient la fermeture ordinaire des châssis d'une 
petite dimension; on en plaçait une ou deux dans la hauteur du batte- 
ment, et quelquefois ces targettes fermaient en môme temps et la croisée 
et le volet intérieur, ainsi que nous le verrons tout à l'heure. On trouve 
une grande variété de targettes, et il semble que les serruriers se soient 
plu à donner à cet ustensile vulgaire les formes les plus originales et les 
plus gracieuses. 

Voici (fig. 37) quelques exemples de ces targettes fixées à des châssis 
de croisée, La targette A * se compose d'une coque à section trapézoïde, 
dans laquelle glisse un pèle à section pareille, dont les angles aigus sont 
abattus. La coque est fendue sur sa face, de manière à laisser passer 

> D'un vantail de croisée d'une maison à Flavigny (Côtc-d'Or), xn' .>iècle. 



[ SERRURERIE ] — 3^i — 

un pilon tenant au pôle, auquel est rivée librement une poiç^née mobile. 
Deux filets-embrasses, avec talon a, renforcent la coque le long de ses 
rives, et permettent de la fixer au battement de la croisée au moyen des 
pointes b qui sont rabattues en dehors. Le pèle entre simplement dans 




une platine à gâche fixée au meneau, car ici la croisée ne possède pas 
de dormant. Cette autre targette B est dans le même cas : son pèle tombe 
dans une platine à gâche ; sa coque est maintenue, comme la précé- 
dente, à la traverse du châssis par deux embrasses à pointes. La poignée, 
au lieu d'être mobile, consiste en un animal finement forgé et buriné, 



— 545 — [ SERRURERIE J 

qui, étant bien en main, facilite le tirage ou la poussée '. En d, la targette 
est présentée de profil; en e, de face (l'animal étant supposé enlevé). Le 
tracé g donne sa section. Le piton de la poignée mobile de la targette A 
et la poignée fixe de la targette B sont rivées aux pèles avant que les pla- 
tines formant fond aient été elles-mêmes rivées aux coques : cela est 
tout simple. 

La targette G appartenait à un châssis de croisée muni d'un dormant, 
puisque la gâche h existe '^, et était encore fixée à ce dormant. La poignée, 
en façon de jambe, est mobile (voyez la section /). La coque n'a pas la 
forme d'un trapèze, mais d'un parallélogramme; elle n'est plus fixée par 
des embrasses à pointes, mais par des clous passant à travers les débords 
de la platine de fond, à laquelle sont rivées les embrasses. Gomme pré- 
cédemment, cette platine de fond n'a été fixée que quand le pèle a été 
ajusté dans le devant de la coque et que le piton portant la goupille de 
la poignée a été rivé. Ges objets sont délicatement travaillés, en bon fer 
et solidement faits. 

Mais les châssis de croisées, pendant le moyen âge, étaient le plus ha- 
l)ituellement munis de volets intérieurs qui se fermaient par parties, de 
manière à donner plus ou moins de jour dans les appartements (voyez 
Menuiserie, fig. 20). Ges volets étaient ferrés sur les dormants, mais plus 
habituellement sur les châssis ouvrants, de manière qu'il ne fût pas né- 
cessaire de développer le vantail préalablement, pour ouvrir la fenêtre. 
Dans le premier cas, les targettes étaient disposées de telle manière qu'il 
fallait absolument ouvrir les volets pour ouvrir la fenêtre, afin de ne pas 
risquer, par inadvertance, de forcer les paumelles ou les pivots du châssis 
de croisée; mais aussi ces targettes fermaient-elles, au besoin, le châssis 
de croisée et les volets, soit un, soit deux, suivant le besoin. 

La figure 38 nous montre une de ces targettes ^. Gette fois, le pôle ne 
glisse pas dans une coque ; mais, fendu dans sa longueur, des deux côtés 
de la poignée, il laisse passer dans chacune de ses coulisses deux clous- 
guides a, terminés par une pointe double rivée sur le bois de la traverse 
du châssis, en dehors. La gâche b est fixée au dormant, mais de façon 
que le pèle de la targette dépasse la largeur de cette gâche de la course ef. 
Ce pèle est muni de deux oreilles h, h' (voyez la section en h") évidées 
par-dessous. Quand on veut fermer un volet v, on a poussé la targette 
au bout de sa course, comme le montre le tracé ; on fait battre le vantail 
du volet, dont les angles sont munis de pannetons p; puis on ramène la 

' Trouvée à Cahors, attachée à un vantail d'armoire moderne. Cette targette paraît 
appartenir au milieu du xiv<' siècle. 

- Dessinée en 1841 dans l'ancien palais des comtes de Nevcrs, à Nevers, aujourd'hui 
palais de justice, fin du xv** siècle. 

3 D'une fenêtre de l'ancien évèché d'Auxerre, aujourd'hui préfecture. Cette targette 
paraissait appartenir au xiv« siècle. Nous l'avons dessinée en 18i3; elle tenait encore à 
un vieux châssis déposé dans le beau grenier lambrissé dépendant de l'ancienne grand'- 
salle. 

VIII. — 4i 



[ SERRURERIE ] — 3^6 — 

targette en arrière de la portion do course fe : alors l'oreille h' appuie 
sur le panneton p. Toulant fermer les deux portions de volets à la fois, 
l'oreille k appuiera de même sur le panneton de l'angle inférieur du volet 
supérieur. Il est clair que dans ce cas, pour ouvrir la fenêtre, il faut ou- 




vrir les volets, puisque l'épaisseur de ceux-ci empêche le pèle de la tar- 
gette de sortir de sa gâche. En A, est tracée la section de cette targette 
avec l'un des volets fermés, et en B, la façon dont le panneton est fixé 
par des clous à l'angle du volet. 

11 n'est guère besoin de dire que, dans ces sortes de châssis de croisée, 
il y a une traverse entre chaque volet, et qu'il y a autant de targettes 
qu'il y a de traverses. Le pèle à coulisses glisse sur une platine dont les 
débords d sont munis de clous. 

(Juand les volets sont ferrés sur le châssis de croisée, et non sur le dor- 
mant, ils sont maintenus souvent par des targettes spéciales qui permet- 
tent d'ouvrir la croisée sans développer les volets. 

Yoici encore (fig. 39) un système de fermeture de croisées avec volets, 
qui était adopté au xv" siècle, dans les provinces du Nord, oii, à cette 
époque, l'industrie de la quincaillerie était fort développée. Ce système 
consiste en une tige verticale (voyez l'ensemble du battement de croisée 
en A) munie à ses extrémités de pignons qui font mouvoir deux tar- 
gettes, l'une haute, l'autre basse, à crémaillère. Des mentonnets, au 
nombre de quatre, rivés à la tige, entrent dans des boucles attachées aux 
angles des deux volets fermant séparément les deux panneaux vitrés de 
la croisée. Une poignée permet de faire tourner la tige verticale sur son 



[ SERRURERIE J 




axe suivant un quart cb cercle. En tournant, cette tige pousse les targettes 
dans leurs gâchettes scellées dans la feuillure de pierre, et engage les 



[ SERRURERIE ] — 3Ù8 — 

mentonnets dans les boucles des volets, si l'on veut les fermer, comme le 
faisaient les espagnolettes dont on se servait encore il y a peu d'années. 

En B, est tracée de face l'extrémité supérieure de la tige verticale, 
avec son pignon, sa targette à crémaillère et l'un des mentonnets. En C, 
la tige est présentée de profd avec le battement de la croisée. En D, une 
section horizontale fait comprendre le mécanisme. En E, est présenté un 
des pitons maintenant la tige et dans lesquels elle pivote. On voit, en F, 
une des boucles des volets, et en G, la poignée de face et de profil. Sur 
la section D est indiqué en aa' le mouvement imprimé à la poignée pour 
faire pivoter la tige, pousser les targettes, et faire tomber les mentonnets 
dans les boucles. 

La tige verticale est renforcée aux points où elle reçoit, en mortaises, 
les pignons, les mentonnets et la poignée, cette dernière rivée. Entre les 
pitons dans lesquels elle tourne, cette tige, forgée carrée, est tordue en 
spirale, ce qui lui donne du roide. En H, est figurée une autre poignée 
dont l'attache vient saisir la tige et est fixée par deux goupilles. Le 
fer, aplati en palette, est gondolé (voyez la section horizontale /<), puis 
enroulé autour d'un bâtonnet également de fer. 

Les pitons à deux pointes rabattues en dehors du battement (voyez en d) 
passent à travers une platine p clouée sur le bois, afin que le mouvement 
de la tige ne puisse agrandir peu à peu le trou pratiqué daiîs le montant. 
Aux extrémités, ces platines reçoivent encore, en rivure, les embrasses 
des targettes (voyez en y). 

Ces ferrures, provenant de débris recueillis dans nos villes du Nord et 
en Belgique, devaient présenter bien d'autres variétés ; nous ne pouvons 
avoir la prétention de les donner toutes, il faudrait pour cela un traité 
spécial. Peut-être pensera-t-on que nous n'insistons que trop sur cette 
branche de l'industrie du bâtiment ? mais le peu d'attention qu'on a 
prêté généralement à notre ancienne ferronnerie, dont la forme est tou- 
jours si bien adaptée à la matière ; l'ignorance qui a fait jeter à la vieille 
ferraille tant d'objets propres à exciter l'intelligence de nos artisans ; les 
idées erronées qu'on entretient parmi les architectes sur ces industries 
où nous aurions tant à prendre ; les abus que la facilité des moyens 
d'exécution introduit dans la ferronnerie moderne, tout cela nous en- 
traîne à multiplier les exemples. 

Nous dirons donc encore quelques mots sur les paumelles, charnières, 
équerres simples ou à pivots, tous objets de quincaillerie de bâtiment 
qui sont traités avec soin par ces artisans du moyen âge, et qui ont une 
certaine importance. 

Pendant le xiii" siècle, les châssis des croisées étaient le plus souvent 
dépourvus de dormants et battaient dans les feuillures de pierre. On 
faisait ces châssis à pivots hauts et bas, entrant dans des crapaudines ou 
douilles scellées dans la pierre même '. Chaque pivot était soudé à une 

* Les montants de ces châssis étaient, souvent luèiue, munis de pivots de bois conservés 
àchaque extrémité. 



— 3/t9 — L SERRURERIE J 

éqiierre qui prenait le champ du châssis et se développait sur sa face 
intérieure. 

La figure ^0 représente, en A, une de ces équerres munie d'un ma- 
melon ou pivot a. L'équerre est renforcée au coude, entaillée sur les 




champs vertical et horizontal du châssis, et déborde en saillie sur la 
face, au moyen des petits talons h. En B. on voit une autre sorte de pivot 
dont les bandes embrassent les deux faces intérieure et extérieure du 
châssis, avec appendice formant équerre. La ligure h\ présente une 
véritable paumelle dont la partie A est clouée sur le dormant, et la 
partie B sur le châssis ouvrant'. Les platines de la paumelle sont vues, 
ajourées, découpées et gravées. On reconnaissait alors les inconvénients 
des clous ordinaires, et le serrurier avait le soin de poser deux clous 
à tête quadrangulaire et à pointe plate, ainsi que le fait voir le détail a. 
Ces clous, rivés en dehors, ne faisaient pas fendre le bois (leur pointe 
étant plate, de champ, suivant le fd), et, au moyen de leur tête qua- 
drangulaire, maintenaient fortement les platines auprès du gond b et de 
l'œil c. 

Lorsque les châssis ouvrants avaient une assez grande hauteur (six à 
sept pieds), les paumelles étaient longues et munies de deux œils espacés, 
pour empêcher le gauchissement des bois. La figure ^2 retrace une de 
ces paumelles ou charnières, qui paraît appartenir à la fin du xiv*^ siècle 

1 D'un châssis de croisée d'une maison à Flavigny (Côte-d'Or). Cette paumelle date du 
wy^ siècle, et le châssis bat sur un dormant. 



[ SEIîaLRERIE ] — 350 — 

ou au commencement du xv'' '. La fiche est libre entre les œils, vue, et 
est ornée d'une queue de fer rond enroulée en spirale autour d'elle. 
Cette queue est libre aussi. Pour dégonder le châssis, il suffit d'enlever 
cette fiche par le haut. 

41 




La figure 43 donne une paumelle A, une charnière B et une charnière 
équerre C attachées à la porte d'une chapelle de l'église de Semur en 
Auxois (voy. Menuiserie, fig. 15). La porte bat dans une feuillure de 
pierre et la paumelle A tourne sur un gond a scellé. Les charnières 
réunissent des vantaux brisés. A la place des clous sont posées des brides 
munies chacune de trois pointes bifurquées et rivées en dehors, ainsi 
que l'indique le tracé perspectif D. Ces brides avaient l'avantage de 
maintenir parfaitement les platines, aussi bien et mieux que ne le font 
les vis^ et d'empêcher les paumelles ou charnières de fatiguer leurs 
attaches par l'usage. Ces ferrures datent du milieu du xv" siècle. 

En G, est tracée une belle charnière équerre de la fin du xv^ siècle-, 

' D'un châssis de croisée d'une maison à Saint- Yrieix (Haute-Yieniic). Le cliàssis 
battait sur un dormant. 

2 Cet ouvrage de cjaincaillcrie tenait à un vantail, d'armoire très-probablement, ou 



— 351 — [ SERRURERIE J 

qui csl maiiiLenuc au moyen de deux barrettes verticales, dont on voit 
en g le détail, clouées sur les platines afin de leur donner plus de résis- 
tance et de rendre tous les clous solidaires. De petites pointes fixaient 
en outre les découpures des platines sur le bois. Très-probablement les 
pointes des clous passant à travers les barrettes étaient rabattues on 
rivées sur d'autres platines postérieures. 




La renaissance produisit des ouvrages de quincaillerie d'une perfection 
d'exécution rare. Nous n'en conservons qu'un assez petit nombre en 
France, si ce n'est sur des meubles de cette époque. Au contraire, 
l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, possèdent un nombre prodigieux de 
ferrures de la fin du xv" siècle et du commencement du xvi% exécutées 
avec un art infini. Les grilles du tombeau de Maximilien, àlnnsbriick, 
les clôtures des chapelles des cathédrales de Constance, de Munich, sont 

à un vaiilail de porte intérieure d'appartement. Nous l'avons trouvé chez un marchand 
de ferraille à Paris. 



SERRURERIE ] 




.^^OUA/iD 



de véritables chefs-d'œuvre de ferronnerie comme fabrication et comme 
forme. On voit, par exemple, sur les montants de fer forgé de la grille de 



— 353 — [ SEIUUIIKHIE i 

clôture dti l(Miil)cau de Maximilien, des ornements de fer battu qui sont 
soudés au C(K"ps même du montant et non goupillés ou rivés. Nous avons 
eu quelquefois l'occasion de signaler, môme en France, ce procédé de 
fabrication, entièrement perdu aujourd'hui, et fréquemment employé à 
la fin du xv" siècle et au commencement du xvr. Ces soudures ne con- 
sistent pas en une simple brasure au cuivre ou au laiton. Aucun métal 
étranger au fer n'apparaît entre l'âme et le fer battu apposé. Bien que 
celui-ci n'ait qu'une épaisseur de 1 ou 2 millimètres au plus, il adhère 
parfaitement à cette âme sur toute sa surface. 

Le fragment que nous donnons ici (fig. U'^), provenant de la grille du 
tombeau de Maximilien, explique ce procédé. Les feuilles de tùle ou de 



àU 




.21/1 i 



ter battu soudées ont été repoussées évidemment avant l'opération qui 
les a fait adhérer parfaitement à l'àme, puisque, après cette opération, il 
n'eût été possible que de les buriner, mais non de leur donner le modelé 
souple et doux du repoussage au marteau. 

Serrurerie d'assemblages. — Nous n'avons présenté dans cet article 
que des ouvrages de serrurerie soudés, découpés ou étampés, rivés par 
petites parties, tels ({u'il convient de le pratiquer pour les ferrures des 
huis. 

On façonnait cependant de grandes pièces de forge assemblées, telles 

VIII. — /i5 



[ SERRURERIE ] — 35i — 

que grilles, clôtures, ferrures de puits, etc. Ces ouvrages exigeaient l'em- 
ploi de moyens particuliers pour assurer leur solidité. Il ne s'agissait 
plus seulement de soudures ou de quelques rivures, mais de combinai- 
sons d'assemblages qui appartiennent exclusivement à la serrurerie. On 
comprendra facilement que des hommes qui, dans toutes les branches 
de l'architecture, savaient si bien adapter les formes à la matière em- 
ployée et à la mise en œuvre, aient cherché, dans les grandes pièces 
de serrurerie, à n'admettre que des compositions d'art se prêtant aux 
exigences du travail du fer. Alors les assemblages, les nécessités de la 
structure, loin d'être dissimulés, apparaissent franchement, deviennent 
les motifs de la décoration. L'artisan cherche d'ailleurs à donner à son 
œuvre une raison d'être pour les yeux ; il entend qu'on en comprenne 
l'organisme, pour ainsi dire, qu'on apprécie les efforts qu'il a faits pour 
allier intimement l'art à la nécessité de structure, aux qualités propres 
à la matière employée. Que ces façons de procéder ne soient pas du goût 
de tout le monde, qu'elles ne frappent que les esprits aimant à trouver 
l'empreinte de la raison dans les œuvres humaines, qu'elles gênent les 
natures paresseuses, nous l'admettons; mais nous sommes forcés de 
reconnaître aussi que l'art ne s'introduit réellement dans l'industrie que 
sous l'empire de principes vrais, clairs, se résumant en ceci : soumission 
de la forme à la nécessité, à l'emploi de la matière et aux qualités qui 
lui sont propres. 

Nous avons si bien perdu l'habitude du respect de ces principes, que 
nous demeurons surpris devant des œuvres où la raison a commandé 
à la forme, et que nous prenons pour subtilité ou une complication 
superflue une expression sincère. Cependant cacher un assemblage, par 
exemple, cela est plus subtil et plus compliqué que si nous le laissons 
apparent; c'est à coup sûr moins sincère; peut-être beaucoup moins 
solide et d'une exécution plus difficile. Assembler en équerre deux 
morceaux de fer carré au moyen d'un tenon, d'une mortaise et d'une 
goupille, comme on le ferait pour de la charpente ou de la menuiserie, 
cela ne. présente rien de compliqué extérieurement, puisqu'on ne voit 
rien du travail de l'ouvrier ; mais cette façon, convenable pour du bois 
qui se coupe facilement, qui a un fil, n'est pas justifiée si on l'applique 
à des barres de fer d'une épaisseur minime, fort difficiles à creuser ou à 
disposer avec tenons ; de plus, un pareil assemblage est toujours défec- 
tueux en ce que le tenon, très-menu, ne peut offrir assez de prise pour 
donner à l'assemblage une grande solidité. Si au contraire deux barres 
sont assemblées d'équerre, comme l'indique la figure U5, en A, la barre 
horizontale munie d'un talon B entrant dans une fourchette façonnée 
à l'extrémité de la barre verticale, l'assemblage est simple, large, solide, 
bien approprié à la matière. Que cet assemblage soit maintenu serré par 
un boulon à clavette détaillé en C, qu'une rondelle plus ou moins riche 
s'interpose entre la tête du boulon et la fourchette, la décoration de 
l'assemblage est toute trouvée et n'est en réalité que l'emploi raisonné 



— 355 ■ — [ SERRURERIE ] 

des moyens les plus naturels nécessaires à la solidité de l'œuvre. Qu'il 
y ait lieu de poser des barres verticales intermédiaires, la traverse hori- 
zontale aura des œils renflés D, à travers lesquels passeront ces barres. 




Si nous nous engageons dans la voie vraie, celle indiquée par la 
structure, la décoration de l'œuvre est pour ainsi dire tracée. En sup- 
posant que la grille doive être richement couronnée, le talon de la 
barre horizontale, la fourchette de la barre verticale, les extrémités 
des barres intermédiaires, fournissent des motifs d'ornementation qui, 
loin d'altérer le principe de la structure, ne font que l'appuyer (dg. Zi6). 
Cet exemple suffit pour faire saisir la méthode suivie par ces artisans 
serruriers du moyen âge. Ceux-ci ne font d'ailleurs, dans leur métier, 
qu'appliquer les méthodes admises dans les autres branches de l'archi- 
tecture de cette époque; développer la forme dans le sens indiqué par 
le besoin, la raison, la qualité de la matière. Et, de fait, nous ne saurions 
trop le répéter, on ne possède un art de l'architecture qu'à ces con- 
ditions. 

Quand on examine des œuvres de serrurerie du moyen âge, on observe 
que les fers sont, relativement à ceux que nous employons aujourd'hui, 
légers ; que ces ouvrages ont un aspect élégant, délié. Et en effet, une 
des qualités que doit posséder la serrurerie, c'est la légèreté, puisque la 
matière est très-résistante sous un petit volume. Le fer forgé cependant, 
s'il a une force considérable en agissant comme tirant, comme lien, est 
flexible; n'a pas de roide, et ne peut, debout, porter un poids assez lourd, 
à moins de lui donner une épaisseur que ne comporte guère ce genre 



SERUURERJE 



— 356 — 



d'ouvrages et qui augmente la dépense. C'est donc par des combinaisons 
d'assemblages que le serrurier peut suppléer au défaut de roideur de ce 
métal. Le fer résiste à une charge en raison du développement de ses 

4$" 




G- MMOIf. 



surfaces, et (lig. hl) une barre de for de O^^OS, carrée, A, ayant uur 
longueur de 2 mètres, qui ne pourra, posée verticalement, porter un 
poids de 1000 kilogrammes sans ployer, conservera son roide si elle est 
forgée à poids égal, suivant les sections B. Posée horizontalement, il en 
sera de môme ; la barre de fer résistera d'autant mieux à une charge, 
que ses surfaces seront plus développées : c'est ce principe qui a fait 
admettre dans nos constructions modernes les fers dits à T ou à double 'J' 
pour les planchers, les arbalétriers et pannes de combles. Nos serruriers 
du moyen âge ne possédant pas les puissants cylindres d'usines qui 
laminent le fer en barres côtelées, avec des ailes, suppléaient à cela par 
des combinaisons, souvent très-ingénieuses, atin de conserver à leurs 
ouvrages de ferronnerie la légèreté convenable. 

Leurs grilles de clôture sont, par exemple, composées par panneaux 
qui viennent s'embrever dans des montants rendus rigides au moyen de 
renforts et d'arcs-boutants très-habilement agencés. Les barres verticales 
destinées à porter sont tordues et quelquefois même composées de deux 
ou trois brins. Si un fer à section carrée porte une charge, il ploiera 



— 357 — [ SEimuREiUE ] 

nécessairement, non suivant la diagoiiale du carré, mais suivant une 
des faces. Faisant donc pivoter la diagonale du carré sur son centre, on 
donne à une barre, dans toute sa longueur et sur tous les points, la 
résistance que présente cette diagonale. C'est pourquoi on trouve si 
souvent dans la serrurerie du moyen âge des fers carrés, tordus, dont 



47 



A 





les angles de la section carrée forment des spirales. Ainsi (fig. Zi8), une 
barre à section carrée A, posée debout et soumise à une charge, ploiera 
suivant l'une de ses quatre faces; mais si, au moyen de la torsion, la 
diagonale parcourt tous les points du cercle inscrivant le carré (voyez en B), 
la barre résistera à la charge non plus suivant la résistance d'un côté du 
carré, mais suivant celle de la diagonale : or, celle-ci étant plus longue 
que l'une des faces, la résistance sera plus considérable. A longueurs 
égales, la barre tordue B sera plus lourde d'ailleurs et contiendra plus 
de matière que la barre simple A, puisque les angles du carré sont obligés 
de parcourir une spirale. A l'œil, cependant, la barre tordue sera plus 
légère que la barre simple, à cause des surfaces concaves que produisent 
nécessairement les faces du carré pivotant sur son axe. 

Par les mêmes motifs, les serruriers du moyen âge composaient-ils 
souvent des supports verticaux de fer, au moyeu de deux ou même de 
trois fers ronds tordus en façon de torsade ; ainsi augmentaient-ils les 
moyens de résistance sans augmenter sensiblement le poids des fers. 
Ces sortes d'ouvrages -demandant du soin, de l'adresse et un peu de 
réflexion, il s'est trouvé qu'un jour — les corps de métiers ayant perdu 
la force qui maintenait chez eux la main-d'œuvre à un niveau élevé — 
quelques architectes ont trouvé préférable — plutôt que de chercher 
sans cesse des formes raisonnées et nouvelles — d'admettre un certain 
goût prétendu classique, une sorte de formulaire applicable à toute 
œuvre et à toute matière (ce qui simplifiait singulièrement leur travail), 
ont déclaré que toutes ces recherches, résultat de l'expérience, de l'étude 
et d'une fabrication perfectionnée, n'étaient qu'un produit du caprice 
ou de l'ignorance. Il n'est pas besoin de dire que cette façon d'apprécier 



[ SERRURERIE J — 358 — 

toute une face de l'art de l'architecture et les industries qui s'y rattachent, 
devait être fort prisée par la classe nombreuse des gens qui ne veulent 
pas se donner trop de peine. Aussi la serrurerie du moyen âge fut-elle 
fort mal vue pendant ces derniers siècles, et l'on trouva de bon goût de 
reproduire en fer (comme on peut le voir à la grille de la cour du Mai 
à Paris) des ordres avec leurs chapiteaux, leurs entablements, leurs stylo- 
bates, etc. ; le tout fabriqué en dépit de la matière et des moyens qu'elle 
impose à ceux qui en connaissent les qualités et prétendent les utiliser. 

Il y a, dans les assemblages de la serrurerie du moyen âge, un sujet 
inépuisable d'enseignement. Par des motifs faciles à saisir, on préfère 
aujourd'hui ne point appliquer le raisonnement aux choses qui touchent 
à l'art de l'architecture ; ce sont du moins les principes que professent 
beaucoup d'artistes. Il est certain qu'à leurs yeux, ces artisans du moyen 
âge, en raisonnant ainsi ce qu'ils faisaient, en prenant toujours la struc- 
ture comme motif de décoration, étaient dans la mauvaise voie. Éco- 
nomes de la matière, ils arrivaient au but par les moyens les plus vrais. 
Loin de cacher ces moyens, ils les montraient, s'en faisaient honneur. 
En effet, quand un moyen est simple, pratique, il n'y a pas lieu de le 
cacher; si ce n'est, au contraire, qu'un expédient étranger à la nature 
de la matière mise en œuvre, qui ne présente pas de garanties sérieuses 
de solidité, qui exige l'emploi de ressources hors de proportion avec le 
résultat, on ne saurait trop le dissimuler, et c'est ce qu'on fait habituel- 
lement dans notre serrurerie fine de bâtiment. 

Nous disions tout à l'heure que les serruriers du moyen âge, lorsqu'ils 
avaient à fabriquer des grilles d'une certaine étendue, procédaient par 
une suite de panneaux s'embrevant dans des montants. Nous ne savons 
si ces artisans avaient observé et calculé les effets de la dilatation du fer; 
il n'en est pas moins certain que par l'emploi, de cette méthode on évitait 
les inconvénients qui résultent de la mise en place de grandes parties de 
grilles solidaires. Alors celles-ci s'allongeant par la chaleur ou se retrai- 
tant par le froid, causent des mouvements incessants, dont le moindre 
danger est de briser les scellements, de faire gauchir les montants, 
d'empêcher les battements des parties ouvrantes de fonctionner, de 
fatiguer les assemblages. On croit parer à ces inconvénients au moyen de 
tenons et de goupilles ou de boulons gais, c'est-à-dire posés en laissant 
du jeu. Mais cela ne peut se faire qu'aux dépens de la solidité de l'ouvrage. 
Au contraire, le système de grilles posées par panneaux laissait aux fers 
la facilité de se dilater, tout en conservant à l'ensemble une solidité égale, 
quelle que fût la température. 

Les montants principaux des grilles se composaient donc généralement 
d'une âme avec deux jouées formant feuillures, dans lesquelles s'embre- 
vaient les panneaux. Il fallait, dès lors, que ces montants fussent bien 
maintenus dans leur plan vertical dans les deux sens, au moyen d'arcs- 
boutants ou de contre-fiches scellées. Ces accessoires nécessaires four- 
nissaient, comme toujours, un motif de décoration. 



— 359 — 




Voici (fig. (x9) un de ces motifs de montants, avec feuillures propres 



[ SERRURERIE ] — 360 — 

à recevoir des panneaux de grille et avec arcs-boutants. En A, est tracée 
la section du montant sur ab. L'àme c se compose de deux fers d'un 
pouce sur six lignes, laissant entre eux un intervalle de quatre lignes. 
Deux jouées d sont rivées à ces âmes. Le profd B fait voir que Iss jouées 
possèdent deux renforts e, formant larmiers et munis de talons en contre- 
bas, servant de butée aux deux arcs-boutants D. A partir du niveau g, 
ces arcs-boutants se divisent chacun en deux branches (voyez la face F 
en h), de sorte que ces deux arcs-boutants ont quatre scellements propres 
à empêcher le dévers du montant, soit dans le plan de la grille, soit 
perpendiculairement à ce plan. En k et /, les arcs-boutants et les jouées 
sont percés de trous barlongs dans lesquels passent les doubles clefs 
chevauchées (détaillées en Gj, percées elles-mêmes à leurs extrémités 
antérieures et postérieures pour recevoir les clavettes H, au moyen des- 
quelles tout le système est fortement serré. Ces clavettes enfoncées, leur 
extrémité m est recourbée au marteau'. 

Les armatures de puits présentent encore d'assez nombreux exemples 
de belle serrurerie d'assemblages. Si la margelle du puits était adossée 
à un mur, la poulie était suspendue à une potence scellée dans ce mur. 
On peut voir encore une de ces potences à poulie attachée au mur d'une 
maison du xv" siècle sise en face de la cathédrale de Moulins (fig. 50, 
en A). Les fers formant équerre et quart de cercle ont 0"',03'i + O^jO^l 
(15 lignes 4-18 lignes). Ces fers sont chanfreinés au marteau sur leurs 
arêtes (voyez la section b faite sur cd), et ces chanfreins s'arrêtent au 
droit des assemblages. Les redents et l'oi-nement du sommet sont rivés 
sur les bandes principales. Pour rendre solidaires les trois redents du 
triangle, deux cercles g moisent leurs extrémités au moyen de rivets. 
Le redent supérieur h a son extrémité recourbée en boucle pour passer 
le rivei qui maintient les rosaces doubles de tôle /. A l'extrémité de la 
bande horizontale, est un renfort K, qui reçoit une tringlette verticale, 
sur l'extrémité coudée de laquelle est rivé un petit toit de tôle m (n en 
plan), destiné à couvrir la corde de la poulie au point où elle se trouve 
en contact avec le fer. Cette poulie tourne au moyen d'une tête de bou- 
lon qui passe dans sa bielle-. On observera que les redents et môme 
l'ornement du sommet ne sont pas une simple décoration, mais ajoutent 
à la résistance du triangle de fer en étrésillonnant ses côtés, et en for- 
mant au-dessus de la bande horizontale comme une fermette. Aussi le 
serrurier a-t-il pu n'employer que des fers d'un faible échantillon rela- 
tivement à la longueur de la potence et au poids qu'elle doit soutenir; 
or, cette potence fonctionne depuis plus de quatre cents ans. 

' Ces détails sont recueillis sur diverses pièces de grilles de la fin du xiv'' siècle. L'arc- 
boutant et ses clefs ont été dessinés par nous, parmi des débris de grilles à Matines. 
Quant aux montants à feuillures pour recevoir des panneaux de grille, on en retrouve 
assez fréquemment en France, en Belgique et en Allemagne. 

^ M. Millet, architecte de la cathédrale de Moulins, a bien voulu relever cette ferrure 
avec le plus grand soin pour nous la communiquer. 



[ SERRURERIE ] 




En B, est figurée une seconde potence, composée d'après un autre 

VIII. — 46 



[serrurerie ] — 362 — 

système, mais présentant au moins autant de rigidité que la première. 
Les fers des côtés du triangle donnent la section y^, et ceux de l'inté- 
rieur la section q. Dans le grain d'orge ménagé le long de ces fers, 
entrent les ornements de fer battu qui roidissent tout le système. Les fers 
du triangle et de l'intérieur sont assemblés à tenons avec clavettes, ainsi 
que le montre le détail s. Cette potence pivote dans deux pitons scellés 
à la muraille '. 

Nous ne saurions trop insister sur ce point : dans les ouvrages de 
serrurerie du moyen âge, on ne cherche pas à dissimuler les assemblages. 
Les fers, au droit de ces assemblages, restent francs ou prennent plus de 
force, comme nous l'avons montré dans l'exemple figure io. On se garde 
bien de diminuer leur résistance là où ils fatiguent. 

Outre les grilles disposées par panneaux s'embrevant entre des mon- 
tants, on faisait aussi des grilles par compartiments assemblés, et cela 
par des moyens simples et solides. Cette grille (fig. 51) fournit un 
exemple de ces sortes de combinaisons -. C'est un ouvrage du xv* siècle. 
Il se compose de montants A scellés dans le pavé. Entre ces montants, 
renforcés en B, sont serrées des traverses C, lesquelles portent un petit 
tenon à chaque extrémité. La partie supérieure des montants se termine 
par un fort goujon rivé sur la barre d'appui D. Des cercles inscrivant des 
quatre-lobes sont inscrits entre les montants, la traverse et la barre 
d'appui. Des demi-cercles remplissent la partie inférieure. En a, b et c, 
sont tracées les sections de la traverse C, des cercles et des quatre-lobes; 
en d, est figurée l'extrémité des lobes. Des goujons rivés e réunissent 
toutes ces pièces dont les sections hexagonales se prêtent à une juxta- 
position parfaite. Cet ensemble présente beaucoup de solidité, est facile 
à assembler, et n'exige de soudures qu'à l'extrémité des lobes et pour 
fermer les cercles. Les montants n'ont que 0™,02i de largeur sur 0'",0/i2 
d'épaisseur. 

Les armatures de puits posées au-dessus des margelles présentaient 
aussi des combinaisons d'assemblages de serrurerie intéressantes à étu- 
dier. Dans les cours des châteaux, des monastères, au milieu des carre- 
fours, on voyait de ces belles ferronneries portant les poulies des puits. 

Malheureusement, presque tous ces ouvrages ont été détruits, et si 
Ton en voit encore en place, c'est qu'ils ont été oubliés. A Sens, à Troyes, 
à Semur, à Beaune, dans la cour de l'Hôtel-Dieu à Dijon, quelques 
débris de ces armatures existent aujourd'hui et datent des w^ et 
XYi'' siècles. D'anciennes gravures nous donnent aussi l'apparence de 
ces ferrures de puits, mais n'en reproduisent pas les assemblages. Nous 

1 Cette potence était scellée le long d'une muraille de tour à Carpentras, au-dessus 
d'un petit puits. Il en existe encore une à peu près semblable à Avignon ; mais cette 
dernière était destinée à porter une torche (xv^ siècle). 

2 II existe une grille semblable à celle-ci à Gand (salle d'armes). On en voyait une 
autre à peu près pareille dans l'église de Saint-Denis, avant la restauration de 1816 
(dessins de Percier). 



— 363 — L SERRURERIE ] 

sommes réduit donc à citer un assez petit nombre d'exemples. Le pre- 
mier que nous donnons n'existe plus et ne nous est connu que par un 
dessin de Garneray'. Cet ouvrage de ferronnerie parait dater de la fin 




du xu^ siècle, et se trouvait placé dans les dépendances du château 
de xMarcoussis. Le second se voit encore à Troyes, et le troisième dans 

' Ce dessin est en notre possession et indique les assemblages, observés avec soin. 



PERHUREBIE 



— 36a — 




la cour de l'Hôtel-Dieu de Beaune; ces deux derniers appartiennent 
au xv^ siècle. 



— 365 — [ SERRURERIE ] 

La figure 52 reproduit l'armature du puits de Marcoussis. Cette arma- 
ture se composait de trois tiges de fer carré, avec arcs-boutants à la base 
pour arrêter le hiement, c'est-à-dire le mouvement pivotant qu'eussent 
pu éprouver ces trois barres. Celles-ci sont d'ailleurs un peu inclinées 
vers le centre. Un cercle de fer battu les réunit à leur sommet, et reçoit, 
en outre, des liens en redents qui donnent du roide à tout l'ouvrage et 
maintiennent les trois pieds-droits dans leur plan. Du cercle partent, 
au-dessus des barres, trois volutes pincées au niveau a par des moises. 
Au milieu de ces trois volutes passe le poinçon b, auquel est suspendue 
la poulie. Le cercle, les moises des volutes et le poinçon étaient ornés 
de fers battus découpés et rivés. 

L'armature du puits de Troyes n'est pas d'une forme aussi gracieuse 
que celle du puits de Marcoussis, mais sa composition et ses assemblages 
méritent d'être signalés. La margelle A (fig. 53) est ovale à l'intérieur, 
octogone irrégulière extérieurement. Trois montants sont scellés sur 
cette margelle même, de façon à présenter en plan un triangle à côtés 
inégaux, disposition qui permet à trois personnes de puiser de l'eau en 
même temps. Deux personnes peuvent se placer en a et b, et la troisième 
en c. Trois poulies sont suspendues à l'armature au moyen d'une sorte 
de guirlande B attachée au poinçon, puis à deux barres horizontales 
passant par les œils d, projetées en d' sur le plan A. Les trois tiges for- 
mant pavillon D suspendent le poinçon, comme dans l'exemple précé- 
dent, et sont maintenues au sommet des trois montants au moyen d'une 
sorte d'embrèvement et d'un fort boulon à clavette G. Les montants se 
composent de deux tiges rondes de 0'°,02 de diamètre chacune, tordues 
en manière de torsade; une bague E les décore vers le milieu. A la base, 
au scellement, sur la margelle, ces montants sont accompagnés chacun 
de deux œils (voyez le détail F) recevant les boucles auxquelles on atta- 
chait le crochet de la corde, lorsqu'elle était veuve des seaux, car chaque 
personne qui venait puiser apportait ses vases. 

L'armature du puits de l'Hôtel-Dieu de Beaune est parfaitement con- 
servée. Elle se compose de trois montants, d'un cercle de fer battu qui 
les réunit, et d'un pavillon à trois branches droites, le tout décoré de 
tôles découpées. Cette armature est gravée dans l'ouvrage de MM. Verdier 
et Cattois *, et il ne nous paraît pas nécessaire de la reproduire ici. 

Dans la serrurerie, la simplicité des assemblages contribue beaucoup 
à la solidité. Si l'on tourmente trop le fer, soit à la forge, soit avec le 
burin, on le rend cassant, on lui enlève une partie de sa force. Il importe 
donc de combiner les assemblages de ferronnerie en laissant au fer son 
nerf. C'est au droit des assemblages que les armatures de ferronnerie 
doivent présenter la plus grande résistance ; il n'y a donc pas à compli- 
quer les façons sur ces points et à diminuer les forces. Nous avons déjà 
présenté dans cet article, et dans l'article Grille, un certain nombre 

* Architecture domestique, t. I. 



[ SERRUREUIE ] — 366 — 

d'ouvrages assemblés qui constatant l'attention des serruriers du moyen 
âge à laisser aux l'ers la plus grande résistance possible aux points d'at- 
tache, de liaison; à éviter les affaiblissements causés par les trous de 




boulons, ou par les passages d'une barre dans une autre. En effet, les 
trous sont habituellement renflés, les fers croisés sont coudés et non 
aff"amés; les rivures mômes sont faites dans les parties larges et là où le 



— 367 — [ SERRURERIE ] 

fer est pur. La lime et nos moyens mécaniques, avec lesquels on arrive 
à couper le fer comme on coupe du bois, ont fait introduire dans la 
ferronnerie un système d'assemblages qui se rapproche beaucoup trop 
de celui de la menuiserie. Gela produit peut-être des ouvrages, d'une 
apparence plus nette, mais la solidité y perd, et notre serrurerie se 
disloque facilement ou se brise au droit des assemblages. La question est 
toujours une question de forge, et si les assemblages qu'on fait aujour- 
d'hui dans la serrurerie sont trop souvent défectueux, c'est qu'on préfère 
recourir à la mécanique plutôt que de façonner le fer au marteau et à 
bras d'homme. 

11 serait trop long de donner dans cet article tous les assemblages 
adoptés par les serruriers du |moyen âge. Nous nous contentons d'en 
présenter quelques-uns. Voici (fig. 5/i) des assemblages à trous renflés. 
Les châssis de grille assemblés à tenons et goupilles ne présentent aucune 
solidité; il est facile d'ailleurs de faire sortir les tenons de leurs mor- 
taises, en faisant sauter la goupille à l'aide d'un poinçon. L'exemple A 
présente l'angle d'une grille de fenêtre en saillie sur le nu du nun\ ce 
qu'on nommait un cabaust^. La barre d'angle passe dans un trou renflé 
posé diagonalement en a, les traverses horizontales b étant forgées d'un 
seul morceau avec leurs retours. L'exemple B donne un fragment de 
rampe ; tous les fers passent les uns dans les autres et ont dû être posés 
ainsi. Les barres d'extrémités c, et celles intermédiaires de deux en 
deux c' , ont été façonnées avec le trou renflé d, à travers lequel les 
tigettes e ont été passées et rivées. Les barres /ont été coulées dans la 
barre d'appui y ; après quoi, les trous renflés h ont été façonnés entre 
chacune de ces barres f. Alors on a passé les extrémités des barres c c' 
par les trous A; ainsi les barres /'ont été prendre leur place entre les 
brindilles e. On a passé les barres c et / par les trous renflés de la traverse 
basse i; on a rivé les extrémités des barres c, c' , sur les rondelles k, rap- 
portées sur la barre d'appui ; puis, pour terminer, on a posé les bagues, 
qui sont simplement enroulées et non soudées. Le retour m, avec son 
œil renflé n, forme poignée à chaque extrémité de la rampe, et fait l'office 
d'une équerre, en arrêtant le roulement des barres verticales. Impossible 
de désassembler une pareille grille, à moins d'arracher les scellements o 
et de couper les rivets. Le figuré G piésente encore une grille saillante, 
un cnbaust. En p, sont les scellements dans le mur. Le mentonnet q, 
formant corbeau, est lui-même scellé et sert de repos au talon /■. Les 
assemblages à trous renflés de cette grille sont trop simples pour avoir 
besoin d'explications. En D, est une équerre de grille ouvrante, avec sa 
fourchette détaillée en T^. On voit encore à Troyes une belle grille sail- 

1 D'où est dérivé le mol cabaret (de cabia). Les boutiques oii l'ou vendait le vin en 
détail étaient fermées de grilles saillantes sur la voie publique, de cabausfs, cabarets. 
11 y a peu d'années, toutes les boutiques de marchands de vin étaient encore munies de 
barreaux, en souvenir de celte tradition. 

2 L'exemple A provient d'une grille du château de Tarascou (xv<^ siècle). L'exemple D, 



— 368 — 




lante de fenêtre ou de boutique, datant de la fin du xv* siècle ; nous 
croyons nécessaire d'en donner quelques parties. 



(l'un gardc-fDU (démonté) dessiné par nous à Poitiers, dans un dépôt de ferrailles de 
l'ancien palais des comtes (xiv^ siècle probablement). L'exemple C, d'une gorille de bou- 
tique dessinée par nous à Chartres, en 1835 (xv'^ siècle). 



— 369 — 




Ce cabaust a '2-,10 de largeur, et se compose de deux travées saillantes. 
Trois montants, deux d'angle et un d'axe, séparent ces travées compo- 



VIII. — ^7 



[ SERRURERIE ] — 370 

sées chacune de quatre divisions de brindilles enroulées, avec fleurons 
de fer battu. Deux montants en retraite, scellés au mur par des agrafes, 
maintiennent tout le système. La figure 55 montre les supports inférieurs 
de cette grille. Les montants d'angle A, et ceux B appuyés à la nmraille, 
sont réunis par la console C. La traverse basse D passe derrière le mon- 
tant A, ainsi qu'on le voit en D' et A', sur un repos a; et la brindille G porte 
un goujon qui, passant à travers les deux trous, est rivé en dehors sur 
une rondelle et deux rosettes de fer battu. Les brindilles sont réunies 
aux montants intermédiaires ou entre elles par des embrasses. Des tôles 
gravées garnissent les montants et traverses, tant pour couvrir les assem- 
blages que pour donner à l'œil plus de corps à la grille. Les fers d'angle 
ont 0",022 (voyez en E la section d'un de ces fers, avec sa couverture de 
tôle). Les rosettes F' sont maintenues aux brindilles au moyen d'un rivet 
passant par l'œil F. Chacune des brindilles est donc d'une seule pièce et 
sans soudure (voyez en H). 

fà L'arrangement des consoles C est à remarquer. Cette façon de donner 
de lîi puissance au redent de la console, qui porte toute la charge de la 
devanture de fer, par le bouton extrême et les quatre volutes, ne manque 
ni d'adresse ni de grâce. C'est d'ailleurs le point de soudure des deux 
montants A et B antérieur et postérieur. La décoration n'est donc, ici 
encore, que la conséquence du procédé de fabrication. La serrurerie 
française, jusqu'à la fin du xvi^ siècle, ne se départ pas de ce principe. 
Elle demeure ferronnerie et ne cherche pas à imiter des formes apparte- 
nant à d'autres branches de l'industrie du bâtiment; on n'en peut dire 
autant de la serrurerie italienne. 

Celle-ci, dès le xv^ siècle, s'écarte des formes qui lui appartiennent en 
propre, pour aller reproduire en miniature des ordres, des entablements, 
des pilastres, des membres d'architecture antique qui sont du ressort 
de la maçonnerie. C'est ainsi qu'on pensait faire un retour vers l'anti- 
quité ; tandis que chez les Grecs, aussi bien que chez les Romains, les 
objets de métal affectent les formes convenables à la matière. 

A notre tour, quand nous prétendions faire un retour vers l'antiquité 
en nous appuyant sur les interprétations fausses dues aux artistes italiens 
pendant la renaissance, nous ne faisions que perpétuer ces erreurs, dont 
à peine aujourd'hui on cherche à revenir. 

De l'autre côté du Rhin, on fabriqua de merveilleux ouvrages de 
serrurerie pendant les xv*" et xvi^ siècles. Les grilles du tombeau de 
Maximilien à Innsbriick, celles des cathédrales de Constance, de Munich. 
d'Augsbourg, qui datent du xvi* siècle, sont de véritables chefs-d'œuvre, 
et mériteraient de figurer dans une publication spéciale. Il faut recon- 
naître toutefois qu'il y a dans ces ouvrages de ferronnerie une certaine 
exagération de formes, des recherches dont on s'est abstenu en France 
pendant le moyen âge et même pendant la renaissance. La serrurerie 
fine des châteaux de Gaillon, d'Écouen, dont on conserve quelques frag- 
ments; la porte de fer forgé et repoussé de la galerie d'Apollon au 



— 371 — [ SIEGE ] 

Louvre, sont des ouvrages de la plus grande valeur, et qui nous font 
assez voir que l'industrie moderne, sous ce rapport, malgré l'étendue de 
ses moyens, n'atteint qu'exceplionnellement à cette perfection. 

SIEGE, s. m. La Gaule, vaincue par Rome, demeura en paix pendant 
près de trois siècles. Les populations gauloises, enrôlées dans les légions 
romaines, allèrent faire la guerre en Espagne, en Afrique, en lUyrie, en 
Asie Mineure; mais leur pays, depuis le règne de Néron jusqu'aux der- 
niers empereurs d'Occident, jouit de la plus complète tranquillité. Qui 
eût pensé alors à fortifier des villes qu'aucun ennemi connu ne devait 
attaquer? La Germanie elle-même, si longtemps menaçante et dont les 
hordes avaient pénétré jusqu'au centre de la Gaule à plusieurs reprises, 
était alliée de Rome et lui fournissait des soldats. La Bretagne n'avait 
subi le joug impérial que très-incomplétement, mais elle ne songeait pas 
à prendre l'offensive. L'Espagne était romaine autant que l'Italie. Calme, 
livrée au commerce, à l'agriculture et à l'industrie, fournissant à Rome 
ses meilleures légions, éloignée même des intrigues de palais qui, sous 
les empereurs, ensanglantaient encore l'Italie, la Gaule pouvait croire 
h la paix éternelle. Aussi la stupéfaction fut-elle grande quand on vit 
tout à coup apparaître au nord-est les têtes de colonnes des barbares. 
La défense n'était préparée nulle part. Depuis longtemps les villes avaient 
franchi leurs anciennes murailles ou les avaient détruites ; les camps 
fortifiés établis par César, maintenus par les premiers empereurs, étaient 
abandonnés, effacés par la culture, les villes et les bourgades. Après ce 
premier flot de barbares, qui passa comme une trombe, sans trouver 
d'obstacles, et qui retourna d'où il était venu, chargé de butin , les villes 
gauloises, épouvantées, démolirent les monuments les plus éloignés du 
centre de la cité, et s'empressèrent d'élever avec leurs débris des mu- 
railles munies de tours. L'empire était alors en dissolution, ces travaux 
des municipes ne purent être faits avec ensemble et d'après une donnée 
générale. Chacun d'eux se renferma comme il put, et, quand arrivèrent 
les nouveaux débordements de barbares, ces défenses ne firent qu'irriter 
ces conquérants inconnus, sans pouvoir leur opposer des obstacles 
sérieux. D'ailleurs, pour défendre une ville, que sont des remparts, si 
derrière eux ne se trouvent pas des troupes expérimentées, de bons ingé- 
nieurs, des capitaines habiles et de sang-froid, des approvisionnements 
de toute nature, et si les défenseurs n'ont pris l'habitude de l'ordre et 
de la discipline ? On ne peut donc dire que les villes gauloises, fortifiées 
à la hâte au v siècle, aient été assiégées, puisqu'elles ne pouvaient se 
trouver dans les conditions les plus ordinaires d'une défense. Elles étaient 
investies, prises d'assaut après une résistance inutile, et mises à sac. Ces 
hordes de Huns, de Wisigoths, de Vandales, n'avaient et ne pouvaient 
avoir d'autre tactique, en fait d'attaque de places fortes, que l'audace, 
le mépris du danger, la furie qui fait franchir les obstacles sans tenir 
compte de la vie du soldat. 



[ SIÈGE ] — 372 — 

L'art si avancé de l'ingénieur romain, soit pour défendre, soit pour 
attaquer les places, était perdu en Occident, et ne devait reparaître 
qu'après de longues périodes de guerre et de désastres. 

Les sièges entrepris par les Mérovingiens (autant que les textes nous 
permettent de les apprécier) ne consistent qu'en travaux peu importants 
de contrevallations, et qu'en assauts répétés. Si les villes résistent tant 
soit peu, le découragement, les maladies, ont bientôt réduit à néant les 
troupes d'assiégeants. Cependant les barbares eux-mêmes avaient em- 
prunté aux Romains ou aux Orientaux quelques-uns de leurs moyens 
d'attaque. Grégoire de Tours' parle de béliers qu'Attila aurait employés 
pour battre les murs d'Orléans. Aétius, comme on sait, le força d'ailleurs 
à lever ce siège; mais dans ces temps intermédiaires entre le régime 
romain et l'établissement féodal en France, il n'est question ni de tra- 
vaux réguliers d'investissement, ni de mines méthodiquement tracées, ni 
de ces engins que l'empire d'Orient avait pu emprunter aux Grecs, ni de 
tranchées de cheminement, ni de ces plates-formes (aggeres) que savaient 
si bien élever les troupes impériales en face des remparts d'une place 
forte. Lorsque les Normands flrent irruption dans le nord et l'ouest de 
la Gaule, sous les Carlovingiens, ils ne trouvèrent devant eux que des 
villes palissadèes à la hâte, des forts de bois, des défenses en ruine ou 
mal tracées. Ils assiégeaient ces places à peine fermées, s'en emparaient 
facilement, et emportaient leur butin sur leurs bateaux, dans des camps 
retranchés qu'ils établissaient sur les côtes, près de l'embouchure des 
fleuves ou dans des îles. Il n'est pas douteux que ces peuples Scandinaves, 
traités de barbares par les choniqueurs occidentaux, étaient, au point 
de vue militaire, beaucoup plus avancés qu'on ne l'était dans les 
Gaules. Ils savaient se fortifier, se garder, approvisionner et munir leurs 
camps d'hiver : et en cela ils montraient bien leur origine âryane; les 
Aryas ayant laissé partout où ils ont passé les traces de ces travaux 
défensifs, de ces oppida, dont l'assiette est toujours bien choisie. Or, qui 
sait comment on peut se défendre, sait comment on peut attaquer; la 
défense d'une place n'étant autre chose que la prévision des moyens 
qu'emploiera l'attaque. 

Il ne nous reste que bien peu de défenses qui datent de l'époque du 
premier établissement des Normands sur le sol des Gaules -; mais dans 
les contrées envahies et occupées par ces aventuriers, l'art de la fortifi- 
cation se développant plus rapidement et sur des données beaucoup plus 
intelligentes que partout ailleurs en France, on peut supposer que ces 
terribles Normands avaient apporté avec eux des éléments d'art mili- 
taire d'une certaine valeur relative. Tous les témoignages historiques 
nous les montrent s'acharnant à l'attaque des places fortes, tandis que 
les troupes gauloises sont bien vite rebutées par les difficultés d'un siège. 

1 Livre II, cliap. vu. 

' Ces défenses ne sont que des camps reU-anchés, des lignes propres à protéger un 
promontoire, une côte, contre les attaques venant de l'intérieur du pajs. 



._ 373 — [ SIÈGE ] 

Des hommes habitués aux constiuclions navales et ;\ tous les travaux 
qu'exige une navigation sur des bâtiments d'un très-faible tonnage, ac- 
quièrent une adresse et une rapidité dans les manœuvres qui les rendent 
aptes aux labeurs des sièges. Encore aujourd'hui nos matelots sont les 
hommes les plus expéditifs et les plus adroits qu'on puisse Irniver, s'il 
s'agit d'élever un épaulement, de le palissader et de le munir d'artil- 
lerie, parce qu'ils ont contracté et entretenu cette habitude de réunir 
instantanément leurs forces pour un objet spécial. Plus tard, lorsque 
Guillaume le Bâtard descend en Angleterre, on ne peut méconnaître la 
sup'riorité relative de ses troupes, soit pour (Construire, approvisionner 
et mettre à Ilot une flotte, soit pour opérer rapidement une descente ; 
soit, lorsque l'Angleterre est en partie soumise, pour élever des châteaux 
et des défenses propres à dominer la population des villes et des cam- 
pagnes. De toutes les conquêtes faites depuis l'empire romain, aucune 
ne réussit mieux que celles des Normands. Du jour où ils ont mis le pied 
dans Tile saxonne, ils ne font que s'étendre, que se fortifier peu à peu, 
sans reculer d'un pas. Le même fait se présente en Calabre, en Sicile. 
Or, des résultats si généraux et si rares alors, ne sont pas l'effet du hasard, 
mais doivent dépendre d'une organisation militaire relativement forte, 
régulière, d'un art déjà développé, et surtout d'une habitude de la 
discipline qui était un fait exceptionnel alors parmi les armées occiden- 
tales. La discipline n'est jamais plus nécessaire dans les armées que 
quand il s'agit d'assiéger ou de défendre une place; aussi, pendant les 
X® et xi^ siècles, les Normands ont pris un nombre prodigieux de forte- 
resses ; ils ont su les défendre de manière à décourager bien souvent les 
troupes assiégeantes. On peut en conclure qu'indépendamment de leur 
bravoure, les armées normandes étaient fortes par la discipline, par l'ha- 
bitude et la régularité du travail; partant, qu'elles ont été les premières 
qui, au commencement du moyen âge, aient attaqué les places avec une 
certaine méthode. 

Le système féodal primitif, incomplet encore, qui se prêtait merveilleu- 
sement à la défense morcelée, était impropre à pratiquer l'art de l'attaque 
des places. En effet, les troupes de gens de guerre que réunissaient les 
seigneurs féodaux ne devaient qu'un service limité sur l'année quarante 
jours en moyenne ; on ne pouvait entreprendre avec ces corps armés que 
des expéditions passagères, des coups de inain, et cela explique comment 
la féodalité crut, dès le xi' siècle, être invincible dans ses châteaux. Il fal- 
lait des armées pour attaquer et prendre ces places. Il n'y a pas d'armées 
où il n'y a pas dépeuples; alors le fait ni le mot n'existaient. Les rois 
de France eux-mêmes, autant qu'on peut donner ce nom aux chefs qui, 
sur le territoire des Gaules, étaient reconnus comme suzerains par de 
nombreux vassaux, depuis les Garlovingiens jusqu'à Philippe-Auguste, 
n'avaient point d'armées permanentes et ne pouvaient entreprendre des 
sièges longs. Toutes les questions de guerre ne se vidaient jamais d'une 
manière définitive, et l'expédition commencée sous les auspices les plus 



L SIÈGE ] — 37i — 

favorables était réduite bientôt à néant par l'abandon de ces grands 
vassaux, qui ne pouvaient retenir les hommes conduits par eux, sous 
leurs bannières, passé un certain délai. 

Les croisades, entre autres résultats considérables, furent certaine- 
ment le premier point d'appui de la monarchie française, pour réduire la 
féodalité sous sa domination. En Syrie, on prit l'habitude de la guerre 
longue ; les rapports avec Byzance mirent les armées occidentales en 
possession des moyens d'attaque employés par les armées romaines. 
Aussi est-ce au retour de ces expéditions, fussent-elles même malheu- 
reuses, que nous voyons en Occident l'art des sièges pratiqué par les 
suzerains, prendre une consistance, s'attaquer à la féodalité pour la 
réduire peu à peu, château par château, et cela depuis Philippe-Auguste 
jusqu'à Louis XL 

C'est à dater des premières croisades que l'attaque des places fortes 
se fait d'après certaines règles, méthodiquement ; mais en même temps 
l'art de la fortification se développe, et atteint en France une perfection 
extraordinaire. 

Si l'on compare nos fortifications de la fin du xii'' siècle et du com- 
mencement du XIII'' avec celles qui furent élevées à la même époque 
en Italie, en Allemagne, en Angleterre, on ne peut méconnaître la supé- 
riorité des fortifications françaises. Cette supériorité de la défense n'était 
que la conséquence de la supériorité de l'attaque. C'est qu'en effet le 
gros des armées des croisés était composé principalement alors de Fran- 
çais, c'est-à-dire des contingents fournis par le Brabant, les Flandres, 
l'Ile-de-France, la Picardie, la Normandie, l'Anjou, le Poitou, le Berry, 
la Guyenne, l'Auvergne, la Bourgogne, le Lyonnais, la Provence, le 
Languedoc et>la Champagne. Ce sont ces armées de croisés qui, au retour, 
sont employées à des guerres sérieuses, longues, à des sièges difficiles. 
Ce sont les troupes de Philippe-Auguste, celles de Simon de Montfort, 
plus tard celles de saint Louis. 

En Syrie, ces armées emploient des ingénieurs lombards, génois et 
grecs, qui avaient conservé et môme perfectionné les traditions des armées 
romaines'. Bientôt, par suite de cette faculté particulière aux peuples de 
nos pays, nous nous approprions les méthodes de ces auxiliaires, trop 
souvent hostiles; nous rentrons en France, et nous employons ces mé- 
thodes contre nos ennemis. Or, les ennemis, dans un pays féodal, sont 
ou peuvent être partout. Aujourd'hui ce seront des Albigeois, demain 
des grands vassaux ligués contre le pouvoir royal. De toutes parts les 

' A Byzance, l'art de V ingénieur militaire s'était conservé, ou plutôt n'avait jamais 
cessé d'être pratiqué. La Bibliothèque impériale de Paris, celles du Vatican, de Vienne, 
de Bologne, de Turin, d'Oxford, etc., possèdent des manuscrits grecs relatifs à l'art de 
l'ingénieur militaire, contenant des récits de sièges et de combats empruntés aux divers 
âges do la Grèce, depuis le siècle de Thucydide jusqu'aux premières années du Bas-Empire. 
Ces manuscrits ont été recueillis par ]\I. C. Wescher, sous le titre de : Poliorcétique des 
Grecs (Imprimerie impér.. Pion, edit.). 



_ 375 — [ SIÈGE ] 

forteresses s'élèvent redoutables ; elles ne sont pas plutôt élevées, qu'elles 
sont attaquées, prises, reprises, augmentées, pcrlectionnées. Ainsi se 
constitue un art véritable, dont on s'est. peu occupé, il est vrai, mais qui 
n'en a pas moins eu, sur le caractère et les mœurs de la nation, une 
inlluencc considérable. 

Nous disions tout à l'heure que sous les Méroviugicns, et mènu' jus- 
qu'aux derniers des Garlovingiens, l'art de la guerre, très-borné, n'allait 
pas jusqu'à savoir attaquer ou défendre une place, et que si des hordes 
de barbares envahirent si facilement le sol des Gaules pendant les v' et 
vi'' siècles, cela tenait à la longue paix dont on avait joui sous l'empire 
des Césars, et à l'incurie des municipes, qui n'avaient ni remparts 
autour de leurs villes, ni le souci de les munir et de les garder. Les 
Gaules s'étaient déshabituées de la guerre. Au xii"' siècle, il n'en était plus 
ainsi; depuis six cents ans on ne cessait de se battre sur le sol occidental 
de l'Europe. La féodalité s'était installée dans toute sa puissance, et avec 
elle la guerre à l'état permanent. Le vieil esprit gaulois, si bien dépeint 
par César, s'était ranimé au milieu des luttes perpétuelles des premiers 
tem.ps du moyen âge, et la féodalité, tout oppressive qu'elle fut, trouvait 
dans ce tempérament du pays des éléments de puissance qu'elle exploi- 
tait contre elle-même. 

Sur un territoire couvert de châteaux fortifiés occupés par des seigneurs 
turbulents, audacieux, la guerre était et devait être à l'état chronique. 
D'ailleurs celui qui possède une arme n'attend que l'occasion de s'en 
servir, et la provoque au besoin. De même celui qui possède une forte- 
resse ne vit pas sans un secret désir de la voir attaquer, ne fût-ce que 
pour prouver sa puissance. Dans un état pareil, l'art des sièges ne pou- 
vait manquer de se développer à l'égal de celui de la défense, et les sei- 
gneurs revenus de Syrie, où ils avaient acquis des connaissances nouvelles 
sur cet art, devaient saisir avec empressement toutes les occasions de 
s'en servir contre leurs rivaux. Mais, pour assiéger une place, il ne suffit 
pas d'avoir de bonnes troupes d'hommes d'armes, il faut des soldats, 
des mineurs, des pionniers, des terrassiers. C'est ainsi que peu à peu 
cette partie de la population qui semblait exclue du métier des armes, 
se trouvait engagée à en prendre sa part, d'abord comme ouvriers, 
comme corvéables, puis plus tard comme corps de troupes. 

Nous ne parlerons que sommairement des sièges entrepris contre des 
places fortes avant le xii'' siècle, parce que le peu de documents écrits 
qui nous restent sur ces opérations sont trop vagues, trop contradic- 
toires môme, pour qu'il soit possible d'en tirer quelque chose ressem- 
blant à un art. Il n'est guère question dans ces documents que de moyens 
analogues à ceux employés par les Romains, mais avec peu de méthode. 
Au siège d'Angers contre les Normands, Charles le Chauve employa des 
engins qu'il avait fait établir par des ingénieurs appelés de Byzance '; 

1 C/ironicon mon. S. Serg. Andegav. 



[ SIÈGE ] — 376 — 

mais ces moyens n'ayant produit nul effet, il n'eut raison des assiégés 
qu'en faisant détourner la Mayenne. Les Francs employaient depuis 
longtemps des béliers pour battre et saper les murs des places fortes, 
et des chariots couverts de claies et de planches '. 

Les Wisigoths, les plus civilisés parmi les barbares, fortifiaient et atta- 
quaient les places suivant la méthode romaine ou byzantine. 

Les armées occidentales qui envahirent la Syrie à la fm du xi^ siècle 
n'étaient, h proprement parler, composées que de chevaliers, de sei- 
gneurs, accompagnés des hommes d'armes sous leur bannière, et d'une 
foule indisciplinée, sans expérience de la guerre, à peine armée, de 
femmes, d'enfants, de moines, de marchands, tous gens plus embar- 
rassants qu'utiles, qui avaient suivi Pierre l'Ermite. Les trois quarts de 
cette population d'émigrants plutôt que de soldats étaient morts de mi- 
sère et de maladie ayant la première entreprise sérieuse des Occidentaux, 
qui fut le siège de Nicée. 

Ce fut le 15 mai 1096 que la place fut investie par une première divi- 
sion de l'armée des croisés. La ville de Nicée est en partie garantie par 
un lac étendu qui baigne ses murs. Alors, en 1096, Nicée était entourée 
d'épaisses murailles flanquées de tours rapprochées. Les croisés s'appro- 
chèrent de la ville vers le nord, disposèrent leurs camps en demi-cercle 
par quartiers, car ces premières armées de croisés obéissaient à des 
chefs indépendants les uns des autres, qui tenaient conseil pour toutes 
les opérations importantes. L'armée réunie comptait, au dire de Guil- 
laume de Tyr, six cent mille fantassins des deux sexes et cent mille 
hommes d'armes. Les premières opérations du siège se bornèrent à em- 
pêcher les habitants de sortir des murs ou de recevoir des provisions 
ou des renforts : mais le lac qui cernait une partie de la ville était une 
voie ouverte sur les dehors; l'armée des croisés n'avait pas de bateaux 
pour empêcher l'introduction des secours par cette voie, et ne pouvait 
songer à garder toute l'étendue des côtes du lac, de sorte que le siège, 
grâce à la bonté des murailles, traînait en longueur. Une tentative fut 
faite par Soliman pour disperser l'armée assiégeante; mais les troupes 
asiatiques ayant été repoussées, les princes francs serrèrent les remparts 
de plus près, établirent des machines de jet, et livrèrent plusieurs assauts, 
toutefois sans succès. Ils firent dresser, entre autres engins, une galerie 
composée de fortes pièces de bois contre le rempart, pour permettre 
à vingt hommes de saper sa base. Cette galerie fut disloquée par les pro- 
jectiles des assiégés et les mineurs écrasés. Fatigués de tant d'efforts inu- 
tiles, les princes résolurent d'envoyer un nombre considérable d'hommes 
au bord de la mer pour démonter des navires, les charger sur dès cha- 
riots et les conduire à Nicée. Cette opération réussit à souhait, et le lac 
fut bientôt couvert de bâtiments de la flotte chrétienne pouvant contenir 
chacun de cinquante à cent hommes. Ainsi la ville fut-elle réellement 

1 Greg. Turon., Hist. Franc, lil). VII. 



— 377 — [ SIÈGE ] 

investie et ne put-elle plus recevoir d'approvisionnements. Cependant 
les assiégeants redoublaient d'activité, augmentaient le nombre de leurs 
machines, faisaient approcher le long des remparts des béliers couverts 
de galeries, sapaient les murs. Les assiégés ne restaient pas oisifs, et 
remparaient en maçonnerie, pendant la nuit, les trous que les mineurs 
étaient parvenus à ouvrir à la base des murailles. Le découragement 
commençait à s'emparer de l'armée des croisés, lorsqu'un Lombard qui 
faisait partie de l'expédition proposa aux princes réunis en conseil, sui- 
vant l'usage, de renverser une des tours les plus fortes, si on lui four- 
nissait les fonds nécessaires. En effet, l'argent et les matériaux lui sont 
donnés ; il construit une machine puissante propre à être appliquée 
contre les murailles et à l'abri des projectiles. « Aidé de ses ouvriers, 
« dit Guillaume de ïyr ', l'inventeur conduisit d'abord sa machine dans 
u les fossés, et, les ayant franchis, il l'appliqua contre les remparts 
« avec autant de facilité que d'adi-esse. Les assiégés, cependant, agissant 
<( avec leur activité accoutum.ée, lançaient d'immenses blocs et des com- 
(( bustibles de toutes sortes, qui ne pouvaient se fixer et glissaient sans 
<( cesse sur le comble très-inclinc de la galerie; ils commencèrent à 
« désespérer du succès, et admirèrent en même temps la force de l'engin 

« et l'habileté du constructeur Les hommes cachés sous cette galerie 

« mobile, à l'abri de toutes les attaques de leurs ennemis, travaillaient 
« sans relâche et avec la plus grande ardeur à démolir la maçonnerie, 
(( afin de pouvoir renverser la tour. A mesure qu'ils enlevaient des pierres, 
(( ils mettaient à la place des étançons de bois, de peur que l'ébranle- 
(( ment occasionné à la base ne fît crouler la partie supérieure sur la ma- 

« chine et ne l'écrasât Après qu'on eut enlevé assez de maçonnerie 

« pour faire tomber la tour, les mineurs mirent le feu aux étançons en 
« apportant des matières combustibles entre eux. Alors ils se retipèrent 
« dans le camp en abandonnant la machine. Vers minuit, tous les sou- 
te tiens qu'on avait posés ayant été consumés, la tour s'écroula avec 
<c fracas » 

La brèche ainsi pratiquée, la ville tomba au pouvoir des croisés. Quel- 
ques faits sont à noter dans cette narration. C'est un Lombard, c'est- 
à-dire un de ces Italiens du Nord qui alors avaient su si bien profiter 
des arts et des connaissances de Bj'zance, qui entreprend la construction 
de la galerie de mine en charpente. L'art de l'ingénieur est ainsi livré 
à l'entreprise, ce que nous verrons longtemps. Cette galerie est combinée 
de telle sorte que les pentes de sa couverture sont assez inclinées pour 
chasser les projectiles. On emploie les étançons de bois comme les Romains 
le faisaient, pour maintenir en équilibre les parties supérieures des murs 
minés jusqu'au moment où le feu, en consumant les étais, laisse la con- 
struction s'affaisser sur elle-même. 

Il est évident que cette armée des princes occidentaux, composée aux 

* Hïsf. des croisade.f, liv. III. 

VTII. — ^8 



[ SIÈGE ] — 378 — 

trois quarts d'une foule sans consistance, sans discipline, remplie ae 
femmes, d'enfants, n'était pas faite pour mener un siège avec fruit, avec 
ordre et méthode. On ne voit pas, dans le récit de Guillaume deTyr, un 
plan arrêté : c'est une succession d'expédients. Mais ces armées, ou plu- 
tôt ces amas d'émigrants ne devaient pas tarder à s'instruire dans l'art 
d'attaquer les places, par une bien dure expérience. Le siège d'Antioche 
laisse voir déjà des progrès sensibles, progrès qui ne s'accomplissent 
qu'après des échecs. 

L'armée, traversant la Bithynie et la Galatie pendant le mois de juillet 
1097, vit périr la plus grande partie de ses bêtes de somme et de ses 
chevaux de guerre. Beaucoup de ces pèlerins sans armes, de ces femmes 
qui suivaient le gros des troupes, restèrent sur la route, et moururent 
de misère. 

Les croisés ne se présentèrent devant Antioche qu'aux approches de 
l'hiver. Le conseil des princes décida toutefois que le siège serait mis 
devant la place sans délai. L'armée comptait encore plus de trois cent 
mille hommes en état de porter les armes, sans compter la masse flot- 
tante qu'elle traînait à sa suite, et au milieu de laquelle il y avait beau- 
coup de femmes et d'enfants. Cependant, si nombreuse qu'elle fût, cette 
armée ne put investir complètement la place, a Elle creusa, dit Komal- 
« Eddin ', un fossé entre elle et la ville ; son dessein était de se mettre à 
<( l'abri des attaques de la garnison, qui faisait de fréquentes sorties. » 
Guillaume de Tyr ne parle pas de cette ligne de contrevallation, mais il 
dit que les croisés, en arrivant, coupèrent tous les arbres des vergers 
voisins de la ville pour établir des barrières autour du camp et des pieux 
pour attacher leurs chevaux. 

Antioche était encore à cette époque une ville populeuse et bien for- 
tifiée. Bâtie sur la rive gauche de l'Oronte, ses remparts étaient percés 
de plusieurs portes : les unes, au nombre de cinq, donnaient sur la 
plaine à l'opposite du cours du fleuve; les autres, au nombre de trois, 
sur les rives de celui-ci. L'une de ces portes, celle qui était située en 
aval, à l'occident, s'ouvrait sur un pont de pierre traversant le fleuve ;^ 
celle située en amont, nommée porte du Chien, avait devant elle une 
chaussée sur arcs de maçonnerie, traversant un marais. De la porte du 
milieu, dite porte du Duc, à la porte d'aval, dite porte du Pont, le fleuve 
baignait les remparts. L'investissement ne put donc s'étendre que sur 
les côtés oriental, sud et occidental, et une partie seulement du côté 
nord. Les habitants étaient maître? du pont, et les croisés, au commen- 
cement du siège, n'avaient fait sur la rive droite aucun établissement. Tout 
le camp, par divisions, suivant les chefs principaux : Bohémond ; Robert, 
comte de Normandie; Hugues le Grand ; Raymond, comte de Toulouse; 
Godefroy, Baudouin, Renaud, Conon de Montaigu, etc., n'occupait que 

1 Auteur de VHist. d'Alep. (Voyez les Extraits des historiens arabes relatifs aux 
guerres des croisades, Reinaud, § i.} 



— 379 — [ SIÈGE 1 

la rive gauche. Pendant les premières opérations du siège, les soldats 
de l'armée des croisés traversaient souvent le ileuve ;\ la nage pour aller 
fourrager sur la rive droite, plus fertile que la rive gauche ; les assiégés 
ne laissaient pas échapper ces occasions de sortir par la porte du Pont 
■et d'enlever ces partis. Aussi les princes résolurent d'établir sur le fleuve 
un pont de bois. On prit tous les bateaux qu'on put trouver, soit sur le 
fleuve, soit sur le lac situé en amont de la ville ; on les relia avec des 
poutres, et l'on établit sur cette charpenterie un tablier de claies d'osier. 
Ce pont de bateaux fut jeté à un mille en amont du pont de pierre qui 
touchait à la porte de la ville. Le quartier des assiégeants qui gardait le 
pont de bateaux, et qui serrait la place de la porte du Chien à la porte 
du Duc, était sans cesse exposé aux sorties des assiégés, qui se répan- 
daient sur la chaussée du marais; ce quartier se trouvait ainsi dans une 
position fâcheuse, adossé au fleuve et ayant sur ses flancs deux issues par 
lesquelles les assiégés pouvaient l'attaquer. On essaya d'abord de détruire 
le pont de pierre, mais on ne put y parvenir. Puis on établit un beffroi 
en charpente, qu'on roula devant ce pont pour le commander ; mais les 
gens de la ville parvinrent à l'incendier. On dressa trois pierrièrcs qui 
lançaient des pierres «outre la porte du "Pont. Mais dès que ces machines 
cessaient de manœuvrer, les habitants sortaient aussitôt et causaient des 
pertes à l'armée. Les princes prirent alors le parti de barricader ce pont 
de pierre avec des rochers et des arbres. Ce dernier moyen réussit en 
partie; et, de ce côté, les assiégés ne tentèrent plus des sorties aussi fré- 
quentes. De fait, les croisés étaient autant assiégés qu'assiégeants, ayant 
chaf[ue jour à se défendre contre les sorties des gens d'Antioche, qui 
attaquaient leurs ouvrages, détruisaient leurs machines et levais palis- 
sades. Le temps s'écoulait, les fourrages et les vivres devenaient rares, 
et les maladies décimaient l'armée des croisés. Ceux-ci, qui, en arrivant 
devant Antioche, possédaient encore soixante et dix mille chevaux, n'en 
avaient plus que deux mille au plus, trois mois après le premier inves- 
tissement. La saison des pluies rendait les chemins impraticables, on 
était dans l'eau tout le jour, et le sol détrempé n'offrait sur aucun point 
un refuge contre l'humidité. Cette situation critique fut aggravée encore 
par l'attaque d'un corps considérable de troupes sorties d'Alep, de Gé- 
sarée, de Damas, d'Émèse, d'Hiérapolis, auquel s'étaient joints des Arabes 
nomades. Les croisés, par une manœuvre habile, se portent au-devant 
de cette armée, ne lui laissent pas le temps de se mettre en communica- 
tion avec la ville, la battent, lui tuent deux mille hommes, brûlent son 
camp de Harenc, et lui enlevèrent mille chevaux, dont on avait grand 
besoin. Revenus le lendemain matin devant Antioche, deux cents têtes 
des Turcs tués pendant le combat sont jetées dans la ville. Mais ces tra- 
vaux, les attaques du dehors et des assiégés, étaient un enseignement 
pour les chefs des croisés. Après l'affaire de Harenc, les princes se déci- 
dent à établir un camp retranché sur la hauteur située vers l'est, en 
amont de la ville. Plus tard, après une vigoureuse sortie des assiégés, 



[ SIEGE ] _ 38(J _ 

qui mit l'armée des croisés en péril, une bastille est élevée en face du 
pont de pierre pour intercepter toute communication des habitants avec 
la rive droite. Cet ouvrage fut fait de pierre, avec les tombes d'un cime- 
tière turc, et un fossé profond le protégea. Cinq cents hommes y furent 
postés. Les gens d'Antioche ne pouvaient plus sortir que par la porte la 
plus occidentale, placée entre le pied d'un escarpement et le lleuve. 
Tancrède établit un second bastillon sur le coteau faisant face à cette 
porte, de manière à la commander complètement. A ce sujet, Guillaume 
de Tyr signale un fait curieux. Tancrède est élu par ses compagnons 
pour ordonner cet ouvrage, d'un établissement périlleux et difficile à 
cause de la proximité des remparts. Mais ce chef s'excuse en arguant de 
l'insuffisance de sa fortune particulière. Le comte de Toulouse lui donne 
alors cent marcs d'argent, et, afin que les ouvriers employés à la con- 
struction de ce fort pussent recevoir un salaire convenable, on leur alloue 
quarante marcs par mois sur le trésor public. Ainsi les ouvrages de siège 
étaient offerts au plus digne, par voie d'élection entre les chefs. Le direc- 
teur élu avait personnellement des frais à faire, probablement des acqui- 
sitions de matériaux, des transports, et cette masse de pèlerins qui encom- 
brait l'armée, que Guillaume de Tyr appelle le peuple, n'était que des 
ouvriers auxquels on donnait un salaire. Cette armée qui traverse toute 
l'Asie Mineure, suivie d'une multitude, avait avec elle ainsi des char- 
pentiers, des maçons, des forgerons, des corroyeurs, des tailleurs, des 
armuriers, des huchiers, etc., dont on payait les services. Il n'est donc 
pas surprenant que ceux parmi ces gens qui revenaient en Occident 
rapportassent, après un séjour assez long en Orient, des influences des 
arts asiatiques. 

Antioche ne fut prise cependant que par la trahison d'un de ses ha- 
bitants. 

Il n'en fut pas de môme à Jérusalem ; mais l'armée des croisés acqué- 
rait en expérience, en discipline, ce qu'elle perdait en nombre. 

Ce fut le 7 juin 1099 que les Occidentaux dressèrent leur camp devant 
la ville sainte. Ils n'étaient pas assez nombreux pour l'investir entière- 
ment, et se contentèrent de disposer leurs quartiers du côté du nord et 
du nord-ouest, depuis la porte de Saint-Étienne, qui, près du mont 
Moriah, fait face à l'est, jusqu'à la porte de Jafla, qui est percée près 
de la tour de David ; car il n'y avait pas à attaquer la place du côté de la 
vallée du Cédron, très-profonde et dominée par l'ancien revêtement de 
la base du temple restauré sous Hérode lé Grand. C'est aussi sur ce front 
nord-nord-ouest que Titus avait dirigé ses attaques. Peu après l'arrivée 
des croisés, le comte de Toulouse, qui commandait l'attaque en face de 
la tour de David, porta une partie de son camp vers le sud-ouest, au 
point où le mont Sion s'étend au nord des remparts et où était élevée 
l'église de Sion. L'armée des croisés occupait ainsi un peu plus de la 
moitié du périmètre de la ville; mais les assiégés étaient en communi- 
cation avec la campagne, par la porte de Sion, qui fait face au midi, et 



— 381 — [ SIEGE J 

par los poternes qui donnent sur la vallée du Cédron et qui existent 
encore à la base des murs de soutènement du temple. 

Cinq jours après leur arrivée, les croisés tentèrent une première 
attaque et s'emparèrent des ouvrages extérieurs. 

Aujourd'hui les environs de Jérusalem sont complètement dépourvus 
de bois de haute futaie : alors les croisés ne purent en trouver qu'en 
petite quantité; cependant l'armée s'employa à couper et à charrier tous 
les bois gros ou menus qu'on put découvrir, soit pour établir des tours 
et des machines, soit pour tresser des claies. 

( Les ouvriers qui n'avaient point de ressources personnelles reçurent 
une paye prélevée sur le trésor commun, carie comte de Toulouse seul 
possédait encore assez d'argent pour employer des hommes à ses frais. 

La chaleur, le manque d'eau, firent périr la plupart des ])ètes de 
somme ; on dépouilla leurs carcasses pour employer les peaux à revêtir 
les engins et les tours mobiles. Les assiégés ne perdaient pas leur temps, 
et, s'éLant de longue main pourvus de bois, de cordes, de fer, d'acier et 
d'outils, ils travaillaient sans relâche à fabriquer des pierrières, à installer 
des bretôches, à disposer des poutres sur les remparts. 

Des vaisseaux génois mouillèrent, sur ces entrefaites, dans le port de 
Joppé, apportant des matériaux, des bois, du fer, des ouvriers habiles. 
Ce secours arriva fort à propos. Le seigneur Gaston de Béarn fut choisi 
pour diriger les travaux d'attaque du nord. « Au midi *, l'armée du comte 
« de Toulouse et tous ceux qui servaient sous ses ordres ne montraient 
(( pas moins d'empressement à suivre l'impulsion générale. Ils étaient 
(( môme d'autant plus animés au travail, que le comte avait plus de 
(( richesses que les autres, et qu'il avait reçu dernièrement de nouveaux 
(( renforts, tant en hommes qu'en approvisionnements de tous les objets 
u dont il pouvait avoir besoin. Les gens que la Hotte avait amenés étaient 
(( venus se réunir aux troupes qui formaient son camp, et lui avaient 
(( apporté tous les matériaux ou les instruments nécessaires pour les 
u constructions qu'il faisait faire. Ils avaient, en effet, des cordes, des 
(( marteaux et beaucoup d'autres outils de fer; de plus, les excellents 
(( ouvriers qui étaient arrivés aussi avaient une grande habitude de tous 
« les travaux de constructions et de machines, et ils rendirent de grands 
« services aux croisés, en leur enseignant des procédés jjIus prompts. 
« Les Génois qui avaient débarqué à Joppé étaient commandés par un 
« noble, nommé Guillaume, surnommé l'ivrogne, qui avait beaucoup 
« d'habileté pour tous les travaux d'art. » 

Il est aisé de reconnaître, par le récit de Guillaume de Tyr et des 
auteurs arabes, qu'à cette époque, c'est-à-dire trois ans après son arrivée 
en Orient, l'armée des croisés avait fait de rapides progrès dans l'art des 
sièges. Les ordres sont précis, les conseils plus rapidement suivis d'exé- 
cution ; chaque honnne est employé ; les secours arrivent régulièrernent, 

' Guillaume de Tyr, liv. VIII. 



[ SIEGE ] _ 382 — 

et, au lieu cfêtre gaspillés, comme cela se voit toujours dans les armées 
indisciplinées, sont employés avec ordre et promptitude. 

On ne perd pas inutilement des hommes à tenter des assauts avant que 
tous les moyens d'attaque soient prêts. Il n'est plus question ici de ces 
traits de bravoure inconsidérée qui compromettent la vie des soldats 
sans apparence de résultat sérieux. Toute cette armée se recueille dans un 
travail assidu pendant six semaines, et les seules actions mentionnées sont 
des escarmouches entre des fourrageurs et des troupes sorties de la ville. 

La veille du jour fixé pour l'attaque, le duc de Lorraine et les deux 
comtes de Normandie et de Flandre, qui avaient leurs quartiers au nord 
et au nord-ouest, font une reconnaissance, et constatent que, sur ce 
point le moins bien défendu par la nature, les assiégés, pendant les 
préparatifs des croisés, ont singulièrement renforcé leurs défenses. En 
vrais capitaines, ces chefs changent immédiatement leur plan d'attaque ; 
pendant la nuit, ils font démonter les engins et les beffrois, qui étaient 
déjà dressés, et les font transporter et remonter en face du front qui, 
à l'est, s'étend entre la porte de Saint-Étienne et la tour du coin nord, 
devant la partie de la ville bâtie sur le mont Bezetha, au nord de l'en- 
ceinte du temple. Au lever du soleil, les assiégés furent ébahis do ne 
plus trouver un assaillant ni une machine vers la porte de Damas, et de 
voir les beffrois et les engins dressés à plus de cinq cents pas du point 
oii ils les avaient vus la veille au soir. A l'opposite, sur le mont Sion, le 
comte de Toulouse avait fait dresser un beffroi contre les remparts, en 
face de la tour de David. Une troisième attaque était préparée contre le 
saillant occidental. Ainsi, la ville était attaquée sur trois points à la fois, 
distants les uns des autres de mille à douze cents pas. A peine le jour 
paraissait-il, que les trois divisions de l'armée des croisés s'ébranlèrent 
à la fois, firent approcher les beffrois contre les murailles et jouer les 
pierrières. La journée tout entière fut employée, du côté des assaillants, 
à combler les fossés, à pousser les beffrois, à couvrir les crénelages de 
projectiles, à faire agir les béliers contre les remparts; du côté des assié- 
gés, à revêtir les murs de matelas, de poutres, pour empocher l'effet des 
projectiles, à jeter des matières incendiaires sur les engins et les beffrois, 
à réparer les merlons, à faire décliquer leurs machines de jet. La nuit 
mit fin à l'action, et l'on se garda de part et d'autre avec d'autant plus 
de soin, que, sur quelques points, les beffrois touchaient presque aux 
parapets et que les sentinelles pouvaient se battre corps à corps. 

Au point du jour, l'attaque recommença sur les trois points à la fois 
avec plus de furie et de méthode. 

Les beffrois sont poussés, les ponts abattus et étayés avec des poutres 
arrachées aux assiégés. La colonne d'assaut de l'attaque du nord pénètre 
la première sur les remparts, et s'empresse d'aller ouvrir les portes au 
gros de l'armée. De son côté, l'attaque du comte de Toulouse réussit, et 
ses troupes se répandent dans le quartier bâti sur le mont Sion. La ville 
est gagnée : le siège avait duré trente-huit jours. 



— 383 — f SIEGE ] 

On voit que dans ces attaques de places dont nous venons de donner 
une description sommaire, les assiégeants ne tracent pas des lignes 
régulières de contrevallation et de circonvallation ; ils se bornent, au 
siège d'Antioche, à planter des palissades et à fortifier quelques points. 
Au siège de Jérusalem, tous leurs efforts tendent à hâter l'achèvement 
des engins et des beffrois ; ils ne font ni tranchées, ni galeries de mine. 
Le sol qui entoure la ville sainte ne se prête guère, il est vrai, à ces sortes 
de travaux. Cependant les Romains, commandés par Titus, avaient élevé 
vers le nord et l'ouest de longs oggetrs, dont on reconnaît encore la 
place, et qui peut-être servirent aux croisés. 

Au siège de Tyr, commencé le 15 février 112i, l'armée des chrétiens 
occidentaux fit creuser un fossé de circonvallation, pour être à l'abri des 
attaques du dehors et pour assurer l'investissement de la place. Elle 
attaqua les défenses avec force machines et à l'aide de tours de bois dont 
la hauteur dépassait celle des remparts. Cependant les assiégés possé- 
daient des pierrières supérieures à celles des assaillants. «Ceux-ci*, 
reconnaissant qu'ils n'avaient parmi eux aucun honmie qui fût en 
état de bien diriger les machines et qui eût une pleine connaissance 
de l'art de lancer des pierres, firent demander à Antioche un certain 
Arménien, nommé Havedic, homme qui avait une grande réputation 
d'habileté ; son adresse à faire jouer les engins et à faire voler dans les 
airs des blocs de pierre était telle, à ce qu'on dit, qu'il atteignait et 
brisait, sans aucune difficullè, tous les obstacles qu'on lui désignait. 
Il arriva en effet à l'armée, et aussitôt qu'il y fut, on lui assigna sur le 
trésor public un honorable salaire qui pût lui donner les moyens de 
vivre avec magnificence selon ses habitudes; puis, il s'appliqua avec 
activité au travail pour lequel on l'avait mandé, et déploya tant de 
talent, que les assiégés durent croire bientôt qu'une nouvelle guerre 
commençait contre eux, tant ils eurent à souffrir de maux beaucoup 
plus cruels. » 

Non-seulement les Occidentaux profitèrent ainsi, pendant la première 
période de la guerre de Syrie, des connaissances conservées par les 
Grecs, mais apportèrent une plus grande étude dans l'art de forlifier les 
places. Ces villes, telles qu'Antioche, Césarée, Édesse, Tyr, possédaient 
des murailles antiques, augmentées à la fin du Bas-Empire, qui étaient 
fort bien entendues; leurs flanquements très-rapprochés, la hauteur des 
tours, le bel appareil des remparts, étaient un sujet d'admiration pour 
les Occidentaux. Ils ne tardèrent pas à imiter et à dépasser ces modèles 2, 
Pendant cette dure guerre du commencement du xii" siècle en Syrie, 
les croisés, imprudents en campagne, ne possédant pas encore une 
tactique qui pût leur permettre d'acquérir une supériorité bien marquée 

1 Guillaume de Tyr, liv. XIII. 

- Voyez les plans, dessins et pholoc^raphies recueillis par M. G. Rey, sur les fortifica- 
tions des croisés en Syrie pendant le xii" siècle. 



[ SIÈGE ] — S8k ~ 

sur les troupes des kalifes, souvent battus môme, surent conduire avec 
succès un grand nombre de sièges longs, pénibles. C'est que la nécessité 
est un maître sévère ; que devant ces places fortes, bien munies, il fallait 
procéder avec ordre, contracter des habitudes de travail et de discipline 
que ne pouvait remplacer la bravoure seule ; qu'il fallait se bien garder; ? 
penser aux approvisionnements de toute nature; posséder cette qualité' 
supérieure du soldat, la patience tenace; qu'il fallait du sang-froid et de 
la régularité dans les travaux. Aussi quand ces débris d'armées reviennent 
en Occident, quel changement dans les allures, dans la façon de conduire 
les opérations militaires ! Les troupes de Philippe-Auguste ne sont plus 
ces hordes armées du xi" siècle, ce sont de véritables corps organisés, 
procédant régulièrement déjà et habiles dans l'art d'assiéger les places 
les plus fortes. Si Philippe-Auguste a attaqué et pris un si grand nombre 
de villes et de châteaux; si, le premier, il a pu être considéré comme 
un roi des Français, possédant une autorité non contestée, n'est-ce pas 
en grande partie à cette instruction militaire des armées des croisés en 
Syrie qu'il a dû cette prépondérance ' ? Les troupes du terrible comte 
Simon de Montforl n'étaient-elles pas composées en partie de chevaliers 
fit de soldats qui avaient fait la guerre en Syrie. 

Sur le siège de Toulouse, entrepris par le comte, il nous reste un 
document précieux écrit en vers provençaux par un poëte contempo- 
rain et témoin oculaire, semble-t-il-. 

Simon de Montfort, forcé de lever le siège de Beaucaire, après avoir 
perdu devant cette ville ses équipages, ses chevaux, ses mulets arabes, 
ses engins, se dirige vers Toulouse, plein de colère et de désirs de ven- 
geance. Il convoque tous les hommes du Toulousain, du Carcassez, du 
Razès, du Lauraguais, en leur donnant l'ordre de venir le joindre. Arrivé 
devant la ville en ennemi plutôt que comme un seigneur rentrant chez 
lui, les gens de Toulouse le supplient de laisser hors des murs cet atti- 
rail guerrier, et de vouloir bien entrer en ville, lui et son monde, en 
tunique et sur des palefrois. « Barons, répond le comte, que cela vous 
« plaise ou déplaise, armé ou sans armes, debout ou couché, j'entrerai 
(( dans la ville et saurai ce qui s'y fait. Pour cette fois, c'est vous qui 
« m'avez provoqué à tort : vous m'avez enlevé Beaucaire que je n'ai pu 
(c reprendre, le Venaissin, la Provence et le Valentinois. Plus de vingt 
(( messages m'ont annoncé que vous étiez par serment liés contre moi ; 
« mais, par la vraie croix sur laquelle Jésus-Christ fut mis, je n'ôterai 
« point mon haubert ni mon heaume de Pavie jusqu'à ce que j'aie choisi 
(( des otages parmi la fleur delà ville... » 

Les gens de Toulouse jurent qu'ils n'ont jamais agi en ennemis. — 

1 Voyez la tiescriplion il' un des siéjrcs les plus longrs et difficiles, entrepris par Pliilippe- 
Augusle, à l'article Château. 

- Hist. de la croisade contre les Albigeois, Collection des documents inédits de l'histoire 
de France, publiés par les soins du Jlinistre de l'iustruction publique (Paris, 1837). 



— 385 — [ SIÈGE ] 

<( Barons, fait le comte, c'est trop à la fois pour moi de votre offense et 
« de vos raisons... » 

En dépit des avis, des observations les plus prudentes, le comte pré- 
tend que la ville de Toulouse doit dédommager ses troupes des pertes 
éprouvées devant Beaucaire. « Nous retournerons en Provence quand 
« nous serons riches assez, mais nous détruirons Toulouse de telle sorte 
a que nous n'y laisserons pas la moindre chose qui soit belle ou bonne... 
(( — Puisque ceux de Toulouse ne nous ont pas trahis, réplique don Gui, 
(( vous ne devriez point les condamner, sinon par jugement... » L'évoque 
intervient, engage les gens de Toulouse à sortir pacifiquement au-devant 
du comte; l'abbé de Saint -Sernin tient aux bourgeois et chevaliers 
de la ville le même langage. En effet, on se dispose à recevoir le lion du 
comte en dehors des murs. « Mais voilà que par toute la ville se répand 
« un bruit, un propos, des menaces : « Pourquoi, barons, ne vous "en 
« retournez-vous pas tout doucement, à la dérobée (dans vos maisons) ? 
(( Le comte veut qu'on lui livre des otages, il en a demandé, et s'il vous 
(( trouve là dehors, il vous traitera comme canaille. » Ils s'en retournent, 
<( en effet ; mais tandis qu'ils vont par la ville se concertant, les hommes 
« du comte, écuyers et damoiseaux, enfoncent les coffres et prennent ce 
<( qui s'y trouve... » A cette vue, l'indignation s'empare des habitants. 
Tout à coup, pendant que les gens du comte s'introduisent dans les logis 
et brisent les serrures, une clameur s'élève du sein de la ville. « Aux 
<( armes, barons ! voici le moment ! )> Tous alors sortent dans les rues, se 
rassemblent en groupes ; chevaliers, bourgeois, serviteurs, femmes et 
vieillards, chacun s'empare de l'arme qui se présente sous la main ; 
devant chaque maison s'élève une barricade : meubles, pieux, tonneaux 
bancs, tables, sortent des caves, des portes; sur les balcons s'accumulent 
des poutres, des cailloux, u Montfort ! » s'écrient les Français et Bour- 
guignons. « Toulouse ! Beaucaire ! Avignon ! » répondent ceux de la ville. 
La mêlée est sanglante; les troupes du comte Gui battent en retraite, et 
cherchent à se rallier sous une grêle de briques, de pavés, de pieux.... 
A grand'peine parviennent-elles à se frayer passage à travers les barri- 
cades qui s'élèvent à chaque instant. « Que le feu soit mis partout ! » 
crie le comte de Montfort, quand il désespère de se maintenir dans la 
ville insurgée. Saint-Bemezy, Joux-Aigues, la place Saint-Estève,sont en 
flammes. Les Français se sont retranchés dans l'église, dans la tour Mas- 
caron, dans le palais de l'évêque et dans le palais du comte de Com- 
minges. Mais les Toulousains élèvent des barrières, creusent des fossés 
et attaquent ces postes. Entre la flamme et le peuple soulevé, les troupes 
du comte se forment en colonne afin de se faire jour; repoussées, 
elles se rejettent vers la porte Sardane : de ce côté encore impossible 
de percer la foule des assaillants. Le comte se retire au château Nar- 
bonnais, à la nuit, ayant perdu beaucoup de monde, plein de rage et 
de soucis. 

Toutefois, le lendemain, les habitants se laissent prendre au piège que 

viîi. — 1x9 



[ SIÈGE ] — 386 — 

leur tendent l'évêque et l'abbé de Saint-Sernin. Ils viennent à composi- 
tion, livrent des otages, et le comte met la ville au pillage, la détruit 
presque entièrement. 

Bientôt le jeune comte Raymond reparaît sur la scène, et rentre la nuit 
dans sa ville. Le peuple, plein de joie de recouvrer son seigneur légitime, 
massacre les postes français. Cependant il n'y a plus à Toulouse ni tour, 
ni galeries, ni murs, ni bretêches, ni portes, ni barrières, ni armes. Les 
Français se sont réfugiés au château Narbonnais, dont ils n'osent sortir, 
tant ceux de la ville se rendent redoutables. La comtesse de Montfort est 
enfermée dans le château, avec son fils, car le comte guerroie en Pro- 
vence. Elle lui envoie un messager ; s'il tarde j\ venir, il perdra à la fois 
Toulouse, sa femme et son fds. 

Les hommes de Toulouse occupent la ville ; ils élèvent des barrières, 
forment des lices, des traverses, des hourds avec archères, des passages 
obliques bien défilés. Tous, bourgeois, manants, valets, femmes, filles, 
enfants et serviteurs, travaillent à l'envi à fortifier la ville, creusant des 
fossés, élevant des palissades et des bretêches. Des flambeaux, la nuit, 
éclairaient les ouvriers. Les clochers des églises sont crénelés. Le comte 
désigne des capitouls pour gouverner la ville. 

Gui de Montfort, le frère du comte Simon, arrive bientôt avec une 
nombreuse troupe. Il se présente au val de Montolieu, là oii les murs 
anciens ont été rasés. « A terre, francs chevaliers 1 » crie-t-il aux siens. 
Aussitôt, abandonnant leurs chevaux, coupant leurs lances, les cheva- 
liers attaquent les gens de Toulouse ; ils pénètrent jusqu'au milieu de 
la ville. Mais assaillis de tous côtés, accablés sous les tuiles qu'on fait 
crouler sur leurs têtes, embarrassés dans les barricades, éperdus, sépa- 
rés, les hommes d'armes de Gui, ayant laissé bon nombre des leurs par 
la ville, se retirent au jardin de Saint-Jacques, aj'ant abandonné leurs 
bagages. 

Arrivent de tous côtés des renforts aux Toulousains. Le comte Raymond 
exhorte ses barons « aux fatigues, aux privations, aux travaux, aux guets, 
« aux tâches communes ». 

Devant la garnison enfermée dans le château Narbonnais s'élèvent 
comme par enchantement, des remparts, des tours ; se creusent des fos- 
sés avec palissades de pieux aigus. Sur ces entrefaites, le comte de Mont- 
fort arrive de Provence, plein de rage, et jurant de faire de Toulouse 
un désert. 

La ville de Toulouse, bâtie sur la rive droite de la Garonne, était reliée 
par un pont au pays de Gascogne, de Gomminges et de Foix. 

Son périmètre n'avait pas l'étendue qu'il acquit depuis lors. Vers 
le nord, l'enceinte s'appuyait à un ouvrage bâti sur la Garonne, et qui 
s'appelait le Bazacle ou la tour du Bazacle; se dirigeait vers l'est en 
passant par la place du Capitole actuel, et retournait vers le sud en lon- 
geant l'abside de l'église cathédrale de Saint-Étienne ; descendait au 
sud-ouest, suivant la rue Mountoulieu actuelle; puis, à la hauteur de 



— 387 — [ SIÈGE ] 

l'ancienne porte Moiintoulicu ou Montolieu, se dirigeait droit à l'ouest, 
pour atteindre le bras du fleuve en amont de l'église de la Dalbade. 

De ce côté, au sud, en dehors de l'enceinte et à cent cinquante mètres 
environ de la Garonne, s'élevait le château Narbonnais, vaste forteresse 
qui commandait les portes Saint-Michel, Montgaillard et Montolieu '. 
Des prairies, des vergers, des jardins, s'étendaient de ce côté depuis la 
Garonne jusqu'aux coteaux que longe aujourd'hui le canal du Midi. Sur 
le fleuve, en amont, existait une tour du Coin, qui reliait la ville aune île. 
Vers l'est, les remparts formaient donc un arc de cercle, et se reliaient 
au nord à l'enceinte de l'abbaye de Saint- Sernin, qui descendait, en 
formant un rentrant, vers le fleuve, en aval, jusqu'au point où était 
établie la tour du Bazacle. Le pont, dont on voit quelques restes, un 
peu en aval du milieu de la cité, aboutissait à une tête palissadée par 
les habitants, à une tour, et à un hôpital, qui, au besoin, pouvait être 
défendu. 

Dans sa colère, Simon de Montfort voulait, dès son arrivée, pénétrer 
dans la ville; mais son frère et les chevaliers renfermés dans le château 
Narbonnais- lui firent comprendre, non sans peine, que cette entre- 
prise ne pouvait avoir que de fâcheuses suites. Dédaignant ces bourgeois 
révoltés, le comte ne prit d'abord aucune mesure; il se contenta 
de réunir son monde, fit munir le château Narbonnais, terrasser les 
courtines pour y placer des mangonneaux, des pierrières, et, sans 
investir la place par des ouvrages de contrevallation, prétendit la forcer 
par un vigoureux assaut, du côté de la porte Montolieu. Les gens de la 
ville l'attendirent, non pas derrière leurs portes fraîchement relevées, 
mais en dehors, dans la prairie bien palissadée, munie d'ouvrages de 
bois flanquants et de bons fossés. L'attaque des Français est soutenue 
par la garnison du château, qui envoie dans la ville et la prairie force 
traits et pierres. Cependant Gui, le frère du comte Simon, est blessé, 
bon nombre de barons sont tués, et, sur l'avis de Hugues deLascy, l'ordre 
de la retraite est donné. 

Le comte Simon, plein d'une sombre colère, est de nouveau rentré 
dans le château Narbonnais, et silencieux écoute les avis de ses barons 

' Aujourd'hui Mountoulieu. 

- Il n'est guère possible aujourd'hui de se rendre compte de la position du château 
Narbonnais, dont il ne reste pas le moindre vestige. Mais cet ouvrage, enfermé dans l'en- 
ceinte de la ville vers la fin du xui*^ siècle, laissait encore voir, il y a un siècle, ses en- 
ceintes extérieures. Des plans que possède la ville de Toulouse, et que M. Esquié, archi- 
tecte du département de la Haute-Garonne, a bien voulu nous faire calquer, donnent 
cette enceinte, qui comprenait toute la surface du palais actuel de la Cour impériale, et 
était bornée, du côté de la Garonne, par la rue de l'Inquisition, au nord par la place 
de la Vigerie et \a rue des Fleurs. Au sud, les murs du château formaient la défense de 
la ville, et donnaient, au xiv" siècle, sur une barbacane qui exista jusqu'à la fin du der- 
nier siècle. Mais du temps de Simon de Montfort, il y avait au moins 100 mètres tntrc 
le château Narbonnais et l'enceinte de la ville. 



[ SIEGE ] 388 

et de ses conseillers clercs. L'un d'eux, dom Foucault, parle ainsi : « Pour 
« avoir raison de la ville de Toulouse et en exterminer les habitants, 
« il nous faut faire tels efforts qu'après nous, il en soit parlé de par le 
« monde. Élevons une nouvelle ville, avec des maisons et des défenses. 
« De cette nouvelle ville nous serons les habitants ; il y viendra une 
« nouvelle population. Ce sera une Toulouse nouvelle, une nouvelle 
« seigneurie, et jamais si noble résolution n'aura été prise, car entre 
« cette ville et l'ancienne ce sera une lutte incessante, acharnée, jusqu'à 
« ce qu'enfin l'une détruise l'autre. Et celle des deux qui restera sera 
« la maîtresse du pays. Mais jusque-là ce sera nous qui gagnerons à ce 
« parti, car de tous côtés il nous arrivera des hommes et des femmes, 
(( des provisions de toutes sortes... Songeons qu'il nous faut assiéger 
a longuement cette ville pour la détruire. Jamais vous ne l'aurez de 
« force, car jamais ville ne fut mieux défendue. Dévastons les environs; 
« qu'il n'y reste ni un épi, ni un brin de bois, ni un grain de sel, ainsi 
« réduirez-vous ces gens. — Seigneur, fit le comte, votre conseil est 
« bon. — Pas si bon, reprend l'évêque, car si ceux de la ville possèderît 
<( la Garonne et sa rive opposée, il leur viendra de Gascogne de tels 
« secours que notre vie durant, ils ne manqueront de rien. — De par 
« Dieu, seigneur évêque, dit le comte, nous irons, moi et plusieurs 
« barons, de l'autre bord, mon fils et mon frère garderont celui-ci. » 
Ainsi fut prise la résolution d'investir complètement la place. L'évêque, 
le légat, le prieur et l'abbé s'en allèrent prêcher la croisade et recruter 
des troupes. 

De tous côtés on travaille dans la ville à renforcer les défenses; dans 
le camp des assiégeants, à élever la nouvelle ville : on l'entoure de fossés 
et d'ouvrages de terre palissades, avec créneaux, portes et guettes. On la 
divise par quartiers, on trace des rues et l'on y fait aboutir des routes 
bien ferrées pour faciliter les arrivages. Le château Narbonnais en de- 
vient la citadelle. Cependant le comte de Montfort, à la tête de la moitié 
de ses forces, passe la Garonne en amont, à gué. Il s'établit sur la rive 
gauche. Sans lui laisser de repos, les assiégés se précipitent sur le pont, 
remplissent les barbacanes qui en forment la tête, et harcèlent les 
troupes du comte jour et nuit. A Toulouse, viennent encore s'enfermer 
de nouveaux seigneurs avec leurs compagnies bien armées, le comte de 
Foix,don Dalmace, des Aragonais, des Catalans. Encouragés par l'arrivée 
de ces renforts, les gens de Toulouse font une sortie, et contraignent le 
comte de Montfort à repasser le fleuve et à se concentrer derechef 
autour du château Narbonnais dans un grand camp retranché. Bientôt 
l'armée des Français est plus occupée à se défendre qu'à attaquer. Les 
assiégés font des tranchées en dehors de leurs remparts, des escarpes 
munies de palissades ; ils dressent des bretêches bien flanquées, afin que 
les archers et frondeurs puissent faire bonne retraite, s'ils sont repous- 
sés. Ils élèvent derrière les palissades, des pierrières, des calabres, des 
trébuchets, qui battent sans cesse le château Narbonnais. Sur les murs, 



— 389 — [ SIÈGE ] 

les charpentiers établissent des hourds doubles. Le champ de Montolieu 
est une lice où l'on combat tout le jour, si bien qu'on ne sait plus si ce 
sont des Français qui assiègent Toulouse, ou les Toulousains qui assiègent 
le grand camp retranché du comte Simon. Un matin d'hiver, dès l'aube, 
les Français veulent surprendre la ville ; ils se sont armés pendant la nuit, 
et se précipitent avec furie sur les défenses. Déjà ils ont franchi des fos- 
sés pleins d'eau, renversé des palissades. Le château Narbonnais envoie 
des projectiles contre la place pour appuyer les assaillants, qui cepen- 
dant finissent par regagner leur camp sans avoir pu rien faire. Ainsi se 
passent encore deux mois, et la ville se garde et se défend mieux que 
jamais. De nouveaux croisés, amenés par l'èvèque, viennent grossir l'armée 
du comte Simon. Les Toulousains reçoivent encore des renforts con- 
duits par Arnaud de Vilamur; ils élèvent chaque jour des défenses plus 
étendues, gagnent de l'espace, et bâtissent de bons murs de maçonnerie 
derrière les fossés et palissades bien gardées. 

Après une attaque infructueuse contre cette extension des défenses 
de la ville, le comte de Montfort se voit contraint de reculer son camp 
d'une demi-lieue, en abandonnantune centaine de baraques et leschau- 
dières des cantines. Les gens de Toulouse attaquent alors le château 
Narbonnais. Ils sont arrêtés dans cette entreprise par une forte crue de 
la Garonne. Plusieurs de leurs défenses sont ainsi coupées de la ville 
par les eaux ; mais sans se décourager, on les approvisionne à l'aide de 
bateaux, de va-et-vient, de radeaux, de pont de cordes. Le comte Simon 
profite de cette circonstance pour battre si vivement un de ces ouvrages 
saillants, situé sur l'autre rive de la Garonne, avec ses trébuchets et ses 
pierrières, que les défenseurs, dépourvus de munitions et voyant tous les 
parapets rompus, sont contraints de l'abandonner. 

Le comte Simon est entré dans la tour abandonnée, il y plante sa 
bannière; mais alors la lutte s'établit dans l'eau, à cheval, en bateaux, 
sur des claies. On se dispute chaque bicoque autour de la tête du pont. 
L'hôpital est pris par les Français et crénelé; ils espèrent ainsi pouvoir 
tenir les deux sièges, l'un sur la rive droite, l'autre sur la rive gauche, 
afin d'affamer la ville ; car, grâce aux nombreux renforts qu'il a reçus, 
le comte Simon a étendu sur la rive droite sa ligne de contrevallation 
jusqu'à la clôture de Saint-Sernin. 

Mais l'argent lui manque, il ne sait plus quels expédients employer 
pour solder un si grand nombre d'hommes (cent mille, disent les chroni- 
queurs). Il lui faut brusquer le siège ou le lever honteusement ; c'est 
alors qu'il imagine de faire construire une gâte en charpente, sorte de 
galerie roulante qu'on poussera jusqu'aux remparts dans le fond du 
fossé; gâte si bien garnie de fer, qu'elle ne craindra ni les pierres ni 
les poutres qu'on pourra lancer ou jeter sur elle. Quatre cents cheva- 
liers s'y enfermeront, et feront si bien, qu'ils perceront les défenses et 
entreront dans la ville. 

Le comte a établi son quartier général sur la rive gauche, mais sans 



[ SIÈGE ] _ 390 — 

cesse les sorties des gens de Toulouse le contraignent à passer le fleuve 
pour secourir le premier camp. Il s'aperçoit enfin que ses troupes sont 
trop mal protégées, qu'elles n'ont, sur une longue ligne d'investissement, 
qu'un seul point d'appui, le château Narbonnais. 

Devenu maître de la tête du pont, après que celui-ci a été enlevé par 
la crue de la Garonne, il se décide à convertir l'hôpital qui l'avoisine en 
une forteresse, « avec lices et créneaux, mur de défense, palissades 
« extérieures, abatis d'arbres, profonds fossés tout autour remplis 
« d'eau ». Du côté du fleuve, le comte projette une levée de terre qui 
lui permettra de lancer des projectiles sur les barques qui viennent 
approvisionner la ville; du côté de la Gascogne, il jettera un pont sur 
le fossé avec escalier. Cependant voici les nautoniers et les bourgeois 
de Toulouse qui traversent la Garonne sur des barques et viennent com- 
battre les ouvriers, les défenseurs de la tête du pont. Toute l'attaque et 
la défense se portent sur ce point. La partie du pont tenant encore à la 
ville est munie d'une tour, les Français s'en emparent; les Toulousains 
l'assaillent par eau, par terre. Au bout du pont, du côté de la ville, ils 
ont dressé une pierrière qui bat si bien cette tour restée en flèche, que 
les gens du comte sont obligés de l'abandonner et y mettent le feu. 
Une autre fois, voici cent soixante-trois Brabançons et Thiois qui, sortant 
de Toulouse, passent le fleuve et vont attaquer les postes des Français 
établis le long de l'eau. Les prenant à revers, ils les jettent dans la 
Garonne et s'en reviennent dans leurs bateaux. 

Dans les parlements que tient le comte de Montfort avec les seigneurs 
croisés, il se plaint sans cesse de la pénurie d'argent où il se trouve ; il 
les adjure de brusquer ce siège. — « Mais, lui répond un jour Amaury, 
« vous n'attaquerez jamais les défenseurs de la ville tant de fois en un 
<( jour que vous ne les trouviez hors des lices, en pleine campagne, et 
<( jamais vous ne les enclorez dans la cité. » 

La gâte est enfin terminée. On la pousse vers les remparts ; elle est si 
fort endommagée par les projectiles des trébuchets des assiégés, que les 
gens qui la remplissent n'osent s'y maintenir. Alors, devant cet engin 
que gardent les assiégeants pour pouvoir le réparer et s'en servir avec 
plus de succès, les Toulousains élèvent dans les lices un rempart épais 
en maçonnerie. Les femmes, les enfants travaillent sans relâche à cette 
œuvre pendant que les Français font décliquer leurs machines et envoient 
force pierres et traits. 

On a renforcé la gâte, on l'a munie de nouveaux ferrements ; les com- 
pagnies de chevaliers y sont rentrées. Devant elle les défenses se sont 
augmentées en face, en flanc; elles sont merveilleusement garnies 
d'hommes armés. Les fossés sont défendus par des palissades; en arrière, 
les murs sont protégés par des hourds nouvellement dressés. Des deux 
côtés on se prépare à une action décisive. Les gens de Toulouse com- 
mencent l'attaque : ils sortent de toutes parts contre la gâte; en bateaux, 
contre les défenses de la rive gauche ; à la plaine de Montolieu, contre 



— 391 — [ SIÈGE ] 

les postes établis entre la ville et le château Narbonnais; du côté de 
Saint-Sernin, contre l'extrémité de la contrevallation. 

Les Français perdent du terrain et abandonnent l'attaque des murs 
pour se mettre en bataille en plaine. Le comte de Montfort, qui reconnaît 
le péril et qui voit étendre démesurément sa ligne de bataille, craint 
d'être coupé; il donne l'ordre de concentrer soixante mille combattants, 
se met à leur tète, et fait une charge terrible qui ramène les assiégés 
jusqu'à leurs défenses. Mais là les projectiles lancés de la ville arrêtent 
la furie des Français ; les archers et frondeurs toulousains, aguerris, se 
répandent en tirailleurs sur les flancs de la colonne d'attaque du comte 
Simon, démontent les cavaliers, et jettent la confusion dans cette agglo- 
mération. Le frère du comte est blessé grièvement, et, pendant que 
Simon de Montfort descend de cheval pour lui porter secours, il est 
lui-même frappé d'une pierre qui lui brise le crâne. Cette pierre, dit 
le chroniqueur, avait été lancée par une pierrière tendue par des femmes 
près de Saint-Sernin. Peu de jours après, une nouvelle attaque ayant 
encore été tentée sans succès, le siège est levé (1218). 

Les restes du comte Simon de Montfort furent transportés à Carcassonne 
sitôt après la levée du siège et déposés dans l'église cathédrale de Saint- 
Nazaire. On a retrouvé dans cette église, rebâtie en grande partie au 
commencement du xiv^ siècle, un bas-relief taillé dans le grès du pays, 
d'un travail très-grossier, qui provient peut-être du tombeau du comte, 
et qui représente la dernière phase du siège de Toulouse. Les armes et 
les vêtements des personnages appartiennent d'ailleurs aux premières 
années du xiii'' siècle. Devant un édifice muni de tours et de créneaux, 
on voit se développer deux rangs de palissades. Le palis intérieur est 
composé de pieux serrés les uns contre les autres, tandis que la défense 
extérieure est composée de bois entrelacés. Entre ces deux obstacles 
s'étendent les lices, et le combat a lieu dans cet espace. De part et 
d'autre, les chevaliers plantent leurs bannières, et la mêlée s'engage 
autour d'eux. Au-dessous de l'édifice fortifié, dont la courtine est dé- 
corée de colonnes, est sculptée une pierrière fort curieuse dont nous 
présentons (flg. 1) la copie. La verge de la pierrière est renforcée dans 
sa partie inférieure par deux contre-fiches, et les trois pièces de bois, à 
leur base, sont serrées entre de larges moises, qui probablement sont 
de métal pesant. Six anneaux, auxquels sont attachés six cordages, sont 
fixés à cette base. Les trois brins composant la verge sont encore main- 
tenus par une embrasse possédant des tourillons qui roulent dans la tête 
de deux poteaux latéraux munis de croix de Saint- André et de contre- 
fiches. Six personnes, parmi lesquelles on peut voir deux femmes, tirent 
sur les cordages. Au-dessus des personnages est un plancher. Un servant 
posté sur ce plancher place une pierre ronde dans la poche de fronde de 
l'engin. Nous avons présenté, à l'article Engin (fig. 13 et IZi), une machine 
analogue à celle-ci. 

L'édifice crénelé que le bas-relief montre au-dessus de l'engin est 



[ SIEGE ] — 392 — 

peut-être l'église de Saint-Sernin. Dans la partie supérieure de ce bas-' 
relief est sculptée une scène représentant un mort porté par des hommes 
d'armes. Un ange reçoit l'âme qui, sous la figure d'un enfant, sort du 
cadavre. On peut donc regarder ce bas-relief comme reproduisant l'évé- 
nement qui termina le siège de Toulouse de 1218. 




Deux faits importants rassortent du poëme sur la Croisade contre les 
Alùifjeois. Le premier, c'est que le comte Simon de Montfort, pour pos- 
séder une armée aguerrie et compacte qui lui permette d'entreprendre 
et de poursuivre de longs sièges, est obligé de payer cette armée de ses 
propres deniers, et que, pour se procurer les sommes nécessaires, il 
pille et rançonne le pays. Les barons, croisés pour le rachat de leurs 
péchés, ne doivent que quarante jours de campagne; après quoi ils 
s'en retournent chez eux, se préoccupant d'ailleurs assez peu du résultat 
de l'entreprise. Ce n'est pas sur ce personnel que peut compter Simon 
de Montfort pour réduire une ville comme Toulouse et faire des travaux 
de siège. 

Tout chef militaire qui voulait avoir une armée propre à poursuivre 
et mener à fin une longue entreprise, telle qu'un siège, devait la payer, 



— 393 — [ SIÉGK ] 

puisque le service de la milice féodale était limité. Il fallait donc à ce 
chef un trésor, et il ne pouvait se le procurer que par la guerre. 

En second lieu, ce poëme indique clairement la constitution d'une des 
municipalités du Midi à la fin du xii^ siècle et au commencement duxni". 
Tout se fait dans la ville par les capitouls : l'organisation de la défense, 
les approvisionnements, la solde et la nourriture des troupes concernent 
les magistrats municipaux. Le comte Raymond, les nobles qui viennent 
à son aide, n'ont qu'à se battre ; les résolutions sont prises de concert 
avec les autorités municipales, et les avis du comte n'ont de valeur 
qu'autant qu'ils sont ratifiés par ce parlement. 

Quand le fds du roi de France vint plus tard pour assiéger Toulouse 
de nouveau, à la tète de troupes fraîches, ce n'est qu'après une délibéra- 
tion commune dans laquelle le comte donne son avis, que le parti de la 
résistance est adopté. Alors les consuls répondent des approvisionnements, 
de la nourriture des troupes et de la mise en état des défenses. 

(( Ils ordonnent* que les meilleurs charpentiers aient à dresser dans 
« toute la ville, aux divers postes, les machines, les calabres et les pier- 
(( rières, et que Bernard Paraire et maître Garnier s'en aillent tendre le& 
« trébuchets, car c'est là leur office. Ils désignent dans tous les quartiers' 
« des commissaires, chevaliers, bourgeois ou les plus, riches marchands^ 
(( pour faire fortifier les portes et commander aux ouvriers. Et tous se 
c( mettent à l'œuvre, le menu peuple, les damoiseaux, les demoiselles, 
a les dames et les femmes, les jeunes garçons, les jeunes fdles et le* 
« petits enfants, qui, chantant leurs ballades et leurs chansons, travaillent 
(( aux clôtures, aux fossés, aux retranchements de terre, aux ponts, aux 
« barrières, aux murs, aux escaliers, aux montées, aux chemins de 
« ronde, aux poternes et aux salles, aux lices, aux meurtrières, aux 
« flanquements, aux réduits et échauguettes, aux guichets de commu- 
(( nication, aux tranchées, voûtes et caponnières. Ils ont confié le com- 
(( mandement de toutes les barbacanes, celles de la Grève comprises, 
« aux comtes et aux nobles chefs. La ville est ainsi mise en défense et 
« doublement fortifiée. » 

Nous n'avons pas ici à faire l'histoire de ces malheureuses provinces 
du Languedoc pendant la première moitié du xiii^ siècle. Écrasées sous 
la cruelle coalition des armées du Nord, livrées à l'inquisition, aux ran- 
cunes du clergé catholique, ces municipalités, si florissantes au xii^ siècle, 
se relevaient pour retomber plus lourdement. En 12^0, le jeune vicomte 
Raymond de Trincavel, dernier des vicomtes de Béziers, et remis en 
1209 entre les mains du comte de Foix (il était alors âgé de deux ans), se 
présente tout à coup dans les diocèses de Narbonne et de Carcassonne 
avec des troupes de Catalogne et d'Aragon, s'empare des châteaux 
de Montréal, des villes de Montolieu, de Saissac, de Limoux, d'Azillan, 
de Laurens, et vient mettre le siège devant Carcassonne. 

* Voyez les \ers 9421 et suivants. 

VIII. — 50 



[ SIEGE i — 39Zi — 

Il existe deux récits du siège de Carcassunne en 12^0, écrits par des 
témoins oculaires : celui de Guillaume de Puy-Laurens, inquisiteur pour 
la foi dans le pays de Toulouse, et celui du sénéchal Guillaume des 
Ormes, tenant la ville pour le roi de France. Ce dernier récit est un rap- 
port sous forme de journal, adressé à la reine Blanche, mère de Louis IX '. 
Cette pièce importante nous explique toutes les dispositions de l'attaque 
et de la défense^. A l'époque de ce siège, les défenses de la cité de 
Carcassonne n'avaient pas l'étendue ni la force qui leur furent données 
depuis par saint Louis et Philippe le Hardi. Les traces encore très-appa- 
rentes des murs wisigoths réparés au xii" siècle, et les fouilles entreprises 
en ces derniers temps, permettent de tracer exactement l'enceinte des 
remparts de la cité en 12ZiO. 

Voici (fig. 2) le plan de ces défenses, avec les faubourgs y attenant, 
les barbacanes et le cours de l'Aude : 

L'armée de Trincavel investit la place le 17 septembre 121x0, et s'em- 
para du faubourg de Graveillant, qui est aussitôt repris par les assiégés. 
Ce faubourg, dit le rapport, esi ont e port a rn Tholosœ. Or, la porte de Tou- 
louse n'est autre que la porte dite de l'Aude aujourd'hui, laquelle est une 
construction romane percée dans un mur vvisigoth, et le faubourg de 
Graveillant ne peut être, par conséquent, que le faubourg dit de la Barba- 
cane. La suite du récit fait voir que cette première donnée est exacte. 

Les assiégeants venaient de Limoux, c'est-à-dire du Midi; ils n'avaient 
pas besoin de passer l'Aude devant Carcassonne pour investir la place. 
Un pont de pierre existait alors sur l'Aude^; c'est celui indiqué en P sur 
notre plan. 

Raymond de Trincavel n'ignorait pas que les assiégés attendaient des 
secours qui ne pouvaient se jeter dans la cité qu'en traversant l'Aude, 
puisqu'ils devaient venir du nord-ouest. Aussi le vicomte s'empara du 
pont, et poursuivant son attaque le long de la rive droite du fleuve en 
amont, essaya de couper les communications de l'assiégé avec la rive 
gauche. Ne pouvant tout d'abord se maintenir dans le faubourg de 
Graveillant, en G, il s'empare d'un moulin M fortifié sur la rivière, fait 
filer ses troupes de ce côté, les loge dans les parties basses du faubourg, 
et dispose son attaque de la manière suivante : Une partie des assaillants, 
commandés par Ollivier de Thermes, -Bernard-Hugon de Serre-Longue 
et Giraut d'Aniort, campent entre le saillant nord-ouest de la ville et la 
rivière, creusent des fossés de contrevallation et s'entourent de palis- 
sades. L'autre division, commandée par Pierre de Fenouillet, Renaud du 

1 Nous avons donné la traduction de ce rapport dans l'article Architectire militaire. 

2 Le rapport du sénéchal Guillaume des Ormes, et le récit de Guillaume de Puy- 
Laurens, ont été publiés et annotés par M. Douët d'Arcq, dans la Biblioth. de l'École des 
Chartres, 2" série, t. IJ, p. 363. 

3 Ce pont est entier encore aujourd'hui : c'est le vieux pont, dont la construction dati* 
en partie du xii^ siècle. Il ne fut que réparé et muni d'une tète de pont sous saint Louis, 
ou sous Philippe le Hardi, à la fin du xiii^ siècle. 



— 395 — 



[ SIÈGE ] 




Puy et Guiliaumc Fort, se loge devant la barbacane qui existait en B et 



[ SIEGE ] __ 396 _ 

celle de la porte dite Narbonnaise en N. En 1260, outre ces deux bar- 
bacanes, il en existait une en D ', qui permettait de descendre du château 
dans le faubourg '-î, et une en H, faisant face au midi. La grande barba- 
cane D servait aussi à protéger les approches de la porte de Toulouse T 
(aujourd'hui porte de l'Aude). 

Il faut observer que les seuls points où le sol extérieur soit à peu près 
au niveau des lices (car Guillaume des Ormes signale l'existence des lices 
L, et par conséquent d'une enceinte extérieure), sont les points et R. 
Quant au sol de la barbacane D du château, il était naturellement au 
niveau du faubourg. D'ailleurs tout le front occidental de la cité est bâti 
sur un escarpement très-élevé et très-abrupt. En reprenant tout d'abord 
le faubourg aux assiégeants, les défenseurs de la cité s'étaient empressés 
de transporter dans leur enceinte une quantité considérable de bois qui 
leur fut d'un grand, secours 2. Ils avaient dû bientôt renoncer à se main- 
tenir dans ce faubourg. Le vicomte fit donc attaquer en même temps la 
barbacane du château pour ôter aux assiégés toute chance de reprendre 
l'offensive, la barbacane B (c'était d'ailleurs un saillant), la barbacane N 
de la porte Narbonnaise, et le saillant I, au niveau du plateau qui s'éten- 
dait à 100 mètres de ce côté vers le sud-ouest. 

Les assiégeants campés entre la place et le fleuve étaient dans une 
assez mauvaise position, aussi se retranchent-ils avec soin, et couvrent- 
ils leurs fronts d'un si grand nombre d'arbalétriers, que personne ne 
pouvait sortir de la ville sans être blessé*. Bientôt ils dressèrent un man- 
gonneau^ devant la barbacane D. Les assiégés, de leur côté, dans l'en- 
ceinte de cette barbacane, élèvent une pierrière turque qui bat le man- 
gonneau. Pour être autant défilé qu'il était possible, le mangonneau 
devait être établi en E. Peu après, les assiégeants commencent à miner 
sous la barbacane de la porte Narbonnaise en N, en faisant partir leurs 
galeries de mine des maisons du faubourg, qui, de ce côté, touchaient 
presque aux défenses. Les mines sont étançonnées et étayées avec du 
bois auquel on met le feu, ce qui fait tomber une partie des défenses 
de la barbacane. Mais les assiégés ont contre-miné pour arrêter les pro- 
grès des mineurs ennemis, et ont remparé la moitié de la barbacane 
restée debout. C'est par des travaux de mines que, sur les deux points 
principaux de l'attaque, les gens du vicomte tentent de s'emparer de la 
place ; ces mines sont poussées avec une grande activité ; elles ne sont pas 
plutôt éventées, que d'autres galeries sont commencées. Les assiégeants 
ne se bornent pas à ces deux attaques. Pendant qu'ils battent labarba- 

1 Reconstruite sur une plus grande échelle par Philippe le Hardi. Mais nous avons 
retrouvé les fondations de l'ouvrage antérieur, actuellement sous l'église neuve de Saint- 
Gimcr. 

- Toute la défense du château date du xii^ siècle. 

3 « Et inde multam fustum habuimus, quœ fecit nobis magnum honum. » 

* « Habehant tôt balistarios » 

^ Voyez Engin. 



— 397 — [ SIÈGE ] 

cane D du château, qu'ils minent la barbacane N de la porte îsarbonnaise, 
ils cherchent à entamer une portion des lices \ et ils combinent une 
attafjue sérieuse sur le point faible en P, entre l'évèché et l'église cathé- 
drale de Saint-Nazaire, marquée en S sur notre plan. Comme nous l'avons 
dit, le plateau sur ce point s'étendait presque de niveau avec l'intérieur 
de la ville de I en ; et c'est pourquoi saint Louis et Philippe le Hardi 
firent en dehors de l'enceinte wisigothe un ouvrage considéral)le sur ce 
saillant. L'attaque des troupes de Trincavel est de ce côté (point faible) 
très-vivement poussée; les mines atteignent les fondations de l'enceinte 
des Wisigoths ^; le feu est mis aux étançons, et dix brasses de courtines 
s'écroulent. Mais les assiégés se sont remparés en retraite avec de bonnes 
palissades et des bretèches ; si bien que les gens du vicomte n'osent 
tenter l'assaut. Ce n'est pas tout, un travail de mine est fait aussi devant 
la porte de Rodez, en B; les assiégés contre-minent et repoussent les 
travailleurs ennemis. Cependant des brèches étaient faites sur divers 
points ; le vicomte Raymond de Trincavel craignait de voir d'un moment 
à l'autre déboucher les troupes de secours envoyées du nord, il se décide 
à tenter un assaut général. Ses troupes sont repoussées avec des pertes 
notables, et quatre jours après, sur la nouvelle de la venue des gens du 
roi, il lève le siège, non sans avoir mis le feu aux églises du faubourg, 
et entre autres h celle des Minimes R. 

Cette analyse des documents qui nous restent sur le siège de Carcas- 
sonne fait connaître qu'alors, au milieu du xiii^ siècle, le travail du mi- 
neur était le moyen de destruction le plus habituellement employé contre 
les places bien fortifiées. Les troupes de Trincavel paraissent procéder 
avec méthode : elles prennent les positions les plus favorables à l'attaque, 
elles occupent la garnison sur plusieurs points, et sur plusieurs points 
faibles; elles dirigent leurs travaux contre les barbacanes des portes, 
considérant celles-ci comme plus faciles à forcer qu'un front. Aussi quels 
soins, quels moyens puissants Louis IX, et plus tard son fils, emploient- 
ils pour rendre ces portes inexpugnables et pour commander les saillants 
et les points faibles 1 

Les assiégeants font ouvrir leurs boyaux de mine dans les maisons 
qu'ils occupent autour de la cité ''_, afin de dérober leur travail aux assié- 

• Non désignée dans le rapport de Guillaume des Ormes. 

- (( Item minaverunt ad cornu cicitntis, versus donmm epùcopi. » 
3 « Venerunt suhtm quemdam murum sarracenum, ad murum de liceis. » 
La porte de l'enceinte desWisigoths existe encore, mais ne donne aujourd'hui que sur 
les lices de saint Louis. Elle est de construction romane et restaurée au xiii'' siècle. C'est 
cette porte que Besse nomme la porte des Amandiers ou des Ameliez, à cause du petit 
bois d'amandiers qui se trouvait dans son voisinage. 

* « Et inceperunt minare de domibus suis, ita quod nihil sciebamus, antequam ad 
Jicias nostras venerunt. » A cette époque, en 1240, la cité de Carcassonne était entourée 
de faubourgs considérables, faubourgs qui furent démolis après le siège, sur l'ordre de 
saint Louis. 



[ SIÈGE ] — 398 — - 

gés. Ils attendent que plusieurs brèches soient faites sur divers points 
pour tenter un assaut général. Adossés à un fleuve, ayant une forteresse 
en face, ils se retranchent et s'emparent des points défendables sur la 
rive. Enfin, ne pouvant emporter la place après une attaque simultanée 
contre les défenses entamées par la mine, sachant qu'un corps d'armée 
arrive au secours de la garnison et va se présenter sur la rive gauche de 
l'Aude et tenter le passage ', craignant de se trouver ainsi dans un cam- 
pement dominé par la cité et exposé à une attaque sur les lives du fleuve, 
l'armée du vicomte lève le siège. Depuis le moment où elle se présente 
devant Carcassonne jusqu'au moment où elle se décide à retourner vers 
le sud, cette armée procède donc avec une connaissance pratique de l'art 
de la guerre assez remarquable, et qui fait un contraste avec ces expédi- 
tions folles de la noblesse française pendant le xv" siècle. 

En efïet, si l'on met en regard les documents militaires du xiii'' siècle 
et ceux du xv% loin d'apercevoir un progrès, on signale plutôt une déca- 
dence. Sous Philippe-Auguste, sous saint Louis, sous Philippe le Hardi 
et Philippe le Bel, on voit des armées qui possèdent des traditions, des 
méthodes; on reconnaît un ordre, une tactique, soit en campagne, soit 
devant les places fortes. Il semble qu'après les malheureuses journées 
de Grécy et de Poitiers, le lien solide déjà qui constitue les armées des 
XII® et xm* siècles soit rompu en France, que la bravoure seule tienne 
lieu de l'art militaire. Du Guesclin fait une exception au milieu de ce 
désarroi. Lui, possède de véritables troupes et sait s'en servir. Mais, après 
le grand connétable, la confusion ne fait que s'accroître jusqu'au moment 
où le peuple entre dans l'arène, où Charles VII et Louis XI constituent 
des armées royales indépendantes de la féodalité. 

Ce ne sont ni les moyens d'attaque, ni les engins puissants qui font 
défaut dans les armées de la fin du xiv siècle et du commencement 
du XV* : les mineurs du Nord, les engineurs, ouvriers, gens à gages, sont 
habiles et actifs; mais l'ordre dans le commandement, l'art de diriger 
des troupes, de les répartir suivant le besoin, manquent complètement, 
tandis que certaines expéditions des xii" et xiii^ siècles indiquent de la 
part des chefs autant de talent que d'expérience, souvent même des com- 
binaisons profondes. L'investissement du Vexin, l'attaque et la prise du 
château Gaillard par Philippe-Auguste, sont des opérations militaires 
conduites avec toutes les qualités qu'on demande à un grand capitaine. 
Là, pas une fausse manœuvre, rien n'est abandonné au hasard. Le but 
entrevu dès l'origine est atteint pas à pas, méthodiquement, avec la pru- 
dence qui convient à un chef militaire. Les princes, les barons, les che- 
valiers qui avaient fait la guerre en Orient, en face des armées des kalifes 
et même des armées grecques, avaient contracté des habitudes militaires 
qui se perdirent quand la féodalité demeura en Occident. D'ailleurs le 

* Au mois d'octobre, date du siège, l'Aude est habituellement gucable dans les envi- 
rons de Carcassonne. 



— 399 — [ SIEGE ] 

système féodal établi en Orient, en terre conquise, au milieu des races 
avec lesquelles la fusion était impossible, possède un caractère de force 
et d'unité, d'ordre et de mesure qu'il ne pouvait conserver en Occident, 
où les traditions, les mœurs antiques, les restes de l'organisation admi- 
nistrative des Romains, la religion, tendaient à le dissoudre. Le royaume 
de Jérusalem, celui de Chypre, sont des types purs du système féodal 
occidental ; ces suzerains ont des armées, ou du moins sont à la tête d'une 
organisation qui permet d'en former facilement. 

La guerre faite en 1228 par les troupes lombardes à Jean d'Ibelin, sire 
de Baruth et roi de Chypre, les succès de ces troupes et leurs revers 
malgré leur nombre, sous les coups de l'armée féodale du roi, sont une 
des preuves éclatantes de la puissance de cette organisation développée 
en Orient par les barons occidentaux. 

On est Irop enclin à ne voir dans la féodalité que l,e fractionnement 
des pouvoirs parmi des seigneurs n'ayant entre eux que des liens souvent 
rompus ; on juge la féodalité sur ses derniers moments, alors que, minée 
par le pouvoir royal, par l'affranchissement des communes, par ses pro- 
pres fautes et la ruine des grands liefs, elle n'était plus qu'un rouage 
nuisible au milieu d'un État qui tendait à se transformer et à devenir 
monarchique. 

Si la féodalité, en Occident, ne put avoir et n'eut jamais des armées, 
il n'en était pas de même en Orient, là où elle s'était constituée d'une 
seule pièce et où elle pouvait se développer conformément à son prin- 
cipe. L'unité d'action ressort de cette constitution. La féodalité telle que 
nous la voyons établie dans les royaumes de Jérusalem et de Chypre, 
admettait une haute cour dans laquelle tous les liges des suzerains avaient 
le droit de siéger. Cette sorte de parlement décidait de toutes les ques- 
tions, non-seulement les procès entre gentilshommes, mais les affaires 
relatives à la guerre, à la transmission de la couronne, à la tutelle des 
princes mineurs. 

En campagne, rien ne se faisait que d'après le conseil des barons, et 
le mot qu'on prête à Philippe-Auguste avant la bataille de Bouvines 
est exactement dans les mœurs militaires du temps. Le général n'obte- 
nait le commandement supérieur, quand il y avait lieu, que sur le suf- 
frage de ses pairs, ainsi que nous l'avons vu pratiquer dans l'armée des 
croisés au siège d'Antioche, et ces barons des xii" et xiii" siècles, qu'on 
se plaît à présenter comme des brutaux, buns pour se jeter tête baissée 
dans une mêlée, étaient habituellement, au contraire, des hommes let- 
trés, orateurs, légistes, administrateurs et capitaines. 

En 1218, les barons qui assiégeaient Damiette « charmaient les ennuis 
d'un long blocus en discutant les questions les plus abstraites du droit 
féodal )). Philippe de Navarre, capitaine, légiste, diplomate, poëte, qui 
remit sur le trône de Chypre Ibelin, à l'aide de son épée et de sa haute 
raison, cite avec une vive admiration « la science d'Amaury II, roi de 
Jérusalem ; de Bohémond III, prince d'Antioche ; de Raoul de Tibériade, 



[ SIEGE ] — AOO — 

du sire de Baruth, du sire de Sidon et de beaucoup d'autres ' ». Le père 
de Richard Cœur-de-Lion lisait Végèce sous sa tente ; et si le code féodal 
en vigueur dans les possessions des Francs en Syrie, à Chypre, nous fait 
connaître combien ces barons des xii" et xiii' siècles étaient instruits et 
prévoyants, les forteresses qu'ils ont élevées dans ces contrées mettent 
en lumière leur intelligence militaire -. 

En France, si l'on étudie avec quelque soin des places fortes telles que 
Coucy, Château- Gaillard et tant d'autres bâties entre la fin du xii^ siècle 
et le commencement du xin% on reconnaît bien vite un art très-complet, 
au point de vue de la défense. Or, est-il possible d'admettre que des 
hommes si intelligents pour préparer la défense ne le fussent pas autant 
lorsqu'il s'agissait d'attaquer. C'est au contraire la puissance et la saga- 
cité de l'assaillant qui développent la prévoyance et l'énergie de la dé- 
fense. Les barons du xiii* siècle n'auraient pas cherché et trouvé ces 
ressources défensives s'ils n'y eussent été contraints par l'habileté de l'at- 
taque. Il faut donc reconnaître qu'un siège, à cette époque, n'était pas 
une opération livrée au hasard et à la bravoure de gens de guerre indis- 
ciplinés, procédant sans ensemble et sans méthode. Les plans d'attaque 
n'existent plus, les descriptions sont laconiques ou faites habituellement 
par des gens qui n'étaient pas militaires ; mais les forteresses attaquées 
sont en partie debout, et leur bonne ordonnance, la prévoyance qui 
éclate sur tous les points, indiquent assez quelle était l'étendue des 
moyens offensifs. 

Nous avons dit, au commencement de cet article, qu'il n'y a pas d'ar- 
mée là où il n'y a pas de peuple. A l'origine du système féodal, il n'y a 
que des guerriers, tous à peu près égaux, et au-dessous, une plèbe qui 
n'a aucun intérêt à partager les dangers des nouveaux conquérants. Mais 
quand l'organisation féodale est arrivée à son apogée, les choses ne se 
passent plus ainsi, et les guerres d'Orient contribuèrent beaucoup à en- 
traîner les populations dans les travaux militaires ; bien mieux, de rotu- 
riers elles firent des chevaliers, et des chevaliers des seigneurs, parfois 
des seigneurs couronnés. L'art de la guerre, par la féodalité, devenait 
ainsi une carrière ouverte au génie, n'apparût-il que dans les rangs in- 
férieurs de la société. Au siège de Jérusalem, en 1099, il y avait un corps 
de ribauds commandé par un des leurs, et qui rendit d'éminents services. 
Ce corps était indépendant, c'est-à-dire qu'il n'appartenait pas à tel ou 
tel seigneur, mais se mettait à la disposition des barons pour concourir 
à une opération commune. 

De nos jours un siège est une opération souvent longue, difficile et 
périlleuse, qui demande un chef habile, prudent, patient et tenace. 
Cependant les travaux préliminaires, tels que l'ouverture des tranchées, 

• Voyez, à ce sujet, la 'Sotice sur la vie et les écrits de Philippe de Navarre, par 
M. Beugnot, Bihlioth. de l'École des Chartres, 1"^ série, t. II, p. 1. 

2 Consulter, à l'égard de ces forteresses, les mémoires publiés par M. Emmanuel Rey. 



— hOl — [ SIEGE ] 

l'établissement des places d'armes et des batteries, se font à une assez 
grande distance des ouvrages attaqués. Avant l'emploi des bouches à feu, 
il n'en était pas ainsi. La place investie était aussitôt attaquée, et un 
siège commençait dès qu'on forçait les lices ou les barrières, qu'on atta- 
chait les mineurs aux escarpes et qu'on établissait des c/mts, des galeries 
ou des tours de bois mobiles pour renverser ou dominer les défenses. 
L'attaque devait être immédiate, rapprochée et partant active, incessante, 
pour ne pas laisser aux assiégés le loisir de détruire des ouvrages qui ne 
pouvaient être faits habituellement qu'après des combats acharnés au pied 
des murs, entre les lices ou devant les palis. Si les remparts étaient trop 
élevés ou trop bien garnis de hourds pour qu'il fût possible de tenter des 
échelades; s'ils étaient assez épais pour résister à l'effet des projectiles 
lancés par les engins ou au bélier, il fallait en venir à miner. L'art de 
miner paraît s'être développé dans les guerres de Syrie, et avoir été parti- 
culièrement pratiqué par des hommes du Nord, flamands, brabançons, 
boulonnais. Il est certain que cet art était poussé très- loin dès le com- 
mencement du xni^ siècle. 

Il y avait diverses sortes de mines et divers modes de miner. La place 
assiégée était-elle bâtie sur un escarpement de rocher, ou en terre pleine, 
ou entourée de fossés remplis d'eau, le travail du mineur se modifiait 
suivant ces situations difterentes. Il fallait aborder le rempart, la tour ou 
la courtine. Si la défense était élevée sur un escarpement de rocher, des 
galeries de bois, s'emboîtant et sortant les unes des autres par travées, 
comme les tubes d'une longue-vue, étaient peu à peu dirigées contre la 
paroi du roc. Arrivé là, le mineur s'attachait au rocher, et commençait 
à creuser en. cheminant obliquement et en montant jusque sous les fon- 
dations ; sous ces fondations et au point de leur assise sur le roc, il traçait 
des zigzags horizontaux, en ayant le soin d'étayer la galerie de mine 
derrière lui. Quand on jugeait qu'il y avait une assez grande étendue de 
rempart minée, les ouvriers se retiraient après avoir amoncelé des fagots 
dans la galerie et mettaient le feu à ces bois ; les étais se calcinaient, et 
la muraille s'affaissait. Dans ce cas, l'assiégé ne pouvait ignorer que ses 
remparts fussent minés, puisqu'il voyait s'avancer peu à peu le chat 
jusqu'au roc sur lequel la défense s'appuyait. Il essayait de détruire par 
le feu ou par des projectiles pesants ce chat, cette galerie qui gagnait le 
pied du rempart; mais, s'il n'avait pu la détruire, sï les ouvriers étaient 
à l'œuvre, il n'avait d'autre ressource que de contre-miner. Souvent les 
mineurs du dehors et ceux du dedans travaillaient à quelques pas les uns 
des autres sans se rencontrer. 

Si les défenses étaient établies en terre pleine, avec fossé sec et con- 
trescarpe, les assiégeants ouvraient leurs galeries de mine à une assez 
grande distance, dans des maisons de faubourg, derrière des murs ou 
des plis de terrain ; ils allaient chercher le sol sous le fossé, le traversaient 
en tunnel, arrivaient sous les fondations des remparts, et commençaient 
leurs galeries et chambres étançonnées. Alors les assiégés .pouvaient 

viii. — 51 



I 



[ SIÈGE J — 402 — 

ignorer si on les minait, et sur quels points étaient dirigés les mineurs. 
Ils cherchaient à découvrir la présence de ceux-ci en plaçant sur les 
chemins de ronde de petits bassins pleins d'eau : quand on voyait la sur- 
face du liquide se rider, on en tirait la conséquence que les mineurs 
travaillaient sous ce point, et l'on contre -minait. Si la place était 
entourée d'eau, pour attacher le mineur aux remparts, on comblait peu 
à peu le fossé au moyen de boyaux de tranchées par lesquels on appor- 
tait des matériaux ; on formait ainsi une chaussée sur laquelle le chat 
était successivement allongé jusqu'au moment où l'on atteignait l'es- 
carpe. Alors s'attachait le mineur. Cette façon de procéder, comme la 
première, désignait à l'assiégé le point où l'on sapait ses murailles ; s'il 
ne pouvait s'opposer à cette sape, il se remparait en arrière. Quelquefois 
l'assiégeant n'essayait pas de pratiquer une brèche en faisant tomber 
quelques toises de maçonnerie, mais il creusait une galerie de mine sous 
les fondations; puis, montant peu à peu, en s'étayant jusqu'au niveau 
du sol intérieur de la place, il ne laissait sur sa tête qu'une croûte bien 
blindée; puis, attendant la nuit, il faisait tomber le blindage et débou- 
chait par cette issue dans la place. Ces sortes de mines étaient prati- 
quées, autant que faire se pouvait, à proximité d'une porte, afin que les 
quelques hommes déterminés qui s'élançaient les premiers du fontis 
de la mine pussent se jeter sur la garde de la porte, lever les herses, 
et ouvrir les vantaux à une colonne d'attaque toute prête et masquée, 
à l'extérieur. La figure 3 indique la façon dont sont creusées les galeries 
de mine sous les maçonneries des tours en A et des courtines en B pour 
faire brèche. Ces galeries sont tracées en zigzag, en laissant subsister 
les parements intérieurs et extérieurs. Les étais sont posés en manière 
de chevalements, comme on le voit en D. Ces étais brûlés, le poids de 
la maçonnerie supérieure venant à charger sur le parement extérieur 
déliaisonné, s'écrase, et l'ouvrage s'écroule en glissant par le pied, de 
façon à former un talus permettant à une colonne d'assaut de s'élancer 
sur les décombres. La coupe de la tour A montre en a la galerie de mine 
passant sous le fossé avec une inclinaison vers le dehors pour éviter que 
les mineurs ne soient noyés, dans le cas où — comme cela se pratiquait 
— les assiégés, ayant assez d'eau à leur disposition, auraient cherché 
à remplir les galeries. Les étais brûlés, la maçonnerie de la tour ne 
pouvait manquer de s'écrouler, ainsi que l'indique le trait bc, le pied 
de la bâtisse glissant en c. En G, est une galerie directe destinée à dé- 
boucher dans la place sans faire brèche. Dans un assez grand nombre 
de places fortes des xii^ et xiii" siècles, on peut constater l'emploi de 
ces moyens, soit par la façon dont les remparts se sont écroulés, soit 
par les restes mêmes des galeries de mine incomplètement rebouchées '. 
Pour parer à ces dangers, les constructeurs militaires établissaient 

' Notamment aux romiiaits de la cité de Carcassonne, aux remparts de la baille du 
château de Coucy, au château (vieux) de Chauvigiiy. 



— 603 — [ SIÉGK 1 

souvent le rez-de-chaussée des tours sur un plein massif, ou, s'ils fai- 
saient les parements avec de la pierre de taille d'une médiocre dureté, 
ils avaient le soin de composer les massifs en cailloux, en moellons trcs- 




s.irjitjmsTj 



durs; ou bien encore, si l'ouvrage avait une grande étendue, comme 
une forte barbacane ou une très-grosse tour, ils pratiquaient tout au 
pourtour de la maçonnerie, sous le talus, une galerie de contre-mine 
dans laquelle venaient déboucher les mineurs ennemis et où ils étaient 
reçus comme on peut l'imaginer. 



' Telles sont établies les tours do la cité de Carcassonnc, recoustruilcs sur les nii- 
ticnnes tours des WisiRotlis. 



[ SIÈGE ] 



hiili — 



C'est ainsi qu'était conçue la chemise du donjon de Coucy, 

Nous avons donné le plan d'ensemble de ce château dans l'article 
Château (fig. 16), et ce plan fait assez comprendre quelle était la desti- 
nation de cette chemise : elle isolait complètement le donjon, tout en 
ménageant à sa garnison une sortie sur les dehors, sortie bien masquée, 
bien défendue. 

Un plan de détail (fig. U) explique la disposition de cette sortie. 

Au-dessus du talus, la chemise a Z;"',92 d'épaisseur (deux toises et 
demie), et au niveau du fossé A du donjon, 8". ^5*. Tout l'espace ab est 




donc occupé par le talus. C'est sous ce talus qu'est pratiquée la galerie B 
de contre-mine. Les assiégés y arrivent, soit de l'iiitérieur du château 
par l'escalier C; encore faut-il ouvrir le vantail D barré et lever la 
herse H ; soit par le fond du fossé A du donjon. La poterne P permettait 
d'aller de cette galerie B, en traversant le grand fossé F sur le ponceau 
de bois p, jusqu'à une autre poterne extérieure percée dans le mur 



' Le fossé du donjon est dallé suf ir.açomicrie établie sur le roc calcaire 



— /i05 — L SIÈGE ] 

de la baille et munie d'un pont-levis ; ce ponceau était commandé par 
la grande courtine G du château » et crénelé en E contre le grand fossé. 
Ainsi l'assiégeant se tut-il cmi)aré de ce fossé, qu'il ne pouvait empêcher 
la garnison du donjon de se mettre en communication avec les dehors ; 
car la poterne extérieure est elle-même commandée par une des tours 
du château. Il ne faut pas omettre de dire que le grand fossé F est creusé 
dans le roc et qu'il a 25 mètres de largeur environ. Si l'assiégeant, 
maître de la baille, était parvenu à s'établir dans ce fossé sous des gale- 
ries blindées, à couvert des projectiles lancés du chemin de ronde de la 




S'-^5s§*^ 



chemise, et qu'il voulût ruiner cette chemise, il ne pouvait guère le faire 
qu'au niveau même du fond du fossé. Alors, ayant creusé la maçon- 
nerie à 1 mètre de profondeur, il rencontrait sur sa tête la galerie de 
contre-mine. La coupe (fig. 5), faite de en M sur le plan précédent, 
montre en effet en I le fond rocheux du grand fossé, et en R la galerie 
de contre-mine de la chemise sous le talus. En S (voyez sur le plan), est 
une source abondante au niveau du sol de la galerie, creusée en forme 
de puits (voyez en S' sur la coupe). En supposant que les assiégeants 
eussent miné sous la galerie de contre-mine, il était aisé aux .assiégés 
d'empêcher de mettre le feu aux étais de la mine. 

Ces soins, ces précautions inlinies, sont la preuve de la valeur et de 



1 Voyez, pour ces dispositions qui se rapportent à l'ensemble de la délense, l'article 
Château, fig. IG, 17 et 18. 



[ SIEGE ] — ^06 — 

l'habileté des mineurs à cette époque '. La galerie de contre-mine ne 
diminue en rien la force de la chemise, puisque cette galerie est ména- 
gée sous le talus. Au milieu de l'arc de la chemise, la galerie est en com- 
munication directe avec le chemin de ronde supérieur par un escalier 
construit sur plan barlong-. 

Les assiégeants tenaient avant tout, quand ils avaient affaire à une 
place importante, à s'emparer des barbacanes, parce que les barba- 
canes prises, il devenait impossible aux assiégés de tenter des sorties, 
et qu'alors les travaux du siège pouvaient se poursuivre sans avoir à 
craindre leur destruction. Les pierriéres, mangonneaux, trébuchets, 
n'ayant guère qu'une portée de 150 mètres, il fallait, pour établir des 
batteries de ces engins, s'assurer d'abord que les assiégés ne pourraient 
venir instantanément les briser ou les incendier. D'ailleurs les barba- 
canes, formant des saillants considérables, donnaient par conséquent 
des flanquements qu'il fallait tout d'abord enlever aux assiégés. Quand 
les barbacanes étaient prises, quand les lices étaient occupées ou enli- 
lées par des ouvrages extérieurs, l'investissement était effectif et les opé- 
rations du siège étaient menées régulièrement. Les assiégés, à l'aide 
d'engins dressés sur des plates- formes ou sur des tours, ou derrière les 
courtines, ne pouvaient empêcher la poursuite des travaux des assié- 
geants, qui se garantissaient par des épaulements, des mantelets, et qui, 
derrière des clayonnages, postaient des archers et des arbalétriers occu- 
pés sans cesse à couvrir de projectiles les crénelages des chemins de 
ronde. Les premières opérations des assiégeants, devant une place bien 
garnie et bien défendue, consistaient donc à s'emparer d'abord des 
barbacanes. Ayant les barbacanes, on avait les lices ; ayant les lices, la 
garnison ne pouvait plus sortir de la place, et alors commençaient les 
travaux de mine pour faire brèche, ou encore l'approche des beffrois 
destinés à jeter une colonne d'attaque sur les chemins de ronde ^. 

En 1216, Louis, fils de Philippe-Auguste, avait été mettre le siège 
devant le château de Douvres, à la tète d'un nombreux corps d'armée. 
Devant le château de Douvres était une barbacane bien palissadée de 
troncs de chêne et entourée d'un fossé. Louis laissa une partie de ses 
troupes en bas, dans la ville, et alla s'établir sur la falaise devant la for- 
teresse, afin de compléter l'investissement. (( Lors fist Looys drecier ses 
« pierieres et ses mangouniaux pour jeter à la porte et au mur; si fist 
« faire .i. castel de cloies moult haut, et un cat por mener au mur; ses 
(( mineours fist entrer el fossé, qui minèrent la piere et la tierre dessous 
(( le roilleis. Puis les fist assaillir as chevaliers de l'ost; si fu tantost 
« la barbacane prise... ^ » Pour prendre la barbacane du château de 

' La construction du donjon de Coucy et de sa chemise date de 1225 environ. 
^ Voyez Cbateau, fig. 16 et 17. 

2 Voyez Architecture militaire, fig. 15 et 16; Engin, fig. 32. 

* Hist. des ducs de Noniimidie, manuscrits de la Bibliothèque impériale, publiés par 
Franc. Michel (Société de l'histoire de France), 1840. 



— 607 — f SIÈGE ] 

Douvres, on élève en face un bastillon de clayonnages rempli de terre, 
suivant l'usage. On obtient ainsi un conniiandement sur les ouvrages 
de la barbacane ; on place une batterie d'engins sur ce bastillon, puis on 
fait avancer un chat dans le fossé, jusqu'au pied du talus portant la 
défense en bois, et l'on mine sous ces défenses. La barbacane prise, 
Louis fait miner une des deux tours de la porte, qui s'écroule. La co- 
lonne d'assaut s'élance ; mais les assiégés la repoussent avec vigueur, 
puis barricadent la brèche et y accumulent des troncs de chênes, des 
chevrons, des madriers, si bien que la place ne tombe pas au pouvoir 
des Français. Nous voyons toujours les assiégeants établir devant les 
places ces bastillons, ces châteaux terrassés, revêtus de palis ou de clayon- 
nages, pour dresser leurs batteries d'engins. C'est Yagger des Romains. 
Au siège de Toulouse, le château Narbonnais (terrassé en partie par 
Simon de Montfort) en tient lieu. Parfois même ces bastillons deviennent 
de véritables lignes avec leurs courtines et leurs llanquements, le tout 
terrassé. C'est de là que partent les tranchées qui aboutissent au fossé 
et permettent de faire avancer les chats. Ces chats, dont nous avons parlé 
ailleurs déjà ', étaient montés hors de la portée des engins des assiégés, 
amenés sur des galets ou rouleaux jusqu'au bord du fossé, puis poussés 
sur des remblais jusqu'au pied des remparts. Ainsi les assiégeants 
avaient-ils une galerie bien couverte par de forts madriers garnis de 
lames de fer, de peaux fraîches ou de terre mouillée, qui permettait aux 
mineurs de s'attacher au pied des murs, et plus tard, quand les mines 
étaient prêtes, aux hommes d'armes de se précipiter dans la place. Ces 
chats, comme nous l'avons dit plus haut, se composaient parfois de deux 
et môme de trois travées rentrant les unes dans les autres, comme l'in- 
dique la figure 6, en A. Ainsi, après avoir fait une tranchée en pente 
dans la contrescarpe du fossé (voyez l'ensemble B, de« en b), après avoir 
fait de la terre de cette tranchée un agger à droite et à gauche en C, on 
faisait approcher le chat A avec sa travée de doublure D, celle-ci posée 
sur des galets comme le corps principal; puis, par l'orifice antérieur, on 
apportait peu à peu des remblais dans le fossé, on faisait rouler la galerie 
intérieure au fur et à mesure de l'avancement du remblai, et ainsi jus- 
qu'à ce que l'orifice antérieur de la galerie intérieure eût touché le pied 
du rempart ou le roc. Pendant ce temps, du terre-plem des bastillons 
extérieurs, les assiégeants faisaient pleuvoir sans trêve une grêle de 
grosses pierres sur le point attaqué ; les hourds H étaient mis en pièces, 
et les archers et arbalétriers couvraient les crénelages de projectiles. La 
rapidité avec laquelle, à l'aide des mangonneaux , on détruisait les 
hourds, la facilité qu'on avait à les incendier, firent adopter les mâchi- 
coulis de pierre avec crénelages également de maçonnerie. Ce système 
de défense paraît avoir été d'abord adopté en Orient, car on en voit sur 
des défenses chrétiennes de Syrie qui datent de la [h\ du xii'' siècle, c'est- 

* Voyez Architecture militaire (le musculus des Romains). 



[ SIÈGE ] — .'lOS — 

à-dire un siècle environ avant leur emploi en Occident. Mais il ne faut 
pas ouljlier que les Orientaux possédaient des engins supérieurs aux 
nôtres, et que l'efficacité de leur tir dut faire adopter promptement, par 
les Occidentaux établis en Syrie, les chemins de ronde avec gardes de 
pierre. En adoptant les mâchicoulis avec crénelages de pierre couverts, 
pour résister plus efficacement aux machines de jet, on renonçait aux 



M. j 





meurtrières percées à la base des remparts, et au contraire on tenait 
à donner à ces soubassements une très-forte épaisseur, une parfaite homo- 
généité et une grande dureté, pour présenter aux mineurs des obstacles 
plus sérieux. Les châtelets terrassés, ou bastillons, étaient parfois assez 
élevés pour permettre aux armées assiégeantes de commander les dé- 
fenses des assiégés. Pour élever un bastillon, on profitait des dispositions 
du terrain. Aussi, dans l'établissement des places fortes, avait-on la pré- 
caution de planter, en face des approches accessibles ou dominantes, 
une ou plusieurs tours plus élevées que les autres. Ces tours étaient sou- 
vent voûtées à tous les étages, avec une plate-forme au sommet pour 
permettre de disposer des batteries d'engins qui commandaient les alen- 
tours ; ce qui n'empêchait pas les constructeurs de forteresses d'élever 



— 409 — [ SIÈGE ] 

des ouvrages avancés beaucoup plus étendus qu'on ne le suppose géné- 
ralement, afin de retarder d'autant les approches des points attaquables. 
Quand on examine avec attention les alentours des châteaux et places 
fortes des xii% xni" et xiv* siècles, on retrouve encore des traces de ter- 
rassements à des distances de 100 et 150 mètres des remparts, et ces 
terrassements, qui n'avaient qu'un très-faible relief, étaient couronnés 
de palissades. Ces terrassements avec leurs. fossés étaient assez forts 
cependant pour qu'après quelque assaut infructueux, on dût avoir 
recours à la mine pour s'en emparer. 

Nous trouvons dans un roman du xiii* siècle : Messire Gauimin, par le 
trouvère Raoul ', une description assez curieuse d'un siège de château 
par les gens de la dame de Gautdestroit. Les assiégeants commencent à 
reconnaître la place; ils trouvent un point faible oîi les nuirs sont bas. 
où le fossé est comblé et les maçonneries dégradées. Ils s'établissent eu 
face de ce point, et font leur rapport au chef (la dame de Gautdestroit). 
Alors on fait arriver les troupes, on charrie les mangonneaux et les pier- 
rières, et l'on investit la forteresse entièrement. Une pierrière est dressée 
en face de la courtine faible ; deux mangonneaux sont élevés devant un 
pont-kvis pour le détruire, ainsi qu'un hourdage. Les assaillants bâtissent 
encore un castillet de dix toises de hauteur-. Dans le hourdage de bois 
qui le couronne s'est posté le chef avec ses archers, des lansquenets 
et des arbalétriers. Cinq jours sont employés à dresser ces ouvrages et 
à monter les engins. Après quoi on attaque les lices, puis les remparts. 
Pendant les assauts, les engins jettent force pierres sur les défenseurs 
du château^. Ceux-ci repoussent l'assaut en jetant pierres et carreaux, 
-charbons brûlants et eau chaude. L'assaut n'ayant pas réussi au gré des 

' Ce poëme a été publié par M. C. Hippcau, 1852, Aiig-. Aubrj édit. 
'■^ Vers 2877 et suiv. : 

« Un casiclet ont conircfaif, 

K Qui bien ot .x. toisses de haut. 

« Sus le caslel, en l'escafaut, 

« Ol mis la dames ses arciers : 

•I Lancéors et aibaleslriers 

'< Y ol |ior cels dedens grever. 



3 Vers 2900 et suiv 



Cil dehors fisenl caines tendre 
Et font eskieles por monter, 
Droit as mur les font aporler, 
Si sont en conireniont drecief 
El lor periercs adrecics 
El lor mangounialx font jeter. 
Lors véissiez pieres fonder 
Et asaillir niult aiijrement. 
Et cil dedens hardienient 
Se desfendent à lors crenials 
Et jeteiit pierres et quarrials 
El carbons eaux et eve caude, 
Qui cels de fors art et cscaude. 



viii. — 52 



[ SIÈGE ] — ZilO — 

assiégeants, la nuit', plus de vingt mineurs descendent dans le fossé 
pour percer la muraille; ils parviennent à en faire tomber trois toises; 
mais aussitôt les gens du château apportent de gros troncs d'arbres, élè- 
vent un hourdage en dedans du mur écroulé, etc. 

Il est nécessaire peut-être de présenter avec plus de précision ces 
dernières opérations d'un siège régulier au xin" siècle. Réunissant donc 
les divers documents écrits qu'on possède, les figurés épars dans les 
manuscrits ou bas-reliefs, et surtout les restes, soit des forteresses atta- 
quées, sur les points d'attaque, soit des ouvrages élevés par des assaillants, 
on peut prendre une idée assez exacte des travaux considérables que 
nécessitait la prise d'une place forte bien défendue. 

Dans les fortifications du xiii'' siècle, les tours sont espacées entre elles 
de 50 mètres au plus, c'est-à-dire de la portée droite d'un carreau d'ar- 
balète. Les fossés ont de 10 à 15 mètres de largeur, s'ils sont remplis d'eau, 
quelquefois plus, s'ils sont secs. La hauteur des courtines, du sol du cré- 
nelage au niveau de la crête de la contrescarpe, varie de 8 à 12 mètres. 
Les tours dominent toujours les courtines. Il arrive que les courtines 
atteignent une hauteur plus considérable, mais cela est rare -. 

Quand on attaquait une enceinte bâtie dans de bonnes conditions, 
bien flanquée, munie de hourds, garantie par des fossés, on choisissait 
un saillant, ainsi que cela se pratique encore aujourd'hui; mais le point 
de l'attaque, celui où l'on voulait faire brèche et livrer l'assaut, était 
rarement une tour. Les tours étaient fermées à la gorge; les mineurs qui 
parvenaient à y pénétrer s'y trouvaient entourés, et devaient percer 
l'autre partie du cylindre pour s'introduire dans la ville. On dirigeait 
donc l'attaque perpendiculairement à une courtine entre deux tours. Il 
fallait alors détruire les flanquements de cette courtine, c'est-à-dire les 
défenses des tours à droite et à gauche. 

Les barbaeanes et les lices prises, la garnison enfermée dans la défense 
principale, la place investie, on cheminait par des tranchées jusqu'à la 
contrescarpe du fossé. Comme les tours avaient des commandements 
considérables, il fallait défiler les tranchées par des épaulements et des 

> Vers 2928 et siiiv. : 

« Au soir, quant li jors fu salis, 

« Qu'il furent las et la nuis vint, 

c Vinrent li mineur plus de .xx., 

« As fossés, [lor le mur percier, 

« As bordons et as plus d'acier. 

« Si sont del nuir niult aprocié, 

1 Qu'il l'ont en pluisors lius Llccio 

« El esfondrfi. Icele nuit 

• Qui qu'il en poist, ne qui c'anuit, 

« Trois toisscs en ont abatu. 

- Il n'est question ici que des enceintes. Dans les châteaux, les courtines auxquelles 
étaient adossés des bâtiments étaient parfois beaucoup plus élevées; mais les défenses des 
châteaux présentent des dispositions plus variées que celles des enceintes de villes. 



— hll — [ SIÈGE ] 

palissades ou des mantelets, d'autant plus élevés, qu'on approchait 
davantage de la contrescarpe. Ces tranchées ayant atteint le hord du 
fossé en face du point d'attaque, on apportait des fascines, des clayon- 
nages, et l'on se faisait une première couverture à l'aide de ces matériaux 
contre les projectiles des assiégés; on plaçait là deux pierrières qui, bien 
que dominées, envoyaient des blocs de pierre sur les hourds ou par- 
dessus les murailles, occupaient les assiégés, et pouvaient détruire leurs 
engins disposés derrière les chemins de ronde, soit sur le sol de la place, 
s'il était élevé au-dessus du sol extérieur, soit sur des plates-formes de 
charpente dressées derrière les courtines. Sur ce point affluaient alors 
des bois, des claies, des fascines, de la terre, et toujours, en se couvrant 
par un épaulement antérieur, on élevait un bastillon rectangulaire, ter- 
rassé entre les clayonnages jusqu'à la hauteur convenable pour battre 
les tours voisines et la courtine '. Le bastillon élevé avec des pentes pour 
y monter, on le garnissait, en face de la courtine attaquée, d'un haut 
mantelet de bois de charpente et de claies, revêtu de grosses toiles, 
de feutre, de peaux fraîches, pour arrêter les carreaux des assiégés et 
amortir les pierres ou les feux lancés par leurs engins. Sur la plate-forme 
du bastillon, deux pierrières étaient dressées. Or, en prenant la dimension 
d'une pierrière, d'après la donnée de Yillard de Honnecourt -, on trouve, 
pour le patin de cet engin, 12 mètres de longueur et 7 à 8 mètres de 
largeur. Pour placer deux engins de cette taille, il fallait que la plate- 
forme (en la supposant carrée) eût 2/i mètres de côté. Ces deux pier- 
rières battaient les deux tours llanquantes sans relâche, détruisaient 
leurs hourdages, et des arbalétriers postés, soit sur cette plate-forme, 
soit sur les épaulements des tranchées, tiraient sur tous les défenseurs 
qui se présentaient pour réparer les dommages ou tirer à découvert. 
Une ou plusieurs pierrières étaient, en outre, chargées de détruire la 
batterie d'engins que les assiégés ne manquaient pas d'établir en arrière 
de la courtine. Cependant, sous le bastillon, avait été réserve un passage, 
un couloir dans lequel était amené un chat, comme celui présenté 
figure 6. Si l'assiégeant, avec ses engins, était parvenu à détruire les 
hourds des défenseurs, à cribler les crénelages, à brûler môme les ou- 
vrages de bois en les couvrant de projectiles incendiaires, alors, pendant 
la nuit, on faisait sortir le chat de son couloir; il était roulé sur des 
terrassements et des fascines jusqu'au pied de la courtine, et les mi- 
neurs y étaient attachés. L'assiégé n'avait plus que la ressource, ou de 
contre-miner, ou de se remparer en arrière, soit de l'issue de la galerie 
de mine, soit de la brèche, si les mineurs faisaient tomber une partie de 
la muraille. 

' « L';iniii:iiis fist venir ses perrieres got.ins, 

I' El cluics, tt les piores, et picos bien lienclians; 
1 Lors commence .1. assaus niervillous et pesans. » 

(Fierahras, xili° siècle, vers 5178 el suiv.) 
- Voyez E.NGiN, lig. 9 et JU. 



STEGE 




En supposant que nous ayons à suivre ces diverses opérations sur le 
terrain (fig. 7) : En A, est tracée la courtine attaquée, flanquée de ses 



— Zll3 — [ SIÈGE ] 

oeux tours espacées l'une de l'autre de 50 mètres. Eu B, est le fossé. 
Les assiégeants ont cheminé jusqu'en C par les tranchées D. Là ils ont 
commencé à dresser le bastillon E. Gomme en pareil cas il faut se hàler, 
cet ouvrage est élevé par étages, en n'emplw^yant que des bois courts, 
faciles à manier'. En G, est figuré un angle du bastillon commencé. 
De gros pieux a de 3 à U mètres de longueur sont fichés en terre, reliés 
par des enlretoises horizontales {/ et par les goussets h. Entre ces sortes 
do châssis sont attachés les panneaux de clayonnages H, également 
fichés en terre. Quand toute la partie antérieure I (en face de l'ennemi) 
est ainsi établie, on apporte de la terre, des branches, des fascines, dans 
l'espace clayonné, puis on monte un second rang de piquets et de clayon- 
I âges b; on continue à garnir de terre. A mesure que l'ouvrage s'avance 
sur le devant, on le complète en arrière, et on le monte à la hauteur 
voulue, ainsi que la rampe K, qui conduit à sa partie supérieure. Sur 
cette plate-forme sont posés de forts madriers, puis les pierrières en 
batterie, destinées à détruire les défenses des tours. Pour battre les 
engins des assiégés M, une petite plate-forme est supposée établie en L. 
Le chat est amené dans la galerie 0, ménagée sous le bastillon. Bien 
abrité, il peut attendre le moment où on le coulera en 0', dans le fossé, 
sur des remblais jetés par son orifice antérieur. Une vue cavalière (lig. 8) 
fera, pensons-nous, complètement saisir cet ensemble de travaux, qui 
ne pouvaient se faire qu'avec beaucoup de monde et assez lentement. 
Pendant des semaines, des hommes de corvée n'étaient occupés qu'à 
abattre et charrier du bois, à façonner des claies, à tresser des cordages, 
à fendre du merrain. Les chefs militaires donnaient habituellement ces 
travaux à l'entreprise, comme nous l'avons vu plus haut, et ces entre- 
preneurs ont des noms roturiers. 

Mais une entreprise telle qu'un siège d'une place forte importante 
était longue, dispendieuse; la défense, depuis le milieu du xii® siècle 
jusque vers le milieu du xiv*, conserve évidemment une supériorité sur 
l'attaque. Jusqu'à cette dernière époque, le système d'attaque des places 
ne se modifie pas d'une manière sensible. Le temps des grands sièges 
est passé en France, et les deux batailles de Crécy et de Poitiers se livrent 
en rase campagne. Mais, sous Charles V, Bertrand du Gucsclin ne s'en 
tient plus guère aux traditions, et, comme tous les grands capitaines, 
adopte un système d'attaque nouveau alors et qui lui fait obtenir des 
résultats surprenants. Du Guesclin laisse de côté les moyens lents, qui 
découragent les troupes et exigent un attirail considérable, des terras- 
siers, des approvisionnements énormes de bois, des charrois difficiles 
dans des provinces où les routes étaient rares et mauvaises. Grâce à son 
coup d'œil prompt, à sa bravoure personnelle, à la confiance de ses 
troupes dévouées et aguerries, composées en grande partie de routiers 
habitués aux fatigues, il ne s'embarrasse pas d'investir méthodiquement 

' Cette méthode était adoptée déjà par les llomaius. 



[ SIÈGE ] — ^1^ — 

les places; il se présente sur un point qu'il sait choisir, dresse ses 
machines, attaque les abords avec furie, pousse les assiégés l'épée dans 







^ 






les reins, et, sans leur donner le temps de se reconnaître, les fatigue et 
les déconcerte par des assauts successifs, pendant qu'il couvre les rem- 
parts d'une pluie de projectiles. Quelquefois il prend les villes par des 
coups d'audace. 



— ll\5 — [ SIÈGE ] 

A la lêto dos gons de Guinganip, il se présente devant le château de 
Pestien, place très-forte et bien munie. Il vient droit aux bailles, fait 
appeler le châtelain et le somme de se rendre. Le châtelain le raille, et 
lui répond qu'il ne saurait livrer une place aussi forte et où il peut tenir 
un an. 

(( Ghastelain, dit Bertran, vous serez deslogiez ains qui passe .III. jours, 
(( tout mal gré qu'en aiez '. n 

Dès l'aube, le lendemain, tout est préparé dans le camp de du Guesclin 
pour attaquer. Les arbalétriers, couverts de leurs pavois, sont ordonnés 
devant les lices. Dans un bois proche de la place ont été concentrés mille 
hommes de corvée et cent chars attelés, pour préparer les engins né- 
cessaires' et les transporter au point indiqué. Près des fossés s'avancent 
les arbalétriers, qui commencent un tir nourri contre les crénelages. 
Des échelles apportées de Guingamp sont disposées derrière les lignes 
d'arbalétriers. 

D'autre part, les gens du château ne restent pas oisifs. En vingt endroits 
ils ont fait, sur les chemins de ronde supérieurs, des dépôts de ton- 
neaux et de barils remplis de terre et de cailloux, de pains de chaux 
vive -. 

Bertrand, présent partout, encourage son monde à tenir bon : 

« Or avant ! bonne f^enl, soiez fier et csmau\; 
(( Assailliez fièrement, ce sera nos hostaux ; 
« Anuit y logerai, ains ([ue couche folaux ■^. ■> 

II fait forcer les défenses de la baille devant lui. On apporte alors les 
échelles; les archers et arbalétriers assiégeants redoublent leur tir : nul 
ne peut se montrer entre les nierions sans être frappé ^. Les bourgeois de 
Guingamp comblent les fossés de fascines. Sur les échelles se précipitent 
les soldats armés pour l'assaut, portant, attachés sur leur tète, pavois, 
écus nervés. 

En même temps Bertrand fait brûler et jeter bas la porte du châtelet^, 
force celte première entrée, et se présente sur la chaussée qui, de ce 

' Chronique de Bertran du Guesdin, par Cuvelier, trouvère du xiv^ siècle, vers 3097 
et suiv. [Collect. des docum. inéd. sur l'/nst. de France). 

2 « On se doit garnir de grant foison de dures pierres et caillous, et mectre sur les 
« murs et sur tours à grant quantité, et emplir plusieurs grans viisseaulx de chaulx; et 
« quant les ennemis approchent, ceuls vnisseaulx doivent estre lanciez jus des murs et 
« respandue celle chaulx, la(]uelle entre es yeulx des assnillans, et les rent comme avu- 
« gles. » (Christine de Pisan, Le livre des faicts et bonnes meurs de sage roy Charles, 
chap. XXXVI.) 

^ Chron. de Bertran du Guesclin, vers 3133 et suiv. 

« Alix crcne.iux ne s'osoicnt amonslrcr, ce erre?, 
« l'oiir le tiail qui veiioil, qui doit être iloubliz. » 

S « La porto par ilcvaiit fiist arse et dopccie. » 



[ SIÈGE ] — ^16 — 

châtelet conduit à la porte du château, dont la herse est abaissée. Sur 
cette chaussée se trouvent les défenseurs. Bertrand fait avancer ensemble 
vingt arbalétriers pour couvrir ses assaillants. Ceux-ci s'avancent avec 
leurs échelles, les plantent contre les défenses de la porte ; les hommes 
d'armes attaquent les restes des défenseurs du châtelet. Cinquante sol- 
dats ont déjà gagné les crénelages, et un écuyer de Normandie, s'adres- 
sant à du Guesclin : 

« Sire, votre pennon, pour Dieu, je vous en prie ! » 

Il le plante sur le parapet. La herse est levée, et les assaillants se pré- 
cipitent sous la porte '. Mais le châtelain se jette en désespéré avec quel- 
ques hommes contre les gens de Bertrand, il en tue plusieurs; puis, 
avisant une charrette, il la fait rouler en travers du passage. Appelé par 
un soldat devant Bertrand, il rend la place. Ce n'est pas la seule occasion 
où du Guesclin emploie ces procédés expéditifs pour s'emparer d'une 
forteresse, ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de réunir avec une pré- 
voyance rare tout ce qui est nécessaire pour faire un siège en règle. Nous 
voyons même qu'en attaquant le château de Pestien- par eschelades et 
de vive force, il a eu le soin de réunir à son corps d'armée cent cha- 
riots et mille ouvriers, et qu'il emploie toute une nuit à couper du bois 
et à préparer des engins. 

Au siège de Meulan, du Guesclin s'empare hardiment de la baille, des 
ouvrages avancés, sans travaux préparatoires, et il force la garnison à se 
retirer dans le donjon qui commandait le pont sur la Seine. Les soldats 
de Bertrand ne peuvent le prendre de vive force ; ordre est donné de 
miner cette tour. Les mineurs ont avec eux des hommes de garde pour 

• Il est nécessaire de faire une observation. Le trouvère Guvelier appelle la lierse une 
barbaquenne : 

« La barbaquenne esloil tout aval abaissic. > 

« La barbaquenne fu enconliomont sacliie (liréc), » 



« Et que la barbaquenne, qui fu de fer pesant, 
» Esloit levée amont, lors viennent acouranl. » 



On sait que le mot de hnrbacane est hal)ituelleinent donné à un ouvrage avancé servant 
il couvrir une porte. Or, ici, il ne peut y avoir de doute sur la signification donnée par le 
poëte à ce mot : c'est une herse, et non un pont-levis. Quand l'escbelade a réussi, les sol- 
dats de Bertrand tirent la barbaquenne en contremont, ce qui signifie qu'ils la lèvent ; 
or, ils n^auraient pas levé le pont-levis étant dans la ville, pour empêcher leurs compagnons 
d'entrer; et les défenseurs, le châtelain à leur tète, ne se seraient pas précipités au-devant 
des assaillants en voyant le pont-levis levé amont, puisque ce pont, levé, les en eût séparés. 
C'est donc bien d'une herse qu'il s'agit ici. Le mot de barbaquenne &\\^\\(\\ià à une herse 
est-il plus ancien que le même mot appliqué à un ouvrage avancé? lui est-il postérieur? 
C'est ce qvie nous ne saurions décider. Le mot barbacanc appliqué à un ouvrage extérieur 
est employé dès le xii'' siècle. (Voy. du Gange, Gloss.) 

2 Aujourd'hui Pestivien (Gôlcs-du-Nord), 25 kilomètres de Guingamp. 



— l\ll — [ SIEGE ] 

les défendre au besoin, si l'assiégé évente la mine ; mais les mesures 
sont si bien prises et la terre enlevée avec de telles précautions, que la 
garnison n'a pas connaissance du travail souterrain. La mine est enfm 
vidée, étayée de bois graissé * ; le feu y est mis, et la moitié de la tour 
u en chéy au lez devers le mont. '> 

11 est évident qu'aux yeux des gens de guerre de son temps, du Gues- 
clin, qui faisait bon marché des routines et qui emportait en vingt-quatre 
heures des places qu'on supposait pouvoir tenir pendant plusieurs mois, 
était (qu'on nous passe le mot) un gâte-métier. C'est ce que disaient 
les vieux généraux de la coalition, des officiers de nos armées républi- 
caines : (( On ne se bat pas comme cela ! » 

Ce n'était pas seulement les commandants ennemis qui voyaient dans 
du Guesclin un capitaine gâtant l'art de la guerre, ses frères d'armes 
manifestaient aussi parfois cette opinion. Mais du Guesclin, par sa fran- 
chise, sa finesse, sa loyauté, et surtout ses succès éclatants, enlevait à ces 
défiances ce qu'elles auraient pu produire de funeste. La noblesse n'était 
pas encore, à cette époque, dominée par la vanité jalouse qui plus tard 
fut si. préjudiciable au royaume de France. Elle savait au besoin recon- 
naître la supériorité d'un chef doué d'un véritable mérite, et se sou- 
mettre à son autorité. D'ailleurs, l'habile capitaine, qui sait attendre 
son heure, reprend bien vite la place due à son génie. Tout chevalier et 
bon chevalier qu'il était, du Guesclin porta un coup aussi rude à la che- 
valerie, déjà fort abattue, qu'aux forteresses qui lui servaient de refuge. 

Il suffit de voir comment fut conduite la petite armée qui gagna la 
bataille de Gocherel, pour reconnaître la supériorité militaire de du 
Guesclin. Bien que Charles V, à peine roi, non encore sacré, l'eût nommé, 
après la mort du roi Jean, mareschal poio' H, ce n'était pas là un titre qui 
pût lui donner une autorité sérieuse sur les gentilshommes qui compo- 
saient sa petite armée, et parmi lesquels on comptait des grands sei- 
gneurs, tels que le comte d'Auxerre. Aussi, à peine entré en campagne 
pour s'opposer à la marche du captai deBuch, qui, ayant réuni ses 
troupes à Évreux, prétendait surprendre le jeune roi à Reims pendant 
son sacre, les chefs de l'armée de du Guesclin se posent en donneurs 
d'avis. C'est d'abord Godefroy d'Anequin qui donne le sien, puis le sire 
de Beaumont-. Du Guesclin, qui suivait l'arrière-garde, laisse dire; on se 
dirige sur le passage du captai, peu lui importe le reste. Celui-ci tenait 
beaucoup à dérober sa marche : 

(( Et faisoicnt grant paix, sans noise et sans cri, 
« Pour l'amour de Eertran qui redoubtoient si. » 

D'après Froissart, le captai s'informe, auprès d'un héraut d'armes 
qu'il rencontre sur sa route, de la marche des F'rançais. Le héraut ré- 
pond que ceux-ci ont grand désir de le rencontrer, qu'ils ont pris le 

' Chï'on. de Bertran du Guesclin, vers i012 et suiv. 
- Chron. de du Guesclin, vers 4145 et suiv. 

VIII. — 53 



[ SIÈGE ] — 418 — 

Pont-de-l'Arche et Vernon, et doivent être près de Pacy*. Le trouvère 
Cuvelier ne parle pas de ce fait; mieux informé de ce qui se passe dans 
l'armée française que des gestes de l'armée du captai, il présente la troupe 
de du Guesclin envoyant des coureurs en avant qui ne découvrent rien. 
Mais Bertrand-, arrivé à Gocherel et ayant fait traverser l'Eure à ses 
gens, malgré le rapport négatif des coureurs, se montre cette fois comme 
commandant et dit aux éclaireurs : a Vous n'êtes bons qu'à piller sur 
les grands chemins; si j'eusse couru moi-même, j'aurais bien su trouver 
les Anglais. C'est ici leur chemin, ils y passeront, et nous les attendrons, n 
En effet, les Anglais se présentent bientôt sur les coteaux, vers Jouy. 

L'armée de du Guesclin se trouvait postée alors dans des prairies qui 
ont environ 1500 mètres de largeur entre l'Eure et les coteaux assez 
escarpés qui bordent la rive gauche de cette rivière. Les Français avaient 
donc celle-ci à dos et étaient maîtres du pont qui conduit au village de 
Gocherel; sur les coteaux, des bois; sur les pentes, des haies. L'armée 
du captai se trouvait ainsi dans une position inabordable. Descendre en 
plaine, attaquer les gens de du Guesclin, ce n'était pas une manœuvre 
prudente, car, en examinant les localités, on reconnaît qu'entre les prés 
occupés par les Français et la colline, il y a une dépression et des cou- 
pures naturelles. Pendant deux jours et deux nuits, les armées s'obser- 
vent. Du Guesclin s'oppose à toute attaque, le captai en fait de même 
de son côté. Cependant les batailles sont bien ordonnées de part et 
d'autre, et chacun demeure à son poste. La seconde nuit Bertrand réunit 
les seigneurs : « Dès l'aube, dit-il, faisons passer notre harnais et notre 
bagage de l'autre côté de l'Eure; nous, bien ordonnés suivant nos ba- 
tailles, nous les accompagnons sur les flancs et les couvrons en queue, 
comme si nous battions en retraite. Nous voyant ainsi tourner le dos 
et prêts à passer une rivière, les Anglais ne pourront résister au désir 
de nous attaquer et descendront la montagne. Nous, alors, ayant laissé 
filer tous les bagages et les valets, nous ferons face en arrière, et nous 
nous jetterons sur les Navafrais et les Anglais fatigués par une longue 
course^. » Les choses se passèrent ainsi que du Guesclin l'avait prévu ; 

1 Chron. de Froissart, liv. !*"■, part. 2^, cliap. clxv. 

- La narration du trouvère Cuvelier paraît plus explicite en ce qui regarde l'armée de 
du Guesclin que celle de Froissart. En effet, du Guesclin, en partant de Rouen pour 
aller ù la rencontre du captai, sur la route d'Évrcux, devait passer à Pont-dc-rArcIic 
et à Vernon, mais ne dut pas pousser jusqu'à Pacy, puisqu'il arrête sa troupe à Gocherel 
et traverse l'Eure sur ce point. 

« El cil ont respondu {les barons) : Cilz consaulz si est bons 

« Tout ainsi sera fait cl Irestous rôtirions. » 

« Dont on fait assavoir à cliascun ses façons ; 

ic Tout ainsi c'en aprent as enfans lor leçons, 

« Ainsi fn à cliascun faite division. » 

Ce passage est curieux : il fallait un capitaine de la trempe de du Guesclin pour pou- 
voir ainsi imposer un ordre donné avec netteté à une armée levée en grande partie par 
des seigneurs plus disposés à suivre leur fantaisie que les commandements d'un chef. 



— 419 — [ SIÈGE ] 

mais il avait affaire à forte partie, et les gens du capt.il soutinrent vive- 
ment l'attaque. Alors une troupe de deux cents lances est détachée de 
l'armée des Français, elle tourne vers la montagne, cachée par des bos- 
(juets, puis, ayant percé des haies, elle se précipite sur les derrières du 
captai. Cette manœuvre décide de la journée '. 

Quand on compare cette bataille aux malheureuses affaires de Grécy, 
de Poitiers, d'Azincourt, on sent la main d'un vrai capitaine, prévoyant, 
sachant attendre, ménageant ses moyens, mais n'hésitant plus au mo- 
ment de l'action. 

C'était avec cette prévoyance avant l'action, et cette décision au mo- 
ment suprême, que du Guesclin enleva un si grand nombre de places 
fortes en si peu de temps. Mais aussi ces succès, en apparence si faciles, 
firent qu'on modifia le système de défense. On donna beaucoup plus 
de relief aux ouvrages, et principalement aux courtines; on élargit les 
fossés, on couronna les tours et les murs de mâchicoulis continus de 
pierre qui rendaient les eschelades impossibles. On augmenta sensible- 
ment les ouvrages extérieurs, en leur donnant plus d'étendue et de 
meilleurs llanquements. Puis l'artillerie à feu commençait à jouer un 
rôle dans les sièges, et sans diminuer la hauteur des commandements, 
en augmentant même leur relief, on traçait autour des places fortes des 
ouvrages de terre pour y placer des bouches à feu'^. En 1378, les Anglais 
assiégeant Saint-Malo avaient quatre cents canons, dit Froissart^. Tou- 
tefois ces canons (en admettant que Froissart ait entendu désigner par 
ce mot des bouches à feu) n'étaient que d'un faible calibre, et ne don- 
naient qu'un tir parabolique, car ils ne purent que lancer des projectiles 
dans la ville, sans même tenter de faire brèche. Le commandant en chef 
de l'armée anglaise, le duc de Lancastre, voyant qu'il n'avançait point 
ses besognes avec cette quantité d'engins, et que les assauts ne pou- 

• Froissart raconte un peu différemment l'issue de la bataille de Cocherel. Il parle 
bien du mouvement tournant, mais il prétend que, pendant la mêlée, le captai fut enlevé 
par une troupe de Gascons de l'armée française, qui s'étaient conjurés à cet efTot. Cela 
est un peu romanesque, mais Froissart recueille volontiers les renseignements qui peu- 
vent être favorables aux Anglais. Cette manière de conspiration, qui décide du gain de la 
Journée, laisse d'ailleurs au captai de Buch son rôle de grand capitaine. 11 est d'abord 
entraîné, au dire de Froissart, à attaquer les Français, par l'ardeur de ses officiers qui 
n'écoutent pas ses conseils de prudence, puis il est enlevé pendant l'action, ce qui lui ôte, 
pour ainsi dire, toute la responsabilité de la défaite de Cocherel. 

2 Dès 1340, des bouches à feu de position étaient montées autour des places fortes. 

« S'en vinrent (les Français) devant le Quesnoy, et approchèrent la ville jusques aux 

« barrières, et firent semblant de l'assaillir; mais elle étoit bien pourvue do bonnes gens 
<( d'armes et de grand'artillerie qu'ils y eussent perdu leur peine. Toutes voies, ils escar- 
« mouchèrent un petit devant les barrières, mais on les fit retraire; car ceux du Quesnoy 

(( descliquèrent canons et bombardes qui jetoient grands carreaux » (Froissart, 

livre I, part. 1"'^, chap. cxi.) 

^ Fjivrc II, chap. xxix. 



[ SIÈGE ] — 420 — 

valent réussir, prit le parti de faire miner. « Les mineurs du duc de 
u Lancastre ouvi'èrent soigneusement nuit et jour en leur mine pour 
c( venir par dessouz terre dedans la ville et faire renverser un pan de 
(( mur, afm que tout légèrement gens d'armes et archers pussent entrer 
(( dedans. De cette affaire se doutoit grandement Morfonacc (le com- 
« mandant français) et les chevaliers qui dedans étoient, et connois- 
(( soient assez que par ce point ils pouvoient être perdus; et n'avoient 
(( garde de nul assaut fors que de celui-là, car leur ville étoit bien 
u pourvue d'artillerie et de vivres pour eux tenir deux ans, si il leur 
<( besognoit. Et avoient entre eux grand'cure et grand'entente comment 
(( ils pourroient rompre cette mine, et étoit le plus grand soin qu'ils eus- 
'( sent de la briser : tant y pensèrent et travaillèrent qu'ils en vinrent à leur 
(c entente, et par grand'aventure, si comme plusieurs choses adviennent 
u souvonte fois. Le comte Richard d'Arondel devoit une nuit faire le gait 
u atout une quantité de ses gens. Ce comte ne fut mie bien soigneux de 
« faire ce où il étoit commis; et tant que ceux de Saint-Malo le sçurent, 
u ne sais par leurs espies ou autrement. Quand ils sentirent qiue heure 
« fut et que sur la fiance du gait tout l'ost étoit endormi, ils partirent 
<c secrètement de leur ville, et vinrent à la couverte à l'endroit où les 
« mineurs ouvroient, qui guères n'avoient plus à ouvrer pour accomplir 
« leur emprise. Morfonace et sa route, tous appareillés de faire ce 
(( pourquoi ils étoient là venus, tout à leur aise et sans défense, rompi- 
(( rent la mine, de quoi il y ot aucuns mineurs la dedans éteints qui 

« oncques ne s'en partirent, car la mine renversa sur eux ' » 

La mine, avec étais auxquels on mettait le feu, fut longtemps employée 
encore après l'emploi de la poudre à canon. L'idée de se servir de la 
poudre comme moyen de faire brèche ou de faire sauter des ouvrages, 
ne vint que beaucoup plus tard, vers le milieu duxv* siècle. Dans l'œuvre 
de Francesco di Giorgio Martini, architecte siennois, né vers lil35 et 
mort vers IZiSO, il est question de mines avec emploi de poudre à canon. 
Des tracés indiquent les moyens de placer les fourneaux, de disposer les 
galeries et les mèches-. Quant aux engins à contre-poids, trébuchets, 
mangonneaux, pierrières, on les employa simultanément avec l'artillerie 
à feu vers la fm du xiv^ siècle et le commencement du xv^ Froissart 
parle souvent, dans les sièges de la fm du xrv'' siècle, de machines de 
jet, dont les effets étaient beaucoup plus désastreux que ceux produits 
par des bouches à feu d'un faible calibre^. On ne cessait d'ailleurs de 



' Froissart, liv. Il, chap. xxxv. 

2 Voyez l'édition de ce curieux ouvrage, publiée pour la première fois à Turin, en 1841 : 

Trattato di nrchit. civile e militare di Franc, di Giorgio Martini pubhl. per cura del 

cavalière Cesare Saluzzo, etc. 2 vol. de texte; atlas. 

^ Il faut remarquer que du Guesclin ne parait pas s'être servi de bouches à feu, soit 
pour la défense, soit pour l'attaque des places. Il semblerait que ces engins imparfaits 
ne lui inspiraient aucune confiance. 



421 — [ SIÈGE ] 

perfectionner ces engins, comme si l'artillerie à feu ne pouvait être 
bonne qu'à remplacer les grandes arbalètes à tour. 

Pour pouvoir prendre la ville de Bergerac, les Français, en 1377, 
envoient chercher à la Réole une grande machine de guerre qu'on 
appelait truie, (( lequel engin étoit de telle ordonnance que il jetoit 
(( pierres de faix; et se pouvoient bien cent hommes d'armes ordonner 
u dedans, et en approchant assaillir la ville ' ». Cet engin était donc à la 
fois un beffroi, un chat et une pierrière. Monté sur châssis et galets, il 
projetait des pierres contre les remparts ennemis tout en approchant du 
pied des murs; il n'avait pas besoin d'être soutenu par des mangon- 
neaux de position, et arrivé contre le rempart, les soldats qui le rem- 
plissaient se jetaient sur le parapet et sapaient en même temps la base 
de la muraille. (( A lendemain la truie que amenée et achariée ils avoient, 
« fut levée au plus près qu'ils purent de Bergerac, qui grandement 
(( ébahit ceux de la ville-... » 

En 1369 déjà, les Anglais traînaient avec eux une artillerie qu'on 
employait dans les sièges, tout en se servant des grands engins. « Si 
<( exploitèrent tant (les Anglais) qu'ils vinrent devant le chaslel de la 
« Roche-sur-Yon qui étoit beau et fort et de bonne garde, et bien 
« pourveu de bonnes pourveances et d'artillerie. Si en étoit capitaine, de 
« parle duc d'Anjou, un chevalier qui s'appeloit messire Jean Blondeau, 
(( et qui tenoit dessous lui au dit chasteau moult de bons compagnons 
(( aux frais et dépens dudit duc. Si ordonnèrent les dessus nommés 
<( seigneurs (anglais) et barons qui là étoient, leur siège par bonne 
<( manière et grand'ordonnance; et l'environnèrent tout autour, car 
<c bien étoient gens à ce faire ; et firent amener et charrier de la ville de 
(( Thouars et de la cité de Poitiers grands engins, et les firent dresser 
(( devant la forteresse, et encore plusieurs canons et espringalles qu'ils 
(( avoient de pourveance en leur ost et pourvus de longtems et usagés 
« de mener ^. » 

Le perfectionnement de ces engins, l'artillerie à feu qui permettait 

' Froissait, liv. II, chap. v, 

■2 Froissart, liv. II, chap. vu. — Cliristine de Pisaii, dans le Livre des fakts et bonnes 
meurs du sage roy Charles, décrit cette sorte d'engin (chap. xxxv) : « Quant l'^n "c 
« peut prendre le chastel par vigne (chat) ne par mouton (galerie avec bélier), l'en 
« doit considérer la mesure des murs, et doit-on faire chasteaulx et tours de fust, et 
« pareillement couvrir de cuir cru et mener au plus près des murs qu'on peut; et par 
« tel chastel de fust, on peut assaillir en deux manières : c'est par pierres lancier à ceulx 
(( qui sont au chaslel; et aussi par pons leveys, qu'on fait qui vont jusques aux murs du 
« chastel assigié; l'cns fait uns petit édifices de fust, par quoy l'en meine ces chasteaulx 
« et tours de fust près des murs; ceulx qui sont au plus hault du chastel doivent gecter 
(( pierres à ceulx qui sont sus les murs, et ceulx qui sont au moyen estage doivent ava- 
« 1er les pons leveys et envayr les murs; et ceulx qui sont en l'estage de desoubz, se ilz 
« peuvent approchier les mm's, ils les doivent foyr et miner » 

3 Froissart, liv. 1, chap. cclxxx. 



[ SIEGE ] — h22 — 

de battre les crêtes des défenses à une distance assez longue, avaient 
peu à peu amené les constructeurs de places fortes à étendre les ouvrages 
extérieurs et même à les établir en terre pour mieux résister aux projec- 
tiles. Déjà Christine de Pisan indique les fausses braies comme nécessaires 
à la bonne défense des places'. Au commencement de la guerre, sous 
Charles VI, dans les sièges, il n'est plus question de ces beffrois, de ces 
grosses machines dont l'emploi était si chanceux. Les places sont investies, 
les assiégeants élèvent des bastilles à l'entour, tracent des fossés de 
contrevallation ; commencent à établir des épaulements munis de canons, 
et môme encore d'engins à contre-poids, d'arbalètes à tour; essayent de 
faire brèche, et tentent l'assaut quand ils ont pu parvenir à ruiner un 
pan de mur; ou font des boyaux de tranchée, comblent des fossés et 
emploient la mine. Le siège de Melun, décrit par J. Juvénal des Ursins -, 
indique ces diverses opérations. Le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne 
viennent assiéger la ville, de Melun et la font complètement investir^. 
Elle est défendue par le sire de Barbazan, de braves gentilshommes et 
une population dévouée. Les Anglais tracent leurs lignes de contreval- 
lation et de circonvallation ; ils munissent de pieux et de fossés les 
bastilles qui sont élevées de distance en distance. « Si furent d'un costé 
(( et d'autre les bombardes, canons et vuglaires assiz et ordonnez, qui 
(( commencèrent fort à jetter contre les murs et dedans la ville : les 
« compagnons aussi de dedans d'autre costé tiroient pareillement de 
« grand courage coups de canon, et d'arbalestres, et plusieurs en 
« tuoient. » 

Sur divers points les Anglais étaient parvenus à faire brèche; des pans 
de murs s'étaient écroulés dans les fossés. Cependant le roi d'Angleterre 
refusait toujours d'ordonner l'assaut. Quand un seigneur allemand, de 
Bavière, arriva sur ces entrefaites et se mit du côté des Bourguignons. 
« Il s'émerveilloit fort de ce qu'on n'assailloit point la ville, et en parla au 
« duc de Bourgongne, lequel luy respondit que autres fois il en avoit 
(( fait mention, mais que le roy d'Angleterre n'en estoit pas d'opinion. » 

Le duc bavarois obtint cependant du roi que l'assaut serait donné. On 
fait amas d'échelles, de fascines pour combler les fossés. Barbazan laisse 
les assaillants descendre au fossé et s'amasser sur un point, puis il fait 
apparaître une grosse compagnie de braves gens qui, sur les remparts 
ruinés, couvre les assaillants de projectiles pendant qu'il les fait prendre 
en flanc par une troupe secrètement sortie d'une poterne percée au 
niveau du fond du fossé. Les Bourguignons et les Allemands firent 
retraite, non sans laisser beaucoup des leurs, car, pendant qu'ils cher- 

• Le Livre des faicts, etc., chap. xxxv. 

2 En 1420. — Hist. de Charles VI. 

3 Item. « Le roy Henry fist clorre son host, tout autour, de bons fossez, et n'y avoit 
« que quatre en'rées, où il y avoit bonnes barrières que on garcloit par nuit; par quoy 
« on ne povoit sourprendre l'ost du roy Henry. » (1420.) {Mémoires de Pierre de Fenin.) 



— 623 — [ SIÈGE ] 

chaient à remonter le long de la contrescarpe, des arbalétriers en grand 
nombre, paraissant tontàcoup surlacrètc des murailles, leur envoyaient 
force viretons. 

Les assiégeants firent donc miner, puisqu'ils ne pouvaient emporter la 
place de vive force. « De quoy se doubtoient bien ceux du dedans; pour 
<( laquelle cause ils firent diligence d'escouter es caves, s'ils oirroyent 
« rien, et s'ils n'entendroient point que on frappast sur pierres, ou quel- 
« que bruit ou son. » En effet, dans une des caves voisines des remparts, 
Louis Juvénal des Ursins entend le travail des mineurs; il s'arme d'une 
hache et se dirige vers l'endroit où il suppose que vont déboucher ces 
mineurs. (( Louys, où vas-tu? lui demande Barbazan. — A rencontre 
(( des mineurs. — Frère, tu ne sçais pas encore bien ce que c'est que de 
« mines, et d'y combattre; baille-moy ta hache. Et luy fit la-dessus 
« coupper le mancne assez court, car les mines se tournent souvent en 
« biaisant, et sont estroites, voila pourquoy de courts basions y sont 
« plus nécessaires ; luy-même y vint avec autres chevaliers, et escuyers, 
« lesquels apperceurent que les mines de leurs ennemis estoient prestes, 
(( pour ce on fit hastivement faire manières de barrières, et autres 
« habillemens et instrumens pour résister à l'entrée; et pour ce que 
<( ledit seigneur vid la volonté dudit Louys, il voulut qu'il fust le premier 
« à faire armes en ladite mine : ceux de dedans mesmes envoyèrent 
« quérir manouvriers pour contreminer, lesquels avoient torches et 
(( lanternes, aussi avoient les autres. Quand ceux du dedans eurent 
« contreminé environ deux toises, il leur sembla qu'ils estoient près des 
(( autres : si furent faites barrières bonnes et fortes, et les attachèrent : 
({ pareillement les autres apperceurent qu'on contreminoit, et tant 
<( qu'ils se trouvèrent et rencontrèrent l'un l'autre, lors les compagnons 
(( manouvriers se retirèrent d'un cùté et d'autre. » 

Une succession de combats singuliers se livrent au débouché de la 
mine. Une barre est posée en travers, et les hommes d'armes se défient 
et combattent à l'arme blanche de chaque côté de la barre. Le roi 
d'Angleterre et les principaux seigneurs viennent assister à cette sorte de 
joute, donnent des éloges aux vainqueurs et en font plusieurs chevaliers. 
« Et (le roi d'Angleterre) loùoit la vaillance de ceux de dedans, lesquels 
« s'ils eussent eu vivres, jamais on ne les eust eu, ny ne se fussent 
(( rendus. » 

Ces joutes au fond d'une galerie de mine ne sont point de la guerre, et 
ce curieux épisode fait comprendre comment, pour la noblesse féodale, 
l'affaire n'était pas tant de délivrer le royaume de la domination étrangère 
que d'acquérir le renom de braves chevaliers et de prendre part à de 
belles (( appertises d'armes ». Assiégeants et assiégés se connaissent, 
vivent ensemble après le combat. Quand fut rendue la ville de Melun, 
plusieurs des défenseurs se sauvèrent, « à r.ucuns on faisoit voye, les 

« autres avoient amis et accointances du costé des Bourguignons Or 

« combien qu'ils s'aitendoient de s'en aller simplement un baston en 



[ SIÉGÉ ] — U2U — 

« leur poing » qui furent jetés dans des culs de basse-fosse à la bastille 
Saint- Antoine et au Ghàtelet. Ceux-là n'avaient point d'amis dans le 
camp des assiégeants, mais ils s'étaient bravement battus pour le parti 
du dauphin qui les abandonnait. 

Pendant cette triste période, la guerre de sièges n'existe pas pour les 
Français. Tout se résout en joutes et en marchés honteux. Des seigneurs 
prennent parti, tantôt pour le duc de Bourgogne, tantôt pour le dauphin, 
suivant qu'ils pensent y trouver gloire ou profit. Ou encore à la tête de 
quelques hommes d'armes, ils tiennent la campagne, pillent le pays, se 
souciant assez peu des Bourguignons ou des Armagnacs. Au contraire, 
les Anglais et les Bourguignons avaient des armées bien munies, bien 
approvisionnées. Ils prenaient villes et châteaux, soit de vive force, soit 
à la suite de sièges poursuivis avec persistance. Ce n'était plus le temps 
du bon connétable du Guesclin, qui savait si bien maintenir la discipline 
parmi ses troupes et ne souffrait point de négligences. Qui d'ailleurs 
pouvait avoir confiance en ces seigneurs faméliques, arrogants, ne se 
soumettant plus à la dure existence des camps, préoccupés de leur bien- 
être et de se ménager des accointances dans tous les partis, ruinant 
les pays qu'ils eussent dû protéger, toujours prêts à trahir ou tout au 
moins à abandonner une entreprise ? 

« 'Que diray-je doncques de nous ? » écrit maître Alain Chartier *, « ne 
(( quelle espérance pourray-je prendre en nos entreprinses et armées, se 
(( discipline de chevalerie et droicturière justice d'armes n'y sont gar- 
ce dées? Autre chose ne se puet dire, fors que en ce cas nous allons 
u comme la nef sans gouvernail et comme le cheval sans frein..., car 
« chacun veult estre maistre du mestier, dont nous avons encores peu 
<( de bon apprentis. Tous peuent à peine souffire à grever par guerre les 
« ennemis, mais chacun veult faire compaignie et chief à par soy. Et 
« tant y a de chevetains (capitaines) et de maistres, que à peine trouvent- 

« ils compaignons ne varletz Maintenant sçavoir ceindre l'espée et 

« vestir le haulbergeon, souffist à faire un nouveau capitaine. Or advient 
« que sont faictes entreprinses, ou sièges assis, où le ban du Prince est 
« crié, et le jour souvent nommé pour les champs tenir. Mais plusieurs 
« y viennent pour manière, plus que pour doubte dey faillir; et pour 
« paour d'avoir honte et reproche, plus que pour vouloir de bien faire. 
« Et si est en leur chois le tost ou le tard venir, le retour ou la demeure. 
(( Et de telz en y a, qui tant ayment les ayses de leurs maisons plus que 
(( l'honneur de noblesse dont ilz les tiennent, que lors qu'ilz sont con- 
« trains de partir, voulentiers les portassent avec eulx, comme les lymaz 
« qui toujours traînent la coquille oii ils herbergent.... Ceste ignorance 
« faulte de cueur est cause des duriez et rapines dont le peuple se com- 
« plaint. Car en deffault de ceulx dont on se devroit aider, a fallu 

1 Le Quadrilorjue inventif, édition d'Andrc Duclicsne, 1617. Alain Cliartier fut secré- 
taire des rois Charles VI et Charles VII. 



— U25 — [ SIÈGE ] 

« prendre ceulx qu'on a peu finer et faire la guerre de gens acquis par 
(( dons et par prières, au lieu de ceulx que leur devoir et leaulté y 
« semonnoit. Si est faiete la guerre par gens sans terre et sans maisons, 
« ou la greigneur part que nécessité a contrains de vivre sur autruy ; et 

« nostre besoing nous a convaincus à le souffrir Et quand les vaillans 

(( entrepreneurs, dont mercy Dieu encores en a en ce royaulme de bien 
(( esprouvez, mettent peine de tirer sur champs les nobles pour aucun 
(( bienfaire, ilz délaient si longuement à partir bien enuis, et s'avan- 
« cent si tost de retourner voulentiers, que à peine se puet riens bien 
« commencer; mais à plus grant peine entretenir ne parfaire. Encore 
« y a pis que cette négligence. Car avec la petite voulenté de plusieurs 
(( se treuve souvent un si grand arrogance, que ceulx qui ne sçauroient 
« rien conduire par eulx, ne vouldroient armes porter soubz autruy, 
(c et tiennent à deshonneur estre subgectz à celuy soubz qui leur 
(( puet venir la renommée d'honneur que par eulx ilz ne vauldroyent 
(( de acquérir... » 

Ce triste tableau n'est point chargé, mais ce n'est qu'un côté de 
l'histoire de ces temps de misères. Derrière cette noblesse nonchalante, 
égoïste, et qui ne savait plus porter les armes que dans les tournois, le 
peuple des villes commençait à reprendre une prépondérance marquée, 
ïl ne lui manquait qu'un chef, qu'un drapeau autour duquel il pût se 
grouper. Jeanne Darc fut un instant comme le souffle incarné de ces 
populations à bout de patience et prétendant reprendre en main leurs 
affaires si tristement conduites par la féodalité. Autour d'elle l'idée de 
patrie, de nationalité s'élève, et fournit bientôt un appui solide à la 
royauté. Le siège d'Orléans de l/t28 marque le commencement de cette 
ère nouvelle, et ce fait militaire clôt, pour ainsi dire, la succession des 
entreprises guerrières de la féodalité. 

Ce fut le 12 octobre que l'armée anglaise se présenta devant Orléans 
par la Sologne. Le sire de Gaucourt était gouverneur de la ville. Quel- 
ques chevaliers s'y enfermèrent à la première nouvelle du danger qui la 
menaçait : c'étaient le seigneur de Villars, capitaine de Montargis; 
Mathias, Aragonais; les seigneurs de Guitry et de Coarraze, Xaintrailles 
et Poton son frère; Pierre de la Chapelle, de la Beauce, etc. Le bâtard 
d'Orléans, Dunois, arriva le 25 octobre : avec lui, le seigneur de Sainte- 
Sévère, le seigneur de Breuil; messire Jacques de Chabannes, sénéchal 
du Bourbonnais; le seigneur de Caumont-sur-Loire ; un chevalier lom- 
bard, Théaulde de Valpergue; un capitaine gascon, Etienne de Vignole, 
dit la Hire. L'importance de la place eût dû appeler un bien plus grand 
nombre de chevaliers, mais beaucoup préféraient rester à la cour du 
dauphin, réfugié au château de Loches, et qui semblait attendre là ce 
que le sort déciderait de sa couronne. 

Les habitants d'Orléans étaient déterminés à se défendre. Les procu- 
reurs de la ville proposèrent aux bourgeois une taxe extraordinaire; 
beaucoup donnèrent plus que leur taxe. Le chapitre de la cathédrale 

VIII. — 54 



[ SIEGE ] — ^26 — 

contribua pour 200 écus d'or'. Mais un fait plus remarquable indique 
les tendances des villes de France à cette époque funeste. Orléans, passant 
pour être la clef des provinces méridionales, beaucoup de munici- 
palités y envoyèrent des secours en argent et en nature : Poitiers, la 
Rochelle, firent don de sommes considérables 2; Albi, Montpellier, des 
communes de l'Auvergne, du Bourbonnais, Bourges, Tours, Angers, 
firent parvenir à Orléans du soufre, du salpêtre, de l'acier, des arbalètes^, 
du plomb, des vivres, de l'huile, des cuirs, etc. 

Depuis mo, Orléans se préparait en prévision des éventualités de la 
guerre. A dater de cette époque (environ), les comptes de la ville sont 
divisés en dépenses communales et dépenses de forteresse. Les procu- 
reurs*, choisis par les habitants, étaient chargés de la gestion de ces 
fonds, et il faut reconnaître que cette administration municipale procéda 
avec une intelligence rare des intérêts généraux du pays, bien qu'alors le 
système de centralisation ne fût point inventé. Certes, la ville d'Orléans, 
en se préparant à une défense énergique, entendait garantir ses biens 
propres, mais elle n'ignorait pas que sa soumission pure et simple au roi 
d'Angleterre eût été moins préjudiciable à ses intérêts matériels que les 
chances d'un long siège. Les villes tombées au pouvoir de la couronne 
d'Angleterre étaient peut-être moins malheureuses que celles qui 
tenaient pour la couronne de France, impuissante à les protéger et à 
réprimer les abus des gens de guerre de son parti. Ce n'était donc pas 
un sentiment de conservation d'intérêts locaux qui dirigeait la ville 
d'Orléans et toutes celles restées fidèles à la royauté française, lorsqu'elles 
prétendaient résister aux armes de Henri V, mais un mouvement na- 
tional, le patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. Depuis plus de 
dix ans la France était ruinée par la guerre civile et la conquête. Les 
campagnes dévastées, la famine partout, le pillage des gens de guerre, 
Armagnacs, Bourguignons, Anglais, organisé, semblaient avoir dû 
réduire ces contrées à la misère et au découragement; et cependant des 
villes, des bourgades mêmes, sans espérance de recevoir des secours 
du pouvoir royal, enseveli dans une forteresse, ou de leurs seigneurs, 
prisonniers des Anglais, ne comptant que sur leur patriotisme et leurs- 
bras, prétendaient opposer une barrière à la domination étrangère, qui 
déjà était considérée par les trois quarts de la France comme un pouvoir 
légitime. Si en 181^ notre pays n'eût pas été énervé par le système 
d'absorption de la vie locale dans le pouvoir central, inventé par Louis XIV 

1 Sympliorion Giiyon, t. II, p. 188. 

- Comptes de la commune : Poitiers, 900 livres tournois; ia Rochelle, 500 livres, 
tournois. 

3 Comptes de la commune : La ville de Montpellier envoie en 1427, à Orléans, quatre 
grandes arbalètes d'acier pesant chacune 100 livres, plus cinq balles de salpêtre et de 
soufre pesant 750 livres. On reçoit d'Auvergne et du Bourbonnais 198 c/oc/ie.y (carreaux) 
d'acier pour faire des arbalètes. 

* Plus lard les procureurs ou procurateurs furent désignés sous le nom d'échevins. 



— Ull — [ SIÈGE ] 

et perfectionné depuis, croit-on que les étrangers auraient pu aussi 
aisément faire cantonner leurs troupes sur le territoire ? Alors, que 
pouvait opposer une ville, du moment que les troupes impériales l'avaient 
évacuée? présenter les clefs aux ennemis. Sachons donc reconnaître ce 
qu'il y a de grand et de fort dans cet esprit du moyen âge, au milieu de 
tant d'abus, car il a fourni le ciment qui nous constitue en corps do 
nation. Quand nous voyons des procureurs d'une ville, pendant dix-huit 
ans, employer avec économie toutes les ressources dont ils disposent à 
munir leur cité ; quand, au lieu de se décourager le jour où leur seigneur 
légitime est tombé au pouvoir de l'étranger, ils redoublent d'efforts pour 
défendre cette ville; quand, seuls, abandonnés de leurs chefs naturels 
et du suzerain, comprenant qu'ils sont la clef d'une moitié du royaume, 
ayant sur les bras, non-seulement des troupes étrangères, mais encore 
des milices de villes voisines, ils n'écoutent que la voix du patriotisme, 
et, sans hésitation aucune, montent sur leurs remparts bien munis par 
leurs soins; quand nous voyons cela, nous serions parfois tentés de dire: 
<( Ramenez-nous à ce moyen âge qui savait faire de tels hommes et leur 
donner de pareils sentiments, et surtout, avant de le couvrir de dédains, 
faisons aussi bien, à l'occasion. » 

Dès IZilO, disons-nous, les procureurs de la ville d'Orléans font réparer 
les murs et la tour de la porte de Bourgogne * ; déjà la ville possédait des 
canons. En 1^12, des barrières, au nombre de quinze, sont établies en 
avant des portes de la ville. Ces barrières étaient de bois, disposées de 
manière à loger des portiers et des guetteurs. 

En IZilS, après la bataille d'Azincourt, la ville est mise en état de 
défense. Vers cette époque, la ville était divisée en huit quartiers. 
« Chaque quartier avait son chef ou quarfenier qui commandait à dix 
« dizainiers. Ces derniers recevaient les rapports des chefs de rue. )> 
Les chefs de rue étaient chargés de la police, et devaient, au premier 
appel, réunir leurs hommes à l'une des extrémités de la rue. En 1417, 
les murs d'enceinte de la ville furent également divisés en six parties, 
avec chacune un chef de garde, lequel avait sous ses ordres cinq dizai- 
niers et cinquante habitants. Cette garde se renouvelait tous les jours 
par sixième. En cette même année on convertit une partie des meur- 
trières des tours en embrasures pour y placer des canons. (( On pensa 
« dès ce moment à faire faire et à mettre en état les pavas (pavois, 
(c grands boucliers) de la ville. Ils avaient trois pieds et demi de hauteur .) , 
étaient faits avec des douves barrées par dessous et recouverts de cuirs ; 
(( des courroies servaient à passer les bras pour s'en couvrir le dos en 
montant à l'assaut ». 

Des boulevards (boloarts) furent disposés en avant des portes, outre 
les barrières. Ces boulevards étaient des ouvrages de terre avec pieux 

' Voy. Mém, sur les dépenses faites par les Orléanais en prévision du siège etpiendantsa 
durée, extrait des comptes delà ville d' Orléans, pur Verguaud-Roniagiicsi. Aubry, 1861. 



[ SIÈGE ] — 428 — 

aigus (fraises) d'une toise de long, posés presque horizontalement au- 
dessus du fossé sur l'escarpe. Ces pieux étaient reliés par des planches à 
bateaux. On entrait dans les boulevards latéralement, par des ponts-levis 
posés sur chevalets. En \k2S, les boulevards furent exhaussés (leur relief 
était de onze pieds), garnis de banquettes avec parapet et embrasures de 
fascines ou de pierre. 

Dès ikll , une inspection à domicile, faite par dix-huit commissaires 
(quatre procureurs de ville, quatre notaires, quatre bourgeois, quatre 
sergents et deux personnes non désignées), dut constater si chaque 
habitant était pourvu du harnois militaire exigé par les règlements de 
ville*. Vers la fln de cette année 1417, le prince des Vertus, frère du 
duc d'Orléans, prisonnier en Angleterre, vint inspecter les ouvrages 
de terrassement. 

En 1418, de nouvelles bombardes et des canons sont essayés hors de 
la ville, et l'on fait venir des pierres dures pour les tourner en boulets-. 

En 1419, les chaînes sont régulièrement tendues chaque nuit dans les 
rues de la ville, au moyen de treuils placés dans les rez-de-chaussée des 
maisons. Des cloches de signaux sont posées sur les portes, et les guetteurs 
reçoivent des cornets. On fait l'essai d'une grande pierrière (couillard) 
placée sur le pont en face du châtelet. Les poternes basses (sous les ponts- 
levis) sont mises en état. Jehan Martin, art illier, fournit huit grandes 
arbalètes d'acier, à manœuvrer par quatre hommes chacune. Des escaliers 
de bois sont disposés pour monter de la ville sur les chemins de ronde 
des courtines. 

En 1420, du côlé de la Loire, les remparts n'avaient point de parapets ; 
des mâchicoulis y furent posés avec parapets couverts. 

En 1422, les habitants, sous peine d'amende, sont tenus de venir tra- 
vailler aux fossés; les amendes produisent 500 livres. 

En 1428, les fossés sont encore approfondis et élargis (ils avaient qua- 
rante pieds de largeur et vingt pieds de profondeur). D'autres parties 
anciennes des remparts qui n'avaient plus de parapet sont munies de 
mantelets de bois avec forts poteaux scellés dans la maçonnerie. 

Au mois de septembre de la même année, le recensement ordonné par 
le commandant de la ville fit connaître que le nombre des hommes en 
état de porter les armes s'élevait à 5000. Les habitants sont invités à 
s'approvisionner de vivres. Les faubourgs sont rasés jusqu'à une distance 
de cent toises des remparts (200 mètres). Les habitants s'imposent volon- 
tairement, et ils mettent le feu au faubourg des Porlereaux, situé sur la 
rive gauche de la Loire, en avant de la tête du pont. Ils renforcent le 

» Ce harnois militaire se composait de : la heuque (jaquette), ceinte par une courroie 
de cuir, ou avec des attaches de cuir appelées ot^ties; du bacinet (casque de fer poli sans 
visière ni ^orgerin); d'arcs, d'arbalètes, d'épées, de guisarmes, de Lâches d'armes, de 
pics et de maillets de plomb. La ville fit faire à cette époque quatre-vingt-seize frondes 
à bâton, et, en 1418, mille fers de traits d'arbalètes fortes. 

2 Les tailleurs de pierre livrent 422 de ces boulets, qui pesaient de à a. 64 livres. 



— /l29 — [ SIÈGE ] 

boulevard des Tournelles. Le 21 septembre, un grand canon est fondu 
par Jehan Duisy; mis en batterie, ses boulets forcent les Anglais, qui 
commencent à se loger en aval sur la rive droite, à se retirer vers Saint- 
Laurent. Une fabrique de poudre est établie dans la rue des Hôtelleries. 
Jehan Courroyer est nommé chef des canonniers. 

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il est nécessaire de présenter 
ici un plan de la ville d'Orléans avec son enceinte au xv*' siècle et ses 
abords (fig. 9). L'armée anglaise se présenta donc, comme nous l'avons 
dit, le 12 octobre l/i28, devant la tête du pont d'Orléans, du côté de la 
Sologne. Les maisons du faubourg des Portereaux et le couvent des 
Augustins sis en A avaient été détruits par les habitants pour que les 
ennemis ne pussent s'y loger. Les Anglais dirigèrent leurs attaques 
contre le chàtelet des Tournelles B ' et le boulevard qui le couvrait. 
Après trois jours d'attaques, le fort n'étant plus tenable, les Orléanais 
l'abandonnèrent en l'incendiant et en coupant une arche du pont en G. 
Ils se fortifièrent dans le chàtelet de la Belle-Croix construit sur le pont 
même à la hâte et en bois, et dans la bastille Saint-Antoine située en D-. 
Les Anglais réparent le fort des Tournelles^, où leur commandant, le 
comte de Salisbury, fut tué d'un boulet de pierre lancé de la tour 
Notre-Dame, en E^. Ne se trouvant pas assez en force pour continuer le 
siège, le 8 novembre ils se retirèrent vers Jargeau et Beaugency, en se 
contentant de laisser une garnison dans le chàtelet des Tournelles. Les 
Orléanais mirent à profit ce répit : on abattit tous les édifices et maisons 
des faubourgs sur la rive droite ; églises, couvents, hôtels, tout fut brûlé 
et rasé de manière à ne laisser en dehors des remparts qu'un espace vide 
et déblayé. Cependant la garnison anglaise du fort des Tournelles avait 
reçu des bombardes, et envoyait dans la ville des projectiles qui pesaient 
jusqu'à 192 livres. Deux grosses pièces mises en batterie à la poterne du 
Chesneau, en F, et une coulevrine montée sur le boulevard de la Belle- 
Croix, causaient des dommages sérieux aux Anglais : les deux canons de 
la poterne du Chesneau lançaient des boulets de pierre de 120 livres. 

' Voyez Pont. 

2 Voyez, pour tous les détails du siège : le Journal du siège cVOrléam^ le Procès de 
condamnation de Jeanne d'Arc, avec notes, etc., publié par J. Quicherat (t. IV, p. 94), 
et l'Histoire du siège d'Orléans, par M. JoUois (Paris, 1833). Dès le commencement du 
siège, le peuple d'Orléans prend part a la défense. A l'attaque du boulevard des Tour- 
nelles, le Journal du siège cite les chevaliers frani;ais qui s'y distinguèrent : « Pareiile- 
« ment, ajoute-t-il, y feirent grand secours les femmes d'Orléans; car elles ne cessoient 
« de porter très diligemment à ceulx qui delTendoient le boulevert plusieurs choses né- 
« cessaires, comme eaues, huilles et gresses bouillans, chaux, cendres et chaussetrapes. » 

3 « Ce meisme jour du dimenche que les Tournelles avoient esté perdues, rompirent 
« les François, estant dedans la cité, ung autre boulevert très fort. Et d'autre part roin- 
« pirent les Anglois deux arches du pont devant les Tournelles, aprez qu'ils les eurent 
(< prinscs, et y firent ung très gros boulevert de terre et de gros fagotz. » 

* Distance, 520 mètres. 



— Zi30 — 




— /i31 — [ SIÈGE ] 

Le 30 décembre, les Anglais revinrent en force • du côte de Beaugency, 
s'emparèrent des restes de l'église de Saint-Laurent (voy. en G) après 
un combat très-vif, et s'y fortifièrent. Pendant toute la durée du siège, la 
grande bastille de Saint-Laurent fut le quartier général de l'armée des 
assiégeants. Le 6 janvier, ceux-ci avaient élevé la bastille Charlemagne 
en H, dans l'île de ce nom, et le boulevard de Saint-Privé, en I, de ma- 
nière à commander le cours du ileuve en aval et à donner la main à la 
garnison du fort des Tournelles. Les Orléanais toutefois ne laissaient pas 
investir leur ville sans combats. Chaque jour était signalé par des sorties, 
des entreprises, soit pour combattre des i)arlis anglais, soit pour disperser 
leurs travailleurs. 

Pendant les mois de février, mars et avril, les Anglais étendirent leur 
investissement. Ils élevèrent successivement, sur la rive droite, les bas- 
tilles de la Croix-Boissié, en K; des Douze pierres, ou de Londres, L; 
du Pressoir des Ars, M; d'entre Saint-Ladre et Saint-Pouair, en N, sur 
la route de Paris. En amont de la Loire, sur ia rive droite, à l'extrémité 
de l'île Saint-Loup, SL, et commandant la voie romaine d'Autun à Paris, cr, 
ils firent un gros boulevard. Puis en 0, sur la rive gauche, en amont 
du fort des Tournelles, le 20 avril, ils achevèrent une dernière bastille 
dite de Saint- Jean le Blanc. Ainsi, les Orléanais ne pouvaient qu'à* 
grand'peine recevoir des secours par la campagne, entre la route d'Autun 
et celle de Paris, dans la direction P. 

Grâce à cet investissement encore incomplet -, le 29 avril, Jeanne Darc 
put entrer dans la ville avec un convoi de vivres et de munitions sorti 
de Blois. Ce convoi avait pris par la Sologne, et traversa la Loire en face 
du port de Chessy, situé en amont, à 2 kilomètres environ d'Orléans. 
De là il poursuivit sa marche par Boigny et Fleury, et entra dans Orléans 
par la porte de Saint-Aignan, H. Tout le monde sait comment, huit jours 
après l'arrivée de la Pucelle, les Anglais furent obligés de lever le siège; 
leurs troupes, démoralisées, n'osaient sortir de leurs bastilles. Il ne 
s'agissait plus en effet pour eux de combattre des gens de guerre, mais 
un peuple tout entier, plein de fureur et se précipitant tète baissée sur 
les obstacles. Après trois jours de combats, les Anglais sont obligés 
d'abandonner leurs bastilles de la rive gauche, ils perdent le boule- 
vard et le fort des Tournelles, et d'assiégeants deviennent assiégés dans 
les ouvrages qu'ils avaient élevés sur la rive droite. Désormais le peuple 
entre dans la lice, et le rôle des armées i'éodales va s'amoindrissant 
chaque jour. 

' Leur armée, pendant la durée du siège, était de 10 à 11 000 hommes. Les forces des 
Orléanais, vers la fin de janvier 1429, étaient à peu près égales. 

~ Il faut reconnaître que les Anglais, qui n'eurent jamais plus de 11 000 hommes 
devant Orléans, ne pouvaient fermer complètement les abords. D'ailleurs, en présence 
d'assiégés qui chaque jour faisaient des sorties, ils étaient obligés de laisser beaucoup 
de monde dans les bastilles. Les quelques fossés de contrevallation qu'ils avaient tenté 
de creuser avaient été bouleversés par les Orléanais. 



[ SIEGE ] — ^S2 — 

Nous avons vu qu'à Toulouse, au commencement du xiii^ siècle, c'est 
le peuple de la ville qui résiste aux troupes de Simon de Montfort, c'est 
la municipalité qui organise la défense. Jusqu'au siège d'Orléans, sur le 
sol de la France, il ne se présenta plus un fait semblable. On comprend 
facilement que ce réveil des populations urbaines dut exciter l'étonne- 
ment et même les colères de la féodalité. Pour les chevaliers français, 
Jeanne était au moins un embarras ; c'est au peuple qu'elle s'adresse, 
c'est le peuple qu'elle excite à la défense du territoire. Pour les gentils- 
hommes anglais, la Pucelle était une instigatrice de révoltes, une révo- 
lutionnaire. Ils sentirent toute la gravité de cette influence nouvelle qui 
soulevait des populations entières pour la défense du sol. Elle fut con- 
damnée au nom de cette raison politique qui croit toujours qu'avec des 
supplices ou des proscriptions on peut étouffer des principes nouveaux *. 
Les Anglais ne furent pas les plus coupables dans cette honteuse procé- 
dure à laquelle présida l'évoque de Beauvais, mais bien la noblesse et le 
clergé de France, qui virent dans cette étrange fille comme l'âme du 
peuple se soulevant enfin en face des trafics odieux qui ruinaient le pays 
et perdaient le royaume. 

La guerre civile à l'état permanent avait d'ailleurs mis les armes entre 
'les mains de tous. Les paysans pillés, les manants sans ouvrage et sans 
pain, à leur tour endossèrent la brigantine, et coururent la campagne 
et les bourgades, mettant à leur tête quelque noble ruiné comme eux 
ou quelque capitaine de soudards. Ces compagnies désolèrent tout le 
nord et l'est de la France, sous le nom à'écorcheurs, pendant la plus 
grande partie du règne de Charles VII, et formèrent le premier noyau 

1 (( Très haut et très puissant prince et nostre très redoubté et honoré seigneur, nous 
(( nous recommandons très humblement à vostre noble haultece. Combien qui autrefTois, 
K nostre très redoubté et honoré seigneur, nous ayons par devers vostre haultece escript 
« et supplié très humblement à ce que celle femme dicte la Pucelle estant, la mercy 
« Dieu, en vostre subjeccion, i'nst mise es mains de la justice de l'Eglise pour lui faire 
« son procès deuement sur les ydolatries et autres matières touchans nostre saincte foy, 
« et les escandcs réparer à l'occasion d'elle survenus en ce royaume; ensemble les dom- 

« mages et inconvénicns innumérablcs qui en sont ensuis ; car en vérité, au juge- 

(( ment de tous les bons catholiques cognoissans en ce, si grant lésion en la sainte foy, si 
i( énorme péril, inconvénient et dommaige pour toute la chose publique de ce royaume 
(( ne sont avenus de mémoire d'omme, si comme seroit, se elle (la Pucelle) partoit par 
« telles voyes dampnées, sans convenable reparacion; mais seroit-ce en vérité grande- 
« ment au préjudice de vostre honneur et du très chrestien nom de la maison de France, 
« dont vous et vos très nobles progéniteurs avez esté et estes continuclement loyaux 

« protecteurs et très nobles membres principaulx » [Procès de condamnation de 

Jeanne d'Arc, publié par J. Quicherat, t. I. — Lettre de Vuniversité de Paris au duc 
de Bourgogne^ p. 8.) — L'université de Paris, en réclamant la mise en jugement et la 
condamnation de Jeanne Darc, agissait .au nom des principes conservateurs. En effet, où 
allait-on si une pauvre villageoise pouvait impunément se faire suivre de tout un peuple 
au seul nom de l'indépendance nationale, et détruire ainsi toutes les combinaisons poli- 
tiques des seigneurs français et anglais pour se partager le territoire? Mais, à côté de ce 



— /l33 — [ SIEGE ] 

des troupes à la solde du roi. Lorsqu'en li/i^, le 1" juin, une trêve 
de deux ans fut conclue entre le roi français et Henri VI, il eût fallu 
ou licencier ces troupes, ce qui eût été une nouvelle plaie pour le 
royaume, ou les payer pour ne rien faire, ce que l'état des finances du 
roi ne permettait pas. Pour les occuper fructueusement, le siège de Metz, 
ville libre, fut résolu sous le prétexte le plus futile. Mais les Messins, qui 
possédaient une organisation toute républicaine, se défendirent si bien, 
qu'après six mois de blocus, car la ville ne put être attaquée de vive 
force, la paix fut conclue moyennant finances. C'est tout ce que deman- 
dait Charles VII '. 

Voici quelle était l'organisation à la fois civile et militaire de la ville 
de Metz : 

Un président de la république messine ou maître échevin, nommé 
le 21 mars de chaque année par le primicier de la cathédrale, les abbés 
de Gorze, de Saint-Vincent, de Saint-Arnould, de Saint-Clément et de 
Saint-Symphorien. Le maître échevin avait en mains le pouvoir exécutif; 
mais, sorte de doge, son pouvoir était contrôlé par le conseil des Treize, 
qui étaient spécialement chargés des fonctions judiciaires. Il y avait aussi 
le trésorier de la cité, élu chaque année, le jour de la Chandeleur. Les 
affaires militaires étaient sous la direction de sept élus. Sept autres habi- 
tants avaient la surveillance des fortifications, des portes et des ponts. 
La perception des impôts, les questions de finances et l'édilité étaient 
sous la main de vingt et un magistrats, sept pour chaque objet. On comp- 
tait vingt amans, véritables notaires. 

Mais cette république messine n'était nullement démocratique; elle 

style amphig^ourique et des interrogations captieuses adressées à la Pucelle par ses juges 
quelle grandeur et quelle noble simplicité dans ses réponses. « Interroguée s'elle dist 
« point que les pennonceaulx qui estoient ensemblance des siens estoient eurcux : res- 
« pond, elle leur disoit bien à la fois : Entrez hardiment par my les Anglois et elle 
« mesme y entroit. » 

Quand fut prise la ville d'Orléans, « si mandèrent (les Anglois) liastivemeut ces choses 
« au duc Jean de Betfort, régent, qui de ce fut moult dolent, et doublant que aucuns de 
« ceulx de Paris se deussent pour ceste desconfiture réduire en l'obéissance du roy et 

« faire esmouvoir le commun peuple contre les Anglois » Le commun peuple ne 

tenait plus compte des usages de la guerre; plus de prisonniers, il fallait exterminer les 

étrangers. « Si furent illec (à la prise de Jargeau), prins prisonniers Guillaume de 

« la Poule, comte de SufTort, Jean de la Poule son frère; et fut la déconfiture des An- 
« glois nombrée environ cinq cent combattans, dont le plus furent occis, car les gens du 
« commun occioient entre les mains des gentilshommes tous les prisonniers anglois qu'ils 
« avoient pris à rançon. Par quoy il convint mener à Orléans par nuict, et par la rivière 
« de Loire, le comte de Suffort, son frère et autres grands seigneurs anglois, pour 
(( saulver leurs vies. » {Chronique de la Pucelle. Témoignages des chroniqueurs et histo- 
rîens du \y^ siècle. — Procès de cotidamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, 
publié par J, Quicherat, t. IV.) 

1 Voyez le Siège de Metz en lUlili, par MM. de Saulcy et Hiiguenin aîné. Metz, 
1835. 

VIII. — 55 



[ SIEGE ] — h^U — 

avait, comme celle de Venise, son patriciat, qui se composait de six asso- 
ciations de familles privilégiées, désignées sous le nom de paraiges\ et 
peu à peu toutes les charges électives furent dévolues aux membres de 
ces six associations. 

La ville entretenait un corps permanent de gens de guerre à cheval et 
à pied-. Au moment du siège, en \hUk, les hommes d'armes soldés 
étaient au nombre de trois cent douze, les arbalétriers engagés beau- 
coup moins nombreux. Tout bourgeois ou manant ne faisant pas partie 
des paraiges était requis de prendre les armes pour la défense de la cité. 
Cette milice était organisée par corps de métiers, et chacun de ces corps 
avait une portion de l'enceinte avec une tour à défendre. Les hommes 
des paraiges devaient non-seulement marcher en personne à la défense 
de la cité, mais fournir un nombre d'hommes d'armes déterminé. Les 
habitants campagnards du territoire de la cité se trouvaient dans les 
conditions faites aux bourgeois et manants. 

Pendant le siège, les maîtres bombardiers étaient au nombre de dix. 
A l'approche des troupes des rois de France et de Sicile, les magistrats 
lirent brûler et raser les riches faubourgs de la cité, et munirent puis- 
samment la place. Pour compléter l'investissement de la ville, les 
armées royales durent faire le siège des châteaux, villages et bicoques 
du territoire messin, ce qui leur prit beaucoup de temps et aguerrit la 
population. Ce siège n'est-il aussi qu'une suite de combats, d'escar- 
mouches, d'embuscades entre les défenseurs et les assiégeants. Ces 
derniers placent quelques pièces en batterie, envoient des boulets dans 
la place, mais ne font point de travaux d'approche et se contentent 
de resserrer le blocus pour afftuner la ville. 11 est présumable que les 
rois qui n'entreprenaient cette guerre, l'un René d'Anjou, que pour ne 
pas rendre aux Messins les grosses sommes par eux prêtées, l'autre, 
Charles Vil, que pour faire vivre ses compagnies d'écorcheurs sans 
bourse délier et pour se faire donner une bonne somme d'argent, 
n'étaient point désireux de livrer la ville de Metz au pillage : c'eût été 
tuer la. poule aux œufs d'or. La résistance de la ville de Metz, les détails 
de son gouvernement pendant le siège, l'ordre qui y règne, la bravoure 
des habitants, la boniie contenance des milices, n'en sont pas moins un 
des signes de ce temps. 

Ce sont des bourgeois qui, dans toutes ces attaques et défenses de 
villes au xv^ siècle, sont chargés de l'artillerie. Bombardiers, coulevri- 

• Nous trouvons une organisation semblable à Toulouse au xiu' siècle {Croisade contre 
les Albigeois, vers 5733 et suiv.) : 

< Si vos cubrolz Toloza pcr so que la Iciii^alz 

< Tolz paraiges rcslaura c reniaii cnloiMlz. 

« 

« Etolz prelz e paralijcs pot e?ser reslaiirvl^, 
« Que be la dcfendrian si vos sol i aiialz. » 

~ Sokloyeurs montés, soldojeurs à pied. 



— Zi35 — [ SIÈGE ] 

niers', ils fabriquent les pièces et les servent. Quelques-uns sont pro- 
priétaires de ces nouveaux engins et se mettent au service de leur ville 
avec leur pièce. 

Dans les opérations du siège d'Orléans, les Anglais ne font pas d'ap- 
proches : ils élèvent des bastilles, ils tentent de les réunir par un fossé 
de contrevallation ; ils sortent de ces forts pour combiner leurs attaques, 
ils s'y réfugient s'ils sont poursuivis; mais nous ne les voyons pas 
creuser des boyaux de tranchées pour arriver à couvert au pied des 
remparts. Cependant, ainsi qu'on a pu le voir dans le cours de cet 
article, bien avant celte époque, les armées assiégeantes faisaient de 
véritables approches. Un peu plus tard, les troupes du duc de Bour- 
gogne, quand elles assiègent une place, cheminent vers les fossés au 
moyen de tranchées. « Le seizième jour de juillet (1453), le duc de 
« Bourgongne se partit de Courlray : et ala devant Gavre : et l'assiégea : 
« et l'environna de toutes pars : et fit descendre bombardes, mortiers 
<( et engins volans : et furent les aproches faicts, si près que faire se 
<( peut : et à la vérité la place de Gavre ne fut guères empirée de 
(( bombardes ne d'engins, fors de dessus des pans, et des tours, qui 

(( furent abatus Et (le capitaine de la place) fit une saillie par le plus 

(( obscur de la nuit, et frapa hardiment sur les premiers qu'il trouva 
(( es tranchées et es aproches (qui furent en petit nombre et ne se 
c( doubtoyent de rien), et finalement mit iceux en fuite et desroy : et 
<( fit un grand cffray sur l'artillerie- » 

Après la bataille de Montlhéry (1/j65), quand le comte de Gharolais 
se dirige sur Paris, le roi (Louis XI) u avoit assemblé à Paris grosse 

(( armée, et grans gens d'armes et par une noire nuict envoya les 

(( francs archers normans faire un franchis sur la rivière : et estoit 
(( iceluy franchis garni d'artillerie, tellement qu'il batoit du long 
(( de la rivière et du travers : et se pouvoit on tenir à grand peine à 
« Conflans : mais le duc de Galabre et le comte de Gharolois visitèrent 
(( (reconnurent) en leurs personnes ledict franchis : et prestement firent 

<( aporter grandes cuves à vendanger et de ce firent gros boulovars 

»( garnis de bonne artillerie, et tellement battoyent du travers de la 
« rivière, que les normans, qui estoient es franchis, n'osoyent lever la 

« teste ^ )i Ainsi, vers le milieu du \v^ siècle, faisait-on déjà des 

approches, des tranchées avec batteries, et l'artillerie était- elle devenue 
assez maniable pour qu'il fût possible de la monter promptement sur 
des épaulements, des boulevards de campagne, qui ressemblaient fort 
à nos redoutes. Les Anglais avaient une nombreuse artillerie au siège 
d'Orléans, et ils ne pensaient pas que les assiégés pussent y répondre''? 

' Voyez le Journal dit siège d'Orléans, l'attaque de Jargeau, etc. 

2. Mét?i. d'Olivier de la Marche, cliap. xxvii. 

^ Ibid., chap. XXXV. 

* L'artillerie îles Orléanais était en cfTvt beaucoup moins nnn.breusc que cellp des 



[ SIEGE ] — 436 — 

Cela expliquerait pourquoi ils ne crurent pas devoir tout d'abord faire 
des approches et établir des batteries. Leurs bombardes ne pouvaient 
qu'envoyer des boulets de pierre dans la ville par-dessus les remparts, 
mais non faire brèche. Il semble au contraire que les artisans français 
qui firent les premières pièces de métal fondu se soient préoccupés 
d'obtenir un tir direct, et par conséquent de faire brèche. 

Leurs canons, rais en batterie au boulevard de la Belle-Croix et sur les 
tours du bord de l'eau, à Orléans, endommagent très-fort le chàtelct des 
Tournelles occupé par les Anglais, et, au siège de Jargeau, les canons 
français détruisent des ouvrages. 

Pendant le règne de Louis XI, de gros boulevards circulaires sont 
élevés aux saillants de quelques places ', pour obliger les assaillants 
à ne commencer leurs travaux d'attaque qu'à une assez grande distance 
des remparts. Vers cette époque, beaucoup de tours anciennes sont 
terrassées pour recevoir des pièces en batterie, et leur base est entourée 
de douves avec escarpe et parapet, afin de les garantir contre les boulets 
ennemis et d'obtenir un tir rasant. A la place des barbacanes élevées 
pendant les siècles précédents, on établit de gros boulevards en terre 
qui battent au loin les approches. Ces dispositions devaient apporter, 
dans l'art d'attaquer les forteresses, des changements considérables. 
C'est alors qu'on commence à former, devant les places assiégées, des 
camps reliés par des fossés et des parapets d'où partent des boyaux 
de tranchées qui permettent de cheminer à couvert jusqu'à la con- 
trescarpe des fossés. Par contre, les défenseurs étendent les travaux 
extérieurs pour battre ces tranchées. Peu à peu ces travaux s'éloignent 
du pied des vieux remparts conservés comme commandement. Ce sont 
d'abord des boulevards circulaires ou carrés réunis par des fronts de 
terre avec fossés et palissades. Puis ces boulevards changent de forme; 
ils prennent la figure de grands bastions avec épaules. Entre eux, ce 
ne sont plus des lignes continues, mais des flèches également en terre 
qui protègent leurs intervalles. Ces flèches sont parfois doubles déjà à la 
fin du XV* siècle, et ressemblent à de véritables tenailles. 

C'est en France où l'abandon des méthodes de la fortification du 
moyen âge est le plus rapide. L'esprit militaire du pays comprend que 
l'étendue de la défense est plus efficace que son accumulation, et 
pendant qu'en Italie, et en Allemagne surtout, on continue à édifier de 
gros boulevards circulaires, à croire à l'utilité des obstacles accumulés, 
on trace déjà, de ce côté-ci des Alpes et du Rhin, des fronts étendus 
avec de larges flanquements et des bastillons en flèche destinés à gêner 
les travaux d'approches. En 1500, l'Allemagne persiste encore à élever 

assiégeants, mais il semble qu'elle fût mieux servie. D'ailleurs l'artillerie anglaise ne se 
compostait guère que de bombardes à tir parabolique, tandis que les Orléanais possédaient 
quelques pièces envoyant de plein fouet des boulets de métal. 
1 Vovcz ARcmiECTURE MILITAIRE, fio:. 48 ct U9 . 



— ^37 — [ SIÈGE ] 

des défenses successives et à maintenir des commandements élevés ' ; 
mais nos ingénieurs rasent les vieilles tours, remplissent de terre leur 
base conservée, et, en dehors, se contentent d'ouvrages terrassés bas, 
avec fossés et boulevards très-distancés. Ces ingénieurs de la fin du 
xv'^ siècle comprenaient très-bien déjà qu'avec l'artillerie à feu, il faut 
éviter que l'assaillant puisse faire converger son tir sur un point. Au 
compiencement du xv!*" siècle, cependant, après les guerres du Milanais, 
des ingénieurs italiens font de beaux travaux, bien entendus comme 
détail plutôt que comme ensemble. Les boulevards qu'ils élèvent à 
cette époque sont dignes d'admiration, quoique ces ouvrages aient 
toujours le défaut de l'accumulation des moyens défensifs et des courts 
flanquements. 

Devant ces perfectionnements de l'art de la fortification, il s'agissait 
de s'établir solidement et de procéder à l'aide de moyens très-puissants. 
Mais tel est l'empire de la tradition, que le principe de certains systèmes 
d'attaque persiste en dépit des nouveaux engins adoptés. Si l'assiégeant 
ne fait plus de beffrois roulants, ni même de plates-formes atteignant 
ou dépassant le niveau des crénelages de la place attaquée, il continue 
longtemps encore à élever de gros boulevards en terre d'un relief consi- 
dérable pour battre à distance les remparts et pour enfder les courtines. 
L'artillerie ne possédait pas alors de projectiles creux, ou du moins ces 
sortes de projectiles n'étaient-ils emploj^és que rarement et ne produi- 
saient-ils que peu d'effets, à cause de la faible portée des bombardes 
au moyen desquelles on les lançait. Le tir à ricochet n'avait point été 
méthodiquement pratiqué ; il fallait voir les points à battre, et néces- 
sairement établir des batteries de siège ayant un commandement con- 
sidérable. Dès 1500, on élevait autour des places des bastions ou bou- 
levards avec épaules. Les bouches à feu couvertes par ces épaules ne 
pouvant être démontées par des batteries de ricochet, force était, 
s'il fallait éteindre leur feu, de dominer le niveau supérieur du bou- 
levard pour envoyer des projectiles plongeants par-dessus les épaules. 
Aussi, dans les rentrants, établit-on, au commencement du xvi^ siècle, 
des casemates où les pièces se trouvaient à l'abri; puis, sur les bou- 
levards ou derrière les rentrants des épaules, des cavaliers dont les 
pièces pouvaient répondre aux bouches à feu mises en batterie sur les 
gros boulevards des assiégeants. Ces méthodes furent suivies et per- 
fectionnées pendant tout le cours du xvr siècle^. L'Alsace fut une des 
contrées où ces travaux furent étudiés et exécutés avec un soin remar- 
quable, à dater de la fin du xvi'' siècle. Le traité du célèbre ingénieur 
Daniel Speckle, imprimé à Strasbourg en 1582, indique une suite d'ob- 

• Comme à Nuremberg, par exemple (voyez Tour). 

2 Voyez le bel ouvrage de Buonaiuto Lorini, le Fortificationi, Venetia, 1609, et aussi 
Francesco Tensini, la Forlificatione, guardia, difesa rt expugmitione délie fortezze, 
Venetia, l(5/i5. — La fortification démontrée, par Errard de Bar-le-Duc. Paris, 1620. 



[ SIGNES ] — ^38 — 

servations pratiques d'une grande valeur. Speckle cherche déjà à sous- 
traire les batteries établies derrière les épaules des bastions au tir de 
ricochet ' ; il donne des moyens ingénieux pour remparer les brèches 
et arrêter les colonnes d'assaut. D'ailleurs il ne revêt que les ouvrages 
inférieurs, et ses cavaliers, ses traverses sont de terre. Il évite l'emploi 
de la maçonnerie pour les commandements élevés, ce qui, à cette 
époque, est un progrès très-notable, puisqu'on établissait et que l'on 
conservait encore, en Allemagne et dans le nord de l'Italie, de grosses 
tours revêtues pour commander les ouvrages extérieurs. 11 cherche à 
masquer les revêtements, et ses tracés ont une ampleur qui les distingue 
de la plupart de ceux qui furent suivis jusqu'à Vauban. 

L'artillerie enfin changea les conditions de l'attaque, et par con- 
séquent de la défense ; et il est intéressant d'observer comment celle-ci 
mit un temps considérable à se rendre un compte exact des effets du 
canon. Pendant toute la première moitié du xvi* siècle, la défense, 
encore sous l'empire des traditions du moyen âge, n'adopte que des 
moyens évidemment insuffisants, des expédients; il semble qu'elle ne 
peut se résoudre à admettre les effets puissants de l'artillerie. Mais les 
guerres de la fin du xvi" siècle furent une expérience cruelle. C'est 
pendant ces luttes, que l'art de la défense se transforme réellement et 
laisse de côté les vieux systèmes, en cherche de nouveaux ; que des 
ingénieurs, à la fois militaires et constructeurs, forment un corps 
spécial en état de lutter contre l'artillerie à feu, qui se perfectionnait 
rapidement. Au commencement du xvii^ siècle, en effet, l'artillerie 
était à peu près arrivée au point oii les guerres de la Révolution et de 
l'Empire l'ont trouvée. En face de cette arme ayant atteint si prompte- 
ment un développement considérable, l'art de la fortification se trans- 
formait lentement. Il fallait des hommes de génie pour la mettre au 
niveau des engins de destruction qui modifiaient si profondément l'art 
de la guerre, pour trouver un système pratique et qui n'entraînât pas 
les États et les villes dans des dépenses impossibles. Vauban sut résoudre 
ce problème. 

Aujourd'hui il est posé de nouveau par une artillerie dont la puis- 
sance est plus que doublée. Peut-être les guerres cesseront-elles le jour 
où l'on reconnaîtra qu'il ne saurait être fabriqué une pièce de canon 
à laquelle on ne puisse opposer une cuirasse impénétrable, ni élever 
un obstacle qui ne soit aussitôt culbuté par un projectile. Ces deux 
puissances de l'attaque